‹ Au bon soleilChapitre 2 sur 8 · MAURICE · texte numérisé non relu

MAURICE

MADAME NÈGRE. AvCC IllOn llls aîué,

monsieur, qui avait dix-huit ans, alors. Ah! ça en a été une autre histoire ! Le pauvre Etienne ! Cette grande femme chic, qui avait au moins pour quatre-vingts francs de dessous, lui avait tourné la tète II a pris six cents francs dans la caisse : tout ce qu'il y restait. Ils ont été à Cannes ensemble, et l'argent a été mangé dans huit jours. Mon Etienne est revenu, monsieur, dans un état que si mon mari n'était pas brute comme il est, le pauvre, il aurait été attendri. Mais, au contraire, il a fait le potin, oh! le gros potin qu'il a fait! 11 a voulu l'assommer puis !...

MAURICE. — Ma pauvre madame Nègre, je vous plains.

MADAME NÈGRE. — J'cu ai VU dc bizarres, on peut le dire.. . Le plus drôle, c'est que monsieur Bertrand était à Cannes. Au lieu de gagner l'Australie, comme il l'avait fait croire, il n'avait été qu'à Paris, voir des petites demoi-

selles, avec qui il avait dépensé la moitié de l'argent qu'il avait pris à l'Américaine, au départ. Quand elle l'a revu, monsieur, elle n'a eu qu'une idée : se remettre avec lui. Tellement il lui plaisait! Et ils ont gaiement fait la noce avec le reste de la somme, et quand il n'y a plus rien eu, elle est entrée dans un café-concert et lui, monsieur Bertrand, il est revenu chez sa vraie femme, et il s'y est reposé près d'un an.

MAURICE. — Et madame Bertrand?

MADAME NÈGRE. — Elle était heureusc, monsieur, tellement heureuse de le revoir que c'en était émotionnant. Après tant de tracas, pensez donc! Et puis, elle comptait que ça durerait toujours, même qu'il lui a fait, à ce moment-là, bâtir un étage de plus. C'était sa manière, à cet homme, de témoigner son affection à une femme. C'était bizarre, cette grande maison de trois étages sur rez-de-chaussée, avec juste dedans un monsieur et deux dames, et quelquefois un pensionnaire. Ah ! ce monsieur Bertrand, tout le monde l'aimait. Sa belle-sœur le défendait en toute occasion; et il faisait rire les femmes, il vous disait de ces choses... on com-

prenait rAméricaine. Ah! on peut dire que c'était un beau monsieur, allez!...

A ce inouient. on entend un appel de trompe, traînant et répété. C'est fomnibi/s qui arrive de Grasse et va reparti" à dix heures. Maurice se lève.

MAURICE. — Vite, vite, madame, la fin de cette histoire, avant que la diligence ne m'entraîne dans son vol...

MADAME NÈGRE. — Alors, uu bcau matin, le lendemain du jour où l'architecte a présenté sa note pour l'étage supplémentaire, monsieur Bertrand a disparu. On a eu de ses nouvelles au bout de quatorze mois. Il écrivait de Mandchourie, employé dans un chemin de fer que l'on construisait là-bas. Puis, plus rien. Il s'est laissé pincer à Port-Arthur, et il paraît que les Japonais ne veulent pas lui permettre de sortir. Du reste, censément, ça doit lui être égal, parce qu'on dit qu'il a emmené avec lui une jolie comtesse russe... Quel polisson, quand même! Madame Bertrand se ronge, se ronge... elle a beau économiser, elle n'a pas encore pu payer

rarchitecte. Sa tête est devenue toute blanche en un an. Et Natatoire sert chez monsieur de Ghatel. Elle ne fait pas l'affaire^ du reste?...

MAURICE. — Vous m'en feriez tant dire, madame Nègre...

Cependant, Natatoria Galopante^ plus familièrement Natatoire, est entrée dans le café, et avec elle deux bonnes douzaines de mouches. Elle porte, en cariatide, sur sa tête, à même le chignon, un panier qui, rempli de marchandises^ pourrait peser cinquante kilos, mais qui est vide, et, sous le bras, attaché par sa bride de soie noire, le grand chapeau niçois, tanagréen. Elle est d\nie corpulence imposante. Son œil noir brille fixe et doux, dans sa face de Peau-Rouge.

NATATOIRE. — Misère de la vie !

Elle pose sur une table son panier et s'éponge avec un immense mouchoir rouge et brun.

MAURICE. — Bonjour, Natatoire, vous n'avez rien oublié? Monsieur de Ghatel s'impatiente après vous, là-haut. Vous devriez peut-être vous press...

Mais il s'arrête, gêné. Comment rappeler les vulgaires exigences d'un service à une femme dont le parent est une espèce de héros dans une guerre lointaine?

