‹ Au berceau de l'autre FranceChapitre 76 sur 80 · I. Relatioyi de 1642, p · texte numérisé non relu

I. Relatioyi de 1642, p

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fixe, ils se réunissaient dans la cabane de l'un d'entre eux, et, sans souci des railleries païennes , ils priaient dévotement devant tous les assistants. Ceux-ci étaient pourtant bien nombreux; car, suivant la coutume du pays, entrait qui voulait dans la cabane; mais les sourires, les moqueries, les injures n'entamaient pas la constance de ces chrétiens modèles; les menaces de mort elles-mêmes ne les ébranlaient point, et lorsqu'elles résonnaient à leurs oreilles, ils répondaient, comme cet intrépide Totihri, dont les Relations parlent si souvent : « Oui-da, je ne crains pas la mort, depuis que Dieu a ouvert mon esprit et m'a fait voir des choses plus importantes que la vie du corps,... Mon âme ne tient pas à mon corps, un moment peut les séparer. Mais, quant à la foi, on ne me la ravira jamais! jamais ! »

Les derniers vœux. — Vertus du P. Ch. Garnier. — Sa mortification. — Son humilité. — Son obéissance. — Sa dernière lettre à ses frères. — La mission de Saint-Jean. — Approche des Iroquois. — Saint Jean est surpris par eux. — Une mort superbe. — Le champion de l'Immaculée-Conception.

Le 3o août 1643, dans la pauvre cabane de troncs d'arbres et d'écorces qui servait d'église à Sainte-Marie des Hurons, devant une assistance de sauvages, le P. Charles Garnier fit sa profession solennelle entre les mains du P. Jérôme Lalemant. Quel théâtre plus convenable que celui-là pour parfaire l'immolation totale de soi-même 1 — Quel lieu plus propice pour vouer au Dieu de Bethléem et du Calvaire la pauvreté, l'obéissance, la chasteté?

yqo / aroiuÀ Çdrvuie^^ Jlroftôfiànùyri.

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Fac-similé de l'écriture du P. Ch. Garnier.

A partir de ce moment, le vaillant apôtre sembla s'avancer à pas de géant dans les voies de la perfection/' De tout temps il avait ardemment aspiré à la sainteté. Mais

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dès lors, dit son Supérieur, excepté Dieu, rien au monde ne le toucha, ni parents, ni amis, ni repos, ni consolations, ni peines, ni fatigues. « Son tout était en Jésus-Christ, et hors de lui, tout ne lui était rien. »

Il avait surtout à cœur de reproduire en lui quelque chose des souffrances du divin Crucifié. Non content d'avoir pour nourriture celle des sauvages, c'est-à-dire « la moindre que le dernier des gueux pût espérer en France », souvent il ne mangeait que des glands et des racines amères. Il couchait toujours sur la dure. Il usait fréquemment d'une discipline de fer, armée de pointes très aiguës, et chaque fois qu'il revenait de ses missions, il ne manquait jamais de faire aiguiser les pointes d'une ceinture hérissée de molettes d'éperon, qu'il portait sur la chair nue, comme si les incroyables fatigues de ses courses apostoliques n'eussent pas été déjà la plus dure des mortifications! Et pourtant cet homme, si durement impitoyable pour lui-même, était « tout de cœur pour les autres».— « Il prenait toujours le pire pour soi, écrivait le compagnon de ses travaux pendant les quatre dernières années de sa vie. Il m'accommodait en tout et il tâchait de couvrir sa charité du prétexte de sa propre commodité, comme si ce qui était le pire lui eût été le plus avantageux. » Son obéissance était accomplie, capable de tout et prête en même temps à ne rien faire, si on le lui eût commandé. Nous avons ici encore un témoignage précieux, celui du P. Ragueneau. Ce religieux, qui fut son Supérieur, nous montre le Serviteur de Dieu quittant au premier signe le soin des missions, où était pourtant tout son cœur, pour labourer la terre, tirer les traîneaux sur la neige, soigner les malades, ou, pendant l'automne, pour

