Relation de 1614, p
en se débordant, causent des prairies. Il y a aussi quelques endroits bien beaux et de vastes herbages et pâturages. Mais ici, il faut éviter une illusion dont plusieurs sont abusés par mégarde..… Je dis ceci, parce que cette prudence importe beaucoup à ceux qui vont défricher ces nouvelles contrées, ainsi que nous autres Français y allons volontiers, à yeux clos et tête baissée, croyant par exemple qu’étant au Canada et ayant faim, nous ne ferons qu’aller dans une île, et là, escrimant d’un gros bâton à droite et à gauche, autant de coups, autant arrêteronsnous d'oiseaux dont chacun vaudra bien un canard. Voilà qui est joliment dit, et ainsi l'ont fait nos gens plus d’une fois et en plus d’un lieu. Cela irait fort bien, si vous n’aviez jamais faim qu'au temps où ces oiseaux se trouvent en ces îles, et si, lors même, vous étiez proche d'eux; mais si vous en êtes à cinquante ou soixante lieues, que ferez-vous? »
Qu'on ne s’imagine pas toutefois que les missionnaires s’en tiennent à cette douce ironie. Ils donnent des renseignements pratiques et des conseils qui ne le sont certainement pas moins.
A la suite de la Relation de 1635, dont nous venons de citer plus haut quelques pages brülantes de patriotisme, un grand nombre de personnes avaient écrit au Canada. Elles demandaient force détails et posaient d'innombrables questions sur le pays. Le P. Le Jeune consacre un chapitre tout entier de la Relation de 16361 à satisfaire cette curiosité si légitime.
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1, Chap. 1x, p. 44 et suiv.
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ont peur de l'Espagnol et qui voudraient bien savoir ce que l’on peut avoir à redouter de ses incursions. Rien, répond le missionnaire. Puis il prouve que le défrichement et le labourage des terres fourniront très amplement le nécessaire à ceux qui viendront les cultiver. Ce travail se fera sans bien grands frais. « Vingt hommes défricheront en un an trente arpents de terre, au net, de manière que la charrue y puisse passer. Il y a des endroits plus aisés les uns que les autres. La tâche ordinaire de chaque homme par an est un arpent et demi, s’il n’est point diverti en d’autres choses. On donne à chacun pour son vivre de la semaine deux pains d’environ six ou sept livres, deux livres de lard, deux onces de beurre, une petite mesure d’huile et de vinaigre, un peu de morue sèche, — environ une livre, — une écuellée de pois. Pour leur boisson, on leur accorde une chopine de cidre par jour ou un pot de bière, parfois un coup de vin, comme aux bonnes fêtes. L'hiver, on leur donne une prise d’eau-de-vie, le matin, si on en a. Tout ce qu’on peut retirer sur le pays, soit par la chasse, soit par la pêche, n’est point compris là dedans. » On voit par là que l’entretien des ouvriers n’est pas bien coûteux au Canada.
