‹ Au berceau de l'autre FranceChapitre 73 sur 80 · Relation de 1644, p · texte numérisé non relu

Relation de 1644, p

UNE NOUVELLE VICTIME 299

fensé. » Il dit et prie; et aussitôt, à la stupéfaction de ses compagnons de route, « leur barque se trouve en repos, les vagues s'apaisent, et l'endroit où ils passent se rencontre aussi uni qu'une glace, quoique de part et d'autre le vent continuât toujours dans sa fureur et qu'il y eût de la tempête assez pour abîmer mille canots^ ».

Plusieurs faits merveilleux de ce genre se produisirent. Grâce à eux autant qu'à l'infatigable dévouement du Père Daniel, le christianisme s'étendait de plus en plus. Ce-

Un steamer des grands lacs.

pendant jamais le pays n'avait été plus avant dans l'afiliction. Les années 1646 et 1647 furent particulièrement des années désolées. Elles s'écoulèrent dans les alarmes, car les Iroquois continuaient à faire aux Hurons une guerre acharnée. Les Arendaronons habitaient la frontière du côté de l'est et ils se trouvaient par là-même les plus exposés aux coups de l'ennemi. Ils en furent accablés. Les surprises sanglantes dont ils furent les victimes et les -échecs répétés qu'ils subirent les affaiblirent même à tel point qu'ils se virent contraints d'abandonner momentané-

I. Relation de 1642, p. 87. — Ce chrétien s'appelait Armand. C'était le séminariste qui avait été miraculeusement sauvé après avoir été emporté sur un rapide, en revenant dans son pays avec le P. Daniel.

3oo QUATRIÈME PARTIE

ment leur pays pour se retirer dans les bourgades intérieures, qui étaient de bien meilleure défense et oià le Père Daniel les suivit.

« Il y avait quatorze ans que, au rapport de son Supérieur, l'apôtre travaillait dans la mission des Hurons, avec un soin infatigable, un courage généreux dans les entreprises, une patience insurmontable, une inaltérable douceur, et avec une charité qui savait tout excuser, tout supporter et tout aimera Son humilité était sincère, son obéissance entière et toujours prête à tout faire et à tout souflrir. » La mort pouvait venir : si subite qu'elle pût être, elle ne le prendrait pas au dépourvu, car il portait son âme entre ses mains, étant depuis plus de neuf ans dans les villages de l'extrême frontière, et par conséquent, comme nous l'avons dit, dans les missions les plus exposées à l'ennemi.

La Providence divine, toujours infiniment délicate, lui réservait du reste un dernier secours. Vers la fin de juin, l'infatigable ouvrier vint faire sa retraite annuelle à Sainte- Marie des Hurons. Pendant huit jours, il se retrempa dans la prière, se plaçant en face de cette éternité qui pour lui était alors si proche, et conversant seul à seul dans l'oraison avec son Dieu. Comme il en avait l'habitude, il fit une confession générale : ce devait être la dernière de sa vie. Puis il sortit de retraite, tellement enflammé du désir de répandre son sang pour les âmes, qu'il ne voulut pas rester un jour de plus au milieu de

I. Relation de 1649, p. 4, ch. i : « De la prise des bourgs de la mission de Saint-Jobcph. » C'est à ce récit que nous allons emprunter les détails concernant les derniers jours du P. Daniel.

TINE NOUVELLE VICTIME

ses frères. En vain lui remontra-t-on qu'un peu de repos lui était nécessaire. Il ne se laissa point ébranler. N'allait-il pas du reste vers le repos véritable, celui que ne troublent jamais ni lassitude ni douleur?

Le P Daniel quitta Sainte-Marie le 2 juillet ; le 3, il était dans sa mission de Saint-Joseph, à Téanaustayé. Cette bourgade, située sur la frontière sud-est du pays des Murons, au pied d'une chaîne de collines boisées, renfermait quatre cents familles et deux mille habitants au moins. Elle était fortifiée à la manière huronne de palissades faites de troncs d'arbres reliés entre eux, et constituait un des boulevards de la contrée. Sa population avait été particulièrement féroce, et nombre de prisonniers y avaient jadis été dévorés. Mais le missionnaire, en quatre ans de labeurs, y avait fait de nombreuses conversions. Les nouveaux chrétiens s'y montraient d'une ferveur extrême. Aussi, à peine arrivé, le P. Daniel se rendit tout droit à l'église. Les fidèles y étant accourus à sa suite, il leur prêcha sur la nécessité d'être toujours prêt à bien mourir. Agissait-il sous le coup d'un pressentiment céleste ? Dans tous les cas, sa parole impressionna si vivement ses auditeurs qu'un grand nombre d'entre eux se confessèrent.