aller grappiller çà et là dans les bois quelques raisins sauvages pendant des journées entières, afin de préparer le vin nécessaire à la célébration de la messe durant le reste de l'année, « Il n'avait aucune attache à son travail, ajoute le P. Ragueneau, ni aux personnes, ni aux lieux, ni aux emplois. Envisageant la volonté de Dieu également en toutes choses, en quelque pays qu'il fût, quelque occupation que l'obéissance lui donnât, il s'y portait avec constance et comme un homme qui n'avait plus d'autres pensées au monde, sinon de trouver Dieu où on voulait qu'alors il le cherchât... Aussi, partout était-il égal à luimême, et à le voir, on eût jugé qu'il n'avait point d'inclination, sinon pour ce qu'on lui voyait faire. » — « On ne gagnera rien pour le salut des âmes, disait-il, si Dieu ne se met de la partie avec nous. Quand c'est lui qui nous y applique par la conduite de l'obéissance, il est obligé de nous assister, et avec lui nous ferons ce qu'il y attend de nous. Mais quand c'est nous qui choisissons un emploi, fût-il le plus saint de la terre, Dieu n'est pas obligé d'être de la partie : il nous laisse à nous-mêmes, et de nousmêmes que pouvons-nous, sinon rien ou encore le péché, qui nous met au-dessous du rien ? »

Ces derniers mots nous révèlent la profondeur de l'humilité du P. Garnicr. Quoique tout fût éminent en lui, il s'estimait le plus indigne des ouvriers de la mission, et cette humilité couronnait dignement cet ensemble de qualités héroïques qui faisaient dire à son Supérieur : « Il ne lui manque pas une seule des vertus qui font les plus grands saints ! »

On pouvait prévoir dès lors que l'heure de l'immolation

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suprême ne tarderait pas à sonner. Le P. Garnier semble en avoir eu lui-même le pressentiment secret. « Ce petit mot, dit-il à ses deux frères religieux, dans la dernière lettre qu'il leur écrivit, est pour nous encourager tous

Yellow Fringe (Frange jaune), Indien converti.

trois à nous hâter d'aimer notre bon Maître; car je crois qu'il est difficile que quelqu'un de nous ne soit bien proche du terme de sa carrière. Redoublons donc nos ferveurs, hâtons le pas, multiplions nos prières les uns pour les autres, et faisons une nouvelle protestation que celui que Notre-Seigneur appellera le premier à soi de

nous trois, sera l'avocat des deux qui resteront pour leur obtenir de lui son saint amour et une parfaite union avec lui, ainsi que la persévérance finale. Je fais donc le premier cette protestation, et prie Notre-Seigneur de tout mon cœur de posséder nos trois cœurs et de n'en faire qu'un avec le sien dès à présent et dans l'éternité'. «

Les sombres temps que la mission huronne traversait alors prêtaient sans peine aux prévisions lugubres. La guerre tenait tout le pays dans la terreur. L'année précédente, les Iroquois avaient détruit Saint-Joseph et massacré dans son église le P. Antoine Daniel. Au mois de mars de l'année 1649, date à laquelle le P. Garnier écrivait à ses frères, ces hordes féroces avaient brûlé Saint- Louis et Saint-Ignace et infligé au P. de Brébeuf et au P. Lalemant les tortures barbares que nous avons rapportées plus haut 2. D'un moment à l'autre, elles pouvaient de nouveau faire irruption dans la contrée : comment, en

