‹ Au berceau de l'autre France [microforme]Chapitre 30 sur 90 · Relation de 1636, p · texte numérisé non relu

Relation de 1636, p

2. En 1636, la mission de la Nouvelle-France comprenait vingt prêtres et six Frères, répartis de la manière suivante :

A Saint-Joseph des Hurons, les PP. de Brébeuf, Mercier, Pijart, Chastellain, Garnier et Jogues.

À la Conception des Trois-Rivières, les PP. Buteux et du Marché.

À Notre-Dame de la Recouvrance, à Québec, les PP. Le Jeune et de Quen,

A Notre-Dame des Anges, les PP, Ch. Lalemant, Adam, Massé, de Noûe, Daniel, Davost, et les FF. Burel, Le Tellier, Liégeois, Feauté, Cauvet et Gobert.

A Miskou, le P. Quentin.

À Sainte-Anne, au Cap-Breton, les PP, Daudemare et Richard.

partout, frappant durement toutes les familles et y multipliant les deuils', Heureux fléau pourtant, si l’on avait considéré le nombre des mourants auxquels il ouvrit les portes du paradis; car les missionnaires qui, pendant toute l’année précédente, n'avaient baptisé que quatrevingt-six sauvages, en régénérèrent pendant cette seule épidémie plus de douze cents ?.

Mais la haine, qui ne s'endort jamais, guettait sa proie dans l'ombre. Elle profita de la terreur publique. Bientôt de sourdes rumeurs circulent de tous côtés. Cette maladie, seules, les Robes-Noires en sont la cause : la source du mal est dans leur horloge ou peut-être dans les images enluminées autour desquelles ils appellent tous les habitants du village. Selon d’autres, ils ont apporté de France un cadavre, et il y a dans leur tabernacle quelque chose de mystérieux qui fait mourir. Dans tous les cas, il faut que le mal cesse, ou ses auteurs en supporteront les terribles conséquences ! Un moment, les calomnies semblèrent s’assoupir et tomber ; mais le P. de Brébeuf, ayant transporté le siège de la mission d’Ihonatiria, à peu près dé- ‘truit, à Ossossané, les haines se rallument tout à coup sous je ne sais quel souffle maudit, elles embrasent rapidement la contrée entière, et dès lors tout semble irrémédiablement compromis.

Le Serviteur de Dieu est accusé, le 4 août, au grand conseil des chefs, où vingt-huit villages sont représentés pour la circonstance. Lugubre assemblée qui a bien choisi son heure — la nuit — pour examiner la cause capitale

1. Lettre du P. de Brébeuf au P. Le Jeune, 16 juillet 1636. 2. Lettre du P. Jogues à son frère, le P. Samuel, capucin.

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dont elle est saisie. Brébeuf est averti qu’elle cache un guet-apens. Il s’y rend néanmoins intrépidement avec ses frères. En face de lui, accroupis autour du feu, des deux côtés de la cabane, il trouve, sous la présidence d’un vieillard aveugle, non pas des juges, mais des accusateurs furieux. Tous l’attaquent tour à tour violemment en paroles, nul ne le défend. Ce qu’il dit pour se laver des accusations absurdes que l’on porte contre les missionnaires, est accueilli avec des sarcasmes et des railleries. Cependant personne n'ose porter la main sur lui, aussi longtemps qu’il est dans la cabane. Mais au sortir de l'enceinte, un coup de hache, se trompant d'adresse, fait rouler dans l'ombre la tête du sauvage qui le précédait. Le confesseur de la foi reste imperturbable; son courage calme un instant ses ennemis. Quelques semaines après, l'orage se reforme plus menaçant que jamais. Le 3 octobre, on met le feu à la cabane des Robes-Noires. L’incendie ayant été conjuré, on s'apprête à envelopper tous les missionnaires dans un commun massacre. Cette fois, les jeunes gens de la tribu de l’Ours s’improviseront euxmêmes les justiciers et les vengeurs de toute la nation. Au moment où le forfait va s’accomplir, les anciens l’'empêchent. Mais c’est pour donner au châtiment plus de solennité. — Brébeuf est de nouveau convoqué devant le grand conseil : à l’accueil morne et silencieux qu’on lui fait, il comprend que tout est définitivement perdu. Ce n'est pus qu’une question de jours, une question d'heures peut-être. Dans cette extrémité, l’apôtre écrivit à son Supérieur de Québec une admirable lettre d’adieu qui se terminait ainsi :

