‹ Au bois joliChapitre 21 sur 22 · APPARENCES · texte numérisé non relu

APPARENCES

Et déjà se fanaient les mousses, L'automne arrivait d'un pas lent, Le soleil était moins brûlant Sous l'or pâli des feuilles rousses.

De francs buveurs m'ont arrêté Dont les mœurs étaient peu sévères, Et nous avons choqué nos verres.

Belle espérance, à ta santé!

Nous avons bu jusqu'à la lie.

Jusqu'à la mort, jusqu'au dégoût, Le vin d'argent qui rit de tout, Le vin noir qui fait qu'on oublie.

Ah! qu'elle sonnait faux parfois, Cette gaité si cavalière!

Qu'elle effarouchait la volière Du tranquille château des bois!

C'était l'ivresse aveugle et sourde Et qui, stupide, tourne en rond.

Je sens encore sur mon front Le poids si lourd de sa main gourde.

Comme une bourrasque d'été Qui brise tout dans sa colère, J'efFravais le bois séculaire.

J'insultais à sa majesté;

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Et, férus de mélancolie, Les grands chênes qui vont aux cieux Regardaient tous, silencieux, Passer le vent de ma folie.

Je m'éveillai sous un rayon.

Seul, un matin, l'àme pesante.

Mes compagnons, d'humeur plaisante,

M'avaient laissé comme un haillon.

Et comme j'étais là, sauvage, Tremblant, je ne savais pourquoi.

Je vis de loin venir à moi Une dame au noble visage.

Les franges de son manteau bleu Étincelaient entre les arbres.

Elle était pareille à ces marbres Qu'habite encor l'âme d'un Dieu.

Parmi les guirlandes de roses Son beau corps s'épanouissait; En ses lourds cheveux florissait Le laurier des apothéoses;

Et, par-dessus son front hautain D'immortelle, ou de jeune reine.

Brillait d'une clarté sereine La fraîche étoile du matin.

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Ses bras divins tenaient la Ivre D'ivoire blanc comme l'argent.

Son regard était indulgent, Ses yeux en les miens semblaient lire.

— « Toi qu'a blessé le fol Archer, Toi qu'a battu l'àpre tourmente; Viens! La grande Ivre est clémente A ceux qui l'osent approcher.

« Prends et marche, marche sans trêve Avec le rêve, avec le chant. Tu trouveras, en bien cherchant, La montagne où le jour se lève! »

Et je pris l'instrument sacré, J'y promenai mon doigt timide.

Vers le ciel bleu, l'azur limpide.

Un gai refrain s'est essoré.

C'était la note vive et claire Du matin dans les églantiers.

Le bois l'écouta volontiers.

Le rossignol parut s'v plaire.

Et sous son arceau de genéis, La fontaine des pimprenelles Interrompit ses ritournelles Pour voir comment je m'v prenais.

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Mais le vent brutal, d'un coup d'aile, Emporta l'air et la chanson; L'oiseau moqueur, ce faux garçon, Railla durement ma voix grêle.

Bah! Je riais plus fort que lui!

Ma force était si peu lassée!

Il me semblait qu'en ma pensée Une aube de fleurs avait lui.

Q^uand à l'unisson de mon âme La blanche Ivre résonnait, Un bel espoir me soutenait, J'entrevoyais le ciel en flamme;

Sous le feuillage jaunissant Je marchais à la découverte De la montagne toujours verte D'où sort le jour adolescent;

Je tentais la grande aventure. Je m'essayais aux nobles jeux; Je voulais voir, des pics neigeux.

S'envoler l'aurore future.

Ah! comme le château d'amour, La maison de l'aube est lointaine!

Si l'air brûle, à quelle fontaine Boiront les pèlerins du jour?

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Et que de pierres dans les sentes Qu'il faut gravir d'un pied si las!

Où sont les arches de lilas, Où sont les sources jaillissantes?

J'ai marché sans désespérer Par le chemin, semé d'embûches.

Je recueillais le miel des ruches.

On ne m'a jamais vu pleurer.

Longtemps le rossignol champêtre, A gauche, à droite, a voleté.

Mais, un jour, il n'a plus chante; La clarté sembla disparaître.

J'ai vu la rose s'cfFeuillcr Sous le doigt distrait qui la cueille; J'ai vu lentement, feuille à feuille.

Le bois joli se dépouiller.

Et l'horizon toujours recule Et la montagne est loin encor.

Et voici que dans le ciel d'or Déjà tombe le crépuscule!

Les veux du rêve étaient menteurs.

Mon cœur se lasse et mon pied saigne.

Je ne verrai jamais le règne De l'aurore sur les hauteurs.

O le bouquet des espérances!

O la rose du rosier blanc!

Je suis sorti, le cœur dolent, De la forêt des apparences!