Le lendemain, à l'aube, comme d'ordinaire, la petite cloche de la mission tinta joyeusement auprès du lac. Chaque jour, le missionnaire appelait ainsi son peuple à la prière, dès le lever du soleil. Ce matin-là, c'était le glas de ses chrétiens qu'il sonnait. Pendant qu'il célébrait le saint sacrifice, une effroyable clameur se fit entendre en effet : cri d'épouvante sur lequel on ne pouvait pas se méprendre. A la faveur des ténèbres, les Iroquois s'é-

talent approchés de Saint-Joseph et ils l'assaillaient à l'improviste. Aussitôt l'église se vide. Les uns courent au combat, les autres cherchent leur salut dans la fuite. Quant au P. Daniel, il achève la sainte messe, puis, ayant mis les vases sacrés en lieu sûr, il se jette au cœur du péril pour encourager les combattants à une défense généreuse. Mais la lutte ne pouvait qu'être inutile

car la plupart des guerriers étaient absents de Saint- Joseph. Les envahisseurs, qui le savaient bien, redoublaient d'efforts pour arracher la palissade extérieure.

Celle-ci céda enfin. A partir de ce moment, tous ceux qui le purent s'enfuirent. On pressa le P. Daniel de se sauver, lui aussi; mais il s'y refusa, et, se ressouvenant de quelques malades dont il avait différé le baptême, il courut dans leurs cabanes pour le leur administrer.

Cette œuvre de charité accomplie, le vaillant apôtre revint à la maison de Dieu. Elle était pleine de chrétiens et de catéchumènes : il les exhorta tous en quelques mots à la contrition et donna l'absolution aux premiers; puis, après avoir trempé son mouchoir dans l'eau, — impuissant à les régénérer d'une autre manière, — il baptisa par aspersion ceux qui lui demandaient le baptême avant de recevoir la mort.

Village des Cèdres.

sur ie Saint-Laurent.

UNE NOUVELLE VICTIME 3o3

Cependant, les Iroquois avaient saccagé la plupart des cabanes et ils se dirigeaient vers l'église. « Fu3'ez, dit alors l'héroïque pasteur à ceux qui s'y trouvaient encore ; essayez de gagner les bois et d'y trouver un refuge. » Et, pour leur donner quelques instants de plus, d'un pas tranquille il descend du sanctuaire vers la porte par oii arrivaient les ennemis.

En voyant ce prêtre s'avancer seul et sans armes à leur rencontre, ceux-ci furent frappés de stupeur. Victime et bourreaux demeurèrent un moment face à face, immobiles; les sauvages reprirent bientôt pourtant possession d'eux-mêmes et de leur férocité. Mais, tenus encore à distance par je ne sais quel respect, c'est à coups de flèches d'abord, d'une arquebusade ensuite, qu'ils renversèrent le Serviteur de Dieu sur le sol (4 juillet 1648).

Lorsqu'il y eut expiré, les forcenés qui l'entouraient firent subir à son cadavre les indignités atroces qu'ils infligeaient d'ordinaire à leurs captifs. Puis, mettant le feu à l'église, ils jetèrent au milieu du brasier les restes sanglants sur lesquels ils venaient de s'acharner.

Le jour même, les Iroquois s'éloignèrent. Ils laissaient derrière eux sept cents victimes et un village qui ne devait pas se relever de ses ruines. Quant au P. Daniel, il était tombé dans l'église. Mais, comme si ce sacrifice avait été insuffisant. Dieu voulut que les membres mutilés du martyr fussent consumés par le feu au pied de l'autel où, une heure auparavant, prêtre, il avait immolé la Victime par excellence, Jésus-Christ.

Ces cendres, que le vent allait emporter, témoignaient que l'holocauste était entier.