1. Lettre au P. Henry de Saint-Joseph et au P. Joseph de Paris.

2. Dans une lettre inédite au P. Pierre Boutard, à Bourges, le P. Garnier écrivait à ce sujet : « Il faut que je vous fasse participant d'une nouvelle de ce pays qui est de grande consolation. C'est qu'il a plu à Notre-Seigneur donner la couronne de martyrs à deux de nos Pères, savoir au P.Jean de Brébeuf et au P. Gabriel Lalemant. Ils n'ont pas été fait mourir par un tyran qui persécutât l'Église, comme faisaient les anciens tyrans. Mais nous les appelons martyrs, parce que les ennemis de nos Hurons leur ont fait beaucoup endurer en dérision de notre sainte foi. » Après avoir rapporté quelques-unes des tortures subies par les deux vaillants athlètes, le P. Garnier ajoutait : « Bénissez Dieu, je vous prie, de la faveur qu'il a faite à cette mission, donnant cette couronne de gloire à ces deux grands serviteurs de sa majesté. » Cette lettre, conservée aux archives de la province de Lyon, est datée de Sainte-Marie des Hurons, 27 avril 1649. Huit mois après, l'intrépide apôtre qui l'écrivait avait passé, lui aussi, par la voie du martyre, pour rejoindre aux pieds de Dieu ses frères massacrés par les Iroquois.

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de pareilles conjonctures, ne pas prévoir le sacrifice et ne point penser à la mort ?

Depuis le jour où, pour la première fois, le P. Garnier était allé annoncer la bonne nouvelle dans les montagnes habitées par la nation du Petun, le grain de sénevé avait grandi sur cette terre d'abord si réfractaire à l'Evangile. En 1649, on y comptait deux missions. Celle qui était la

Aux environs de l'ancien bourg de Saint-Jean.

plus proche de la frontière iroquoise, et par conséquent la plus exposée, était établie dans un village de cinq à six cents feux, nommé Saint-Jean. C'était la portion du champ que le P. Garnier avait continué à féconder de ses sueurs apostoliques et qu'il allait bientôt arroser de son sang. L'été, si menacé qu'il se fût trouvé pour ainsi dire à chaque heure, avait pourtant pris fin sans massacre. On espérait que l'automne se passerait aussi dans une tranquillité relative, quand, au commencement de no-

vembre, deux fugitifs arrivèrent à Sainte-Marie. C'étaient des Hurons chrétiens, qui avaient réussi à échapper aux Iroquois. Ils avertirent les Pères qu'une bande de trois cents ennemis environ était en marche à travers les bois, mais qu'elle n'avait pas encore choisi son objectif. Tenterait-elle de surprendre Sainte-Marie ou opérerait-elle une diversion vers les montagnes du Petun ? La chose était encore incertaine.

Aussitôt le Supérieur mit la résidence en état de défense, et en même temps il fit prévenir le P. Garnier, à Saint-Jean. Son messager fut accueilli avec des cris de joie par les habitants de cette bourgade, tant ces pauvres gens se croyaient déjà assurés de leur triomphe ! De fait, pendant quelques jours ils attendirent l'ennemi de pied ferme ; mais l'ennemi ne paraissait point. Alors, dans leur bouillante impatience, ils voulurent aller à sa rencontre : le surprendre dans sa marche et fondre sur lui à l'improviste, n'était-ce pas le meilleur moyen de l'écraser ?

Cette manœuvre fut ce qui perdit le malheureux village et ceux que les guerriers en expédition y avaient imprudemment laissés derrière eux. Dans ces forêts immenses, rien n'était plus facile que de ne point se rencontrer. Les deux petites troupes qui marchaient l'une à l'autre ayant pris par des routes différentes, les Iroquois purent continuer sans encombre la pointe qu'ils poussaient en avant. Pour comble d'infortune, deux prisonniers qu'ils firent leur avouèrent que le village était à peu près sans défense. Dès ce moment, Saint-Jean était irrévocablement perdu.

Le 7 décembre, vers trois heures de l'après-midi, les féroces assaillants étaient là. Ils n'attendirent pas l'aube

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suivante, comme ils le faisaient d'ordinaire, pour surprendre leurs ennemis dans le sommeil... Ne savaient-ils pas que le village était à peu près sans hommes valides? Qu'avaient-ils à craindre dès lors ? Ils s'y précipitèrent donc, comme une trombe, par diverses issues, — et en peu de temps l'épou vante fut partout. Anéantis par la soudaineté de l'attaque, les habitants ne songeaient même pas à se défendre.

