Relation de 1639, ch. nr
2, Ce païen s'appelait Joutaya; le P. Daniel lui donna le prénom de Joseph.
C'est surtout aux femmes et aux enfants que le P, Daniel s’adressait dans ces tournées. Il leur enseignait le signe de la croix, le Pater, l'Ave et quelques courtes prières!. Lorsqu'il, paraissait sur le seuil, les plus petits venaient se jeter dans ses bras, tant il avait su les gagner par sa bonne grâce. Aussi, quand en 1636, après la grande fête des Morts’, le P. de Brébeuf prit la résolution d'envoyer à Québec quelques jeunes enfants des Hurons, pour qu'on les y instruisit dans la religion et qu'ils devinssent plus tard ses auxiliaires auprès des sauvages, il n’hésita pas un instant. Il les confia au P. Daniel, sûr de ne pas pouvoir leur donner un guide meilleur.
1, Relation de 1637, p. 104.
2. Les détails de cette grande fête, l’une des plus importantes de toutes celles des Indiens, sont d'un réalisme trop lugubrement repoussant pour que nous les rapportions ici. Ceux de nos lecteurs qui désireraient les connaître les trouveront très en détail dans la Relation de 1636, p. 131. « Je ne pense pas qu'il se puisse voir au monde une plus vive image et une plus parfaite représentation de ce que c’est que l'homme, » disait Brébeuf après y avoir assisté. Cette fête se célébrait tous les dix ou douze ans. On y exhumait tous ceux qui étaient morts pendant ce laps de temps et on les enterrait dans une fosse commune, C’est à partir de ce moment-là seulement que l'immortalité commençait pour eux, d'après les Indiens. Leurs âmes s'envolaient alors sous la forme de colombes, suivant les uns; suivant les autres, elles allaient à pied au lieu de leur éternel repos. Mais les vieillards et les enfants, étant trop faibles pour faire la route, restaient aux alentours du village. Leurs âmes erraient autour des cabanes ou gémissaient au milieu des champs de blé.
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Le P. Daniel est renvoyé à Québec. — Heureuse rencontre. — Un obstacle, — Diplomatie, — La route est libre. — Baptême d'un prisonnier chez les Algonquins. — En vue des Trois-Rivières. — Le séminaire huron, — Nostalgie. — En fuite. — Mauvaises nouvelles. — Retour au pays des Hurons. — Naufrage, — Expirant dans la brousse. — Arrivée en terre huronne,
L'apôtre se remit donc en route, Mais, hélas ! au lieu des douze enfants qu'on lui avait promis, il n’en ame nait que trois à peine. Il s'embarqua dans l’un des canots qui descendaient le Saint-Laurent pour faire la traite annuelle. La flottille quitia Sainte-Marie le 22 juillet; si elle n'était pas nombreuse, — dix canots seulement, — elle emportait du moins une cargaison fort riche. C'était une tentation bien grande pour les maraudeurs de la rivière! Aussi se joignit-on aux Nipissiriniens, en passant devant leurs terres, On voyageait de conserve, quand, le 3 août, on croisa les PP. Ch. Garnier et Chastelain, qui montaient vers les Hurons. Plus heureux que leurs devanciers, ils étaient chaussés et ne ramaient pas!. Les missionnaires échangèrent leurs lettres, puis on se remit en chemin. Mais le P. Daniel fut bientôt arrêté. Les sauvages d’une île qui se trouvait à cent cinquante lieues des Trois-Rivières s’opposaient à la descente des Hurons. Que faire? Forcer le passage, c'était la guerre.
1. Quand on s'embarquait dans un canot, il fallait bien prendre garde d’y porter de la terre ou du sable, Aussi les rm'ssionnaires n'y étaient-ils admis que pieds nus. « Qu'il fasse chaud ou froid, il faut en passer par là, » dit l’un d’eux. Les PP. Garnier et Chatelain avaient donc été singulièrement favorisés, en étant admis dans un canot avec leurs chaussures.
Le missionnaire recourut à la diplomatie. Du premier coup, il n'obtint rien. Mais il n’était pas homme à se décourager. Il insista, fit des présents, rappela que les Français relèveraient l’offense, et finalement arracha à force d'instances le laissez-passer qu'il demandait.
Chemin faisant, Dieu lui réservait une consolation bien grande. Un soir, les canots s'étaient arrêtés par le tra-
Montréal : le pont Victoria, sur le Saint-Laurent.
vers du pays des Algonquins. Le Père entre dans une cabane autour de laquelle il avait remarqué un certain mouvement se produire. Dépouillé de ses vêtements, un malheureux gisait par terre. Quelques sauvages lui liaient fortement les pieds et les mains à de gros pieux fichés dans le sol. Pendant ce temps, l’un d’entre eux tenait une torche, dont les lueurs rougeâtres éclairaient ce triste tableau, et il la secouait en guise de passe-temps sur le corps nu du prisonnier. La victime était inondée d’une pluie de résine enflammée, qui grésillait ses chairs sans
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qu’elle fit entendre une seule plainte. C'était un Iroquois destiné à mourir le lendemain. Ému de pitié, le miséricordieux jésuite s'approche de cet infortuné; il le console, lui parle de Dieu, l’instruit et le baptise avant de regagner son bord aux premières clartés du matin.
Cinq jours après, — 19 août 1636, — une partie du gros des Hurons parut en vue des Trois-Rivières. « Pieds nus, l’aviron à la main, couvert d'une méchante soutane, son bréviaire pendu au cou, sa chemise pourrie sur le dos, la face défaite, mais joyeuse pourtant!, » le P. Daniel se trouvait dans un de ces canots?.
C'était acheter au prix de bien des fatigues le succès de l'œuvre à laquelle l’apôtre allait se vouer. Et pourtant, « après tout cela, écrit le P. Le Jeune, il se vit quasi maître sans écoliers et pasteur sans ouailles », car, de ses trois élèves, un seul tint ferme et n’abandonna point la résolution qu’il avait prise de le suivre. les deux autres remontèrent quelques jours après vers la grande mer intérieure * dont le clapotement plaintif parlait de loin à leur cœur de sauvages et les remplissait d’une invincible nostalgie.
Le missionnaire descendit à Québec, en compagnie de Satouta : ainsi s'appelait le jeune homme qui lui était resté fidèle. Il y fut bientôt suivi par cinq autres Hurons, On pouvait dès lors considérer le séminaire indigène comme fondé. Mais la mort y étant venue faire inopinément deux vides, les regrets, l’ennui envahirent ceux qui