‹ Au berceau de l'autre France [microforme]Chapitre 72 sur 90 · Relation de 1634, p · texte numérisé non relu

Relation de 1634, p

comme de l’ambroisie. Ce n'est pas tout, ils reje:tent 1àdedans les os qu’ils ont rongés, puis mettent de l’eau et de la neige, la font bouillir : et voilà de l'hypocras. Un certain jour, des souliers venant d’être quittés tombèrent dans notre boisson. Ils s’y lavèrent à leur aise. On les retira sans autre cérémonie; puis on but comme si rien ne fût arrivé. Je ne suis plus beaucoup délicat ; tant est-ce cependant que je n’eus point soif, aussi longtemps que cette malvoisie dura!. »

Inutile d'ajouter que les cabanes des Hurons étaient, en fait de propreté, à l’avenant de leur nourriture. On n’y connaissait pas l’usage du balai, et les poils, les plumes, les râclures et les détritus s’y amoncelaient sans encombre pendant des mois entiers. En général, ces singulières constructions se ressemblaient beaucoup. Elles avaient d'or-

1. Le même missionnaire nous raconte son embarras, la première fois qu'on lui donna sa portion en cabane. « Je jetai les yeux sur mon compagnon, puis je tâchai d'être aussi brave homme que lui. Il prend sa chair à pleine main et vous la coupe inorceaux après morceaux, comme on ferait une pièce de pain. Que si la chair est un peu dure, ils vous la tiennent d'un bout avec les dents et de l’autre par la main gauche; puis la main droite joue là-dessus du violon, se servant du couteau pour archet.. Si vous égarez ce couteau, comme il n’y a pas de coutelier dans ces grands bois, vous êtes condamnés à prendre votre portion à deux belles mains, et mordre dans la chair et la graisse aussi bravement, mais non pas aussi honnétement, que vous feriez dans un quartier de pomme; Dieu sait si les mains, la bouche et une partie de la face reluisent après cela. Le mal est que je ne savais à quoi m’essuyer : de porter du linge, il faudrait un mulet, ou bien faire tous les jours la lessive, car en rien de temps tout se change en torchon de cuisine dans leur cabane, Pour eux, ils essuyent leurs mains à leurs cheveux ou à leurs chiens. Je vis une femme qui m'’apprit un secret : elle nettuya ses mains à ses souliers; je fis de même. Je me servais aussi de puil d'orignal, de branches de pin et de bois pourri pulvérisé; ce sont les essuie-mains des sauvages. On ne s'en sert pas si doucement que d’une toile de Hollande, mais peut-être plus gaiement. v — Relation de 1634, p. 35.

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taient, en e. On n'y s plumes, encombre ingulières aient d’or-

remière fois mon compad sa chair à me on ferait la tiennent uis la main et. Si vous grands bois, ins, et morussi honnési les mains, est que je ne let, ou bien ange en torains à leurs secret : elle aussi de poil ce sont les e d’une toile 4, p. 35.

dinaire une dizaine de mètres de longueur et autant de large. Il y en avait cependant bon nombre de plus spacieuses et quelques-unes de prodigieusement longues. Dans certains villages, on en rencontrait de 8o mètres de développement frontal. Leur forme rappelait celle d’un berceau de verdure. Leur charpente se composait, comme nous l'avons dit, de jeunes arbres, hauts et forts, plantés sur deux rangs pour constituer les deux côtés de la cabane, et réunis par le sommet. Sur ces perches, d’autres échalas étaient fixés transversalement, et le tout était couvert de

larges feuilles d’écorce, superposées les unes sur les autres,

comme les bardeaux d’une toiture, et maintenues par des cordes de filaments ligneux. L'été, le logis changeait d’aspect : l'écorce faisait place à des nattes tressées en roseaux tendres et d’une facture si artistique que, « quand elles pendaient, l’eau coulait dessus tout au long sans les percer! ». A la cime de la cabane et sur toute sa longueur, une ouverture large d’un pied était laissée pour permettre tout à la fois à la lumière d'entrer et à la fumée de sortir. A chaque extrémité se trouvait une sorte de vestibule fermé, où l’on mettait, dans des barillets d’écorce, le poisson fumé, le blé et autres denrées alimentaires qui n’avaient pas à redouter la gelée. Dans l’intérieur, des deux côtés, de larges estrades couraient le long des parois, à 1 m.25 du sol, comme les sièges d’un colossal omnibus. Elles servaient de lits pendant l'été, et on mettait par dessous le bois de chauffage pour l'hiver. Les feux étaient sur la terre ellemême, tous sur la même ligne, au centre de la cabane. Ils étaient plus ou moins nombreux, suivant la longueur