Quant aux Iroquois, craignant un retour inopiné des guerriers qui battaient la campagne, ils massacraient impitoyablement, dans l'emmêlement furieux du carnage, les femmes, les vieillards et les enfants. Ils n'épargnèrent aucun de ceux qu'ils jugeaient hors d'état de les suivre dans la fuite précipitée qu'ils comptaient prendre, leur oeuvre de mort accomplie. Aussi, l'épaisse couche de neige qui couvrait le sol fut-elle bientôt tachetée de larges flaques de sang, où les victimes râlaient, pendant que des cabanes livrées aux flammes des colonnes de feu et de fumée s'élevaient en crépitant lugubrement dans les airs.

Peu de temps auparavant, le Supérieur du P. Garnier, le sachant malade, lui avait écrit pour l'engager à quitter momentanément Saint-Jean, afin de venir se reposer à Sainte-Marie. Dans sa réponse, datée du 4 décembre, le saint héros lui disait : « Il est vrai que je souffre du côté de la faim, mais non pas jusqu'à la mort... Ce n'est pas de ce côté-là que je crains... Ce que je redouterais davan-

Hache iroquoise.

tage serait qu'en quittant mon troupeau en ces temps de misères et dans ces frayeurs de la guerre, alors qu'il a plus besoin de moi que jamais, je ne manquasse aux occasions que Dieu me donne de me perdre pour lui. »

Et il était resté à son poste. En lui apportant la sanglante couronne, l'ange du martyre allait bientôt l'en relever.

Au moment de l'irruption des Iroquois dans Saint-Jean, le vaillant missionnaire visitait les cabanes de quelques néophytes. Au bruit du tumulte qui s'était soudainement déchaîné, il vole à l'église, bénit ceux qui s'y trouvent, les encourage de quelques paroles brûlantes et les presse de fuir, s'ils le peuvent encore. On veut l'entraîner dans cette fuite, mais il s'y refuse, et, s'oubliant absolument dans cet affreux désastre, il court chercher dans les cabanes déjà tout en feu, des enfants et des vieillards catéchumènes à baptiser.

C'est la main levée pour verser l'eau régénératrice sur ces fronts païens, qu'il fut abattu. Une première balle l'atteignit dans la poitrine, une seconde lui déchira l'aine presque en même temps. Si affreuses que fussent ces blessures, elles ne réussirent pas cependant à tarir en lui le courage. Les mains jointes, la victime priait d'un air serein ; peut-être faisait-elle l'offrande suprême à son Dieu crucifié.... Cette prière terminée, le P. Garnier tourna la tête et aperçut à une douzaine de pas en avant un malheureux qui agonisait. Alors, dans son cœur d'apôtre, le zèle des âmes se réveilla si intense, qu'il parut sur le point de refouler la mort elle-même. Le martyr se mit sur ses genoux, et, se levant avec peine, il se dirigea vers le mourant. Mais, au troisième pas, il retomba lourdement

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sur le sol. Sans souci de son épuisement évident, une seconde fois il s'agenouille et se relève; une seconde fois il retombe. Dans cette lutte grandiose et touchante de l'amour contre la mort, l'amour l'aurait finalement emporté sans doute, si une hache iroquoise ne s'était abattue sur ce front héroïque, et, en le faisant voler en éclats, n'avait assuré à l'athlète la palme immortelle que depuis treize ans il sollicitait de son Dieu !

Dès son jeune âge, Charles Garnier avait montré une tendre piété pour Notre-Dame. « C'est elle, disait-il au noviciat de Paris, qui m'a porté sur ses bras dans toute ma jeunesse et qui m'a mis dans la Compagnie de son Fils. » En reconnaissance de ses bienfaits, il s'était engagé par vœu, au cours de ses études théologiques, à défendre jusqu'à l'effusion de son sang la doctrine qui soutient que la Vierge Marie a échappé à la tache originelle. La Mère de Dieu ne semblait-elle pas se souvenir de ce vœu, quand elle ouvrait le ciel au martyr, au moment oià l'Égh'se chantait les premières vêpres de la plus virginale de ses fêtes, l'Immaculée-Conception ? (7 décembre 1649.)

