‹ Au berceau de l'autre France [microforme]Chapitre 84 sur 90 · Préface, p. v · texte numérisé non relu

Préface, p. v

qui a été fécondée au prix de tant de sueurs et de tant de sang, — combien plus encore n’étaient-ils pas ignorés en France, la mère-patrie cependant, le rivage d’où ces vaillants avaient un jour appareillé vers les forêts canadiennes ? \

L'espoir de réduire en partie cette ignorance et de la faire disparaître de quelques esprits au moins, a dicté les récits qui précèdent. Nous y avons fidèlement relaté les travaux de nos aînés dans la religion. Mais, ces travaux, nous ne les jugerons pas. Nous abandonnerons sans crainte cette part de notre tâche à d’autres, — à des adversaires ou à des indifférents. Leur impartialité échappant à tous les soupçons, leur témoignage n’en sera que plus irrécusable et leur jugement d’un plus grand poids.

«Il n’y a pas dans l’histoire de notre pays, dit l’évêque américain protestant que nous citions il n’y a qu’un instant, de page plus touchante et plus dramatique que celle qui rapporte les travaux et les souffrances des Jésuites de nos anciennes missions. Dans ces déserts de l’ouest, ils furent les premiers pionniers de la civilisation et de la foi. Le farouche trappeur ou le voyageur téméraire qui, pénétrant dans les forêts, y rencontraient de nouvelles et étranges tribus de sauvages, reconnurent souvent que, bien des années auparavant, les enfants d’Ignace de Loyola les avaient précédés dans ces solitudes. Le souvenir des « Robes-Noires » était encore vivant parmi les Indiens. Sur bien des troncs d’arbres couverts de mousse, les sauvages montraient la trace des travaux accomplis par les missionnaires. On y voyait avec étonnement, profondément gravé dans la vieille écorce, l'emblème de la Ré-

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demption à côté de la fleur de lis des Bourbons. Au milieu des neiges de la baie d'Hudson, parmi les îlots boisés et les pittoresques canaux du Saint-Laurent, au sein des conseils hurons ou algonquins, aux sources du Mississipi, — que, les premiers des Visages pâles, ils contemplèrent et dont ils tracèrent le cours depuis les chutes Saint-Antoine, d’où le fleuve s'élance en bondissant à la conquête de son beau

nom de « Père des eaux », —

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à travers les vastes prairies de l'Illinois et du Missouri, sur les collines bleuâtres qui ourlent gracieusement le pays salubre des Cherokees, au centre des fourrés de roseaux de la Louisiane, partout on trouvait les soldats de la Compagnie de Jésus. Marquette, Joliet, Brébeuf, Jogues, Lalemant, Rasles et Marest sont des noms dont l'Ouest américain gardera toujours le souvenir. Mais c’est par la souffrance et l’épreuve que ces premiers pionniers de nos régions obtinrent leurs triomphes. Beaucoup d’entre eux étaient des hommes qui avaient fait grande figure

dans les camps et au milieu des cours. Quel contraste pour eux entre la vie désolée qu’ils menaient dans leurs huttes solitaires et le luxe raffiné, l’opulence qu'ils avaient connus durant leurs premières années. Aujourd’hui, tout cela était fini pour jamais! Le foyer, les tendresses qu’on y savoure, les liens d’or de la famille, tout devait être oublié pour ces hommes au caractère imposant et austère. Souvent il leur fallait s’enfoncer dans la solitude immense et sauvage, sans autre guide que leur Dieu. Pendant de longues et dures années, ils furent obligés de « semer dans les larmes », avant de pouvoir « moissonner dans l’allégresse ».