NATATOIRE, 00)711716 si^ justeme7it^ elle répondait à ces intimes pensées. — Tout de même, je suis bien contente, monsieur Bertrand est sauvé. Les Chinois l'ont laissé partir. Une bouche inutile, qu'ils l'ont appelé. Ma sœur a reçu la dépêche ce matin.

MAURICE. — Vous ne nous aviez pas dit, Natatoire, que votre beau-frère était prisonnier des Jaunes, là-bas.

NATATOIRE. — Ail! c'cst quc, voycz-vous, monsieur, ce sujet-là me préoccupe tellement qu'il me semble que tout le monde est au courant. Tout de même, comme je suis contente!... Il l'aura, son cierge, Saint Savournin, le pauvre. Ça vaut bien ça.

Entre-temps^ Vomnibus est arrivé. Il corne, recorne. Il va partir. Maurice salue en toute hâte madame Nègre et Natatoire et se précipite dans la braillante carriole qui fait le service entre le Pré-du-Lac et Grasse. C'est un véhicule

extraordinaire, qui tient du corricolo, de la diligence, du fourgon et du tramway désaffecté; trois chevaux se chargent de le déj^lacer : ils en transpirent. Un cocher alcoolique le conduit. Une demoiselle ornée dhine sacoche perçoit la dîme des voyageurs.

Au moment où Von croit partir, le cocher qui, en conférence avec le grainetier, n'a pas eu le temps de boire son petit verre, entre chez madame Nègre. Maurice, furieux, le relance.

MAURICE. — Eh bien! part-on? Il est l'heure, il me semble.

LE COCHER, — Et alors, on ne peut plus boire, maintenant? Vous êtes bien pressé.

MAURICE. — Je suis en retard, moi. Et vous aussi.

LE COCHER. — Vous VOUS bousculez toujours. Et puis, moi je bois. On ne s'amuse pas tant dans la vie.

Et, en effet, il boit: rien ne l'en empêche, llprend son temps. M. Nègre est venu trinquer avec lui; cela fait deux tournées, et celle du grainetier qu attire la bonne odeur : trois. Maurice, résigné, va s'asseoir dans un coin de la patache. Enfin, comme tout arrive, le cocher, après avoir

fait raison au boulanger et au menuisier, sort du cabaret, sonne un dernier et formidable coup de trompe et saisit les rênes de l'attelage. Une partie du hameau, que cet événement, quoique quotidien, fascine, stationne autour de la guimbarde, parle, gesticule, lance des galéjades. Le cocher répond, fait assaut d'esprit avec les commères et enfin, soudain Vhomme du devoir, jette le sacramentel : (( Alleïe... rouleïe!... » qui est le suprême signal. Les chevaux font un effort herculéen, déplacent le vieux monument qui rend une triste plainte, et en route pour la ville des fleurs.

Deux heures de l'après-midi. Il fait chaud. Pas dj moindre bruil. sinon le frémissement de l'atmosphère que le soleil possède toute. On se repose à /'Ermitage. On se repose partout. Seule, madame Bellandou est en route. Elle vient de la ville, elle franchit à pied la poudreuse distance, elle gravit le sentier caillouteux. Elle a fait de mauvais rêves, des rêves qui Vont inquiétée, à la façon de présages : elle a vu des brigands forcer son grenier et s'emparer de sa récolte d'olives. Et comme, en se réveillant, elle s'est soudain souvenue du rendez-vous qu'elle avait donné pour ce jour-là à M. Truc et à M. Bœuf, ses hommes de confiance et ses courtiers, elle a fait entre ces deux notions un rapprochement ter-

rible. et la voici qui soudain débouche sur la terrasse, avec son invraisemblable capote du temps de Louis-Philippe, son en-cas zinzolin et un mouchoir qui pourrait facilement éponger les sueurs de toute sa famille.

Elle frappe à la porte de chêne. Madame de Chatel vient lui ouvrir,

MADAME EELLAXDOu. — Comment ça va, madame de Chatel ? Xe faites pas attention. C'est encore moi, je ne fais que vous dire un petit bonjour.

MADAME DE CHATEL. — Eutrez, je VOUS en prie, madame Beldandou, vous devez être très fatiguée: et puis vous êtes ma propriétaire.

MADAME BELL AND ou. — Cest vrai, madame de Chatel, je suis votre propriétaire... Et vous êtes ma locataire... Aliî je dois même dire que des locataires comme vous, il y en a bien peu. Du reste, je puis aussi me féliciter... (Sur ces ent refaites j on s'est assis } me féliciter de n'avoir jamais eu avec mes locataires que des rapports de courtoisie... Mes locataires sont tous des gens bien élevés... je ne peux pas oublier quici même le général Matois a bien voulu demeurer^

je ne s^is si je vous ai raconté celle hisloire.