A tâche que nous avions entreprise est terminée.

Dans la préface du livre qu'il a consacré aux « Jésuites dans l'Amérique du Nord », Parkman écrivait, il y a quelques années :

« Peu de passages sont plus frappants dans les annales du monde que ceux qui rappellent les efforts des premiers Jésuites français pour convertir les Indiens. Pleins d'intérêt comme ils le sont, — intérêt dramatique et philosophique à la fois, — • intimement unis avec les destinées futures de l'Amérique, renfermant en outre en partie l'histoire de sa population indigène, il est étonnant qu'on les ait si longtemps laissés dormir dans la nuit*.»

Le T. Rév. William Ingraham Kip, évêque protestant de la Californie, disait de même, dans son ouvrage sur <( les premières missions des Jésuites en Amérique » :

« Comme on connaît peu de chose de ces hommes admirables! Si touchantes qu'elles soient, leurs courageuses entreprises et leurs souffrances n'ont pas été suffisamment mises en lumière par les historiens. »

Si les travaux de ces intrépides ouvriers étaient trop peu connus de l'autre côté de l'Atlantique, — sur la terre

I, Préface, p. v.

55o CONCLUSION

qui a été fécondée au prix de tant de sueurs et de tant de sang, — • combien plus encore n'étaient-ils pas ignorés en France, la mère-patrie cependant, le rivage d'où ces vaillants avaient un jour appareillé vers les forêts canadiennes ?

L'espoir de réduire en partie cette ignorance et de la faire disparaître de quelques esprits au moins, a dicté les récits qui précèdent. Nous y avons fidèlement relaté les travaux de nos aînés dans la religion. Mais, ces travaux, nous ne les jugerons pas. Nous abandonnerons sans crainte cette part de notre tâche à d'autres, — à des adversaires ou à des indifférents. Leur impartialité échappant à tous les soupçons, leur témoignage n'en sera que plus irrécusable et leur jugement d'un plus grand poids.

« Il n'y a pas dans Thistoire de notre pays, dit l'évêque américain protestant que nous citions il n'y a qu'un instant, de page plus touchante et plus dramatique que celle qui rapporte les travaux et les souffrances des Jésuites de nos anciennes missions. Dans ces déserts de l'ouest, ils furent les premiers pionniers de la civilisation et de la foi. Le farouche trappeur ou le voyageur téméraire qui, pénétrant dans les forêts, y rencontraient de nouvelles et étranges tribus de sauvages, reconnurent souvent que, bien des années auparavant, les enfants d'Ignace de Loyola les avaient précédés dans ces solitudes. Le souvenir des « Robes-Noires » était encore vivant parmi les Indiens. Sur bien des troncs d'arbres couverts de mousse, les sauvages montraient la trace des travaux accomplis par les missionnaires. On y voyait avec étonnement, profondément gravé dans la vieille écorce, l'emblème de la Ré-

demption à côté de la fleur de lis des Bourbons. Au milieu des neiges de la baie d'Hudson, parmi les îlots boisés et les pittoresques canaux du Saint-Laurent, au sein des conseils hurons ou algonquins, aux sources du Mississipi, — que, les premiers des Visages pâles, ils contemplèrent et dont ils tracèrent le cours depuis les chutes Saint-Antoine, d'où le fleuve s'élance en bondissant

à la conquête de son beau nom de <( Père des eaux », —

Canot traversant un rapide.