Le ministre du bon Pasteur pouvait-il mieux imiter son Maître et, dans son héroïque oubli de lui-même, se sacrifier plus pleinement à son troupeau ?

UN DERNIER HOLOCAUSTE

UN DERNIER HOLOCAUSTE

Charles Garnier. — Ses premières années au collège de Clermont. — Les « escholiers » sur le Pont-Neuf. — La Samaritaine et les cabarets. — Le Petit-Châtelet et le tronc des prisonniers. — Quatre enfants au service de Jésus-Christ. — Charles Garnier au noviciat de la rue de Mézières. — Retour au collège de Clermont. — Professorat. — Le collège d'Eu et le P. de Brébeuf. — Sacerdoce. — Départ pour la Nouvelle-France.

HARLES Garnier naquit à Paris, le 25 mai 1606 \ au sein d'une famille aussi riche des biens de la terre que des biens du ciel. Il grandit dans cette atmosphère chrétienne comme dans un parc retiré et tranquille croît un lis. La tendresse jalouse de sa mère et la prudence d'un père qui, en matière de fidélité à Dieu, tenait à donner lui-même l'exemple à ses enfants, préservèrent Charles des atteintes qui auraient pu ternir son âme ou flétrir son cœur. Quand l'enfant fut en âge de commencer des études sérieuses, son père se demanda à quels maîtres il confierait cette jeune intelligence qui regardait si curieusement la vie. Mais son hésitation ne fut pas longue : Louis XIII venait d'autoriser les Jésuites à rouvrir le collège de Clermont. Charles prit place parmi les élèves qui s'y pressèrent et il en suivit les cours.

Ses heureuses tendances s'y développèrent. Il avait le

I. C'est par erreur que les Relations le font naître en i6o5 (année i65o, p. 10).

3o8 CINQUIEME PARTIE

cœur largement ouvert à ce qui était noble, grand, et naturellement incliné vers la pitié. Quelques traits empruntés à cette période de sa vie nous le prouvent. Comme il paraît bien que les pères l'ont fait de tout temps et comme ils le font encore de nos jours, son père lui allouait périodiquement une petite somme, à titre d'argent de poche et pour faire face à ses menus plaisirs : c'est ce qui s'appelle « la semaine », en style d'écolier. Les jours de sortie, les élèves du collège de Clermont n'étaient pas en peine pour dépenser ce léger pécule. Volée de moineaux aux champs, ils s'éparpillaient de tous côtés et se répandaient dans les jeux de paume de la montagne Sainte- Geneviève, afin d'y organiser quelque attachante partie. D'autres fois, à travers les ruelles en coupe-gorge et les passages étroits, encombrés d'échoppes et d'auvents, qui conduisaient à la Seine, ils descendaient vers le Pont-Neuf. La foule incessante et bariolée des cavaliers et des piétons, des carrosses et des chaises à porteurs qui s'y pressait, était pour eux un spectacle toujours nouveau. Les charlatans, diseurs de bonne aventure, vendeurs d'orviétan et marchands de faucons qui y avaient élu domicile ne les y attiraient pas moins. On écoutait leurs quolibets et leurs chansons; on allait à la Samaritaine, pompe hydraulique construite sur le second pilier du pont, voir le jacquemart qui frappait les heures, puis on se rendait en troupes dans certains cabarets de la Cité, entre le Palais et Notre-Dame, « pour y faire bonne chère ». Garnier n'y suivit jamais ses condisciples. « Comme il était de la Congrégation de Notre- Dame, qui défend aux jeunes gens d'entrer dans de semblables lieux, » écrit le P. Ragueneau, il restait fidèle à sa règle. Au besoin, il attendait ses camarades à la porte

UN DERNIER HOLOCAUSTE

du cabaret, sans aucun respect humain. Quant à ses économies d'étudiant, il les réservait à un emploi plus noble qu'à se procurer le plaisir d'une partie de jeu de paume : c'est à la charité qu'il les consacrait. Les jours de congé, on le voyait parfois descendre la rue Saint-Jacques et se diriger vers le Petit-Pont. Là se dressait la masse sombre et lépreuse du Petit-Châtelet.