MADAME DE CHATEL. — Oui, madame Bellandoii, quelquefois.

MADAME BELLAXDOC. — Ça De m'élonne pas. C'est une chose qui m'a tellement frappée!... je m'y attendais si peuî... 11 est venu un matin : il était en civil, il me dit : c Je suis le général Matois. Avez-vous une villa? Je viens ici pour soigner ma famille : ma femme est anémique, ma première tille coxalgique et ma cadette poitrinaire, > 11 ne m'a dit que cela, eh bien! madame, vous me croirez si vous voulez, je ne l'ai jamais oublié. Je lui ai montré ma villa, qu'il a arrêtée tout de suite. Du reste, il faut bien que je le dise, chez mes locataires, il n'y a jamais eu une hésitation : ils ont toujours arrêté tout de suite. Ah 3 j'ai eu affaire a des gens bien élevés I J'ai logé, depuis, dans mes divers appartements, des employés do chemin de fer, des f^ercepteurs de contributions indirectes, un député même. Actuellement, j'ai en pension, dans ma maison en ville, une^dame pianiste, qui a joué à Constantinople. Elle a placé au mur, au-dessus de son instminenî^ nue couronne de

laurier que lui a offerte le Grand-Turc. Ce ne sont pas des choses que l'on voit tous les jours. Ah! je peux dire que j'en ai, des satisfactions d'amourpropre, avec mes locataires ! Mais jamais je n'ai eu quelqu'un d'aussi distingué que le général Matois. Cet homme-là, voyez-vous, m'aurait demandé de lui louer un trimestre pour rien ma villa, je crois que je l'aurais fait, tant il avait de prestige... Je ne l'ai jamais vu en militaire d'ailleurs... Mais rien qu'en costume civil, il avait l'air d'un homme qui occupe une haute situation. Oh! madame, ce qu'il devait être imposant, en uniforme, avec son épée, ses épaulettes et ses galons, sur le front de ses armées!.,.

MADAME DE CHATEL. — Jc VOis qUC VOUS

avez été impressionnée.

MADAME BELLANDOU, 611 extase. — Quaud je pense qu'il a tenu dans cette petite maison, un homme qui aurait pu être pair de France, s'il l'avait voulu!... Et puis, il avait une manière à lui de se gagner tous les cœurs. Il était simple, modeste, prévenant. Tenez, madame, rien qu'un détail, pour vous montrer à quel point il savait

s'accommoder de tout. De son temps, il n'y avait pas d'écoulement pour les eaux de cuisine. Jamais le général n'a exigé ni tuyau, ni évier, tant il était discret. 11 envoyait chaque jour sa servante vider les eaux grasses, n'importe oti, par là, dans les collines. 11 savait que c'était l'habitude, dans le pays. Il se conformait aux usages. L'auriez-vous fait, vous, madame?

MADAME DE CHATEL. — J'aurais demandé des embellissements.

MADAME BELLANDOU. VoyeZ-VOUS ! Eh

bien! le général n'en aurait pas voulu... Non, écoutez, je m'arrête. J'ai tellement de souvenirs de cet homme-là que je parlerais des journées entières. Et malgré tout le plaisir que je prends à votre conversation, je ne dois pas oublier que je suis une pauvre malheureuse veuve qui vit de ses récoltes.

MADAME DE ciiATEL. — Vous en avez beaucoup, cette année, je crois.

MADAME BELLANDOU. — Oh ! quatre olivcs !... Plus de tracas et de soucis que de rapport. C'est un vilain métier. Il y a des jours où je préférerais être une pauvresse des chemins, qui

s'engage à la semaine pour gratter les feuilles d'oliviers des plants de violettes.

MADAME DE CHATEL. — Quel désespoir !

MADAME BELLANDOU. — VoUS trOUVeZ qu'il

n'y a pas de quoi m'arracher les quelques cheveux qui me restent. J'ai donné rendez-vous à monsieur Truc et à monsieur Bœuf pour aujourd'hui deux heures, devant la villa. J'attends encore. Il est bientôt deux heures et demie. Voilà quinze jours que je cours après; ils ont toujours quelque chose à faire : un demi-fût à placer chez un tel, un estagnon d'huile lampante à porter chez un autre, un collègue malade à Opio, je sais, moi? On ne peut jamais les réunir ensemble. Et pendant ce temps-là, mes olives risquent de se gâter...

MADAME DE CHATEL. — Est-il absolument nécessaire que vous vous adressiez à mon- Truc et à monsieur Bœuf?