à travers les vastes prairies de l'IUinois et du Missouri, sur les collines bleuâtres qui ourlent gracieusement le pays salubre des Gherokees, au centre des fourrés de roseaux de la Louisiane, partout on trouvait les soldats de la Compagnie de Jésus. Marquette, Joliet, Brébeuf, Jogues, Lalemant, Rasles et Marest sont des noms dont l'Ouest américain gardera toujours le souvenir. Mais c'est par la souffrance et l'épreuve que ces premiers pionniers de nos régions obtinrent leurs triomphes. Beaucoup d'entre eux étaient des hommes qui avaient fait grande figure

o52 CONCLUSION

dans les camps et au milieu des cours. Quel contraste pour eux entre la vie désolée qu'ils menaient dans leurs huttes solitaires et le luxe raffiné, l'opulence qu'ils avaient connus durant leurs premières années. Aujourd'hui, tout cela était fini pour jamais! Le foyer, les tendresses qu'on y savoure, les liens d'or de la famille, tout devait être oublié pour ces hommes au caractère imposant et austère. Souvent il leur fallait s'enfoncer dans la solitude immense et sauvage, sans autre guide que leur Dieu. Pendant de longues et dures années, ils furent obligés de « semer dans les larmes », avant de pouvoir « moissonner dans l'allégresse ».

« Toutes les immolations qui peuvent peser lourdement sur un esprit et faire chanceler un cœur les assiégeaient de toutes paris. D'immenses forêts devaient être traversées à pied et les grands lacs de l'Ouest passés sur de frêles canots d'écorce. La faim, le froid, la maladie se rencontraient sur toutes leurs routes, et leur zèle brûlant seul pouvait soutenir leur santé ruinée et de plus en plus défaillante chaque jour. Mais bien plus terribles encore leur paraissaient assurément ces dangers spirituels qui les contraignaient à pleurer et à prier dans les ténèbres. Ils avaient à endurer les contradictions de ceux qu'ils venaient sauver. Souvent, après les avoir écoutés avec un intérêt apparent qui faisait, pendant des mois, croire aux Jésuites que la conversion était proche, ces sauvages les quittaient soudain en se moquant d'eux, et ils retournaient aux antiques superstitions de leurs tribus.

« Beaucoup de ces missionnaires sans peur furent martyrs de la foi qu'ils annonçaient. Ils furent rares parmi eux ceux qui moururent de « la mort commune des hom-

mes » ou qui s'endormirent du dernier sommeil, étendus sur une terre bénie par leur Église. Quelques-uns d'entre eux, comme Jogues, du Poisson et Souël, tombèrent sous la massue de ces sauvages furieux : leurs cadavres furent jetés dans les champs en pâture aux vautours, et les cris perçants de ces oiseaux de proie, battant des ailes dans la curée, furent les seuls chants funèbres qui se firent entendre sur ces restes mutilés. D'autres, Brébeuf, Lalemant, Sénat, par exemple, moururent attachés au fatal poteau. Leurs cendres furent emportées par le vent en des régions qu'aucune pierre tombale ne nous révèle, pendant qu'autour du bûcher les terribles enfants de la forêt mêlaient leurs sauvages hurlements de triomphe aux prières des martyrs agonisants. D'autres encore, comme le vieux Marquette , tombèrent après des années de fatigue, pris du dernier sommeil, au milieu des solitudes, et leurs compagnons creusèrent leur fosse dans le gazon verdoyant. Pendant de longues années, les rudes coureurs des bois s'arrêtèrent pour invoquer le nom de ces braves, endormis dans le désert, et pour s'agenouiller en priant devant la croix de bois qui marquait le lieu sacré de leur repos '.

I. De combien d'autres noms ce glorieux martyrologe ne pourrait-il pas encore s'enrichir! Pour ne point parier de ceux que nous avons nommés déjà, Garnier, Daniel, de Noue, Chabanel, signalons les PP. Léonard Gareau et François Virot, et le F. Jean Liégeois, massacrés par les Iroquois; le P. Ant. Dalmas, tué à la baie d'Hudson, et le P. Aulneau, au lac du Bois; le P. Jacques Gravier, empoisonné par une flèche illinoise; le F. Juchereau, noyé dans le Saint-Laurent. Tous ces vaillants missionnaires savaient bien qu'ils allaient à la mort. « Notre équipage est faible, écrivait le P. Jacques Berteux en partant pour le voyage dont il ne devait pas revenir. Les provisions de cette petite troupe sont entre les mains de Celui qui nourrit les oiseaux du ciel. Je pars accompagné de mes misères. Mais le cœur me dit