« Quelque traitement qu'on nous fasse, nous tâcherons croir avec la grâce de Notre-Seigneur de l'endurer patiemment ) chez pour son service. C’est une faveur singulière que sa bonté la sc nous fait, de nous faire endurer quelque chose pour son mett amour. C'est maintenant que nous nous estimons vraiment nous être de sa Compagnie. Qu'il soit béni à jamais de nous « avoir, entre plusieurs autres meilleurs que nous, desti- prier nés en ce pays, pour lui aider à porter sa croix. En tout n'oub

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sa sainte volonté soit faite! S'il veut que dès cette heure | nous mourions, Ô la bonne heure pour nous! S'il veut C'éte nous réserver à d'autres travaux, qu'il soit béni! Si vous L allait à entendez dire que Dieu ait couronné nos petits travaux ses am ou plutôt nos désirs, bénissez-le; car c'est pour lui que il se le nous désirons vivre et mourir, et c’est lui qui nous en qui de donne la grâce. | faisait | « Au reste, si quelques-uns survivent, j'ai donné ordre Lo de tout ce qu'ils doivent faire. J'ai été d’avis que nos | P. de Bre

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croiront être les meilleurs. J’ai donné charge qu'on porte chez Pierre, notre premier chrétien, tout ce qui est de la sacristie, surtout qu’on ait un soin particulier de mettre en lieu d'assurance le dictionnaire et tout ce que nous avons de la langue.

« Pour moi, si Dieu me fait la grâce d’aller au ciel, je prierai Dieu pour eux, pour les pauvres Hurous, et n'oubiierai pas Votre Révérence.

« Après tout, nous supplions Votre Révérence et tous nos Pères, de ne nous pas oublier en leurs saints sacrifices et prières, afin qu’en la vie et après la mort il nous fasse miséricorde. »

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Fac-similé de la signature du P. de Brébeuf.

Tous les Pères de la mission signèrent cette lettre !. — Jean de Brébeuf ordonna une neuvaine de messes à saint Joseph; puis, il prit un parti hardi, mais qui dévoilait bien la calme sérénité que sa grande âme conservait au milieu des plus terribles dangers.

C'était une coutume chez les sauvages que celui qui allait être mis à mort invitait à un festin d’adieu sa famillle, ses amis et ses futurs bourreaux. Au cours du banquet, il se levait, prenait la parole, et comme pour jeter à ceux qui devaient le torturer le défi de vaincre sa constance, il faisait le récit de ses anciens exploits. — Se considérant

1. PP. de Brébeuf, Le Mercier, Chastelain, Garnier et Ragueneau. — Le P. de Brébeuf ajoutait en post-scriptum : « J'ai laissé en la résidence de Saint-Joseph les PP. Pijart et Isaac Jogues dans les mêmes sentiments. »

comme condamné, l'apôtre fit préparer ce festin suprême. Les Hurons accoururent en grand nombre. Brébeuf se lève alors, et d'ure voix forte, il célèbre, non pas son propre courage, mais les perfections du Grand Esprit, la justice de Dieu, les récompenses qu’il réserve aux bons, les châtiments dont son inexorable courroux frappera les méchants...