Mais les terrains sont-ils fertiles? Quelle est leur nature ? A quoi peuvent-ils servir ? « Si tous nos grands bois étaient abattus, écrit le P. Le Jeune, je satisferais bien aisément à ces demandes. Mais comme ils sont encore debout et qu’on ne les visite pas aisément, je dirais que j'ai vu de bonnes et de mauvaises terres aux lieux que j'ai fréquentés. Il faut philosopher sur ce point, de la Nouvelle-France, comme de l’Ancienne. Il y a des terres fer-
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tiles, en certains endroits des sables, en d’autres il y a des prairies et des champs très propres pour en faire. Je crois quelques quartiers bons pour la vigne, pour le plant. En ces commencements, comme ot: n’a point fait encore toutes ces expériences, je ne saurais marquer la propriété d'aucun terroir avec assurance. Les Trois Rivières me semblent comme l’Anjou : c’est un pays sablonneux; à mon avis la vigne s’y plairait. Kébec est diversifié : il y a des endroits fort bas, les blés y pourront être bons; sur le haut, la vigne et le froment pourraient aussi profiter. Pour le blé, l'expérience en fait foi. Les prairies sont faisables en mille lieux. Il y en a sur le grand fleuve, mais les marées les incommodent. Il n’est pas besoin d'apporter des grains pour semer; on en trouvera ici en échange d'autre blé, ou autre chose. Le blé marsais, semé au renouveau, réussit bien mieux que le blé semé avant l’hiver. L’orge commun et l’orge mondé réussissent en perfection; le seigle y vient fort bien. Les pois sont plus tendres et meilleurs que ceux qu’on apporte par navigation. Les herbes potagères y poussent admirablement, mais il en faut apporter des graines... Quant aux arbres fruitiers, je n’en puis répondre avec assurance pour n’en avoir aucune expérience oculaire. Le sieur Hébert avait planté quelques pommiers durant sa vie : ils ont porté de fort bons fruits à ce qu’on assure, mais le bétail les a gâtés. Nous avons greffé quelques sauvageons cette année, les entes sont très bien reprises : le temps nous apprendra ce qu’il en est. On voit ici des poiriers, pruniers, cerisiers et autres arbres portant des fruits sauvages. S'ils résistent aux rigueurs de l'hiver, je ne vois pas pourquoi ils doivent mourir pour être entés de bons greffes. »
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L'agriculture sourit-elle peu à certains caractères? Le commerce aura peut-être plus d’attraits pour eux. « Nous avons de la morue à notre porte pour ainsi dire, continue le P. Le Jeune. On la vient pêcher de France dans notre grand fleuve, à Gaspé, à l’Ile Percée, à Bonaventure, à Miskou. Et cependant la morue qu'on mange à Kébec nous arrive ordinairement de la patrie, parce qu’il n'y a point encore assez d'hommes ici pour descendre à la pêche. J'en dis de même du charbon de terre et du plâtre : tout cela se trouve au Canada. Les Basques viennent tuer les baleines jusque dans Tadoussac et plus haut. On s’efforcera cette année, me dit-on, de prendre des marsouins ou baleines blanches, qui passent sans nombre devant Kébec. Certaines personnes, soigneuses de leurs affaires, telles qu'il en faut ici, me témoignent qu’elles envoient en France des ais de chêne et quelques autres bois pour les navires, jusqu’à la valeur de dix mille francs; et tout cela n’est pas le travail d’un an, car ils ont employé une partie du temps au défrichement des terres. Je souhaiterais une cinquantaine de familles semblables à celles-là. Tout le monde n'a pas la même industrie. Si on peut retirer quelque profit des sapins, des cèdres, des pins, il y en a ici une infinité et en plusieurs endroits. Pour les mines, il faut auparavant avoir des terres défrichées, à cause qu’il ne faut pas attendre de France la quantité de farines nécessaires à tant de bouches, à tant de personnes qui se doivent occuper aux forges. Quelqu'un pense y avoir trouvé une mine d’or et un autre une mine d'argent. Je m'en rapporte à ce qui en est. »
Voici maintenant pour les esprits plus aventureux, pour
ceux qui rêvent de se jeter dans les solitudes, pour les trappeurs de l'avenir.
« La chasse des oiseaux de rivière est abondante en son temps, c’est-à-dire au printemps et à l'automne : il y a des îles toutes pleines d'oies, d’outardes, de canards de diverses espèces, de sarcelles et d’autres gibiers... Il y a des élans, des castors, des porcs-épics, des lièvres et quelques bêtes fauves, comme des cerfs, une espèce de vaches qui semblent avoir quelque rapport aux nôtres.
