‹ Au berceau de l'autre France [microforme]Chapitre 66 sur 90 · The Jesuits in North America, p · texte numérisé non relu

The Jesuits in North America, p

meurtres dont on s'était rendu coupable; colliers pour rendre au ciel sa sérénité, aux lacs leur calme et leur tranquillité aux rivières ; colliers pour arracher la hache des mains iroquoises ; colliers pour faire déposer les arquebuses et suspendre les boucliers ; colliers pour faire laver la peinture de guerre de tous les visages ; colliers enfin pour faire briser les chaudrons où l’on avait fait bouillir les quartiers sanglants des prisonniers... En résumé, il y eut une séric indéfinie de colliers offerts : chacun ayant sa signification littérale ou figurée, mais tous convergeant à la grande œuvre de la paix... Puis, tout ayant une fin ici-bas, même les harangues indiennes, on se tut. Les danses cessèrent, les chants et les hourrahs s’assoupirent, et, tous ces sauvages se dispersant, les uns regagnèrent leurs huttes enfumées du lac Huron, tandis que les autres remontaient vers les steppes glacés des forêts septentrionales, où ils passaient leur vie en chassant. »

La paix était faite. Mais quelle en était la solidité ? On se le demandait, non sans inquiétude. Montmagny comprit que, pour la rendre sérieuse, il fallait faire ratifier par une assemblée plénière des cinq tribus iroquoises l’accord conclu aux Trois-Rivières. L'envoi d'un ambassadeur s’imposait. Mais à qui proposer cette mission ? Car elle était des plus dangereuses. Ne savait-on pas ces sauvages aussi crédules qu’inconstants, et leur capricieux tomahawk bien médiocrement respectueux des immunités diplomatiques ?

Le gouverneur n’hésita pas. Il pensa du premier coup au P. Jogues, et, pour assurer le succès d’une aussi délicate négociation, il résolut de donner ses pleins pouvoirs au missionnaire. — La religion, aussi bien que la France,

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était intéressée à l’entreprise. Les Supérieurs ne pouvaient guère dès lors s'opposer au choix de Montmagny. Après avoir mûrement réfléchi, ils donnèrent leur consentement ; mais leur paternelle prudence se refusa à imposer ce voyage : ils se contentèrent seulement de le proposer à l’apôtre.

Si bien domptée que soit la nature dans le cœur des saints, elle n’y meurt jamais entièrement. Irrésistiblement gouvernée par une volonté que la grâce fortifie, elle garde en face du sacrifice ses tressaillements et ses répugnances. Le chrétien, qui ignore le mensonger orgueil du stoicien, avoue ces faiblesses instinctives, il s’en .humilie; puis,' comme son divin Maître à Gethsémani, il laisse jaillir de son âme, sous la pression de l’amour, un Fiat qui n’en est que plus méritoire aux yeux de Dieu.

C’est ce qui arriva au P. Jogues. « Il était du reste d’un naturel assez timide, nous dit son Supérieur. C’est ce qui relève d'autant plus son courage, et ce qui montre que sa constance venait d’en haut. Il voyait en un instant toutes les difficultés qui se pouvaient rencontrer dans une affaire, et il en ressentait ies atteintes naturelles... Aussi disait-il de lui qu’il n’était qu’un poltron. Mais ses Supérieurs, qui le connaissaient, s'appuyaient sur lui aussi fermement que sur un roc. Îl ne savait ce que c'était que de reculer dans les difficultés. « Allez, » lui disait-on, et, ce mot lui suffisant, il n’y a monstre ni démon qu’il n’eût affrontés avec cette parole... Plus de cent fois, les Iroquois lui dirent : « Tu te feras tuer, tu parles trop hardiment; si dans nos cabanes où tu es prisonnier et tout seul de ton parti, tu nous tiens tête, que ferais-tu donc si tu étais en liberté parmi tes gens! ? »

C'est ce prêtre au cœur héroïque qui, avec une simplicité émouvante, avouait à son Supérieur ce qu’il appelait son premier mouvement de faiblesse.