Ce qui aurait dû achever la perte des missionnaires fut ce qui les sauva. Un silence lugubre avait accueilli l’héroïque harangue. Les sauvages étaient sortis impassibles de la cabane maudite, et, restés seuls, sans espérance, en face du Dieu Victime, les condamnés se préparaient à la mort. Mais, contre toute attente, la mort ne vint pas à eux. Sans qu'on püt se rendre compte de la raison qui le dissipa, en quelques jours l'orage s'évanouit complètement. Dans cette affreuse tourmente de quatre mois, « pas un seul homme de cette troupe fidèle n'avait fléchi ou hésité ». C’est l'historien protestant Parkmann qui leur décerne ce bel éloge, et il ajoute : « L’énergique Brébeuf, le doux Garnier, le patient Jogues, l’enthousiaste Chaumonot, les Le Mercier, Chastellain, Ragueneau, Pijart, tous avaient montré une froide intrépidité qui en avait imposé aux sauvages et qui avait subjugué leur respect. »

Big Bear (Gros Ours), chef indien. '

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Les missionnaires reprirent donc leurs travaux apostoliques. Sans doute, le tomahawk se leva plus d’une fois encore sur leur tête. Duperon, Ragueneau, Le Mercier, Chaumonot, furent tour à tour sur le point d'être massacrés. Mais ces vaillants n'étaient-ils pas habitués depuis longtemps à ces dangers ? Cela n’empêchait pas la mission de jouir d’une sécurité relative. Le P. de Brébeuf en profita pour fonder une nouvelle station à Teanaustayé. Cet acte fut le dernier de son administration; il céda à cette époque le gouvernement de la mission au P. Jérôme Lale-

mant, qui arrivait de Québec pour le remplacer (26 août 1638).

Le nouveau Supérieur ne devait pas déshonorer le poste de confiance auquel la Compagnie de Jésus l’appelait. C'était un homme d’un sang-froid extraordinaire. Il

venait bien de le montrer pendant son voyage, au milieu duquel il avait failli être égorgé.

Ayant rencontré quelques cabanes d’Algonquins, il avait mis pied à terre avec les Hurons qui l’accompagnaient. A peine dans l’une de ces huttes, sous prétexte qu’un Français, passé par là quelques jours auparavant, avait tué un malade en le saignant, un furieux s'était précipité sur le missionnaire, en brandissant d’une main un tomahawk, en agitant de l’autre un lacet qu’il lui avait jeté au cou pour l’étrangler. Le collet de sa soutane sauva le vaillant apôtre. Alors le sauvage se jeta sur sa victime, la hache haute. Pendant ce temps, les Hurons qui accompagnaient le P. Lalemant continuaient à fumer tranquillement dans la cabane sans dire un seul mot en sa faveur. L’énergumène les en ayant fait sortir pour être plus sûr qu'ils

n’interviendraient pas dans le drame, ils se bornèrent à revenir vers la hutte un peu plus tard, et à déclarer qu’ils se portaient garants du Français, au cas où on ne tiendrait pas absolument à le massacrer. Quelques haches, une lame d'épée et une chemise furent la rançon de celui qui venait de voir la mort de si près. « Ce barbare me lâcha alors, et je m’en retournai continuer mon bréviaire, » dit simplement le P. Lalemant, comme s’il fût rentré d’une paisible promenade à travers les bois.

Tel était le prêtre énergique qui venait prendre en mains les rênes de la mission huronne. Ce fut avec bonheur que le P. de Brébeuf se déchargea sur lui de ce fardeau de la supériorité, lourd à toutes les épaules, mais que sa profonde humilité lui rendait particulièrement pesant. Il se considérait comme n'étant « propre qu’à obéir, parce qu'il était dépourvu, disait-il, d'esprit et de prudence ». Et il ajoutait : « Incapable de me conduire moi-même, j'ai autant de plaisir à obéir, qu’un enfant qui n’a pas la force de marcher en trouve à se laisser porter dans les bras de sa mère. » Aussi ses règles étaient-elles sacrées pour lui, et un de ses supérieurs a pu rendre ce beau témoignage qu’il ne lui en avait jamais vu violer une seule.

