Lettre du 7 août 1634. — Relation de 1634, p
Acclimatation pénible. — Le vivre des sauvages. — Un boucan huron. — Cuisine élémentaire. — a De l'hypocras indien. » — Malpropreté révoltante. — La cabane chez les Hurons. — Un phalanstère canadien. — Antre de suie et de vermine. — Le jeu sur les bords du lac Huron. — Le palais d'écorce des missionnaires. — Une horloge qui parle. — Soirée en communauté. — Travaux de linguistique. — Premiers labeurs. — La grande fête des Morts.
Ses souffrances allaient changer de nature, mais non point cesser. Le moment était venu pour lui, suivant l'expression d'un missionnaire, « de se faire à tout et de devenir sauvage avec les sauvages ».
Il lui fallut d'abord s'habituer à la nourriture huronne. En temps d'abondance, elle se composait de quelques farines, de fruits et de racines, parfois de biscuits troqués contre des fourrures aux Trois-Rivières et à Québec. On y ajoutait, au moment de la chasse et de la pêche, le poisson, le gibier et la viande de venaison que l'on prenait; plus tard, les quartiers d'ours, d'orignac ou d'élan que l'on avait boucanés.
A la rigueur, cette nourriture aurait pu suffire, si elle n'avait été d'une malpropreté repoussante. Les Relations nous ont laissé à ce sujet des détails qui nous font bien comprendre ce que devaient souffrir les missionnaires en face de pareils aliments.
Quand les sauvages faisaient sécher la viande qu'ils voulaient conserver, ils en prenaient un quartier, — les côtes d'un orignal ou d'un bison, par exemple. Ils le jetaient sur la terre, le battaient avec des pierres, puis le foulaient aux
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pieds. Cheveux, poils d'animaux, plumes d'oiseaux, s'il en traînait sur le sol, terre et cendre, tout cela se collait à la viande, s'y incorporait et durcissait avec elle à la fumée ; puis, lorsque l'heure du repas arrivait, « tout s'en allait de compagnie dans l'estomac w. Si l'on s'avisait de faire cuire la tranche de boucan, c'était bien pis. Alors, dit un missionnaire, qui rappelle qu'il en a goûté et vécu, et qu'il n'exagère rien par conséquent', « le manger était
BuSies des prairies ou bisons.
un peu plus propre que la mangeaille que l'on donne aux animaux. Mais non pas toujours cependant... Nous avions trois malades des écrouelles dans notre cabane. Je les ai vus cent fois patrouiller dans la chaudière où était notre boisson commune, y laver leurs mains, y boire à pleine tête comme les animaux, rejeter leurs restes dedans (car c'est la coutume des sauvages), y plonger de leur vaisselle d'écorce pleine de graisse, de poil d'orignac, de cheveux, y puiser de l'eau avec des chaudrons noirs comme la cheminée; et après cela, nous buvions tous de ce brouet noir,
"i. Relation de 1634, p. 34.
comme de l'ambroisie. Ce n'est pas tout, ils rejettent làdedans les os qu'ils ont rongés, puis mettent de l'eau et de la neige, la font bouillir : et voilà de l'hypocras. Un certain jour, des souliers venant d'être quitte's tombèrent dans notre boisson. Ils s'y lavèrent à leur aise. On les retira sans autre cérémonie; puis on but comme si rien ne fût arrivé. Je ne suis plus beaucoup délicat ; tant est-ce cependant que je n'eus point soif, aussi longtemps que cette malvoisie dura^. » |
Inutile d'ajouter que les cabanes des Hurons étaient, en fait de propreté, à l'avenant de leur nourriture. On n'y connaissait pas l'usage du balai, et les poils, les plumes, les raclures et les détritus s'y amoncelaient sans encombre pendant des mois entiers. En général, ces singulières constructions se ressemblaient beaucoup. Elles avaient d'or-
I. Le même missionnaire nous raconie son embarras, la première fois qu'on lui donna sa portion en cabane. «Je jetai les yeux sur mon compagnon, puis je tâchai d'être aussi brave homme que lui. Il prend sa chair à pleine main et vous la coupe morceaux après morceaux, comme on ferait une pièce de pain. Que si la chair est un peu dure^ ils vous la tiennent d'un bout avec les dents et de l'autre par la main gauche; puis la main droite joue là-dessus du violon, se servant du couteau pour archet... Si vous égarez ce couteau, comme il n'y a pas de coutelier dans ces grands bois, vous êtes condamnés à prendre votre portion à deux belles mains, et mordre dans la chair et la graisse aussi bravement, mais non pas aussi honnêtement, que vous feriez dans un quartier de pomme; Dieu sait si les mains, la bouche et une partie de la face reluisent après cela. Le mal est que je ne savais à quoi m'essuyer : de porter du linge, il faudrait un mulet, ou bien faire tous les jours la lessive, car en rien de temps tout se change en torchon de cuisine dans leur cabane. Pour eux, ils essuyent leurs mains à leurs cheveux ou à leurs chiens. Je vis une femme qui m'apprit un secret : elle nettoya ses mains à ses souliers; je fis de même. Je me servais aussi de poil d'orignal, de branches de pin et de bois pourri pulvérisé; ce sont les essuie-mains des sauvages. On ne s'en sert pas si doucement que d'une toile de Hollande, mais peut-être plus gaiement.» — Relation de 1634, p. 35.