« Mais toutes ces épreuves arrêtèrent-elles le progrès des Jésuites? Les fils de Lo3'^ola ne battirent jamais en retraite. Une mission une fois fondée dans une tribu ne prenait fin qu'avec la disparition de la tribu elle-même. La vie de ces religieux était faite de dévouements sans crainte et d'héroïques immolations. Tout en regrettant leurs morts, ils s'avançaient immédiatement pour aller remplir la place laissée vide et, au besoin, pour tomber à leur tour, s'il le fallait. " Rien, écrivait le P. Le Petit, après avoir raconté le martyre de deux de ses frères en religion, rien n'est arrivé à ces deux excellents missionnaires qu'ils ne s'y attendissent, depuis le jour oii ils s'étaient dévoués aux missions indiennes. » — Si parfois la chair tressaillait, l'esprit ne semble pas avoir jamais chancelé et défailli. Chacun de ces ouvriers magnanimes se sentait «baptisé pour mourir». — Il comprenait que son sang, obscurément versé dans quelque coin de ces forêts sombres, attirerait peut-être plus de bénédictions sur ces peuplades que les labeurs ininterrompus d'une longue vie. ïl se persuadait qu'il était « marqué pour le trépas ». Ibo et non redibo ; « J'irai et je ne reviendrai pas; » ce furent les prophétiques paroles du P. Jogues, quand, pour la troisième et dernière fois , il partit pour le pays des Iroquois. Lorsque Lalemant fut lié au pieu funèbre où pendant dix-sept heures son agonie allait se dérouler dans les tourments, il se tourna vers son compagnon de supplice et il lui dit : ' Frère, nous sommes donnés en " spectacle au monde, aux anges et aux hommes. » — Quand

que le temps de mon bonheur est proche : Dominus est. » Et sans crainte, ils allaient où l'obéissance les envoyait, sûrs que dans la mort comme dans la vie ils y rencontreraient le Dieu qu'ils aimaient.

Marquette s'embarqua à la recherche des sources du Mississipi , aux Indiens amis qui cherchaient à le retenir, en lui affirmant que les peuples vers lesquels il allait « n'épargnaient aucun étranger », il répondit avec une douceur pleine de calme : « Eh bien, je serai heureux de donner ma vie pour le salut de leurs âmes. » Et c'est grâce à ce courage que les Peaux-Rouges apprirent à courber le front comme lui dans la prière, et, devant la simple croix de cèdre ou sous les ormes et les érables touffus qui bordaient le fleuve, à redire l'antique chant que le vieillard avait jadis entendu sous les voûtes des cathédrales de la patrie absente :

Vexilla Régis prodeunt Fitlget crucis mysterium i. »

En rapportant ce magnifique témoignage dans son Histoire des Jésuites^ André Steinmetz y souscrit entièrement. Cet écrivain n'est pourtant rien moins que favorable à la Compagnie de Jésus. Mais, lui aussi, il s'incline, plein de respect, devant les héros des missions de la Nouvelle-France et il déclare que le souvenir des (( Robes-Noires » ne pouvait que demeurer gravé au fond du cœur des Indiens^.

« Les missionnaires catholiques, écrit à son tour M. Elisée Reclus^, exploraient la contrée dans tous les

1. Right Rev. William Ingraham Kip, D. D., Bishop of California : The early Jesiiit Missions in Nort/i America. Albany, Peaseand Prentice, 1866. Préface, vii-x.

2. Andrew Steinmetz, History of the Jesuits, from the foundation of the Society to its suppression by Pope Clément XIV. Philadelphia, 1848. Lee and Blanchard. T. II, p. 4i5.