« Toutes les immolations qui peuvent peser lourdement sur un esprit et faire chanceler un cœur les assiégeaient de toutes parts. D’immenses forêts devaient être traversées à pied et les grands lacs de l'Ouest passés sur de frêles canots d’écorce. La faim, le froid, la maladie se rencontraient sur toutes leurs routes, et leur zèle brûlant seul pouvait soutenir leur santé ruinée et de plus en plus défaillante chaque jour. Mais bien plus terribles encore leur paraissaient assurément ces dangers spirituels qui les contraignaient à pleurer et à prier dans les ténèbres. Ils avaient à endurer les contradictions de ceux qu'ils venaient sauver. Souvent, après les avoir écoutés avec un intérêt apparent qui faisait, pendant des mois, croire aux Jésuites que la conversion était proche, ces sauvages les quittaient soudain en se moquant d’eux, et ils retournaient aux antiques superstitions de leurs tribus.

« Beaucoup de ces missionnaires sans peur furent martyrs de la foi qu'ils annonçaient. Ils furent rares parmi eux ceux qui moururent de «la mort commune des hom-

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priant devant la croix de bois qui marquait le lieu sacré de leur repos.

1. De combien d’autres noms ce glorieux martyrologe ne pourrait-il pas encore s'enrichir! Pour ne point parler de ceux que nous avons nommés déjà, Garnier, Daniel, de Noûüe, Chabanel, signalons les PP. Léonerd Gareau et François Virot, et le F. Jean Liégeois, massacrés par les Iroquois; le P. Ant. Dalmas, tué à la baie d'Hudson, et le P. Aulneau, au lac du Bois; le P. Jacques Gravier, empoisonné par une flèche illinoise; le F. Juchereau, noyé dans le Saint-Laurent. Tous ces vaillants missionnaires savaient bien qu’ils allaient à la mort. « Notre équipage est faible, écrivait le P. Jacques Berteux en partant pour le voyage dont il ne devait pas revenir. Les provisions de cette petite troupe sont entre les mains de Celui qui nourrit les oiseaux du ciel. Je pars accompagné de mes misères. Mais le cœur me dit

« Mais toutes ces épreuves arrêtèrent-elles le progrès des Jésuites? Les fils de Loyola ne battirent jamais en retraite. Une mission une fois fondée dans une tribu ne prenait fin qu'avec la disparition de la tribu elle-même. La vie de ces religieux était faite de dévouements sans crainte et d’héroïques immolations. Tout en regrettant x. leurs morts, ils s’avançaient immédiatement pour aller À remplir la place laissée vide et, au besoin, pour tomber ‘à à leur tour, s’il le fallait. « Rien, écrivait le P. Le Petit, après avoir raconté le martyre de deux de ses frères en religion, rien n’est arrivé à ces deux excellents mission-

naires qu’ils ne s'y attendissent, depuis le jour où ils | à s'étaient dévoués aux missions indiennes. » — Si parfois 4 la chair tressaillait, l'esprit ne semble pas avoir jamais é cnancelé et défailli. Chacun de ces ouvriers magnanimes 4 se sentait « baptisé pour mourir ». — [l comprenait que 4

son sang, obscurément versé dans quelque coin de ces ni forêts sombres, attirerait peut-être plus de bénédictions k. sur ces peuplades que les labeurs ininterrompus d’une lon- ‘4 gue vie. [Il se persuadait qu’il était « marqué pour le trépas ». % Ibo et non redibo; « J'irai et je ne reviendrai pas; » ce fu- : rent les prophétiques paroles du P. Jogues, quand, pour 1 la troisième et dernière fois, il partit pour le pays des 1 Iroquois. Lorsque Lalemant fut lié au pieu funèbre où pendant dix-sept heures son agonie allait se dérouler dans les tourments, il se tourna vers son compagnon de 4 supplice et il lui dit : « Frère, nous sommes donnés en « spectacle au monde, aux anges et aux hommes. » — Quand

que le temps de mon bonheur est proche : Dominus est. » Et sans crainte, ils allaient où l'obéissance les envoyait, sûrs que dans la mort comme dans la vie ils y rencontreraient le Dieu qu'ils aimaient.

