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Au bon soleil

Levé avec Vauhe^ Maurice Lendore est allé voir se lever le soleil sur la colline de Magacjnosc. Surmontant de puissantes habitudes de paresse^ il s'est démailloté de ses draps, a quitté son lit bien chaud et sa chambre^ dont la fenêtre^ au nord exposée, regarde un bon vieux figuier qui attend patiemment la mort dans Vimmémorial tas de pierres sèches oit il persiste à pousser^ contre le mur préhistorique qui le vit naître.

Il jette un coup d'œil amical à ce bon vieux figuier, embrasse en passant une de ses bran-

ches parfumées et, contournant la maison^ débouche tout à coup sur la terrasse.

Un éblouis s emeiit doux V inonde, il ne sait oii regarder. De planches en planches d'oliviers et de violettes, la colline dévale jus qu à la route de Grasse, et de la route à la plaine. Et la plaine ondule suavement jusquà la mer. De grises vapeurs enveloppent tout le paysage, tamisant la lumière du jeune soleil. Le ciel est déjà d'un bleu pur, mais incertain encore, pareil à une turquoise. V atmosphère, savoureuse à la bouche comme un fruit, entre au fond des poumons ainsi quune chose vivante, les remplit de sa masse subtile, les dilate avec joie,

A larges traits, levant la tète, Maurice boit V aérienne liqueur. Il sent se répandre en lui une alacrité enfantine et, bondissant sur les sentiers caillouteux, enjambant les obstacles, gravissant les prés, il monte vers le chemin du canal que, dès lors grave et mesuré, il arpente avec lenteur, comme s'il voulait prendre possession de chaque empan que couvre sa semelle.

Cest sa promenade favorite. Il ne manquerait pas, une fois par jour au moins, de Vac-

complir. Il a conscience^ en marchant^ de suivre un rite religieux^ de faire comme un pèlerinage de beauté.

Aussi , avant de descendre à la ville d'en bas, échanger avec ses habitants, si pittoresques, mais si saugrenus, des argents et des paroles, il fait provision d'air pur et de pensées naturelles. Il engage avec les choses un grand dialogue muet. Il met de côté encore pour plus tard, — il en aura sans doute souvent besoin, — de ses himineuses images.

Le chemin du canal est pour lui un univers. « Aux yeux du souvenir que le monde est petit! » a dit Baudelaire. Mais aux yeux du désir de Maurice, il nest pas beaucoup plus grand. Que lui imp)ortent les merveilles de V Asie ou de V Australie , les musées, les monuments, les villes, les humanités étrangères ? Que lui importait les i^êves du passé "? Si la vie tout entière, ses secrets, son jeu mystérieux, sa beauté, sa fragilité troublante, son étincelle spirituelle se retrouvent dans cette petite souris grise qui vient d'apparaître, effarée, haletante, ravie, hors du trou de ce vieux mur, l'univers

tient entre ces deux horizons. Point ri est même besoin de descendre : un regard. Les forêts vierges, les sylves préhistoriques , les voici, s^^99^~ rées par ce brin de saxifrage, cette touffe inconnue qui ressemble à une miniature de fougère: et le rêve autour de ces touchants végétaux se cristallise. La Grèce, la Sicile, V Italie ? Maurice ouvre les yeux : à ses pieds s étend un décor de rêve.

Un bassin de ciment alimenté par une eau dont la source est ignorée, et qui tombe, avec un bruit léger, un murmure imperceptible, un murinure infini. Des rosiers autour de ce bassin, des giroflées, des marguerites, des boutons cVor, les bras secs et noueux d'une vigne indécise. Une ceinture d'oliviers pâlis fait de cet enclos un lieu de rêve, une clairière lumineuse, finement dorée, hantée cl un silence adorable. Une chèvre tourne en rond, sans bêler, autour de son piquet, levant de temps à autre sa tête de petit faune innocent. Ole est son pjcitre? Daphnis est depuis bien longtemps parti rejoindre Chloé... Il a oublié là cette chèvre qui se tait, attentive. Ah! comme tout cela est saisissant. Lame de

Virgile est éparsê dans l'atmosphère. On doit ici vivre de lait, de figues, de fromages et de cJtâtaignes. On est perdu dans le soleil, heureux de regarder V herbe et la pierre.