« Pour le poisson, il est ici comme en son empire : il y a un grand nombre de lacs, d’étangs et de rivières très poissonneuses. Le grand fleuve est rempli d’estourgeons, de saumons, d’aloses, de brochets, de barbues, de poissons dorés, de poissons blancs, de carpes de diverses espèces, d’anguilles, etc. Ce n’est pas qu’on les prenne partout en même quantité, mais il y a des endroits où la pêche semble prodigieuse. De l'heure que j'écris ceci, voilà un garçon qui apporte vingt-cinq ou trente barbues, prises en une seule nuit. Il y a des lacs où on peut se nourrir de poisson hiver et été. Nos Français y prenaient l’hiver passé des brochets de trois ou quatre pieds, des estourgeons de quatre ou cinq pieds et d’autres poissons en abondance. »
Après avoir donné tous ces détails, le P. Le Jeune trace un programme de colonisation qui dévoile autant de sagesse que de connaissance du pays. Il met charitablement son expérience au service des futurs colons. Il remarque d’abord que ceux-ci seront gens à l’aise ou gens pauvres. « Commençons par ces derniers, dit-il!. Un pauvre homme,
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chargé de femme et d'enfants, ne doit point passer ici les premières années avec sa famille, s’il n’est aux gages de Messieurs de la Compagnie ou de quelque autre qui les y veuille prendre : autrement il souffrira beaucoup et n’avancera rien. Le pays n’est pas encore en état de soulager les pauvres qui ne sauraient travailler. Mais, s’il se rencontrait de bons jeunes garçons ou hommes mariés bien robustes, qui sussent manier la hache, la houe, la bêche et la charrue, ces gens-là voulant travailler se rendraient riches en peu de temps en ces régions, où enfin ils pourraient appeler leurs familles. Voilà comment ils devraient procéder.
« Il faudrait qu'ils se joignissent quatre ou cinq ensemble et qu'ils s’engageassent à quelques familles pour cinq ou six ans, aux conditions suivantes : qu’on les nourrirait pendant tout ce temps-là sans leur donner de gages; mais aussi qu’ils auraient la moitié en fond et en propre de toute la terre qu’ils défricheraient; et, parce qu’il leur faut quelque chose pour se pouvoir entretenir, le marché porterait que tout ce qu'ils pourraient retirer tous les ans des terres qu’ils auraient déjà défrichées serait partagé par moitié; cette moitié, avec les petits profits qu’ils peuvent se procurer sur le pays suffirait pour leur entretien et pour payer après la première ou seconde année la moitié des outils dont on se sert au défrichement ou au labourage. Or, si quatre hommes peuvent défricher
par an huit arpents de terre, ne faisant autre chose ni . hiver ni été, en dix ans voilà quarante-huit arpents dont vingt-quatre leur appartiendraient. Avec ces vingt-quatre arpents, ils pourraient nourrir trente-six personnes, ou : B quarante-huit, si la terre est bonne. N'est-ce pas là le
moyen de s'enrichir en peu de temps? Il y a tant de forts et robustes paysans en France qui n’ont pas de pain à se mettre sous la dent. Est-il possible qu'ils aient si peur de perdre de vue le clocher de leur village, comme l'on dit, qu’ils aiment mieux languir dans leur misère et pauvreté que de se mettre un jour à leur aise parmi les habitants de la Nouvelle-France.