Charles s'engageait dans l'étroite allée voûtée qui perçait la vieille geôle et il allait déposer son aumône dans le « tronc des prisonniers ». Il lui arriva d'y vider sa bourse tout entière, au rapport d'un de ses frères, tant la compassion avait déjà de puissance sur son cœur.

Si le cœur était noble dans notre jeune étudiant, l'intelligence n'était pas moins brillante en lui. Les succès qu'il eut pendant le cours de ses études le démontrent bien.

Faut-il attribuer aux espérances que ces succès avaient fait

concevoir à son père les difficultés que le jeune homme rencontra, quand il voulut entrer en religion? Peut-être. Toujours est-il que les résistances qu'on lui opposa furent vives. Pourtant M. Garnier était un chrétien plein de générosité vis-à-vis de son Dieu, car il devait lui donner quatre de ses fils : le P. Charles, dont nous parlons, le P. Henry de Saint-Joseph, qui entra chez les Carmes, le

Le collège de Clermont, à Paris :

le Campanile.

3io CINQUIÈME PARTIE

P. Joseph de Paris, qui mourut fils de saint François, aux Capucins, et un autre qui reçut les ordres dans le clergé séculier. Mais le sacrifice que Notre-Seigneur demande en pareilles circonstances à un père est si dur que le Transeat de Gethsémani monte naturellement aux lèvres des meilleurs d'entre eux. Heureusement, M. Garnier était d'une foi trop vaillante pour s'arrêter à mi-route de la prière divine, et, après avoir essayé d'écarter le calice, il finit, comme son Maître, par l'accepter.

Le 5 septembre 1624, Charles Garnier entrait au noviciat que les Jésuites avaient ouvert, douze ans auparavant, à Paris, à l'angle de la rue de Mézières et de la rue Pot-de-Fer^

« Mon Père, dit M. Garnier au P. Jean Broussauld, maître des novices, en lui remettant son fils, si je n'aimais votre Compagnie par-dessus tout, je ne vous donnerais pas un enfant qui depuis sa naissance jusqu'à maintenant n'a jamais commis aucune désobéissance et ne m'a jamais

I. Cette maison était installée dans l'ancien hôtel de Mézières, qui avait été donné à la Compagnie de Jésus par la dame Madeleine Luilier, veuve du sieur de Sainte-Beuve, conseiller au Parlement. A la suite d'acquisitions ultérieures, elle s'étendit considérablement et embrassa à peu près tout l'espace compris entre les rues Pot-de-Fer, Mézières, Cassette et Honoré- Chevalier. L'église, élevée sur les dessins du Frère Martel-Ange, fut construite aux frais de François Sublet des Noyers, secrétaire d'État à la guerre. Fort peu spacieuse, « elle est, dit Félibien, une des plus régulières qui soient dans Paris ». [Hist. de la ville de Paris, 5 vol. in-fol. Desprez, Paris, 1725. T. II, p. 1102.) Le maître-autel, décoré par Mansard, était surmonté d'une toile du Poussin: Saint François Xavier ressuscitant un mort au Japon. Ce tableau est au Louvre aujourd'hui. L'église du noviciat renfermait plusieurs autres morceaux remarquables : un Christ prêchant, de Stella; une Vierge, de Vouet, et un superbe Christ, sculpté par Sarrasin. {Paris ancien et moderne, par J. de Mariés, 3 vol. in-4. Paris, Parent-Desbarres. T. l"y p. 454.)

UN DERNIER HOLOCAUSTE

3ii

causé le moindre déplaisir. » Il y a des éloges qui engagent l'avenir d'une façon téméraire : celui-ci n'en était-il pas? Le nouveau religieux prouva le contraire. « Dès lors, il paraissait un ange, écrit son Supérieur, et sa modestie était si rare qu'on le proposait à tous les autres comme un miroir de sainteté. »

Le noviciat des Jésuites, rue Pot-de-Fer, à Paris.

Cette perfection ne se démentit point pendant deux ans. Aussi, le noviciat terminé, ne fit-on aucune difficulté pour admettre le jeune novice aux premiers vœux (1626). Charles passa alors de la rue Pot-de-Fer à ce collège de Clermont qu'il avait quitté deux ans auparavant. Mais il y revenait, heureux et fier, sous les livrées de Jésus-Christ. Il y vécut trois années qui furent consacrées par lui à l'étude de la

3i2 CINQUIÈME PARTIE

logique, de la physique et de la métaphysique (1626- 1629). Puis il fut envoyé à Eu^, où il enseigna successivement la cinquième, la quatrième et la troisième, de 1629 à i632.