V astre est un peu plus haut, un peu plus chaud. Maurice s étend paresseusement sur le sol. Il peut le faire. La terre ici n est pas froide. Elle est chaude comme la poitrine dune mère. Depuis des milliers d'années, le soleil Va caressée, imbue, modelée, animée. Elle a pris la couleur de V or. Elle est sèche et voluptueuse^ elle sent bon le thym dont les racines secrètes la retiennent, elle sent bon aussi le soleil. Ah ! soleil, soleil, je t'aime... Et puis, elle exhale un bruit de merveille : l'eau du canal ^ qui glisse dessous, est sa voix, sa voix incompréhensible, jasante, persuasive . Décidément, elle est tout.

Maurice rév)e. Comme il est loin des soucis de la vie du jour, des pensées d'un Français de notre siècle, des pensées d'un homme quelconque des villes m n'est plus un homme, m,ais, dégagé de son corps dans la mesure oie ce corps le gênerait, engagé en lui dans la mesure oii il peut par lui prendre une conscience plus com-

plète de son bonheur naturel, il est une sorte d'âme planante, diffuse, panthéiste, légère, délicieusement flottante dans le paysage. Par quels organes des sens inconnus, par quelles antennes invisibles va-t-il là-haut toucher cette feuille de chêne, contractée, craquante, magique, qui persiste à sa branche depuis le dernier automne ? se rouler dans le gazon de la plaine qui luit, émeraude molle, à deux lieues plus bas ? caresser les plumes lisses et le ventre tiède de ce vif oiseau bleu-paon qui jaillit d'un buisson de ronces et retombe dans un cyprès? prier dans V église de village qui semble, dans la verdure grise des oliviers, la proue d'une nef de pierre engagée dans des récifs mystérieux, arrêtée net ? plonger dans V étincelante coulée de mercure quest, tout au loin, Vanneau de la mer'? et revenir, ah! revenir pour s'enfoncer, en une folle, une immobile, une prodigieuse extase, dans le calice de cette rose, de cette rose pâmée au sonimet de sa branche épineuse, contre le ciel, à même V azur profond : vermeille, ardente, flamboyante parmi le bleu du firmament ?

L'âme de Maurice est j^lus loi?i encoi^e de ses entraves ; elle se libère entièrement. Elle entre dans le cœur de cette rose, elle y rencontre un bourdon fou qui ronfle, et elle comprend ce bourdon^ et le regarde curieusement, et... et...

Et voilà que contre son cœur il entend le bruit que fait, contre le cœur de chaque ho^nme, la jt9e/^Ve avertisseuse implacable. Il la consulte... il est neuf heures.

Soudain dégrisé, un peu triste, mais encore plein de son rêve magnific^ue, it songe aux devoirs et aux habitudes de sa vie, et reprend le chemin de la maison.

La scène change. Elle représente ini de ces endroits comme on nen voit que dans les drames on les contes de Gorki. Cependant noi/s sommes bien loin de la Russie. Un chemin boueux et sale, et qui est toujours, même dans les pires sécheresses, obscur, boueux et sale, achève le sentier qui mène de rErmitage à la route de Grasse. Il contourne une maison lépreuse : le cabaret.

Le cabaret est Vasile, en même temps que le cerveau, si j'ose dire, du village. Tout le monde y passe la journée: le grainetier [que sa femme, infidèle, trompe avec le menuisier), le boulanger, lépicier borgne, le sus-nommé menuisier : ces quatre personnages constituent, avec le cabaretier. le noyau pensant de ce centre de population. Pour le moment d\i.illeurs, ils ne sont

pas encore levés. L'omnibus ne part quù dix heures. Il est neuf heures et demie, et^ seules dans la salle du Café de la Paix, s'agitent quelques larves : madame Nègre, la patronne, et ses deux enfants, tous alcooliques. Il y fait sombre et ça sent la vieille liqueur qui poisse, le torchon humide et les gens qui ne savent pas que Veau peut servir à quelque chose : à la mettre dans son vin. par exemple, ou sur sa figure. Le premier enfant de madame Nègre est déjà ataxique, à vingt et un ans : il marche surtout sur le pied droit, p)Cirle avec difficulté, courtise la femme du grainetier et partage nonobstant la couche de la grosse Nini, la servante, lorsque M. Nègre père, ataxique aussi, y éprouve quelque peine. Le second enfant a huit ans : il est agile, grincheux et voleur. Il sera plus tard ataxique.