MADAME BELLANDOU. — Gommeutfaire autrement? Les acheteurs sont rares. J'ai trop d'ennemis. Mon mari, de son vivant, avait une situation très en vue, on le jalousait. Ses adversaires me sont restés. Ils me verraient avec

plaisir mourir de faim sur mes « planches ». Le père de Truc et l'oncle de Bœuf achetaient les olives de ma mère. Truc et Bœuf m'achètent les miennes. Ils m'exploitent, mais les autres me voleraient bien davantage. Et puis, ceux-là, je les connais. Ça simplifie les transactions. Seulement ils ne sont jamais exacts. Oh! voyezvous, il y a de quoi devenir chèvre!... Si je n'avais que ces ennuis-là, au moins... Mais ce sont mes soucis de famille qui me dévorent le plus. Ma vieillesse est vraiment bien triste!

MADAME DE CIIATEL, — VoUS aVCZ dc si grOS

tracas, dans votre intérieur?

MADAME BELLANDOU. — Ma famille, madame, c'est la plaie de mon existence. Pas tout entière, parce que, du côté de mon fils, je n'ai que des satisfactions. Il a épousé une femme, qui n'est peut-être pas à sa hauteur pour l'intelligence, mais enfin qui avait de l'argent et était une petite-nièce de Gambetta, et il en a en un petit garçon qui est remarquable, madame. Par déférence pour la famille, nous l'avons appelé Léon, comme son illustre grand-oncle. Et peut-être qu'il entrera un jour à Polytechnique, ou à l'En-

registrement. Mais c'est ma fille, madame!... Ma fille me tue.

MADAME DE CHATEL. — Cette jeune femme aux yeux si noirs que j'ai vue chez vous, en visite?...

MADAME BELLANDOu. — Elle-même, madame.

Certes, elle est jolie, on ne peut pas le nier. Mais elle a une conduite, une conduite qui m'effraie. Figurez-vous, madame, qu'à dix-huit ans, Léonie a rencontré l'homme qui devait faire le malheur de son existence. Le misérable n'a eu de considération ni pour une jeune fille ignorante, ni pour une mère affolée, ni pour un malheureux qui agonisait à ce moment : mon mari, devenu paralytique et imbécile depuis deux ans et qui n'en avait plus que pour quelques mois. lU'a séduite, et depuis, madame, — il y a dix-sept ans que cela dure, — il en a fait tout ce qu'il a voulu. Elle l'a dans le sang, il n'y a rien à faire.

MADAME DE CHATEL. — C'cst la fatalité, ces choses-là, madame Bellandou, la vieille fatalité de l'amour antique. Ça présente une certaine beauté.

MADAME BELLANDOu. — Dans uii sens, oui, madame. Mais au point de vue d'une pauvre mère de famille qui est la risée de son quartier et qui voit découcher sa fille sans oser rien dire, c'est beaucoup moins beau.

MADAME DE CIIATEL. LeS cllOSCS CU SOnt

là?

MADAME BELLANDOU. — Ah! et bien plus loiu encore. Mais il faut prendre du commencement. Tout à fait dans les premiers temps, nous avons cru que ça finirait par un mariage, et Emile, mon lils, se rendit chez ce monsieur Fighiera pour lui tirer les oreilles. lia été reçu avec une insolence... extraordinaire. Monsieur Fighiera a dit qu'il n'avait de leçons à recevoir de personne, qu'il faisait ce qu'il voulait, qu'il ne comprenait rien à cette violation de son domicile, mais que, si ça se représentait jamais, il lui donnerait un Boufilet. Un soufflet ! à mon fils Emile, madame ! Le pauvre ! 11 est courageux (il a fait un an aux chasseurs alpins), mais, n'est-ce pas, il est comme tous les Grassois, il est prudent avant tout. Quand il a vu à quel genre d'énergumène il avait afTaire, il a mesuré à quel degré de dé-

clîéance pouvait tomber sa pauvre sœur, et il lui a pris une sorte de découragement. Il est parti sans rien dire, très digne. Et c'est avec un désespoir dans la voix qu41 m'a dit : <( Maman, je m'en lave les mains ! » Et depuis, jamais, jamais plusil n'a voulu s'occuper de cette affaire. Ma fille en a profité pour faire tout ce qui lui a passé par la tête. Le Fighiera a été trois mois à Monte-Carlo, elle est partie avec lui. Il s'est marié. Quarante jours après, ils se sont de nouveau donné des rendez-vous. Et maintenant, malgré que ce soit une vieille liaison, — pensez donc, dix-sept ans ! — ça continue comme parle passé, mais avec moins de discrétion. Elle ne ménage plus rien. Quand arrive neuf heures du soir, vous l'attacheriez avec une corde à l'armoire de famille que ça ne la retiendrait point. Elle met son chapeau, et en route ! Il y a des gens dans la ville qui disent : « Il est neuf heures dix : voilà mademoiselle Bellandou qui va chez monsieur Fighiera. » Elle leur sert d'horloge, madame. Mais, par exemple, elle n'a pas d'heure pour rentrer. Et je vous passe des détails : l'argent qu'elle lui donne, les petits cadeaux.

