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Telle était la forte race de chrétiens qui formait alors l'Église huronne. En l’enfantant à la grâce, le P. de Brébeuf lui avait communiqué son indomptable énergie et son amour de la croix. — Vivante image, ainsi que nous l’avons vu plus haut, du Dieu-Homme « doux et humble de cœur », il avait aussi, comme son divin Maître, soif de souffrir .
« Jésus-Christ est la vraie grandeur du missionnaire, avait-il écrit dix ans plus tôt; c’est lui seul et sa croix que vous devez chercher. »
Et simplement, doucement, il avait fait entrer dans sa vie ce principe en son entier : privations, fatigues, jeûnes, veilles, macérations rigoureuses, il avait usé de tout, sans ménagement aucun. — Notre-Seigneur le poussait d’ailleurs surnaturellement dans cette voie. Un jour, il lui apparaît couronné d’épines; un autre jour, il se décharge sur lui de la croix qu’il portait. Puis il se montre « couvert de lèpre et sans beauté », comme le futur martyr
sera lui-même quand les Iroquois lui arracheront sa chair, lambeaux par lambeaux. Enfin, il enflamme si bien ce cœur du désir du martyre que le P. de Brébeuf, qui s’engagera en 1645 à tendre toujours dans toutes ses actions à la plus grande perfection, signe dès l’année 1639 ce magnanime vœu : « Mon Seigneur Jésus, que vous rendre en retour du bien que vous m’avez fait ? Je prendrai votre calice et j'invoquerai votre nom! Oui, rm Seigneur Jésus, je fais vœu de ne jamais manquer à 1a grâce du martyre, si dans votre miséricorde vous l'offrez à votre indigne serviteur. — Ainsi, à l'avenir, je ne pourrai plus me permettre de fuir les occasions qui se présenteront de mourir pour vous, et de ne pas accepter avec joie le coup de la mort, à moins toutefois que votre plus grande gloire ne demande le contraire. Je vous offre donc dès aujourd’hui et de grand cœur, Ô mon Seigneur Jésus, et mon sang et ma vie, afin que si vous m’en accorde la grâce, je meure pour vous qui avez daigné mourir pour moi. Faites que je vive de manière à obtenir que vous m'accordiez ce genre de mort. — Ainsi, Seigneur, je prendrai votre calice et j'invoquerai votre nom, Jésus, Jésus, Jésus! »
Comme on le voit, depuis longtemps la victime était prête, et, au gré de Dieu, l’heure sanglante du sacrifice pouvait sonner.
Les Iroquois avaient fait la paix avec la France. Jamais pourtant ils n'avaient déposé les armes contre les Hurons. De 1645 à 1647, on avait constamment vécu dans les alarmes. Des bandes d’ennemis bien armées rôdaient sans cesse dans les forêts. Montés sur leurs raquettes à neige,
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infatigables devant la fatigue, ces redoutables adversaires glissaient le long des ravins, se dissimulaient derrière les arbres et fondaient tout à coup sur ceux qu’ils pouvaient surprendre pour les massacrer sans pitié. C’est donc au milieu de périls perpétuels que les missionnaires exerçaient leur zèle. Mais avec quel bonheur ne continuaient-ils
Kitomirres
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La presqu’ile huronne.
point leur apostolat? La moisson ne s’était-elle pas rencontrée aussi riche pour le ciel que, sur la terre, les dangers avaient été grands et nombreux? Qu’importaient dès lors les souffrances? Qu’importait même le trépas?
L'année 1648 s’ouvrit par de nouveaux désastres. Les villages de Saint-Joseph et de Saint-Michel, surpris tour à tour, avaient été emportés sans coup férir et impitoya-
blement saccagés. Partout l'horreur était à son comble, quand soudainement les Iroquois mirent bas les armes. Était-ce crainte de leur part? L'arrivée de Québec du convoi qui amenait le P. Gabriel Lalemant, — cette précoce victime que nous allons bientôt voir mourir, — pourrait le faire croire; car, à bord des canots se trouvaient douze soldats et un petit pierrier envoyés par Montmagny. Mais peut-être n'était-ce que perfide calcul aussi! Les vainqueurs ne voulaient-ils pas endormir les vaincus dans une sécurité trompeuse, et une fois de plus les prendre au dépourvu ?
Ils n’y réussirent que trop dans tous les cas. Confiants à l’excès, suivant leur impardonnable habitude, les Hurons croyaient en effet la paix revenue : c'était la mort qui les menaçait plus que jamais. A la fin de l’automne, un millier d’Iroquois s'étaient mis en marche « par les sentiers de guerre » vers les villages qu'ils guettaient. Pendant tout l’hiver, ils avaient chassé dans les vastes forêts qu’ils devaient traverser et ils s'étaient avancés ainsi à petites journées vers leur proie. La mise à feu et à sang de Saint- Joseph et de Saint-Michel, bourgs frontières, leur permettait de se jeter à l’improviste au cœur même du pays, dés qu’il leur en prendrait fantaisie. La vigilance s’imposait donc aux Hurons : le bon sens le plus élémentaire leur en faisait une loi, et quelques précautions faciles à prendre eussent suffi pour détourner toutes les catastrophes. Mais quand un peuple, frappé de stupeur par une série de défaites, sombre dans le désespoir, tout lui paraît impossible ou inutile, et il finit par accepter son rôle de victime avec une résignation hébétée contre laquelle se brisent tous les efforts.