3. Nouvelle Géographie universelle, t. XV, Amérique boréale, p. 46, 47. Hachette, Paris, 1890.

sens, et en peu d'années ils pénétrèrent au centre même du continent. Guidés par les indigènes des tribus alliées dont ils partageaient le genre de vie, les peines et les fatigues, ces hommes intrépides naviguèrent sur toutes les rivières affluentes du Saint-Laurent, sur tous les lacs parsemés dans les vasques des roches laurentiennes. En 1640, Brébeuf contemplait le saut du Niagara et parcourait le lac Érié; en 1660, Mesnard remontait la rivière des Outaouais, atteignait par un détour les bords du lac Huron, traversait le sault Sainte-Marie, à l'issue du lac Supérieur, et longeait les rives méridionales de ce lac, le plus vaste bassin d'eau douce qui se trouve sur la terre. Un autre missionnaire. Allouez, atteignait le « Fond du Lac », à l'extrémité occidentale du lac Supérieur et de la méditerranée canadienne, et découvrait la rivière Saint- Louis, branche maîtresse de tout le système fluvial du Saint-Laurent. Allouez reconnut aussi les rivages du lac Michigan et pénétra vers l'ouest dans le pays des Illinois, que le trafiquant Joliet et le missionnaire Marquette devaient plus tard traverser dans toute sa longueur pour gagner le « grand Fleuve », en suivant le cours de la rivière Mesconsin, le Wisconsin de nos jours. C'est en 1673 que les deux compagnons se hasardèrent sur les eaux du Mississipi, dont on ignorait alors la direction et l'embouchure. Ils reconnurent le confluent du Missouri, puis celui de l'Ohio ; mais, arrivés près de la rivière Akamsa (Arkansas), ils n'osèrent pas descendre plus avant.... Les missionnaires jésuites prirent donc la plus grande part à la découverte des bassins fluviaux de l'Amérique septentrionale.... »

Le but que poursuivaient ces hardis pionniers de la civilisation et de la foi, Francis Parkman — un protestant encore comme nous l'avons dit déjà — l'a proclamé avec une parfaite loyauté : les Jésuites travaillaient en même temps au triomphe de l'Église et de la patrie.

Indian Queen (la Reine Indienne), chrétienne indigène.

« S'ils avaient dompté ou converti ces bandes féroces, dit cet écrivain, il est presque certain que leur rêve serait devenu une réalité. Les sauvages assouplis, plutôt que civilisés, — car les civiliser était à peu près impossible, — auraient été répartis en groupes compacts à travers les vallées des grands lacs et du Mississipi, et ils y auraient été dirigés par les missionnaires au bénéfice de la catholicité et de la France. On eût développé

en eux le goût de l'agriculture et réformé les sanguinaires instincts qui les emportaient à de perpétuelles tueries. La dépopulation rapide de la race indienne aurait été combattue, et grâce à l'échange des pelleteries, l'accroissement de ces peuplades aurait tourné à la prospérité de la Nouvelle-France.

« N'ayant rien à craindre de ses sauvages ennemis, nourrie par un commerce de jour en jour plus riche, la colonie aurait poussé de vigoureux rejetons. Grâce au génie aventureux et sans cesse en marche qui caractérise la France, elle aurait envoyé dans l'Ouest des commerçants, des colons et des soldats. Les forêts vierges auraient été distribuées en grands fiefs, pendant que les établissements anglais ne formaient encore qu'une mince et faible bande de terre le long des rives de l'Atlantique. Quand le grand conflit aurait éclaté à la fin, l'Angleterre et la liberté auraient donc trouvé en face d'elles, non pas un adversaire épuisé, comme elles le rencontrèrent, un adversaire affaibli par les privations souffertes pendant sa douloureuse enfance, mais un véritable athlète, champion redoutable des principes qui firent la force de Richelieu et d'Ignace de Lo3^ola K »

A cette œuvre si grande et si belle, les Jésuites se dépensèrent avec un dévouement sans restriction. « Ce n'étaient pas de tristes exilés, continue l'écrivain que nous venons de citer, qui allaient chercher sur des rivages barbares un asile contre la persécution. Les nobles, les riches, les puissants, le roi lui-même, tout leur souriait. Et cependant les annales du genre humain offrent peu

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