Relation de i636, p. ii
firent élever une cabane de six brasses de longueur sur trois et demi de large, ou à peu près. Comme toutes les autres cabanes sauvages, elle était couverte d'écorce de frêne, d'orme et de sapin. Le gros œuvre fut le travail des Hurons ; mais les Pères aménagèrent eux-mêmes l'intérieur de leur logis. Ils le divisèrent en trois. La première partie en entrant servit « d'antichambre, de brisevent et de magasin à blé ». La seconde fit tout à la fois l'office de menuiserie et de moulin, de cuisine et de réfectoire, de salle d'étude et de chambre à coucher. Les lits étaient disposés le long des parois de branches de sapin : ils se réduisaient à quelques feuilles et à une natte de jonc par dessus. Quant aux draps et couvertures, ils en furent toujours absents. Les habits des dormeurs et quelques peaux les remplaçaient. La troisième partie, subdivisée elle-même par une cloison de planches, comprenait la chapelle et un magasin où l'on renfermait quelques ustensiles « loin de la main larronnesse des païens ».
Tel que, le palais ne « ressemblait pas au Louvre et laissait encore assez bonne place à la pluie, à la neige et au froid ». Il n'en faisait pas moins l'admiration de tout le village. Aussi les Hurons s'y pressaient-ils depuis le matin jusqu'au soir. Ils s'y conduisaient du reste absolument comme chez eux, se mettant où il leur plaisait, partant seulement quand bon leur semblait, entrant partout, regardant tout, furetant dans les moindres coins. Voulait-on les en empêcher ? on en venait immédiatement aux querelles et aux injures. Il fallait donc « filer doux, un coup de hache étant bien vite donné et le feu prenant à ces écorces sèches en un clin d'œil ». Il deve-
UNE NOUVELLE VICTIME
nait de jour en Jour plus évident que la discrétion n'était pas précisément une vertu de sauvage'. Sans y faire inutilement appel, on prit donc un moyen détourné pour vider la cabane à un moment donné. L'horloge intri-
Bull Bird ( l'Oise au-Taureau indien converti.
I. i( L'un d'euXj quittant notre cabane pour un temps, me demanda mon manteau, « parce qu'il faisait froid », disait-il, comme si j'eusse été plus dispensé que lui des lois de l'hiver! Je le lui prêtai cependant. S'en étant servi plus d'un mois, il me le rendit si vilain et si sale que j'en étais honteux. » Le Père raconte ensuite comment, ayant étalé son manteau, comme un muet reproche, sous les yeux de son sauvage, il trouva celui-ci malendurant tout à fait et s'attira cette réponse : « Tu dis que tu veux être Montagnais et sauvage comme nous. Si cela est, ne sois pas fâché d'en porter l'habit; car voilà comment sont nos robes.» Et le bon missionnaire trouva la réplique si a à propos vrai ment », qu'il replia son manteau sans souffler mot.
guait surtout les Hurons. Ils ne pouvaient comprendre comment elle sonnait d'elle-même, car toutes les fois que le marteau frappait le timbre, ils regardaient curieusement si tous les missionnaires étaient là et si par aventure il n'y en avait pas quelqu'un de caché pour lui donner le branle. Ils en conclurent donc qu'elle était vivante et qu'elle avait un langage. Aussi demandèrentils ce qu'elle disait à midi. On leur répondit : « Approchons-nous de la chaudière. » Ils comprirent admirablement ce langage; car il y avait toujours à cette heure-là des écornifleurs pour avoir part au dîner. On usa donc
Un coin du lac Huron.
du même moyen à quatre heures et on leur déclara que l'horloge leur disait alors : « Allez-vous-en, afin que nous fermions la porte. » La chose comprise fut faite avec une ponctualité admirable, et tout le monde prit l'habitude d'obéir à la sonnerie de quatre heures, sans murmurer. A partir de ce moment-là jusqu'au coucher, les missionnaires vaquaient à leurs exercices spirituels. Ils se concertaient sur les meilleurs moyens de convertir ces peuplades. Ils étudiaient la langue, le P. Davost et le P. Daniel surtout, car Brébeuf la parlait déjà. Le P. Antoine y fit des progrès tellement rapides qu'il put bientôt traduire le Pater 7iosier en vers hurons. Aussi, au moment de la prière, « comme auteur de cette poésie, dit
UNE NOUVELLE VICTIME
aimablement le P. de Brébeuf, il en chante un couplet tout seul. Puis nous le rechantons tous ensemble et ceux d'entre les Hurons qui le savent déjà, principalement les petits enfants, prennent plaisir de chanter avec nous et les autres d'écouter. »
Une fois en possession de la langue, le P. Daniel put commencer les tournées de cabanes, qui avaient une très grande importance, suivant les usages du pays. « On devait y aller plus souvent que tous les jours si on voulait s'acquitter comme il faut de son devoir. » Or, c'était une tâche des plus pénibles. Car dans ces cabanes « on trouvait une petite image de l'enfer » ; on n'y voyait pour l'ordinaire que feu et fumée, deçà et delà des corps à moitié nus et tout noirs, pêle-mêle avec les chiens, parmi lesquels on choisissait de temps en temps un rôti, mais qui, en attendant, étaient considérés comme des enfants de la maison et vivaient « dans une communauté complète de lit, de plat et de nourriture avec leurs maîtres )). On n'était pas depuis un quart d'heure dans une de ces huttes qu'on se trouvait déjà couvert de suie de la tête aux pieds'. Mais on y pouvait prêcher le nom du divin Sauveur. Qu'importait dès lors tout le reste ? C'est dans une cabane enfumée que, pendant le voyage du P. de Brébeuf au pays du Pétun, le P. Daniel conféra son premier baptême et que d'un païen qui se mourait dans une chaumière il eut la consolation de faire un élu de son maître, Jésus-Christ ■^.