C'est dans ce milieu enchanteur, parmi le vrombissement continu des mouches, que pénètre, suffoqué, Maurice. Il porte à la bouche une rose qu'il vient de cueillir à un vieux mur dont elle était la joie, et la mord avec délices. Grâce à ce talisman, il peut subir, sajis en être affecté, les pires conversations, et les décors les plus offensants.

Il salue, s'assied à une table. Madame Nègre^ immédiatement, s'informe.

MADAME NÈGRE. — Eli Lien î monsieuF Maurice, vous mangez des roses, maintenant?...

MAURICE. — Oui, madame, c'est excellent.

MADAME NÈGRE. — Ail! OU pcut dire qu'cu voilà une idée, pas vrai?... Et, autrement, vous allez à Grasse?...

MAURICE. — Oui, madame.

MADAME NÈGRE, rêveuse. — Ah! on peut dire que c'est une gentille ville. Grasse, plus gentille que le Pré-du-Lac,... mais tout de même pas si grande que Paris, hein?...

MAURICE. — En effet, Paris est plus grand.

MADAME NÈGRE. — Et il y a bcaucoup plus de monde dans les rues?

MAURICE. — Beaucoup plus, madame Nègre, C'est même ce qui fait que je me plais mieux ici.

MADAME NÈGRE. — Gommc c'cst drôlc ! Moi j'aurais bien voulu voir la capitale, une fois. Mais c'est impossible ici, de faire un petit voyage, avec la vie que je mène: mon mari, mes enfants. [Ces derniei^s se sont éloignés, appelés par leu7's occupations. )^loii mari, surtout, c'est terrible. Je ne sais pas ce que je lui ai fait, à cet homme : il me bat tous les jours. Tantôt

avec ses poings, tantôt avec sa trique ou n'importe quoi qui lui tombe sous la main, mais c'est toujours aussi dur... Je ne sais pas pourquoi je vous raconte ça, monsieur Maurice.

MAURICE. — C'est que vous avez confiance en moi, madame Nègre.

MADAME NÈGRE. — Eli ! oui, il y a dcs gcus comme ça qui inspirent confiance et à qui on raconte ses petites affaires. On sent qu'ils sont bons, qu'on ne les ennuie pas. Mais ça ne vous fait rien, au moins, que je frotte mes verres et essuie mon comptoir pendant que je vous dis tout ça ? Dans le métier, on ne peut pas perdre de temps.

MAURICE. — Faites donc, madame Nègre, je vous en prie.

(// s'assied près du comptoir, la canne sur les genoux.)

MADAME NÈGRE. — Ail! j'en ai vu de dures. Ce n'est pas que mon mari soit un méchant homme, il est simple et il n'a pas de malice. Mais c'est une brute, voilà. C'est peut-être un

peu fort, le mot que je dis. Vous qui écrivez dans les livres, comment diriez-vous?

MAURICE. — Je dirais comme vous, madame Nègre, exactement.

MADAME NÈGRE. — C'cst drôlc, hcin ! que j'aie trouvé le mot juste, comme ça, sans chercher. C'est peut-être parce que j'y pense beaucoup.

MAURICE. ■ — C'est toujours ainsi que cela se passe.

MADAME NÈGRE. — Alors, u'cst-cepas, il me bat, parce que je suis là. Si ce n'était pas moi, ce serait une autre personne. Mais, comme je suis sa femme, je suis toujours sous la main. Les premiers temps, je me défendais... Ah! monsieur, ce que j'en ai reçu, vous ne pouvez pas vous l'imaginer. Ça m'a d'ailleurs rendue abrutie. J'étais plus intelligente, autrefois, que ce que vous me voyez, j'avais des idées, je lisais les feuilletons du Petit Niçois, je rêvais d'aller à F*aris. Maintenant, je n'essaie plus de rendre les coups : je les encaisse. Il se fatigue vite, parce qu'il est bien moins vigoureux qu'au commencement de notre ménage. C'est la

boisson, monsieur... La boisson lui a enlevé presque toute son énergie.

MAURICE. — Vous ne vous en plaignez pas, j'espère.

MADAME >'ÈGRE. — Daus uu seus, je ne m'en plains pas, mais, tout de même, j'étais fière de lui. De toutes les jeunes filles du pays, c'est moi qui avais épousé le gars le plus solide. Si vous aviez vu mon mari à vingt ans, monsieur Maurice! toutes les demoiselles se retournaient. Moi aussi, je n'étais pas mal.

MAURICE. — Je m'en doute, madame Nègre, et même...