Ayant la charge de mon ménage, elle gratte dessus pour régler les différences des fins de mois de ce monsieur, qui est commerçant. Un jour, madame, elle lui a porté un chaudron, pour remonter sa hatterie de cuisine, un beau chaudron de cuivre qui me venait de ma grande mère maternelle et où l'on cuisinait les confitures dont s'est régalée mon enfance... Ce chaudron, ça n'a l'air de rien, mais c'est la lie de mon calice !...

MADAME DE CHATEL. — Pauvrc madame Bcllandou !...

MADAME BELLANDOu. — Je u'aijamais racouté cela à personne. Je garde tout pour moi. Mais aujourd'hui, je ne sais pas, je me sens en confiance. Je devine que vous sympathisez aux souffrances d'une pauvre mère et que vous ne répéterez rien.

MADAME DE CHATEL. — Absolumeut ricn , madame Bellandou, vous pouvez être rassurée.

MADAME BELLANDOU. — Ça fait du bien de pouvoir s'épancher, avec d'aussi bons locataires! Le général, malgré son évidente bonté, m'imposait trop. Je n'aurais jamais osé. Et

puis, ces histoires de famille ne peuvent pas intéresser des hommes habitués à penser à la stratégie, à la guerre... {Perdue dans ses rêveries et presque à elle-ynême :) Non pas que le général Matois ait précisément fait la guerre : on l'envoyait même toujours loin des endroits où il y avait du danger ; mais je suppose que c'était pour le conservera la France. Des gens comme celui-là, on en trouve si peu !

Tout à coup. Von entend un cri sourd et cependant très net : (( Ohé! de la maison! » deux fois répété. C'est simplement, mais avec le ton que Von prend par les temps de brouillard pour s'interpeller d'un navire à Vautre, M. Truc et M. Bœuf qui. n'osant entrer, signalent leur présence.

MADAME B EL LAN D OU, Se levant CU SUT-

saut. — Voilà mes hommes. Enfin!... Vous permettez, madame? [Elle sort sur la terrasie, M. Truc et M. Bœuf la saluent du chapeau et du sourire et aussi de la même formule : « Eh ! bonjour, madame Bellandou! » Ils ne se ressemblent pas, mais un genre de vie identique

et de pareilles pensées leur ont donné à la longue comme un air de famille. Leur métier est vague et divers : ils sont à la fois maquignons, courtiers, portefaix, cultivateurs. Depuis quarante ans qu'ils courent les rues et les routes, ils se sont tannés, recuits, réduits, simplifiés. On dirait deux « santons » de la crèche, deux (( ravis)) un peu roublards. Ils traînent derrière eux un petit charreton, monté, Dieu sait comme, par les sentiers paradoxaux de la colline.) Ah! c'est vous. N'avez- vous pas honte de faire attendre une malheureuse vieille femme ? J'allais partir, moi. Quand on donne un rendez-vous pour deux heures, on n'arrive pas à trois heures moins le quart. Vous me portez un préjudice que je ne pourrai pas rattraper.

MONSIEUR TRUC. — Un préjudicc ! Quel préjudice?

MxS^DAME BELLANDOu. — Mais Ics affaires qui m'attendent en ville.

MONSIEUR BŒUF. — Eh ! VOUS u'avcz pas d'affaires en ville. Vous n'avez que vos olives. Tandis que nous, il nous a fallu, pour être ici à cette heure, manquer une combinaison au

Bar, une vente de terrains. Demandez à mon collègue.

MONSIEUR TRUC. — Eh! oui. Et vous vous plaignez encore. Allons, menez-nous voir ces olives. Pourvu qu'elles soient plus belles que celles de l'an dernier, que nous avons revendues à perte.

MADAME BELLANDOU. A pCrtC ? si c'cst

possible ! Vous y avez gagné trente pour cent, je le sais.

MONSIEUR BŒUF, écœuvé. — Trcutc pour cent! C'est ce voyou de Gessole qui vous l'a dit, parce qu'il est fâché avec nous. Mais ce qu'il n'a pas raconté, c'est que nous avons gagné ça sur les dix premières mesures, celles qui n'étaient pas avariées... Les autres...

MADAME BELLANDOU, indignée, — Des mesures avariées ! Moi ! Dans ma campagne, des olives avariées! Répétez-le un peu, impudent que vous êtes !

MONSïEURBŒUF. — Jc me gênerai, peut-être?

Oui, avariées. Et ce n'était pas la première récolte comme ça. Les olives de madame Bellandou, tout le monde sait bien que ce sont les

plus difliciles à écouler. Personne ne veut s'en charger. Il n'y a que nous. Et encore parce que nos parents s'occupaient déjà des récoltes de votre mère. C'est par dévouement.