1. Relation de 1614, p.9.— V. aussi le P. Lafitau, Mœurs des Sauvages, t. IE, p. 10 et suiv.

de l'habitation. Chacun servait à deux familles, famille de droite, familie de gauche, et elles comptaient généralement de cinq à dix membres environ. A des pieux fixés sous le toit étaient suspendus les colliers de porcelaine, les filets, les fourrures et les armes : haches de pierre ou de fer, lances, flèches, boucliers en bois couverts de lanières de peau entrelacées, ou boucliers en gros cuir de bison, dont les figures indiquaient la famille qui habitait cette partie de la cabane. Une épaisse couche de suie recouvrait tout, En somme, la cabane indienne était une chambre, plus ou moins longue, occupée par dix, quinze, vingt, trente familles quelquefois ; elle ressemblait beaucoup à une sorte de phalanstère. Quand, la neige tombant à gros flocons au dehors, on y pénétrait par une soirée d'hiver, on se trouvait en face d’un étrange spectacle : sur toute la longueur de la hutte, une rangée de feux brillait au milieu de la fumée qui remplissait l’antre noirâtre ; autour de chacun de ces feux, un groupe de figures bronzées se pressait : guerriers grisonnants, vétérans des expéditions iroquoises ; jeunes braves, qui n’avaient point fait leurs preuves encore; femmes jeunes et vieilles, abêties dans la misère; tout ce monde faisait la cuisine, mangeait, fumait, chantait; — et autour des groupes, fourmillaient pêle-mêle, dans un incessant va-et-vient, les enfants et les chiens de la maison.

A partir du mois de janvier, jusqu’au mois de mars, époque de paresse pour les hommes et de repos pour les femmes, — les cabanes grouillaient de sauvages. C'est alors que les festins, les jeux et les danses s'y succédaient. Car les Hurons étaient joueurs aussi enragés que mangeurs voraces. Une fois leurs dés rudimentaires dans

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la main‘, ils engageaient tout : parures, vêtements, canots, pipes, armes et parfois même leurs femmes encore. Les villages se défiaient les uns les autres. La cabane où l’on jouait était alors bondée de spectateurs de tous les âges, qui se juchaient sur les estrades ou pendaient en grappes le long des perches de la charpente. Les paris allaient ferme en semblable occasion. On y perdait littéralement jusqu'à ses chausses. « Vous eussiez vu cet hiver, dit Brébeuf, une bonne troupe de sauvages s'en retourner d'ici à leurs villages, après avoir perdu leurs

chausses, en une saison où 1l y avait près de trois pieds :

de neige : ils n’en étaient pas moins aussi gaillards en apparence que s'ils eussent gagné la partie?. » Si ces jeux avaient un caractère médicamenteux, — ce qui arrivait souvent, — le malade, roulé dans une peau d'ours ou dans une couverture, se trouvait étendu près des joueurs. Il était présent aussi, lorsqu'on dansait pour sa guérison quelqu’une de ces danses frénétiques où tourbillonnait la population d'un village, et dont l’assourdissant vacarme aurait à demi tué un homme civilisé bien portant.

C’est dans une de ces huttes que vécurent d’abord le P. Daniel et ses deux compagnons d’apostolat. On. comprend qu’ils devaient être désireux de s'assurer le plus tôt possible une demeure un peu moins sordide. Grâce à la verroterie, aux couteaux, alènes et haches qu'ils avaient apportés et qui servaient de monnaie en ces pays, ils

1. Ces dés étaient souvent des noyaux de prune peints en blanc et en noir et agités dans un plat de bois grossier.

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firent élever une cabane de six brasses de longueur sur trois et demi de large, ou à peu près. Comme toutes les autres cabanes sauvages, elle était couverte d'écorce de frêne, d'orme et de sapin. Le gros œuvre fut le travail des Hurons; mais les Pères aménagèrent eux-mêmes l'intérieur de leur logis. Ils le divisèrent en trois. La première partie en entrant servit « d’antichambre, de brisevent et de magasin à blé »: La seconde fit tout à la fois l'office de menuiserie et de moulin, de cuisine et de réfectoire, de salle d'étude et de chambre à coucher. Les lits étaient disposés le long des parois de branches de sapin : ils se réduisaient à quelques feuilles et à une natte de jonc par dessus. Quant aux draps et couvertures, ils en furent toujours absents. Les habits des dormeurs et quelques peaux les remplaçaient. La troisième partie, subdivisée elle-même par une cloison de planches, comprenait la chapelle et un magasin où l’on renfermait quelques ustensiles « loin de la main larronnesse des païens ».