C'est là qu'il eut le bonheur de rencontrer le P. de Brébeuf, alors procureur de ce collège. Chassé du Canada, après la prise de Québec par les Anglais, le fondateur de la mission huronne avait été contraint de retourner en France. Mais il y avait emporté, indéracinable au fond de son cœur, l'amour de ses pauvres sauvages. Dans les promenades qu'il fit avec le P. de Brébeuf sous les chênes de la forêt, — quand au collège les classes chômaient, — le jeune scolastique dut maintes fois prier l'ardent apôtre de lui parler de ses chères missions. La montée du grand fleuve avec ses péripéties dramatiques, l'hivernage dans les bois au milieu des neiges, les chasses faites en compagnie des Hurons, les mœurs et les coutumes de ces peuplades, leurs assemblées, leurs festins, leurs expéditions guerrières, quelle inépuisable mine de récits intéressants pour un jeune homme de vingt-cinq ans! Nous tromperions-nous beaucoup en pensant que les premiers germes de la vocation apostolique du P. Garnier datent vraisemblablement de cette époque? Quoi qu'il en soit, ils ne tardèrent pas à éclore. Charles était revenu à Paris pour étudier la théologie au collège de Clermont, quand il sollicita de ses Supérieurs la faveur de passer au Canada. Ceux-ci accueillirent bien sa requête : la mission était dure, elle réclamait des ouvriers au cœur ferme et à

I. Ce collège avait été fondé en i58i par le duc de Guise (le Balafré). Il s'ouvrit dans les premiers jours de janvier de l'année suivante.

UN DERNIER HOLOCAUSTE 3i3

la vertu trempée; le jeune théologien n'était-il pas dès lors tout désigné pour prendre place dans leurs rangs? Mais une condition fut pourtant mise à son départ : il lui faudrait au préalable obtenir le consentement de son père. L'obstacle parut tout d'abord insurmontable. M. Garnier ne pouvait se résoudre à cette seconde séparation, bien autrement douloureuse que celle qu'il avait acceptée dix ans auparavant. Mais le futur missionnaire ne se découragea point. Les difficultés qu'il rencontra enflammèrent d'autant plus son zèle qu'elles se multipliaient davantage sous ses pas. Pour le soutenir dans cette lutte, Dieu lui donna dès lors comme la vision sanglante de la mort qui lui était réservée, et ces pressentiments furent à la fois si puissants et si doux que jour et nuit Charles ne songeait plus qu'à la conversion des sauvages : son unique désir était d'y sacrifier sa vie jusqu'à son dernier souffle. Aussi, larmes, prières, mortifications continuelles, il employa tout pour obtenir la réalisation de ce souhait de son âme, en triomphant des tendres résistances de son père. Le combat fut long, mais, après un an de durée, il prit fin; la foi demeura maîtresse du champ de bataille et le consentement requis fut accordé.

Le P. Garnier était alors en quatrième année de théologie. Trois mois auparavant, il avait reçu le sacerdoce au pied du même autel que le P. Isaac Jogues, son compagnon d'études au collège de Clermont. Comme ils s'étaient inclinés ensemble sous la main du pontife qui leur conférait l'onction sacerdotale, les deux futurs martyrs quittèrent aussi la France le même jour. Ils appareillèrent de Dieppe, le 8 avril i636. Formée de huit vaisseaux, la flotte qui les emportait vers les rives canadiennes était placée sous les

ordres de Duplessis-Bochard et elle avait à bord le nouveau gouverneur de la Nouvelle-France, le chevalier de Montmagny. La traversée fut heureuse, et, dans la nuit du lo juin, deux mois après avoir quitté la patrie, le nouvel apôtre mouilla devant le fort de Québec.

La mission du Canada en i636. — Le P. Garnier, à peine débarqué à Québec, est envoyé chez les Hurons. — Arrivée à Sainte-Marie. — Le festin de bienvenue. — Premier baptême. — Horrible tragédie. — Supplice d'un prisonnier iroquois. — Successeurs des apôtres.

