I. Relation de i65o, p. ii
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parfois. Lorsque les parents les plus proches des malades n'en pouvaient pas eux-mêmes supporter l'infection, le saint missionnaire venait les panser tous les jours. Il en prenait soin pendant plusieurs mois de suite, et lorsqu'on lui faisait remarquer que ces plaies étaient incurables : « Raison de plus pour moi de les soigner, répondait-il. Plus ces chancres sont mortels, plus j'ai de pente à m'en charger, afin de
Enfants indiens à la porte a'uiie liutte.
conduire ces pauvres gens jusqu'à la porte du paradis. » Fallait-il s'étonner qu'une charité si héroïque gagnât les esprits les plus farouches, et réduisît les cœurs les plus endurcis?
Ce fut surtout au moment de la grande tempête de ibSy, qu'oublieuse de soi-même, la douce abnégation du P. Garnier s'affirma. Nous avons dit plus haut avec quelle violence la bourrasque sévit alors sur la mission huronne, et comment elle faillit déraciner l'humble germe planté par les mis-
sionnaires sur cette terre païenne. La mâle décision du P. de Brébeuf fut pour beaucoup sans doute dans l'apaisement qui se fît vers la fin de novembre. Mais le souvenir de la charité du P. Garnier y contribua aussi. Il en fut de même en 1640, lorsque, attisées par des souffles perfides, les vieilles haines semblèrent sur le point de se rallumer avec furie. Le Serviteur de Dieu était mieux connu alors. Il avait passé les deux années précédentes à Ossossané, bourg d'une cinquantaine de cabanes et de quatre à cinq cents familles, que le P. Pijart avait fortifié, suivant les règles, d'une enceinte carrée, contre les invasions des Iroquois'. De là, comme d'un centre, il avait rayonné dans tout le pays. Combien de cabanes n'avait-il pas visitées en messager céleste ! Que de malades n'avait-il pas consolés et soignés ? Ouaracha — c'était son nom dans l'idiome des naturels — était devenu synonyme d'ange compatissant pour beaucoup de ces malheureux. Une fois de plus, la charité fit son œuvre et l'orage se calma.
Il y avait, à douze ou quinze lieues à l'ouest du pays des Hurons, une contrée montagneuse habitée par la nation du Petun et qui n'avait pas été évangélisée encore. Le P. Jérôme Lalemant, alors Supérieur de la mission, résolut d'y annoncer la bonne nouvelle et d'y arborer, si cela était possible, le drapeau de Jésus-Christ. Il chargea le P. Garnier et le P. Isaac Jogues d'entreprendre cette conquête et de la mener à bonne fin. Les deux missionnaires en furent tout joyeux. Dès les premiers pas, ils rencontrèrent les croix et les souffrances en telle abondance qu'ils augurèrent bien d'abord de leur entreprise. Les
I. Ce bourg est encore appelé dans les Relations le bourg de la Rochelle.
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chemins étaient si atîreux, les dangers du voyage si grands, qu'aucun Huron n'avait consenti à se mettre en route avec eux pour leur servir de guide, en sorte qu'ils avaient dû partir seuls. S'étant égarés à mi-trajet, les voyageurs furent surpris par les ténèbres dans une épaisse sapinière où ils résolurent de passer la nuit. Mais il fallait de toute nécessité y faire du feu, sous peine d'avoir les pieds gelés pendant le sommeil, et le lieu était si humide qu'ils ne pouvaient réussir à trouver du bois sec. Après bien des recherches, ils finirent cependant par en réunir quelques morceaux, ainsi qu'un fagot de branches mortes qu'ils disposèrent en manière de couche pour s'y reposer pendant quelques heures. Alors la neige, qui tombait toujours, menaça d'éteindre leur feu. Le matin, elle couvrait tout le pays d'une ouate épaisse sous laquelle les pistes étaient ensevelies. Comment retrouver la route? Après avoir erré assez longtemps, les missionnaires, grelottants et affamés, eurent le bonheur d'apercevoir une légère colonne de fumée, qui derrière un bouquet d'arbres montait dans le ciel morne et gris. 11 y avait là quelques pauvres cabanes; ils y trouvèrent des guides, mais pas même une poignée de blé. Ils repartirent donc, et ce ne fut qu'à huit heures du soir, épuisés de fatigue et de faim, — car ils n'avaient mangé qu'un morceau de pain détrempé dans la neige fondue pendant toute cette journée, — qu'ils arrivèrent enfin au premier village de la nation qu'ils voulaient évangéliser.