Madame la Lune

^4 Frlix Jcautcl.

moiV^SME LcA LUCN^E

Au soir, quand la brune S'ëtoile d'argent, Dis-moi donc, Gros-Jean, As-tu vu la Lune?

— La Lune? Eh oui donc.

J'ai vu sa bedaine, La faridondaine, La faridondon !

A l'heure où l'on aime, La nuit, dans les bois.

J'ai plus de cent fois Vu sa face blême.

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C^uel air curieux!

Comme elle regarde! Vraiment la gaillarde N'a pas froid aux veux.

Dieu sait quelle vie On mène là-haut.

Toujours d'un faraud La belle est suivie.

De chaque berger Elle est la chacune; Madame la Lune Aime à voltiger.

Oui, même on raconte Qu'un coup de vin vieux, En temps pluvieux, Ne lui fait pas honte.

Elle en prend un doigt; Ça vous l'émoustille.

Le cœur lui pétille Tandis qu'elle boit.

Et la cour céleste Bientôt la verra...

Tra deri dera.

Sifflons sur le reste!

— Propos affligeant.

Pure calomnie.

Fi ! l'ignominie.

Mon ami Gros-Jean!

Non, la Lune, mon gas, n'est pas ce que tu dis. Songe donc. Sans parler de tout ce qu'on devine, Une grâce de reine, une taille divine.

Des veux d'un bleu si pâle, un rien de paradis.

Tu croirais, à la voir, une jeune épousée; Sa bouche virginale a d'étranges pâleurs. Et sa joue est pareille aux corolles des fleurs Qu'emperlent, en pleurant, des gouttes de rosée.

Elle a le charme pur et la gracilité De la blanche anémone en la saison nouvelle; Ses cheveux d'argent clair que la brise échevelle Font quatre fois le tour de son corps enchanté.

Et dame avec cela, dame de haut parage! Monseigneur le Soleil est son cousin germain. Des messieurs très huppés ont demandé sa main, .Mais son air de n'v pas tenir les décourage.

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Bien qu'ils aient pour le moins vingt ou trente quartiers, Aucun d'eux n'est sans doute assez noble pour elle. C'est qu'il ne s'agit pas de quelque pastourelle Qu'on embrasse, à la diable, entre deux églantiers.

Elle sait qu'elle est belle, elle sait qu'elle est reine. Elle sait qu'elle est sœur du lys immaculé. A son léger flambeau plus d'un cœur s'est brûlé, Plus d'un a fait naufrage au chant de la sirène.

Le soir tombe au parterre des cieux Entre le Ivs et la renoncule, Et les violons du crépuscule Soupirent un air délicieux.

Ah! les violons du soir qui tombe, Qu'ont-ils à pleurer si tendrement?

C'est comme l'aveu d'un cœur aimant Ou l'adieu léger de la colombe.

Célèbrent-ils l'amoureux souci

D'un papillon bleu fou d'une rose!

On n'en sait rien, mais c'est quelque chose

Qui fait, ô mon Dieu! qu'on pleure aussi.

Et voici venir la nuit très douce, La mvstérieuse et sombre nuit.

Ses pieds délicats glissent sans bruit Sur les blancs tapis de fine mousse.

Les violons pleurent au jardin Comme au convoi d'une jeune morte.

Le palais féerique ouvre sa porte; La blanche Lune apparait soudain.

Sous son vêtement de blanche hermine, La Lune apparait en sa beauté.

Au doux appel du cor enchanté Tout le ciel fleurit et s'illumine.

Lvs immaculés et lilas blancs Frissonnent déjà dans la lumière; Les roses jouent à qui la première Saluera la reine aux veux dolents.

Elle cependant que rien ne touche Descend lentement l'escalier d'or.

Elle écoute au loin mourir le cor.

Puis elle passe, un doigt sur la bouche.

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Elle passe, très lente, en sa robe de rêve, Parmi les liserons et les roses pâmées, De ce pas indolent dont marchent nos aimées. Quand le vent du désir en leur âme s'élève.

Elle passe à travers le pays des mensonges; Chaque fleur pour la voir entr'ouvre sa corolle, Et dans le blanc silence on dirait que s'envole L'oiseau miraculeux de l'amour et des songes.

Elle passe au milieu des mondes léthargiques. Et tout s'éveille, et tout bruit, et tout frissonne. Mais ses yeux alanguis n'ont reconnu personne; Elle ne comprend plus les syllabes magiques.

En vain les prés d'argent que son regard éclaire Abaissent sous son pied léger leurs folles herbes; En vain ses jeunes sœurs, les étoiles superbes. Tournent en rond, là-bas, afin de lui complaire.

Elle ne veut rien voir et ne veut rien entendre. Elle ne sait pourquoi la nuit semble sourire, Pourquoi le rossignol extasié soupire Une plainte d'amour si divinement tendre.

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