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dinaire une dizaine de mètres de longueur et autant de large. Il y en avait cependant bon nombre de plus spacieuses et quelques-unes de prodigieusement longues. Dans certains villages, on en rencontrait de 80 mètres de développement frontal. Leur forme rappelait celle d'un berceau de verdure. Leur charpente se composait, comme nous l'avons dit, de jeunes arbres, hauts et forts, plantés sur deux rangs pour constituer les deux côtés de la cabane, et réunis par le sommet. Sur ces perches, d'autres échalas étaient fixés transversalement, et le tout était couvert de larges feuilles d'écorce, superposées les unes sur les autres, comme les bardeaux d'une toiture, et maintenues par des cordes de filaments ligneux. L'été, le logis changeait d'aspect : l'écorce faisait place à des nattes tressées en roseaux tendres et d'une facture si artistique que, « quand elles pendaient, l'eau coulait dessus tout au long sans les percer* ». A la cime de la cabane et sur toute sa longueur, une ouverture large d'un pied était laissée pour permettre tout à la fois à la lumière d'entrer et à la fumée de sortir. A chaque extrémité se trouvait une sorte de vestibule fermé, où l'on mettait, dans des barillets d'écorce, le poisson fumé, le blé et autres denrées alimentaires qui n'avaient pas à redouter la gelée. Dans l'intérieur, des deux côtés, de larges estrades couraient le long des parois, à i m. 25 du sol, comme les sièges d'un colossal omnibus. Elles servaient de lits pendant l'été, et on mettait par dessous le bois de chauffage pour l'hiver. Les feux étaient sur la terre ellemême, tous sur la même ligne, au centre de la cabane. Ils étaient plus ou moins nombreux, suivant la longueur
I. Relation de 1614, p. 9. — Y. aussi le P. Lafitau, Mœurs des Sauvages, t. IIj p. 10 et suiv.
28o QUATRIÈME PARTIE
de l'habitation. Chacun servait à deux familles, famille de droite, famille de gauche, et elles comptaient généralement de cinq à dix membres environ. A des pieux fixés sous le toit étaient suspendus les colliers de porcelaine, les filets , les fourrures et les armes : haches de pierre ou de fer, lances, flèches, boucliers en bois couverts de lanières de peau entrelacées, ou boucliers en gros cuir de bison, dont les figures indiquaient la famille qui habitait cette partie de la cabane. Une épaisse couche de suie recouvrait tout. En somme, la cabane indienne était une chambre, plus ou moins longue, occupée par dix, quinze, vingt, trente familles quelquefois ; elle ressemblait beaucoup à une sorte de phalanstère. Quand, la neige tombant à gros flocons au dehors, on y pénétrait par une soirée d'hiver, on se trouvait en face d'un étrange spectacle : sur toute la longueur de la hutte, une rangée de feux brillait au milieu de la fumée qui remplissait l'antre noirâtre ; autour de chacun de ces feux, un groupe de figures bronzées se pressait : guerriers grisonnants, vétérans des expéditions iroquoises ; jeunes braves, qui n'avaient point fait leurs preuves encore; femmes jeunes et vieilles, abêties dans la misère; tout ce monde faisait la cuisine, mangeait, fumait, chantait ; — et autour des groupes, fourmillaient pêle-mêle, dans un incessant va-et-vient, les enfants et les chiens de la maison.
A partir du mois de janvier, jusqu'au mois de mars, époque de paresse pour les hommes et de repos pour les femmes, — les cabanes grouillaient de sauvages. C'est alors que les festins, les jeux et les danses s'y succédaient. Car les Hurons étaient joueurs aussi enragés que mangeurs voraces. Une fois leurs dés rudimentaires dans
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la main *, ils engageaient tout : parures, vêtements, canots, pipes, armes et parfois même leurs femmes encore. Les villages se défiaient les uns les autres. La cabane oii l'on jouait était alors bondée de spectateurs de tous les âges, qui se juchaient sur les estrades ou pendaient en grappes le long des perches de la charpente. Les paris allaient ferme en semblable occasion. On y perdait littéralement jusqu'à ses chausses. « Vous eussiez vu cet hiver, dit Brébeuf, une bonne troupe de sauvages s'en retourner d'ici à leurs villages, après avoir perdu leurs chausses, en une saison où il y avait près de trois pieds de neige : ils n'en étaient pas moins aussi gaillards en apparence que s'ils eussent gagné la partie-. » Si ces jeux avaient un caractère médicamenteux, — ce qui arrivait souvent, — le malade, roulé dans une peau d'ours ou dans une couverture, se trouvait étendu près des joueurs. Il était présent aussi, lorsqu'on dansait pour sa guérison quelqu'une de ces danses frénétiques où tourbillonnait la population d'un village, et dont l'assourdissant vacarme aurait à demi tué un homme civilisé bien portant.
C'est dans une de ces huttes que vécurent d'abord le P. Daniel et ses deux compagnons d'apostolat. On comprend qu'ils devaient être désireux de s'assurer le plus tôt possible une demeure un peu moins sordide. Grâce à la verroterie, aux couteaux, alênes et haches qu'ils avaient apportés et qui servaient de monnaie en ces pays, ils
1. Ces dés étaient souvent des noyaux de prune peints en blanc et en noir et agités dans un plat de bois grossier.