La mission du Canada s'étendait alors sur une ligne de plus de seize cents idlomètres, depuis l'île du Cap-Breton jusqu'aux rives du lac des Hurons. Elle était desservie par dix-huit prêtres et par six Frères et elle comptait six postes : Saint-Louis de Miscou, Québec, Notre-Dame des Anges, le Cap-Breton, les Trois-Rivières et la mission huronne. Cette dernière était située sur la côte orientale du lac qui porte encore son nom, et elle embrassait tout le territoire occupé par les vingt villages entre lesquels se répartissaient les trente à trente-cinq mille âmes qui composaient la nation des Hurons. On fondait de grandes espérances sur elle, car c'est par cette trouée qu'on tendait à ouvrir à la civilisation et à la foi les immenses contrées de l'Ouest. Il y avait donc un intérêt capital à semer au milieu de ces peuplades les salutaires enseignements de l'Evangile. Les missionnaires s'y employaient de toute leur âme; mais si la religion commençait à germer parmi ces sauvages, ses progrès étaient lents et difficiles et ils s'achetaient en outre au prix des plus dures fatigues et des dangers les plus rebutants.

En foulant pour la première fois le sol du Canada, objet des ardentes aspirations de son cœur d'apôtre, le P. Gar-

3i6 CINQUIÈME PARTIE

nier avait ressenti une joie immense. Il ne se doutait pas que la délicatesse de la Providence lui réservait un autre bonheur qu'il n'aurait jamais osé espérer à si bref délai. D'ordinaire, les nouveaux missionnaires étaient retenus dans les stations méridionales afin de s'y acclimater et de s'habituer peu à peu aux rudes privations qu'ils étaient destinés à supporter. Ils profitaient de cette sorte d'apprentissage pour prendre contact avec les sauvages qui descendaient le Saint-Laurent au moment de la traite, et pour se former à leur langage. C'est dans ce but que le P. Gar-

Tadoussac.

nier et le P. Chastellain, qui était arrivé avec lui à Québec, s'embarquèrent le i" juillet, pour les Trois-Rivières, afin d'y attendre les Hurons. Ceux-ci ne descendirent pas en grand nombre tout d'abord. Il en arriva sept pourtant vers le milieu du mois. Au moment de repartir, l'un d'entre eux demanda au Supérieur si aucune Robe-Noire ne monterait cette année-là dans son pays. Il insista afin qu'il n'en fût pas ainsi. « Pourvu qu'on lui fournît un canot, ajoutaît-il, car celui avec lequel il avait descendu le fleuve était trop chargé déjà, il se chargeait de conduire le Père au pays des Hurons. » Le frêle esquif fut bien vite trouvé, comme on le pense. Alors, les gens de l'autre canot déclarèrent qu'on ne pouvait pas séparer les deux Pères,

UN DERNIER HOLOCAUSTE Siy

qu'il leur fallait une Robe Noire à eux aussi et qu'ils ne partiraient pas sans elle. Ces instances parurent si providentielles au P. Le Jeune qu'il ne voulut pas s'y refuser. Il distribua deux ou trois couvertures et quelques capotes aux sauvages, mit dans chaque embarcation un barillet de pois, une petite caisse de pruneaux et un peu de pain comme provisions de bouche, et, une heure après, le P. Garnier et le P. Chastellain voguaient doucement sur les eaux du grand fleuve, en route vers le lac des Hurons (21 juillet

Le trajet se fit sans fatigues extraordinaires, les vo3^ageurs étant tombés entre les mains de bons sauvages qui les traitèrent doucement. « Dieu soit béni à jamais, écrivait Garnier le 8 août. Nous voici aux Nipissiriniens depuis hier, si joyeux et en si bonne santé que j'en suis tout honteux. Car, si j'eusse eu assez de courage, je ne doute pas que Notre-Seigncur ne m'eût donné un bout de sa croix à porter, comme il a fait à nos Pères qui ont passé avant nous... Mais il a traité l'enfant comme un enfant : je n'ai point ramé, je n'ai porté que mon sac, excepté depuis trois jours où j'ai dû prendre aux portages un petit paquet qu'on m'a présenté, parce qu'un de nos sauvages est tombé malade. N'est-ce pas là être traité en enfant?... Nous sommes arrivés à l'île, la veille de Saint- Ignace. Nous y achetâmes du blé d'Inde, nos pois nous manquant. Ce blé nous a conduits jusqu'ici, nos sauvages n'en ayant serré en aucun lieu; au moins ils n'en ont trouvé qu'une cache. Quant au poisson, nous n'en avons guère rencontré jusqu'à présent. »