MONSIEUR TRUC. — Et quaud elles ne sont pas avariées, elles sont petites, ou elles sont dures. Enfin, elles ont toujours quelque chose.

MADAME BELLANDOu. — G'cst ti'op fort ! Dire ça de mes récoltes ! Eh bien ! venez voir si celle-ci est gâtée. Jamais on n'a vu de fruits plus beaux, plus ronds, plus gras. Si j'avais quelqu'un pour me défendre, si je n'étais pas la pauvre solitaire abandonnée que je suis, on n'oserait pas m'exploiter ainsi. {Elle sort de sa poche une énorme clef, l'agite comme la hamj^e d'un drapeau, la brandit comme une masse d'armes, et marche contre le grenier où sommeille son trésor, sa rente annuelle. C'est une masure derrière /'Ermitage, tout contre le vénérable figuier que Maurice salue le matin, en sortant. Elle ouvre la lourde porte rongée des ve7's et lavée de pluies, grimpe un escalier branlant avec les deux lurons à sa suite et, arrivée devant

le tas, le leur montre :) Et vous direz encore que ce ne sont pas de belles olives?

MONSIEUR BŒUF, sceptique. — On ne sait jamais, avec vous. Quand on achète, c'est très beau ; après, quand il faut vendre, personne n'en veut plus. (Il se baisse, fouille le tas et retire, tout à fait dessous, une petite olive, maigrichonne, ratatinée, piteuse.) Et celle-là, c'est peut-être une belle olive?

MADAME BELLANDOU. — Vous allez dire que je l'ai fait exprès, que j'ai mis les vilaines par-dessous...

MONSIEUR TRUC. — Pas la peine de le faire exprès. Ça se fait tout seul. (// se baisse à son tour et à son tour présente un petit fruit lamentable.) Et celle-là?

MADAME BELLANDOU. — Ah! VOUS m'cunuyez à la fin. C'est diabolique. Voilà un beau tas, un des plus beaux que j'aie vus, et vous en retirez les deux seuls vilains fruits. Vous m'achèterez cependant le tout.

MONSIEUR TRUC. — On va d'abord vérifier.

MADAME BELLANDOU. — Vous n'allez pourtant pas les compter.

M. Bœuf éparpille le fas, cependatU que madame Bellandou pousse des cris d orfraie. Comme toujours, c'est un mélange^ ou la propriétaire ne voit que les individus bien constitués et l acheteur que les mal venus. La discussion peut durer.

MONSIEUR BŒUF, f/'?</i air négligent et dégoûté. — Combien voulez-vous du tout?

MADAME BELLANDOU. — Mdis je veux quc vous comptiez combien il y a de mesures.

MONSIEUR TRUC. Ail! nOD, HOUS J pCF-

drions. Du moment que nous courons un risque en achetant quelque chose sans savoir quoi, il faut bien...

MADAME BELLANDOU, fuvieUSe. SaUS

savoir quoi? Vous ne savez pas ce que vous m'achetez, à moi ! Madame Bellandou ne vend plus d'olives, alors? Qu'est-ce qu'elle vend, madame Bellandou?

MONSIEUR BŒUF. — Eh! teucz, la voilà partie ! Péchère ! On lui propose de lui acheter sa récolte et elle se fâche î . . .

MADAME BELLANDOU. — Gcst VOUS qui m'insultez en prétendant que vous ne savez pas ce que vous m'achèteriez. Ce n'est pas du temps

du général Matois, mon ancien locataire, que pareille chose me serait arrivée. Non, jamais vous n'auriez osé me faire une telle avanie devant le général...

MONSIEUR TRUC. — Lc général Matois ? m'en fouti!... J'offre cinquante francs du tas, et c'est encore énorme.

MADAME BELLAXDOu. — Cinquante fraucs !

Cinquante francs de toute ma récolte de l'année ! Rien que les glaneuses piémontaises m'ont pris quinze francs pour la ramasser et l'engranger. J'aimerais mieux, j'aimerais mieux...

Elle s'en va, sa clef toujours à la main, et sur sa tête sa capote oscille au voit du désespoir. Tantôt elle penche en avant, lamentable, découragée^ tantôt, cocjuettenient inclinée sur l'oreille, elle esquisse un geste d'indifférence et de défi ^ tantôt, rejetée sur la nuque, elle indique chez sa maitresse la plus complète déchéance.

MONSIEUR BŒUF. — Allcz, allcz tOUJOUFS,

vous reviendrez. (EiiU^e ses dents :) Vieille bique !