« Pour les personnes riches et de condition, je leur conseillerais devant que de passer ici, d'obtenir de Messieurs de la Compagnie une place pour bâtir une maison dans la ville désignée, ainsi que quelques arpents de terre proche la ville, capables de nourrir leur famille. En outre, concession de quelque bel endroit qu'ils choisiront avec le temps. Ceci fait, il faut faire passer du moins deux macons, deux charpentiers et des manœuvres, et, s'ils veulent encore, des défricheurs armés d’outils propres à leur métier; surtout qu'ils se fassent faire des haches exprès et qu'ils n’y épargnent pas l'argent, car l’hiver est plus dur que le plus méchant acier. Il faut un homme qui ait soin de tous ces gens-là, qui soit d’autorité et de prudence pour les diriger et pour conserver les vivres qu’on fera venir. Le plus de farine dont on pourra s'approvisionner, c'est le meilleur et le plus assuré... Tous ces hommes rendus dans le pays s’occuperont à défricher, selon le dessein de celui qui leur commandera. Le bâtiment fait, propre à loger eux et leurs gens, toute la famille passera et amènera du bétail, si on lui mande que c'est à propos. Si on suit cet ordre, les femmes et les enfants arrivant ici seront tout consolés de trouver un logement pour eux, un jardin pour leur rafraîchissement et des domestiques à leur service qui auront connaissance du pays. Puisqu’on m’af-
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firme, sans me nommer personne, qu'il y a de très honorables familles qui veulent venir goûter la douceur du repos et de la paix de la Nouvelle-France, j'ai cru que l'amour que je leur porte déjà, sans avoir l'honneur de leur connaissunce, m'obligeait à leur donner ces avis, qui ne leur sauraient nuire. Je leur dirai encore deux petits mots. Le premier, que si pour le défrichement de la terre, ils peuvent avoir des hommes intéressés à l'affaire, ce sera le meilleur. Les hommes qu'on tient à gages, pour la plupart, veulent ressembler à ceux d’entre nos voisins, qui,
là peine ont-ils passé l'Équateur, se disent tous gentils-
hommes et ne veulent point travailler. Quand ils se verront obligés à faire pour eux, ils ne s’endormiront pas.
« En second lieu, je prie ceux qui viendront de venir avec envie de bien faire. La Nouvelle-France sera un jour un paradis terrestre, si Notre Seigneur continue à la combler de ses bénédictions tant corporelles que spirituelles. Mais il faut en attendant que ses premiers habitants y fassent ce qu'Adam avait recu commandement de faire en celui qu’il perdit par sa faute. Dieu l’y avait mis pour l’engraisser de son travail et pour le conserver par sa vigilance et non pour y être sans rien faire et y demeurer oisif. »
Est-il bien établi désormais que les Jésuites n’oublièrent pas à la Nouvelle-France les intérêts de la patrie, et qu’ils la servirent au contraire puissamment en poussant autant qu'ils le purent à la colonisation de ces immenses régions? Nous nous permettons de l’espérer. Sans multiblier davantage les citations, nous nous bornerons donc à renvoyer les esprits curieux, qui ne seraient pas satisfaits
encore, aux Relations elles-mêmes. Ils y trouveront de ! nouvelles, nombreuses et bien éloquentes preuves de ce que nous avançons.
Essayons maintenant de montrer par quelques exemples À ce que l’œuvre entreprise par les Jésuites leur coûta de dévouement, de souffrances et de sang.
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LE
Dans le Saint-Laurent. — Québec en 1625. — Une colonie au berceau, — Jacques Cartier. — Champlain, — Les premiers lieutenants-généraux du roi, pour les « Terres-Neuves ».— Les Associés. — Leur honteuse rapacité. — Les Jésuites à la Nouvelle-France. — La colonie de Saint-Sauveur, — Sa ruine. — Les Récollets. — Champlain ramène les Jésuites au Canada.
E 19 juin 1625, par une moite journée d'été, un navire venant de France stoppait dans les eaux tranquilles du Saint-Laurent. Il red avait jeté l'ancre en face d’une majestueuse rangée de rochers, que couronnaïent mélancoliquement les murailles inachevées d’un fortin en construction depuis quatre ans. Un canot s’en détacha : en quelques coups de rame il atteignit la rive, et l’on en vit descendre une douzaine de passagers. Dans leur groupe on distinguait le froc d’un récollet, puis quelques jésuites en soutane noire : parmi eux se trouvait le religieux dont le nom devait acquérir le plus de notoriété sur ces terres, Jean de Brébeuf.
Les nouveaux venus se dirigèrent vers une grossière palissade qui s’étendait au pied de la hauteur. Derrière les troncs d’arbre qui la formaient étaient blottis pêle-mêle des hangars et un certain nombre de constructions en planches : c’était Québec !.
1. Fondée en 1608 par Champlain, Québec n'avait en 1625 qu’une soixantaine d'habitants environ. Les Associés y possédaient leurs principaux magasins de fourrures,