Malgré ces privations, les deux missionnaires « s'en allaient tout courant dans leurs gondoles d'écorce, volant

3i8 CINQUIEME PARTIE

à ce paradis si désiré avec un surcroît de courage », comme ils le disaient dans une autre lettre. Le soir venu, ils cabanaient ensemble au milieu des roches désertes, et, à l'aube, ils se rembarquaient jo3^eux, en chantant quelque cantique, pendant que les avirons battaient les flots...

Enfin, le 14 août, ils arrivèrent à Sainte-Marie, à quelques heures de distance l'un de l'autre. Grande joie pour leurs frères de la mission ! Le festin de bienvenue fut improvisé en un clin d'œil. Aussi bien n'exigeait-il pas beaucoup d'apprêts : une poignée de petits poissons secs avec un peu de farine, plus quelques épis nouveaux rôtis à la façon du pays ! Mais, si ce banquet était maigre, l'allégresse de tous était sans bornes ; si bien que, au dire d'un des assistants, elle semblait un reflet sur la terre du bonheur que goûtent au ciel les bienheureux !

Deux semaines après, le P. Garnier eut la consolation d'administrer pour la première fois le baptême sur cette terre païenne. Il le conféra à un petit enfant, qu'il nomma Joseph. C'étaient les prémices d'un apostolat qui devait être bien fécond. Mais, comme pour lui laisser entrevoir ce qu'il pourrait lui en coûter un jour. Dieu permit que presque aussitôt le nouvel apôtre fût le témoin d'un spectacle auquel les plus vieux missionnaires n'assistaient jamais sans horreur.

Un prisonnier iroquois venait d'être amené à Aroutaen. Dans l'espoir de le convertir avant la fin du supplice qu'on lui préparait, le P. de Brébeuf, surmontant une fois de plus ses répugnances, résolut d'assister ce malheureux. Il prit pour compagnons Ch. Garnier et Le Mercier.

UN DERNIER HOLOCAUSTE 319

« Nous vîmes venir de loin ce ptiuvre misérable, raconte ce dernier ^ Il chantait au milieu de trente ou quarante sauvages qui le conduisaient. Il était vêtu d'une belle robe de castor; il avait au cou un collier de porcelaine et un autre en forme de couronne autour de la tête. Il se produisit un grand concours à son arrivée; on le fit asseoir à l'entrée du bourg, et ce fut à qui le ferait chanter. Je dirai ici que jusqu'à l'heure de son supplice, nous ne vîmes exercer à son endroit que des traits d'humanité. Aussi bien, avait-il été déjà assez malmené dès le moment de sa prise : il avait une main toute brisée d'un caillou, et un doigt, non coupé, mais arraché par violence; pour l'autre main, il en avait le pouce et le doigt d'après emportés d'un coup de hache, et, pour tout emplâtre, quelques feuilles liées avec des écorces; il avait les jointures des bras toutes brûlées, et en l'une une grande incision. Nous nous approchâmes pour le considérer de plus près : il leva les yeux et nous regarda fort attentivement ; mais il ne savait pas encore le bonheur que le ciel lui préparait par notre moyen au milieu de ses ennemis... Cependant on lui apportait à manger de tous côtés, qui du sagamité, qui des citrouilles et des fruits... Mais il fallait lui mettre les morceaux jusque dans la bouche, étant incapable de se servir de ses mains : elles lui causaient en effet de telles douleurs et lui cuisaient si fort qu'il demanda à sortir de la cabane pour prendre un peu d'air. Gela lui fut accordé incontinent. Il se fit développer ses mains : on lui apporta de l'eau pour les rafraîchir. Elles étaient à demi pourries et toutes grouillantes de vers. Il pria qu'on lui tirât ces vers qui lui rongeaient jusqu'aux moelles et lui faisaient,

Page 1