Cette héroïque fidélité n’avait rien de forcé dans l’intrépide apôtre. Tout en lui était imprégné d’une séduisante douceur. « Depuis douze ans, déclarait le P. Ragueneau,

1. Relation de 1638, p. 30.— Le P. Jér. Lalemant, après avoir gouverné la mission huronne et la mission du Canada, fut rappelé en France, où il exerça la charge de recteur du collège de la Flèche, de 1656 à 1659. A cette époque, il fut autorisé à repasser dans la Nouvelle-France, 11 y fut de n uveau Supérieur général de la mission, et mourut à Québec, le 26 janvier 1673, à l’âge de quatre-vingts ans.

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je l'ai vu supérieur, inférieur, tantôt dans les affaires temporelles, tantôt dans les travaux des missions, traitant avec les sauvages, les chrétiens, les infidèles, les ennemis, en butte aux persécutions, aux calomnies, et jamais je ne l’ai surpris, je ne dis pas en colère, mais donnant la moindre marque d’impatience ou de vivacité. »

Quant à son amour de la chasteté, rien n'en pourra dire autant que la délicieuse page qui suit et que nous ne nous pardonnerions pas de ne noint citer dans son entier.

« Vous souvient-il, écrit le P. de Brébeu!, de cette herbe nommée la crainte de Dieu, dont on disait au commencement de notre Compagnie que nos Pères charmaient l'esprit d'impureté? Elle ne croît pas dans la terre des Hurons; mais il en tombe du ciel à foison, si peu qu’on soit soigneux de cultiver celle qu'on y apporte. La barbarie, l'ignorance, la pauvreté ct la misère, qui rendent la vie de ces sauvages plus déplorable que la mort, nous sont une leçon continuelle de regretter la chute d'Adam et de nous soumettre entièrement à celui qui châtie encore la désobéissance en ses enfants, d’une façon si remarquable, après tant de siècles. — Sainte Thérèse disait autrefois qu’elle ne se trouvait jamais mieux en ses médidations que dans les mystères où elle trouvait Notre- Seigneur à l'écart et sans compagnie, comme si elle eût été au Jardin des Olives, et elle appelait cela une de ses simplicités. On comptera ceci, si l’on veut, parmi mes sottises; mais 11 me semble que nous avons ici d’autant plus de loisir pour caresser, par manière de dire, et entretenir Notre-Seigneur à cœur ouvert, au milieu de ces terres

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inhabitées que moins il y a de personnes qui s’en mettent en peine. Et moyennant cette faveur, nous pouvons dire hardiment : Non timebo mala quoniam tu mecum es. (Ps. xxrr.) Bref, je me représente que tous les anges gardiens de ces nations incultes et délaissées sont continuellement en peine et en action pour nous sauver de ces dangers. Ils savent bien que, s’il y avait quelque chose au monde qui nous dût donner des ailes pour retourner d’où nous sommes venus, et par obéissance et par inclination propre, ce serait ce malheur, si nous n’en étions à couvert sous la protection du ciel; c'est ce qui les réveille à nous en procurer les moyens, pour ne pas perdre la plus belle espérance qu’ils aient jamais eue, par la grâce de Dieu, de la conversion de ces peuples. »

Le village d’'Ihonatiria ayant été abandonné, faute d’habitants, cinq missionnaires restèrent à Ossossané avec le nouveau Supérieur de la mission, et le P. de Brébeuf fut désigné pour aller planter sa tente à Téanaustayé. L’entreprise ne manquait pas de difficultés, car « ce bourg avait été un peu auparavant une des principales boutiques où s'étaient forgées les calomnies les plus abominables et les desseins les plus pernicieux contre les Robes-Noires. Jusque-là que les capitaines en avaient publiquement exhorté la jeunesse à venir massacrer les missionnaires à Ossossané, où ils vivaient alors. »

Mais l’infatigable ouvrier ne reculait jamais devant ie danger. En 1638, il obtint une cabane à Téanaustayé, et, le 25 juin, il avait le bonheur d’y célébrer la messe pour la première fois. Dieu récompensa largement son courage.

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