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Les Hurons en étaient à cette triste phase de la vie d'une nation. Ils auraient pu sans peine opposer à leurs adversaires des forces deux fois supérieures, et, au lieu de
se grouper pour échapper au désastre, leurs guerriers se disséminaient par petites bandes de chasse à travers limmensité des bois, ou ils restaient paresseusement dans leurs villages à fumer leurs calumets, sans se préoccuper du péril, tout en tremblant devant lui.
Dans la nuit du 16 mars 1649, les malheureux habitants de Saint-Ignace auraient pu apercevoir, avec un peu plus de vigilance, quelques ombres, furtives apparitions, qui glissaient silencieuse ment sur la neige. —
Crowfoot (Pied de corbeau), grand chef indien, converti sur son lit de mort.
C'était un parti d’Iroquois : à la faveur des ténèbres, ils reconnaissaient la place. De trois côtés, elle était inattaquable, car des fossés profonds et une palissade haute d’une quinzaine de pieds environ la défendaient. Mais sur la quatrième face du parallélogramme, de beaucoup la moins
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étendue, il n’y avait qu’une rangée de pieux. Comme toujours, les sentinelles étaient absentes ou sommeillaient. On savait bien pourtant que le danger était redoutable, car derrière l'enceinte, beaucoup de huttes étaient vides, bon nombre de familles ayant abandonné Saint-Ignace comme un endroit trop périlleux. Les quatre cents infortunés qui dormaient avec tant d’insouciance leur dernier sommeil, étaient presque tous des vieillards, des femmes et des enfants; quant aux guerriers, ils chassaient, loin de leurs demeures, les animaux de la forêt ou quelques chevelures d’Iroquois.
A la première aube, une clameur stridente, bientôt suivie par d’épouvantables hurlements, éclata dans Saint- Ignace. Brusquement tirés de leur somme, les Hurons n’eurent pas le temps de se jeter sur leurs armes : à coups de couteaux et de haches, les envahisseurs les égorgèrent presque tous. Ceux qu’ils épargnèrent étaient réservés à des souffrances plus cruelles encore. Comme les Iroquois étaient entrés par le seul côté ouvert du village, personne ne put s'échapper, sauf pourtant trois combattants, qui réussirent à franchir la palissade et le fossé.
L'œuvre de mort avait été rapidement consommée. Triomphants de ce premier succès, les vainqueurs voulurent s'assurer une nouvelle victoire. Ils laissèrent quelques-uns des leurs à la garde de Saint-lgnace, pour assurer leur retraite, et, après s'être barbouillés le visage du sang de leurs victimes, suivant leur horrible coutume, ils s’élancèrent, aux naissantes blancheurs de l’aube, vers Saint- Louis.
Quand ils y arrivèrent, une heure après, une foule éperdue venait d’en sortir. Les trois fugitifs de Saint-
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Ignace y étaient en effet accourus, hurlant l'alarme à pleins poumons. Aussitôt Brébeuf, alors à Saint-Louis avec le P. Gabriel Lalemant, organise la résistance de son mieux. Mais, pasteur au cœur aussi tendre que vaillant, il se
préoccupe avant tout des faibles et des petits, et il fait con. duire à la résidence Sainte-Marie, où se trouvent quarante soldats français, tous ceux qui ne peuvent pas se défendre : cinq cents femmes ou enfants lui devront aïhsi la vie. Il ne reste à Saint-Louis que les malades, les vieillards et une ceptaine de guerriers pour les défendre : l’intrépide héros y demeure avec eux. En vain le conjure-t-on de partir pour Sainte-Marie, qui n’est qu’à une lieue de distance et où il lui serait si facile de se réfugier, lui aussi. Rejeton d’une vieille race de braves, il s’y refuse. Oninsiste, mais en vain. Pourquoi tant le presser du reste? C'est le martyre qui vient à lui peut-être... Or, n’a-t-il noini promis par vœu à Jésus-Christ son sang jusqu’à la dernière goutte ? « Non, non, je ne partirai point, ma place est au milieu de vous. Je ne combattrai pas, mais je soutiendrai votre courage et, si vous mourez, je vous aiderai à passer en paradis, »
Et, avec l’aide du P. Lalemant, il baptise ceux qui ne
sont encore que catéchumènes, il absout ceux qui sont chrétiens.