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Marquette s’embarqua à la recherche des sources du Mississipi, aux Indiens amis qui cherchaient à le retenir, en lui f1ffirmant que les peuples vers lesquels il ailait « n’épargnaient aucun étranger », il répondit avec une douceur pleine de calme : « Eh bien, je serai heureux de donner ma vie pour le salut de leurs âmes. » Et c'est grâce à ce courage que les Peaux-Rouges apprirent à courber le front comme lui dans la prière, et, devant la simple croix de cèdre o1 sous les ormes et les érables touffus qui bordaient le fleuve, à redire l'antique chant que le vieillard avait jadis entendu sous les voûtes des cathédrales de la patrie absente :

Vexilla Regis prodeunt Fulget crucis mysterium1. »

En rapportant ce magnifique témoignage dans son Histoire des Jésuites, André Steinmetz y souscrit entièrement. Cet écrivain n’est pourtant rien moins que favorable à la Compagnie de Jésus. Mais, lui aussi, il s’incline, plein de respect, devant les héros des missions de la Nouvelle-France et il déclare que le souvenir des

« Robes-Noires » ne pouvait que demeurer gravé au fond du cœur des Indiens*?.

« Les missionnaires catholiques, écrit à son tour M. Élisée Reclus*, exploraient la contrée dans tous les

1. Right Rev. William Ingraham Kip, D. D., Bishop of California : The early Jesuit Missions in North America, Albany, Pease and Prentice, 1866. Préface, vri-x.

2. Andrew Steinmetz, History of the Jesuits, from the foundation of the: Society to its suppression by Pope Clement XIV. Philadelphia, 1848, Lee and Blanchard. T. Il, p. 415.

3, Nouvelle Géographie universelle, t, XV, Amérique boréale, p. 46, 47. Hachette, Paris, 1890.

sens, et en peu d’années ils pénétrèrent au centre même du continent. Guidés par les indigènes des tribus alliées dont ils partageaient le genre de vie, les peines et les fatigues, ces hommes intrépides naviguèrent sur toutes les rivières affluentes du Saint-Laurent, sur tous les lacs parsemés dans les vasques des roches laurentiennes. En 1640, Brébeuf contemplait le saut du Niagara et parcourait le lac Érié; en 1660, Mesnard remontait la rivière des Outaouais, atteignait par un détour les bords du lac Huron, traversait le sault Sainte-Marie, à l'issue du lac Supérieur, et longeait les rives méridionales de ce lac, le plus vaste bassin d’eau douce qui se trouve sur la terre. Un autre missionnaire, Allouez, atteignait le « Fond du Lac », à l'extrémité occidentale du lac Supérieur et de la méditerranée canadienne, et découvrait la rivière Saint- Louis, branche maîtresse de tout le système fluvial du Saint-Laurent. Allouez reconnut aussi les rivages du lac Michigan et pénétra vers l'ouest dans le pays des Illinois, que le trafiquant Joliet et le missionnaire Marquette devaient plus tard traverser dans toute sa longueur pour gagner le « grand Fleuve », en suivant le cours de la rivière Mesconsin, le Wisconsin de nos jours. C’est en 1673 que les deux compagnons se hasardèrent sur les eaux du Mississipi, dont on ignorait alors la direction et l'embouchure. Ils reconnurent le confluent du Missouri, puis celui de l'Ohio; mais, arrivés près de la rivière Akamsa (Arkansas), ils n'osèrent pas descendre plus avant... Les missionnaires jésuites prirent donc la plus grande part à la découverte des bassins fluviaux de l’Amérique septentrionale... »

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Le but que poursuivaient ces hardis pionniers de la civilisation et de la foi, Francis Parkman — un protestant encore comme nous l'avons dit déjà — l'a proclamé avec une parfaite loyauté : les Jésuites travaillaient en même temps au triomphe de l'Église et de la patrie.

