MADAME LA LUNE I
Son cœur est, par delà les montagnes lointaines, En une impénétrable et torride contrée Qu'une eau pure jamais n'aura désaltérée. Que ne réjouit pas la chanson des fontaines.
Aucune fleur ne croit en ce désert sauvage, Sur cette roche dure à demi calcinée.
Une mer sans couleur et toujours déchaînée Y bat sinistrement le sable du rivage.
C'est la terre muette et farouche qu'accable Un vaste ciel de plomb, flamboyant comme braise. C'est le sol qui halète ainsi qu'une fournaise, Le royaume de feu du Soleil implacable.
Et la reine aux \ eux froids, la reine taciturne, Songe avec désespoir à ce pays en flamme. Elle voudrait à ce brasier jeter son àme, Lasse, ah! si lasse de la paix du ciel nocturne!
C'est là qu'on voit s'unir d'une étreinte farouche La passion que rien ne dompte et l'amour libre, C'est là que le sang court, c'est là que le cœur vibre Et que la bouche enfin sait répondre à la bouche.
Celle qui mène, au ciel, les blanches théories Des étoiles, comme un troupeau d'adolescentes, Prend en pitié soudain leurs grâces innocentes Et détourne ses veux des tranquilles féeries.
Elle sait que, bien loin par delà l'étendue, Un amoureux robuste et jeune se consume, Q^u'il a soif de son corps fait de nacre et d'écume, Qu'il l'appelle, en pleurant, d'une voix éperdue.
Elle sent brusquement sur son visage pâle Glisser, comme un baiser, une haleine brûlante. Et tout à coup surgit l'image étincelante; Elle a, dans un éclair, la vision du mâle.
Et puis rien. Le vent souffle. Un nuage qui passe Emporte en pleine nuit ce rêve de lumière, Et la vierge poursuit sa route coutumière, A jamais solitaire au milieu de l'espace.
O Lune, Lune, ô folle Lune, Miroir de rêve et de beauté, Maîtresse du chœur enchanté.
Rose et blonde comme pas une;
Toi qui marches à petits pas Sur l'immense plaine dormante, Lune que l'infini tourmente, Que l'amour ne satisfait pas;
MADAME LA LUNE ICJf
Lune qui ris, Lune qui pleures.
Sans savoir pourquoi ni comment.
Et qui mènes si tristement La bande joveuse des heures!
Écoute nos cœurs en allés Qui passent dans la nuit profonde; Regarde errer de par le monde La troupe des inconsolés.
Eux non plus, rien ne les contente; Tout les afflige et tout leur nuit.
Compagnons de la grande nuit, ils ont partout posé leur tente.
Mais voici l'aube. Il faut partir.
Partir, hélas! à l'aventure.
Où donc? Vers tout ce qui torture.
Joie, amertume et repentir.
11 faut partir pour la contrée Où le baiser fleurit encor.
Où jadis en des vasques d'or La beauté s'est désaltérée.
Et dans le tendre éclat du jour Épandu sur les plaines roses.
Parmi les lilas et les roses Resplendit l'impossible amour!
O douce Lune aux blancs sourires.
Prends pitié de leur long tourment:
Toi que fuit l'invisible amant, Toi qui cherches, toi qui désires,
Prends pitié du morne tourment De l'àine triste, un peu mauvaise, Et, pour qu'enfin elle s'apaise.
Regarde-la tranquillement!
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