MADAME >'ÈGRE, désabusés. — Maintenant, c'est fini tout ça... je suis vieille, toujours fatiguée, et mon mari a tellement bu, tellement bu, qu'il en est devenu, comment dites-vous ça? atarsique...

MAURICE. — Ataxique.

MADAME NÈGRE. — Ccst ccla, atassique, comme mon fils, l'aîné, qui le tient de lui, paraît-il... Si ce n'est pas terrible, monsieur, pour une femme, de vivre entre deux hommes qui m'insultent chaque fois qu'ils me rencon-

trent, essaient de me battre, et qui boitent !

MAURICE. — Ce n'est pas gai, en effet, madame Nègre, je vous plains beaucoup.

MADAME NÈGRE. — Mais je suis là comme une bavarde, à vous raconter mes petites affaires, au lieu de vous offrir un peu à boire. Qu'est-ce que vous prenez? une arrière^ un verre de fine ?

MAURICE. — Donnez-moi quelques gouttes de ce vieux vin blanc, vous savez, ce vin de yotre propriété de Gaussols, qui sent le soleil et la pierre chaude.

MADAME NÈGRE. — Ail î VOUS Taimcz, je vois. Nous allons en boire une demi-bouteille. (Elle déniche une demi-bouteille^ et remplit respectueusement deux verres d'une liqueur brillante, couleur de topaze claire, qui rafraîchit le cristal et réchauffe la gorge : c'est une ivresse d'été que Von boit avec lui. Agitant des pensées différentes mais éprouvant un égal plaisir, religieusement, madame Nègre et Mauincc s'acquittent de cette libation matiiiale), Eli bien! monsieur Maurice, qu'en dites-vous?

MAURICE. — Rien, madame, sinon que ie

comprends qu'avec un pareil vin à votre disposition, vous puissiez supporter bien des ennuis.

MADAME NÈGRE. — Je n'y touchc quB lorsquB j'en ai absolument besoin... Mais, mon Dieu ! à quoije pense?... Moi qui oublie de vous demander des nouvelles de là-haut?

MAURICE. — Excellentes, madame, les nouvelles sont excellentes. Madame et monsieur de Chatel se portent admirablement.

MADAME NÈGRE. — Ça me fait bien plaisir. Et à part ça, vous êtes content dans la maison de madame Bellandou?

MAURICE. — Autant qu'on peut l'être...

MADAME NÈGRE. — Et VOUS avez uue bonne...

MAURICE. — Ail! oui, nous en avons une bien bonne...

MADAME NÈGRE, qui ne comprend pas ^ mais passe outre. — Il ne faut pas lui en vouloir, à cette pauvre Natatoire. Elle a eu tant d'ennuis, chez elle ! Et puis, c'est dur, à son âge, d'entrer en service Car elle a été très bien, autrefois, la famille de Natatoire. Vous avez vu comme madame Bertrand est encore jolie?

MAURICE. — Elle a l'air d'une grande dame.

MADAME NÈGRE. — C'était presque ça...

Une grande dame, ah ! c'est bien le mot qu'il faut dire! Et elle est encore très élégante. Mais c'est son mari que vous auriez dû voir. Non, vous savez, quand on n'a pas vu monsieur Bertrand... [JJn instant de rêverie.) C'était un beau monsieur!

)) Il arrivait on ne sait d'où, de l'Autriche, je crois, ou de la Corse, mais il avait l'air très riche. Des blagues, monsieur, il ne l'était pas plus que moi, mais il faut croire que quand on vient d'une capitale, on peut avoir de beaux habits et que ça ne veuille rien dire. Il y a des peuples comme ça... on les appelle des rata. . des...

MAURICE. — Des rastaquouères.

MADAME NÈGRE. — C'cst ça : dcs rastaquouères. Monsieur Bertrand devait être un rastaquouère. Il a épousé la première des demoiselles Galopante et lui a acheté une maison, celle qu'elle habite encore, la plus magnifique de tout le pays. Et puis, il est parti en Amérique pour faire un chemin de fer.

MAURICE. — Il était ingénieur?

MADAME NÈGRE. — Non, il n'était pas ingénieur. Mais il savait tout faire, je vous dis. Là-bas, il a rencontré une Américaine qui est tombée folle de lui et a voulu qu'il l'emmène à Nice.

MAURICE. — C'était un peu près d'ici...