« Croiriez-vous bien, lui écrivait-il, le 2 mai 1646, qu'à l'ouverture des lettres de Votre Révérence, mon cœur a été comme saisi de crainte au commencement. La pauvre nature, qui s’est souvenue du passé, a tremblé. Mais Notre- Seigneur, par sa bonté, y a mis et y mettra le calme encore davantage. Oui, mon Père, je veux tout ce que Notre- Seigneur veut, au prix de mille vies. Oh! que j'aurais de regret de manquer une si bonne occasion! Pourrais-je souffrir la pensée qu’il a tenu à moi que quelques âmes ne fussent sauvées! J'espère que sa bonté, qui ne m’a jamais abandonné dans les autres rencontres, m’assistera encore: Lui et moi nous sommes capables de passer sur le ventre de toutes les difficultés qui se pourraient opposer... »

Le Serviteur de Dieu partit en effet des Trois-Rivières, le ro mai. Il était accompagné d’un ingénieur français, Jean Bourdon, et de quelques naturels. Le voyage se fit péniblement à cause de la chaleur, maïs sans encombre. Après avoir repris la route du lac Georges et passé par le fort Orange pour saluer ses libérateurs, Jogues arriva donc heureusement au terme de sa course!. Le 10 juin, l’assemblée générale des chefs eut lieu, et elle se tint au milieu d’un grand concours de peuple. Combien ne comptait-elle pas de bourreaux dans son sein!

1. D'après une lettre inédite qui est adressée au P. André Castillon et que nous avons eue entre les mains, les deux voyageurs auraient dans ce voyage dressé une bonne carte du pays, ( 12 sept. 1646.)

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Mais ces bourreaux faisaient semblant de ne pas reconnaître leur ancienne victime. Quant à celle-ci, elle parla avec tant d'éloquence et elle appuya si bien ses discours des présents d'usage, colliers de porcelaine, haches, instruments divers, que la paix fut votée. Le P. Jogues en profita pour visiter et confesser plusieurs prisonniers chrétiens. Il baptisa aussi quelques enfants, prêts à partir pour le ciel; puis, sur l'invitation des anciens, qui craignaient dès lors qu’une de leurs tribus ne malmenäât les envoyés avec lesquels ils

Lac Georges : le Dôme.

venaient de traiter, il reprit la route de Québec, où il rentra le 3 juillet.

La Mission des Martyrs — nom prédestiné — était fondée. Serait-elle abandonnée au berceau? Ou, malgré tous les dangers, son héroïque fondateur retournerait-il chez les [roquois pour en prendre soin? La question fut longuement examinée dans le conseil supérieur de la mission. Le P. Jérôme Lalemant, successeur de Vimont, se décida, après quelques hésitations, à continuer l'œuvre entreprise : Jogues irait donc hiverner chez les Mohawks. Il partit en conséquence de Québec, le 27 septembre 1646. Il n'avait alors que trenteneuf ans, mais ses longues souffrances pésaient encore sur ses épaules affaiblies. Aussi lui donna-t-on pour l’accom-

pagner un jeune Français, nommé Jean La Lande, et deux Hurons.

« Les Iroquois, écrivait-il quelque temps auparavant à un Père de France, sont venus faire quelques présents à notre gouverneur pour retirer des prisonniers qu'il avait et traiter de paix avec lui, au nom de tout le pays. Elle a été conclue au grand contentement des Français. Elle durera ce qu’il plaira à Notre-Seigneur.

« On juge nécessaire ici pour l’entretenir et voir doucement ce que l’on peut faire pour l'instruction de ces peuples d’y envoyer quelque Père. J’ai sujet de croire que je serai envoyé, ayant quelque connaissance de la langue du pays. Vous voyez combien j'ai besoin d’un secours puissant de prière, étant au milieu de ces barbares. Il faudra demeurer parmi eux, sans avoir presque la liberté de prier, sans messe, sans sacrements. Il faudra être responsable de tous les accidents entre les Iroquois et les Français, les Algonquins et les Hurons..…

« Le cœur me dit que si j’ai le bien d’être employé dans cette mission, 260 et non redibo!; mais je serais heureux si Notre-Seigneur voulait achever le sacrifice là où il l'a commencé et que le peu de sang répandu en cette terre fût comme les arrhes de celui que je lui donnerai de toutes les veines de mon corps et de mon cœur...

« Adieu, mon cher Père, priez Notre-Seigneur qu'il m'unisse inséparablement à Lui! »

Ces graves pressentiments ne devaient point tarder à se réaliser : Dieu acceptait cette fois l’holocauste et il allait

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