Indian Queen (la Reine Indienne), chrétienne indigène,

« S'ils avaient dompté ou converti ces bandes féroces, dit cet écrivain, il est presque certain que leur rêve serait devenu une réalité. Les sauvages assouplis, plutôt que civilisés, — car les civiliser était à peu près impossible, — auraient été répartis en groupes compacts à travers les vallées des grands lacs et du Mississipi, et ils y auraient été dirigés par les missionnaires au bénéfice de la catholicité et de la France. On eût développé

en eux le goût de l’agriculture et réformé les sanguinaires instincts qui les emportaient à de perpétuelles tueries. La dépopulation rapide de la race indienne aurait été combattue, et grâce à l’échange des pelleteries, l'accroissement de ces peuplades aurait tourné à la prospérité de la Nouvelle-France.

« N'ayant rien à craindre de ses sauvages ennemis, nourrie par un commerce de jour en jour plus riche, la colonie aurait poussé de vigoureux rejetons. Grâce au génie aventureux et sans cesse en marche qui caractérise la France, elle aurait envoyé dans l'Ouest des commerçants, des colons et des soldats. Les forêts vierges auraient été distribuées en grands fiefs, pendant que les étabiissements anglais ne formaient encore qu’une mince et faible bande de terre le long des rives de l’Atlantique. Quand le grand conflit aurait éclaté à la fin, l'Angleterre et la liberté auraient donc trouvé en face d’elles, non pas un adversaire épuisé, comme elles le rencontrèrent, un adversaire affaibli par les privations souffertes pendant sa douloureuse enfance, mais un véritable athlète, champion redoutable des principes qui firent la force de Richelieu et d’Ignace de Loyola!. »

A cette œuvre si grande et si belle, les Jésuites se dépensèrent avec un dévouement sans restriction. « Ce n'étaient pas de tristes exilés, continue l’écrivain que nous venons de citer, qui allaient chercher sur des rivages barbares un asile contre la persécution. Les nobles, les riches, les puissants, le roi lui-même, tout leur souriait. Et cependant les annales du genre humain offrent peu

1, The Jesuits in North America, p. 447, 448.

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d'exemples d’une ferveur plus ardente, d’une abnégation plus profonde, d’un dévouement plus héroïque et plus constant. Les missions de la Nouvelle-France prirent

Dans les Montagnes-Bleues,

naissance dans les parties les plus nobles et les plus pures du cœur de l'Église. Ces sombres déserts, ces hordes sauvages n'avaient rien pour tenter les ambitieux, les orgueilleux, les cupides ou les paresseux. Un labeur obscur, la solitude, les privations, les souffrances et la mort, tel était le lot des missionnaires, Celui qui cinglait

vers le pays des Hurons laissait derrière lui le monde et toutes ses récompenses. En vérité, il allait sur un ordre, obéissant comme un soldat'au commandement qu'on lui donnait!. »

A partir de ce moment, « que pouvait-il attendre ? une existence qui s’écoulerait loin de tout commerce social, aucune compensation d’amour-propre ou d’ambition, une mort solitaire et peut-être entourée de tortures épouvantables. Les détracteurs de ces Jésuites peuvent, s'ils le veulent, parler de crédulité, de superstition, d’enthousiasme aveugle. Mais la calomnie elle-même ne peut pas les accuser d’hypocrisie ou d’ambition. Leur esprit de propagande favorisait une politique de la terre, dit-on.

Soit. Dans tous les cas, à la Nouvelle-France, cette poli-

tique servait la raison et l’hurnanité. Les missionnaires promouvaient le commerce national et l’extension de leur patrie. Les premiers temps de la domination française allaient se graver profondément dans le cœur et la conscience des sauvages. Le front orgueilleux des Indiens devait s’incliner sous le joug de la foi. L'autorité du prêtre reconnue, celle des officiers royaux s’établirait d'une facon sûre. Arrachées à leurs querelles intestines, les hordes sanguinaires des forêts pouvaient-elles manquer de se réunir dans une commune fidélité à Dieu et au Roi ? Mis en contact avec des trafiquants et des colons français, assouplis par les mœurs françaises, guidés par des missionnaires de France et gouvernés par des officiers appartenant à la même race, ces peuples maintenant si divisés auraient pu fournir les éléments d’un

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