Légion de démons en fureur, les Iroquois parurent, au moment où le soleil émergeait à l'horizon. Ils comptaient emporter le village par surprise, comme la veille ils avaient emporté Saint-Ignace. Mais, derrière la palissade, ils virent cette poignée de chrétiens, l’âme tranquille, prêts à combattre et à mourir. Les Hurons ne supposaient pas leurs
Lance en silex des Hurons.
ennemis aussi nombreux. Quand ils aperçurent ces douze cents combattants se ruer sur eux, ils eurent un moment de surprise, mais ils ne faiblirent pas néanmoins, Les hurlements faisaient écho aux hurlements, et les coups
d’arquebuse se succédaient, répercutés au join dans la forêt. Un premier assaut est vaillamment repoussé; un second est soutenu victorieusement encore, et cette fois, bien des cadavres iroquois jonchent le terrain. Mais les assaillants n’en deviennent que plus furieux. La hache en main, ils attaquent les pieux de l’enceinte, et bientôt ils ouvrent dans la palissade une large trouée. C'est à cette brèche que se concentre alors toute la fureur du combat :
l'un des missionnaires s’y trouve, l’autre est dans l’intérieur du village, tous les deux soutenant les courages et ranimant l'espoir dans les cœurs. Mais que pouvait une centaine de braves contre un millier d’ennemis? Vers neuf heures du matin, les Pères, qui étaient à Sainte- Marie, aperçurent une gerbe de flammes qui s'élevait au-dessus de Saint-Louis. Les Iroquois célébraient leur victoire, et dans les cabanes en feu ils jetaient avec une barbarie impitoyable les vieillards, les impotents et les blessés.
Pour les deux missionnaires, faits prisonniers avec les survivants de cette lutte magnifique, c'était la Passion qui souvrait. Par une délicatesse toute divine, cette Passion, dont les détails font frémir, commença pour les victimes au lieu même où leur héroïque charité les avait volon-
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tairement retenus, parmi les décombres fumants de Saint- Louis. Avant de retourner à Saint-Ignace, où ils s'étaient retranchés, les Iroquois dépouillèrent les deux prêtres de leurs vêtements : puis, comme s'ils eussent été impatients de commencer les tourments, ils leur arrachèrent les ongles des mains et des pieds. C’est dans cet état douloureux qu'ils leur firent faire, en tête des autres prisonniers, les quatre kilomètres qui les séparaient de Saint-Ignace.
Quand Brébeuf et Lalemant arrivèrent dans ce village, ils y furent accueillis par une grêle de pierres et par une volée de coups de bâton. Mais, pour le moment, leurs bourreaux ne leur infligèrent pas d’autres tortures. Les Iroquois avaient hâte de courir encore au pillage. Ils se fractionnèrent donc en plusieurs bandes qui brülèrent quelques bourgades environnantes et donnèrent la chasse à ceux que la terreur en repoussait. Ils pensèrent même à attaquer Sainte-Marie, et ils l’envoyèrent reconnaître par quelques-uns de leurs guerriers. C’est vraisemblablement pendant ce temps que nos deux héros furent torturés.
Depuis le matin, tout était prêt pour le supplice. Les poteaux étaient dressés. On y pousse les victimes en les accablant de coups. A la vue du pieu près duquel il va être immolé, le P. de Brébeuf est saisi d’un indicible transport; comme saint André à la vue de sa croix, il s’agenouille et baise l’instrument de son supplice. Mais, dans son allégresse, il n'oublie pas ses enfants, les prisonniers qui vont souffrir avec lui. A l'exemple de la mère des Machabées, il les encourage à mourir. Alors, pendant que les feux s’allument, entre ce prêtre et ces sauvages
baptisés d'hier, s’échange un dialogue, sublime dans sa simplicité.
« Dans nos souffrances, dit le P. de Brébeuf, levons les yeux en haut!
— Échon, répondent les Hurons, ne crains rien : nos âmes seront au ciel, pendant que nos corps souffriront ici-bas.…
— Dieu verra nos douleurs : lui-même sera notre récompense.
— Prie le Maître de la vie : qu'il ait pitié de nous!
— Courage : les tourments sont courts, la gloire est éternelle.
— Ah! nous ne cesserons de prier qu’en expirant! »
Déjà le supplice avait commencé. On enfonçait des alènes rougies au feu dans les chairs du patient, on promenait sur ses membres des charbons embrasés. Et, toujours impassible en apparence, dominant de son athlétique stature ceux qui l'entouraient, « Jean de Brébeuf souffrait comme un rocher, insensible au feu et aux flammes et ne poussant pas un seul cri. Il demeurait dans un si profond silence que ses bourreaux eux-mêmes en étaient tout étonnés !.» Oublieux de ses souffrances et ne pensant qu’à ceux qui, près de lui, attendaient la mort, il n’en sortait que pour les exhorter au courage, pour leur parler du ciel et pour menacer de ia vengeance divine les tigres à face humaine qui les torturaierit.
Exaspérés d’une telle force d'âme, quelques Hurons apostats, mêlés aux Iroquois, veulent réduire le martyr ? au