I. Relation de 1647, p
Andagoron, y avait laissé un petit coffret. Quand il le remit aux Iroquois, ceux-ci devinrent sombres. Cette caisse de bois ne contenait-elle pas un secret maléfice? Le missionnaire, les devinant, ouvrit la boîte et leur montra qu'elle ne renfermait que quelques objets à son usage personnel; puis, comme il croyait les avoir complètement rassurés, il la referma et la leur remit. Le malheur voulut que, vers la fin de l'été, une maladie épidémique se répandît dans la contrée : déplus, les chenilles parurent dans les champs de blé. Il n'en fallut pas davantage pour rendre le jésuite absent responsable de ces calamités : évidemment, son coffret faisait tout le mal. Des prisonniers hurons, dans la triste espérance de gagner leurs féroces gardiens, racontèrent que les sortilèges des Robes-Noires avaient déjà eu le même effet dans leurs cabanes et qu'ils y avaient semé la peste, la famine et la mort.
Dès lors, le pa3's se souleva en partie. Cependant l'opinion publique était encore divisée. Certains tenaient malgré tout pour la paix faite avec les Français. Selon d'autres, au contraire, il fallait la dénoncer sans retard. Parmi les Mohawks,qui formaient l'une des cinq nations iroquoises, trois clans se disputaient l'influence : la tribu de l'Ours, celle de la Tortue et celle du Loup. La première était hostile à la France, tandis que les deux autres lui étaient favorables. Sans prendre conseil de personne, les capitaines des Ours sonnèrent le chant de guerre, et, se partageant en deux bandes, ils se mirent en campagne, suivis de tous leurs guerriers. C'est dans l'une d'elles que le P. Jogues tomba, le i5 octobre, aux environs du lac Georges, alors qu'il croyait encore le pays dans la paix.
Les liens dont on le garrotta et les mauvais traitements
L'APOTRE ESCLAVE aSy
qu'il dut subir lui firent comprendre aussitôt l'imminence du péril. Il la vit plus clairement encore le surlendemain, à son entrée dans ce village d'Andagoron, où il avait passé treize longs mois de captivité. Comme la première fois, les conques sonnèrent en guise de trompettes triomphales, la population accourut, et la scène barbare que nous avons décrite déjà se renouvela sans pitié. En vain le patient avait-il essayé de rappeler les traités : les cris de mort couvraient sa voix. On l'accablait de coups de bâton. Un de ces furieux lui arracha même des lambeaux de chair sur les bras et sur les épaules et les dévora sous ses yeux en
Lac Georges : ile « As you are
disant : « Voyons, si cette chair blanche est une chair de Manitou. »
« Non, répondait la victime, avec une douce fermeté, je ne suis qu'un homme comme vous; mais je ne crains pas la mort. Pourquoi du reste me faites-vous mourir? Je suis venu pour affermir la paix, pour vous conduire au ciel, et vous me traitez en bête fauve! Craignez la punition du Grand Esprit! »
Cependant, malgré cette rage, les avis demeuraient partagés. Les Tortues et les Loups voulaient à tout prix sauver les captifs. Il fut convenu qu'on en référerait à l'assemblée plénière des chefs et des anciens, qui fut immé-
diatement convoquée à Téonnontogen. Elle décida qu'on rendrait les prisonniers à la liberté. Mais quand ses délégués arrivèrent à Andagoron pour y porter cette nouvelle, il était trop tard. Sur la palissade de l'enceinte, ils purent voir la tête sanglante du P. Jogues, fixée à un pieu.
La veille au soir, i8 octobre 1646, pendant que le pauvre missionnaire essayait de diminuer la douleur de ses blessures, en les pansant, un homme de la tribu de l'Ours était venu l'inviter à un festin. Refuser eût été une offense. L'apôtre se leva donc péniblement et suivit le sauvage : c'était à la mort qu'il marchait sans le savoir. Au moment où il baissait la tête pour entrer dans la hutte du chef des Ours, un coup de hache, traîtreusement porté par un misérable qui se tenait dans la cabane*, l'abattit à terre : le dernier vœu du martyr était rempli : le divin Maître l'avait « inséparablement uni à Lui ».
Quelques années plus tard, un missionnaire entrera dans cette même bourgade, où la douce victime gît inanimée sur le sol. Ce qu'il y rencontrera, ce ne sera plus une foule hurlante de rage, ni des bourreaux féroces: ce seront des mères qui lui apporteront en souriant dix petits enfants à baptiser^.
Tant le sang du martyr aura communiqué à cette terre de divine fécondité!
• I. Fait prisonnier plus tard, le meurtrier du P. Jogues fut baptisé par un jésuite, avant d'être brûlé par les Algonquins de Sillery. — Jean La Lande fut massacré le 19 octobre, lendemain de la mort de notre héros. 2. Le P. Jacques Frémin, mort à Québec, le 20 juillet 1690.
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Martyr, osons-nous dire. Un Souverain Pontife n'a-t-il pas donné par avance ce glorieux titre à l'infatigable apôtre des Iroquois? Lorsqu'au retour du P. Jogues en Europe, on demanda pour lui au Pape la permission de célébrer le saint sacrifice, malgré la mutilation de ses mains, Urbain VIII répondit : « Il serait indigne qu'un martyr de Jésus-Christ ne pût pas boire le sang de Jésus-Christ; lîidignum esset Christi tnartyre7?i Christi non bibere sanguitiem; » et il accorda la permission demandée. 1?
Dans cette parole, nous saluons un présage. Puisse, par la miséricorde divine, l'Eglise le ratifier bientôt M Puisse-telle glorifier ainsi du même coup le héros qui est monté si haut dans le sacrifice, et le Dieu qui, après l'y avoir poussé de sa main toute-puissante, l'y a si miséricordieusement couronné.
1. Le troisième concile plénier de Baltimore a signé un postulatum au Saint-Siège dans ce sens.
UNE NOUVELLE VICTIME
UNE NOUVELLE VICTIME
Le frère d'un vaillant marin. — Antoine Daniel, étudiant en droit. — Entrée en religion. — Une pépinière d'apôtres. — Le collège de Rouen et celui de Clermont. — Le collège d'Eu. — Départ pour Québec. — Première tentative pour monter chez les Hurons. — Apostolat à Québec. — Notre- Dame de Recouvrance. — La Terre promise.
NVOYEZ-Nous des gens de cœur, écrivait un jour à son Provincial, le Supérieurdes missions huronnes; des hommes qui ne s'effrayent pas à la vue des mille morts qu'il nous font souffrir en cherchant les sauvages dans leurs tanières, au fond des grands bois. »
Jamais ce souhait si apostolique ne fut mieux exaucé que par l'arrivée du missionnaire qui débarquait, le 24 juin i633, devant Québec^. C'était un homme de taille moyenne, mais à l'aspect énergique, à l'œil vif, au geste net et décidé. Il était né à Dieppe, le 27 mai 160 1. Sa famille paraît avoir joui d'une large aisance. Dans tous les cas, les Daniel étaient « très honnestes et tout à fait gens de bien », nous assure le P. Ragueneau. Us étaient aussi de race vaillante. En 1629, l'un d'eux part de Dieppe avec quatre vaisseaux et une barque pour ravitailler Québec. Arrivé sur le grand banc de Terre-Neuve, il apprend de quelques marins qu'un Écossais, nommé Jacques Stuart, vient de bâtir un fort au Port aux Baleines, dans l'île du Cap-Breton, et qu'il soumet à un droit tous les pêcheurs