MADAME BELLANDOu. — Pauvrc veuve ! {Elle rentre à /'Ermitage et tombe anéantie dans un

fauteuil,) Je vous demande pardon, madame de Cliatel, mais ces gens-là me rendent tout à t'ait folle. Concevez-vous qu'ils veulent toute ma récolte pour cinquante francs? Mais ces arbres ont été plantés par mon arrière-grand-père, mais jamais, de mémoire de Grassois, on n'a offert un prix si dérisoire pour une pareille marchandise. Du reste, je vous en ai fait passer, l'autre jour, pour vos liors-d'œuvre : vous avez dû les trouver excellentes.

MADAME DE CHATEL. — Très bonues en effet, madame Bellandou.

MADAME BELLANDOU. — ParblcU. LcS olivCS

de madame Bellandou sont réputées jusqu'à Vence. Ça se comprend. Mes arbres poussent à l'abri de tous les vents. Ils bénéficient d'une température exceptionnelle, d'un sol fertile... Cinquante francs ! Comme je le leur ai dit, ce n'est pas du temps du général Matois qu'ils auraient eu l'impudence de m'adresser une pareille proposition. Mais que voulez-vous que fasse une pauvre veuve en présence d'une telle indélicatesse ? Si monsieur de Chatel voulait être bien gentil, lui qui sait parler en public,

et qui s'exprime si bien, il viendrait avec moi pour leur faire comprendre.

MADAME DE CHATEL. — Oh! jC doutC fort

que mon mari consente à haranguer monsieur Truc et monsieur Bœuf.

MADAME BELLANDOU, déçue, VoUS CrOyBZ?

Alors, je n'insiste pas. Tout de même, c'est terrible...

voix DE MONSIEUR TRUC. — Vous ne vous décidez pas ? Nous reparlons.

MADAME BELLANDOU. Suprêmc te7itatwe. Elle se relève, assure sa capote^ éponge son fronts brandit sa clef et repart au combat. — C'est égal, mes amis, vous n'êtes guère raisonnables. Vous savez parfaitement...

MONSIEUR BŒUF, cowpant couvt. — Nous n'avons pas de temps à perdre, mon collègue et moi. Vous nous dérangez, vous nous faites manquer une affaire au Bar, vous nous faites charrier une voiture, en plus de deux sacs, et ce serait pour rien? C'est vous qui n'êtes pas raisonnable. Ce sera cinquante francs, pas un sou de plus.

MADAME BELLANDOU, terrible, — Ce sera

cent francs. C'est le prix des précédentes récoltes, qui ne valaient pas celle-là. Si vous ne cédez pas, je la vends à d'autres.

Eclat de rire des deux lurons.

MONSIEUR TRUC. — A d'autrcs, ces noyaux pourris ? (// choisit encoi^e une olive, et la fait crever entre le pouce et V index.) 11 n'y a que nous pour acheter ça, et encore parce que nous avons connu vos parents.

MADAME BELLANDOu, saisissant entre ses deux doigts une belle olive ronde. — Des olives comme ça, je les vendrai quand je voudrai à monsieur Reynaud. Il sera trop content, pour son moulin...

MONSIEUR -QŒ-i^Y, vaguement inquiet. — Nous n'allons pas rester là jusqu'à sept heures. Yoilà cinquante francs comptant. C'est la première fois qu'on vous paie de cette façon. Nous ne faisons pas comme ce type qui vous a acheté deux cents francs un petit enclos près de Saint-Jacques et qui vous donne vingt-cinq sous par mois.

// a tiré de sa poche un 'portefeuille d^où il extrait

î(u billet de banque. La volonté de madame Bellandou oscille sicr ses bases. Les deux courtiers ont déjà commencé le déménagement de leur acquisition.

MADAME BELLANDOU. — C'est honteux ! hoiîteuxl Qu'est-ce qu'on veut que je devienne? je serais jolie, si mes locataires me payaient comme ça! (Elle prend nonobstant le billet bleu et le serine avec soin.) C'est la première fois qu'il se passe un tel scandale dans le pays : emporter une récolte sans l'avoir mesurée, ni pesée ! Il y en avait au moins pour dix louis. Et moi qui croyais, en vous la laissant à cent francs, vous faire une grande faveur! Ce n'est plus un métier, d'être propriétaire!...

M. Bœuf et M. Truc ont opéré leur chargement Ils se mettent en devoir de faire démarrer leur véhicule,

MONSIEUR TRUC. — Allons, adicu, madame Bellandou, bon courage!

MONSIEUR BŒUF. — Adicu, lié ! Le bonjour au général.

Ils s'éloignent.

Le bureau de poste de Châteaiineuf. Très pressé, Maurice pénètre dans rétablissement. Il a peur que l'orage n''éclate avant qu'il soit de retour,

MAURICE. — Vite, vite, j'ai une dépêche à transmettre. C'est urgent.

CES ARE FANFULLi, Ze facteuv. Ame de fonctionnaire et figure de contrebandier. Farouche et inoffensif. Il se cabre. — Urgent? urgent? attendez un peu, que diable ! Ce n'est pas pour annoncer une mort, je suppose.