L'accueil qu'ils y reçurent ne répondit pas aux souffrances qu'ils avaient endurées pour }'■ venir. Les femmes s'enfuyaient à leur approche, en emportant leurs petits enfants entre leurs bras; les jeunes gens les suivaient en leur
criant d'aller semer ailleurs la maladie et la famine cachées dans les pans de leurs manteaux; les hommes leur refusaient l'hospitalité. C'est qu'on les tenait pour des sorciers redoutables. Comment en douter en les voyant prier matin et soir avec tant de dévotion ? Quand ils s'agenouillaient dans un coin de la cabane, faisaient-ils autre chose que se préparer à jeter leurs sorts ^? Dans les autres bourgades ce fut bien pis. Tous les deux jours, il fallait changer de place. Tantôt leur hôte se réveillait en sursaut la nuit, et tremblant d'épouvante, la voix altérée, il ordonnait aux deux apôtres de sortir de chez lui. Tantôt, au milieu des ténèbres, des inconnus venaient crier à la porte de la cabane où reposaient les missionnaires, qu'ils n'eussent pas l'audace de reparaître le lendemain dans le village. Les deux proscrits s'éloignaient-ils ? Quand ils arrivaient aux bourgs suivants, ils trouvaient les capitaines en dehors des palissades pour leur défendre d'en approcher, à moins qu'ils ne voulussent avoir la tête fendue d'un coup de hache. Plus d'une fois, leur vie courut ainsi les plus grands dangers. La maladie vint les assaillir à son tour: l'un d'eux- fut pris d'une fièvre violente. Pour tout remède qu'avait-il? ie pain grossier qu'il mangeait tous les jours, si toutefois il est permis de donner ce nom à la farine de blé d'Lide détrempée, dont ces intrépides ouvriers faisaient leur unique nourriture! C'est après avoir pris « en toute la journée, dit le P. Lalemant, gros comme le poing de ce manger si
1. « Notre hôte, qui est le premier capitaine du pays,... nous voyant prier Dieu les matins et les soirs à genoux, ne put se tenir enfin : « ...Que font « maintenant ces démons autre chose que des sorts pour nous faire mou- « rir?... On me l'avait bien dit que c'étaient des sorciers, mais je le crois « trop tard... i Lettre du P. Garnier et du P. Jogues au P. Lalemant.
2. Le P. Lalemant ne dit pas si ce fut le P. Garnier ou le P. Jogues.
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délicat j), que, suant la fièvre, le P. Garnier et le P. Jogues chaussaient leurs raquettes et reprenaient leurs courses, heureux de trouver, au prix de tant de fatigues, quelques petits enfants mourants à baptiser !
L'année suivante ( 1641), lorsque le P. Garnier revint à la mission des Apôtres, — en compagnie du P. Pigart
Dans les nioiiiagnes du pays des Pétuneux.
cette fois, — il y fut un peu moins mal accueilli. Mais il ne réussit pas à faire agréer dans l'assemblée des anciens les présents qu'il avait apportés , les sauvages « disant haut et clair que ces objets étaient le charme dont les Robes-Noires voulaient se servir pour ruiner leur pays, comme elles avaient ruiné jusque-là tous ceux où elles avaient passé ». La même défiance sommeillait donc au fond des cœurs. Qu'elle se réveillât, et un meurtre inattendu,
impossible à prévoir, était à craindre. Les deux missionnaires s'en aperçurent bientôt. Allant un matin d'un bourg à un autre, chargés de leur léger voyage, ils se sentirent saisis soudain par les épaules au sortir d'un petit bosquet. Un cri de mort retentit à leurs oreilles, et presque aussitôt ils furent violemment renversés dans la neige. Ils n'attendaient plus que le coup de hache qui devait mettre fin à leur vie, quand les misérables qui les avaient assaillis s'enfuirent à toutes jambes. Une fois de plus leur vie était sauve. Mais ne restait-elle pas vraiment à la merci du premier brutal venu?
Le P. Garnier dut affronter les mêmes dangers dans la mission Saint-Joseph, dont il fut chargé en 1642 et les années qui suivirent. Lorsque les sauvages soupçonnaient quelqu'un d'être un sorcier et qu'ils s'apprêtaient à le massacrer, leur formule de menace était toujours la même. Ils disaient au coupable : « Nous allons t'arracher de la terre, racine empoisonnée. » C'était l'équivalent d'une sentence de mort. Plusieurs fois, le mot fatal fut murmuré à l'oreille du P. Charles. D'autres fois, l'apôtre était inopinément attaqué par de prétendus fous, dont la démence s'apaisait subitement lorsque le coup qu'ils méditaient était manqué. Mais du moins avait-il la consolation de voir les germes qu'il semait tomber en bonne terre, lever rapidement et porter des fruits abondants. Les chrétiens et les catéchumènes de cette mission étaient si fervents en effet qu'au rapport des missionnaires, « en un mois ou deux, ils profitaient plus dans la connaissance de nos mystères et dans les sentiments de Dieu qu'on n'eût osé l'attendre après le travail d'une ou de deux années ^ ». A heure