Tel que, le palais ne « ressemblait pas au Louvre et laissait encore assez bonne place à la pluie, à la neige et au froid ». Il n’en faisait pas moins l’admiration de tout

le village. Aussi les Hurons s’y pressaient-ils depuis le

matin jusqu’au soir. Ils s’y conduisaient du reste absolument comme chez eux, se mettant où il leur plaisait, partant seulement quand bon leur semblait, entrant partout, regardant tout, furetant dans les moindres coins. Voulait-on les en empêcher ? on en venait immédiatement aux querelles et aux injures. Il fallait donc « filer doux, un coup de hache étant bien vite donné et le feu prenant à ces écorces sèches en un clin d'œil ». Il deve-

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nait de jour en jour plus évident que la discrétion n'était pas précisément une vertu de sauvage‘. Sans y faire inutilement appel, on prit donc un moyen détourné pour vider la cabane à un moment donné. L’horloge intri-

Bull Bird (l'Oiseau-Taureau), “a indien converti. : TE /

1. « L'un d’eux, quittant notre cabane pour un temps, me demanda mon manteau, « parce qu’il faisait froid », disait-il, comme si j'eusse été plus dispensé que lui des lois de l'hiver! Je le lui prêtai cependant. S'en étant servi plus d’un mois, il me le rendit si vilain et si sale que j'en étais honteux. » Le Père raconte ensuite comment, ayant étalé son manteau, comme un muet reproche, sous les yeux de son sauvage, il trouva celui-ci malendurant tout à fait et s’attira cette réponse : « Tu dis que tu veux être Montagnais et sauvage comme nous. Si cela est, ne sois pas fâché d'en porter l'habit; car voilà comment sont nos robes.» Et le bon missionnaire trouva la réplique si « à propos vrai ment », qu'il replia son manteau sans souffler mot.

te

guait surtout les Hurons. Ils ne pouvaient comprendre comment elle sonnait d'elle-même, car toutes les fois que le marteau frappait le timbre, ils regardaient curieusement si tous les missionnaires étaient là et si par aventure il n’y en avait pas quelqu'un de caché pour lui donner le branle. Ils en conclurent donc qu'elle était vivante et qu’elle avait un langage. Aussi demandèrentils ce qu’elle disait à midi. On leur répondit : « Approchons-nous de la chaudière. » Ils comprirent admirablement ce langage; car il y avait toujours à cette heure-là des écornifleurs pour avoir part au diner. On usa donc

Un coin du lac Huron.

du même moyen à quatre heures et on leur déclara que l'horloge leur disait alors : « Allez-vous-en, afin que nous fermions la porte. » La chose comprise fut faite avec une ponctualité admirable, et tout le monde prit l’habitude d’obéir à la sonnerie de quatre heures, sans murmurer.

A partir de ce moment-là jusqu’au coucher, les missionnaires vaquaient à leurs exercices spirituels. Ils se concertaient sur les meilleurs moyens de convertir ces peuplades. Ils étudiaient la langue, le P. Davost et le P. Daniel surtout, car Brébeuf la parlait déjà. Le P. Antoine y fit des progrès tellement rapides qu'il put bientôt traduire le Pater noster en vers hurons. Aussi, au moment de la prière, « comme auteur de cette poésie, dit

prendre fois que urieusear avenour lui lle était ndèrent- Appromirableheure-là sa donc

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aimablement le P. de Brébeuf, il en chante un couplet tout seul. Puis nous le rechantons tous ensemble et ceux d'entre les Hurons qui le savent déjà, principalement les petits enfants, prennent plaisir de chanter avec nous et les autres d'écouter. »

Une fois en possession de la langue, le P. Daniel put commencer les tournées de cabanes, qui avaient une très grande importance, suivant les usages du pays. « On devait y aller plus souvent que tous les jours si on voulait s'acquitter comme il faut de son devoir. » Or, c’était une tâche des plus pénibles. Car dans ces cabanes « on trouvait une petite image de l'enfer »; on n'y voyait pour l'ordinaire que feu et fumée, decà et delà des corps à moitié nus et tout noirs, pêle-mêle avec les chiens, parmi lesquels on choisissait de temps en temps un rôti, mais qui, en attendant, étaient considérés comme des enfants de la maison et vivaient « dans une communauté complète de lit, de plat et de nourriture avec leurs maftres ». On n’était pas depuis un quart d'heure dans une de ces huttes qu’on se trouvait déjà couvert de suie de la tête aux pieds!. Mais on y pouvait prêcher le nom du divin Sauveur. Qu’importait dès lors tout le reste ? C’est dans une cabane enfumée que, pendant le voyage du P. de Brébeuf au pays du Pétun, le P. Daniel conféra son premier baptême et que d'un paien qui se mourait dans une chaumière il eut la consolation de faire un élu de son maître, Jésus-Christ ?.

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