MADAME NÈGRE. — Alors, mousicur Bertrand est revenu dans le département. Il a installé l'Américaine à Nice et lui a acheté une maison, puis il est passé dire un petit bonjour à sa femme. Je l'ai vu alors : il était tellement chic qu'on ne peut plus s'en faire une idée : grand, vous savez, bien découpé, une poitrine comme celle d'un cuirassier. Immédiatement, tout le monde s'est mis à raconter à madame Bertrand ce qu'il faisait à Nice. Elle s'est fâchée, mais monsieur Bertrand, lui, a prétendu que cette dame était la femme de son associé de Chicago et qu'elle lui avait demandé de visiter la Côte, et qu'il n'avait pas pu faire autrement que de la piloter. C'est à cette époque que, pour ôter les soupçons à sa femme, il a fait bâtir un étage de plus à sa maison de Châteauneuf.

MAURICE. — Avec quel argent?

MADAME NÈGRE. — Avec l'argent que lui donnait l'Américaine. Il lui a mangé sept cent mille francs, monsieur. Alors, vous comprenez^ il pouvait bien offrir un étage à sa femme. Même qu'il avait sa belle- sœur avec lui, cette pauvre Natatoire qui, à cette époque, a pu se tailler un appartement dans la nouvelle bâtisse.

» Mais vous boirez bien un petit verre ? Voulez-vous un spiritueux? une amèrel...

MAURICE. — Non, toujours du même petit vin blanc, vous savez bien, celui de votre... [Madame Nègi^e sert le nectar demandé. Libations. Clins d'yeux satisfaits et gourmands.) Et ensuite, madame Nègre? votre histoire m'intéresse prodigieusement.

MADAME NÈGRE. — EuSuitC, c'cst le pluS

drôle. L'Américaine, qui trouvait qu'elle lui avait assez donné d'argent, à voulu l'épouser.

MAURICE. — Mais il était déjà marié.

MADAxME NÈGRE. — Eu Amérique, il paraît que ça ne fait rien. Ces gens-là, ils méprisent tellement les Européens qu'un monsieur marié chez nous, c'est comme s'il était célibataire. Ce

qui fait qu'il a épousé sa bonne amie. Et après il est parti.

MAURICE. — Là-bas, avec elle?

MADAME NÈGRE. — Nou, ailleurs. Il lui a pris le reste de son argent, et il est allé en Australie, pour une grande exploitation, une ferme d'autruches, je crois. L'Américaine, furieuse et sans le sou, est venue faire une scène à madame Bertrand. Ah î monsieur, jamais de ma vie je n'ai rien vu de pareil. Ces deux dames se sont rencontrées ici, précisément, en face du café. Tout le village s'est attroupé. Madame Bertrand était verte .. comme le fond de ce verre d'absinthe, et elle n'a rien trouvé à dire. C'est l'autre qui l'a engueulée, mais engueulée comme jamais mon mari, — et Dieu sait s'il s'y connaît! — ne l'avait fait même pour moi. Et puis, elle lui disait les choses en anglais, lorsqu'elle ne savait plus comment en français. C'était terrible, je vous dis. Les gamins, excités, jetaient des pierres, l'omnibus était arrêté par la foule, les jeunes gens criaient des mots dégoûtants en patois. L'Américaine a parlé pendant vingt minutes.

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Elle lui a dit, à madame Bertrand : « Vous êtes une mauvaise femme, vous m'avez volé mon mari, c'est vous qui l'avez fait partir en Australie. Et tout ça, c'est peut-être un coup monté. » Et puis non, pas du tout, monsieur Bertrand était un homme charmant, qui l'adorait, mais madame Bertrand lui avait tellement tourné la tête que le pauvre garçon s'était laissé aller, et c'était elle, madame Bertrand, qui avait eu le toupet de se faire bâtir une maison avec ses dollars à elle, l'Américaine... Elle parlait si fort qu'elle en étouffait. Puis elle s'est mise à raconter les mérites de monsieur Bertrand : il était beau, il était gentil, il savait embrasser la femme, enlin des choses si... drôles que je n'oserais pas les répéter, tant que madame Bertrand, à se rappeler tout ça, s'est mise à fondre en larmes, l'Américaine aussi, et elles sont tombées dans les bras l'une de l'autre. Madame Bertrand a offert une chambre de sa maison à l'Américaine et ne lui a pas fait payer de pension. Ça a duré quatre mois. Elles se sont raconté mutuellement leurs existences. Au bout de quatre mois, cette dame étrangère en a

eu assez Je vivre là-haut, sans distractions. Alors, elle est partie,... mais devinez avec qui.

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