‹ Au berceau de l'autre FranceChapitre 58 sur 80 · I. Relation de 1647, p · texte numérisé non relu

I. Relation de 1647, p

a52 TROISIEME PARTIE

C'est ce prêtre au cœur héroïque qui, avec une simplicité émouvante, avouait à son Supérieur ce qu'il appelait son premier mouvement de faiblesse...

(( Croiriez-vous bien, lui écrivait-il, le 2 mai 1646, qu'à l'ouverture des lettres de Votre Révérence, mon cœur a été comme saisi de crainte au commencement... La pauvre nature, qui s'est souvenue du passé, a tremblé. Mais Notre- Seigneur, par sa bonté, y a mis et y mettra le calme encore davantage. Oui, mon Père, je veux tout ce que Notre- Seigneur veut, au prix de mille vies. Oh! que j'aurais de regret de manquer une si bonne occasion ! Pourrais-je souffrir la pensée qu'il a tenu à moi que quelques âmes ne fussent sauvées! J'espère que sa bonté, qui ne m'a jamais abandonné dans les autres rencontres, m'assistera encore : Lui et moi nous sommes capables de passer sur le ventre de toutes les difficultés qui se pourraient opposer... »

Le Serviteur de Dieu partit en effet des Trois-Rivières, le 10 mai. Il était accompagné d'un ingénieur français, Jean Bourdon, et de quelques naturels. Le voyage se fit péniblement à cause de la chaleur, mais sans encombre. Après avoir repris la route du lac Georges et passé par le fort Orange pour saluer ses libérateurs, Jogues arriva donc heureusement au terme de sa course^ Le 10 juin, l'assemblée générale des chefs eut lieu, et elle se tint au milieu d'un grand concours de peuple. Combien ne comptait-elle pas de bourreaux dans son sein !

I. D'après une lettre inédite qui est adressée au P.André Castillon et que nous avons eue entre les mains, les deux voyageurs auraient dans ce voyage dressé une bonne carte du pays. ( 12 sept. 1646,)

L'APOTRE ESCLAVE

Mais ces bourreaux faisaient semblant de ne pas reconnaître leur ancienne victime. Quant à celle-ci, elle parla avec tant d'éloquence et elle appuya si bien ses discours des présents d'usage, colliers de porcelaine, haches, instruments divers, que la paix fut votée. Le P. Jogues en profita pour visiter et confesser plusieurs prisonniers chrétiens. Il baptisa aussi quelques enfants, prêts à partir pour le ciel ; puis, sur l'invitation des anciens, qui craignaient dès lors qu'une de leurs tribus ne malmenât les envoyés avec lesquels ils

Lac Georges : le Dôme.

venaient de traiter, il reprit la route de Québec, où il rentra le 3 juillet.

La Mission des Martyrs — nom prédestiné — ■ était fondée. Serait-elle abandonnée au berceau? Ou, malgré tous les dangers, son héroïque fondateur retournerait-il chez les Iroquois pour en prendre soin ? La question fut longuement examinée dans le conseil supérieur de la mission. Le P. Jérôme Lalemant, successeur de Vimont, se décida, après quelques hésitations, à continuer l'œuvre entreprise : Jogues irait donc hiverner chez les Mohawks. Il partit en conséquence de Québec, le 27 septembre 1646. Il n'avait alors que trenteneuf ans, mais ses longues souffrances pesaient encore sur ses épaules affaiblies. Aussi lui donna-t-on pour l'accom-

pagner un jeune Français, nommé Jean La Lande, et deux Hurons.

« Les Iroquois, écrivait-il quelque temps auparavant à un Père de France, sont venus faire quelques présents à notre gouverneur pour retirer des prisonniers qu'il avait et traiter de paix avec lui, au nom de tout le pays. Elle a été conclue au grand contentement des Français. Elle durera ce qu'il plaira à Notre-Seigneur.

« On juge nécessaire ici pour l'entretenir et voir doucement ce que l'on peut faire pour l'instruction de ces peuples d'y envo3^er quelque Père. J'ai sujet de croire que je serai envoj'-é, ayant quelque connaissance de la langue du pays. Vous voyez combien j'ai besoin d'un secours puissant de prière, étant au milieu de ces barbares. Il faudra demeurer parmi eux, sans avoir presque la liberté de prier, sans messe, sans sacrements. Il faudra être responsable de tous les accidents entre les Iroquois et les Français, les Algonquins et les Hurons....

« Le cœur me dit que si j'ai le bien d'être employé dans cette mission, ibo et non redibo * ; mais je serais heureux si Notre-Seigneur voulait achever le sacrifice là où il l'a commencé et que le peu de sang répandu en cette terre fût comme les arrhes de celui que je lui donnerai de toutes les veines démon corps et de mon cœur....

« Adieu, mon cher Père, priez Notre-Seigneur qu'il m'unisse inséparablement à Lui ! »

Ces graves pressentiments ne devaient point tarder à se réaliser : Dieu acceptait cette fois l'holocauste et il allait

Page 1