MAURICE, interloqué. — Hein?

FANFULLi. — Si c'est uue simple dépèche,

on a le temps. D'abord, on ne transmet pas les télégrammes, ici.

MAURICE. — Comment?

FANFULLi. — On les téléphone au bureau le plus près, à Toulon, et c'est delà qu'ils partent. Et ça fait un supplément de quatorze sous. Donnez-moi votre texte et je vais à la cabine.

MAURICE, tendant le papier. — Tenez, mais lisez d'abord.

FANFULLi, ânonnant. — Dubois, 13, Lafayette, Paris. Envoyez immédiatement documents convenus. — Chatel.

'nikM'^Ki^ ^inquiet. — Dites donc, est-ce que je ne pourrais pas vous accompagner dans la cabine?

FANFULLI. — Pour entendre la transmission?... Mais oui... seulement, ne le dites pas, pourquoi le règlement est très sévère.

MAURICE. — C'est entendu.

Il suit Fanfidli dans la cabine, tellement étroite^ que tous deux sont obligés de se tenir de biais devant Vappareil. Chacun saisit un récepteur et rapplique à son oreille : Fanfidli fortement et avec une adhérence parfaite, Maurice avec

'précaution, tant le caoutchouc est gras cVusage et de vieillesse.

FANFULLi, hurlant. — Allô ! Allô !

Un silence d\ine demi-minute, des crépitements,

puis :

UNE VOIX, faible et mystérieuse. — Allô !

FANFULLI, épelant avec force. — Allô!

mademoiselle. C'est moi, Fanfulli ; une dépêche.

LA DEMOISELLE DU TÉLÉPHONE, murmurante et nasillarde. — Ah ! très bien. Attendez une minute. J'ai deux mandats à remplir... et un client qui demande un timbre.

FANFULLI, sajis conviction. — Faites vite, mademoiselle, on est pressé.

LA DEMOISELLE, imperceptible. — Une minute, je vous dis?

FANFULLI, raccrochant le récepteur et s accoudant au pupitre. — Ils n'ont qu'une employée pour tout faire... Quel métier, tout de même ! J'aime mieux être facteur rural. Au moins, en faisant ma tournée, je peux charrier

mon fusil et rapporter de temps en temps un petit gibier à ma famille.

MAURICE, résig?ié. — Elle va bien, la ^^etite famille ?

FANFULLi. — Si vous voyiez les trois gosses! Ça pousse, ça pousse, et c'est déjà malin comme père et mère. Les voilà justement.

LES PETITS FAN F u LIT. — Hurlements variés.

VOIX DE MADAME FANFULLI. — VoulcZ-VOUS

bien laisser papa tranquille? Il est au téléphone. Le premier qui crie, je Vesquiche...

FANFULLI. — C'est ma femme. Oh! la pauvre ! Elle n'a pas une minute de repos. (// reprend le récepteur.) Allô !

LA DEMOISELLE. — Allo ! j'y suis... Uuc dépèche? Combien de mots?

FANFULLI, après avoir compté dans les deux sens. — Neuf mots.

LA DEMOISELLE. DcUXmOtS?

FANFULLI, — Neuf mots, neufe mots. Neuf : après huit.

LA DEMOISELLE. — Ah! Bien!

FANFULLI. — Je commence : Dubois, 13, Lafayette, Paris.

LA DEMOISELLE, a^o/ee. — Hein? Comment?

Répétez.

FANFULLi. — Dubois, comme le bois, le bois des meubles, le bois mort, quoi? Un monsieur qui s'appelle Dubois.

LA DEMOISELLE. — J'ai compris. Après?

FANFULLi. — 13, Lafayette, Paris.

LA DEMOISELLE. — Parlez plus fort, on n'entend pas.

FANFULLi, tonitruant. — Trei-ze, avant quatorze, comme on dit treize à table, le numéro de la rue. Lafayette, le nom de la rue, comme qui dirait la rue de la Pouost. Lafayette c'est le nom d'un amiral. Paris. P, a, r, i, s, la ville de Paris, vous savez bien, la capitale.

LA DEMOISELLE. — Merci, c'est bien. Je répète : Dubois, 13, Lafayette, Paris.

FANFULLI, s' épongeant le front. — Ah!

enfin, nous tenons l'adresse.

LA DEMOISELLE. AprèS ?

FANFULLI. — Envoyez immédiatement documents convenus.

LA DEMOISELLE. — Douccmeut, douccmeut.

Mot à mot, s'il vous plaît.

FANFULLi. — Envoyez...

A cet instant, l'orage, qui était trop rapproché, éclate. Coups de tonnerre. Puis la pluie. Le téléphone transmet les bruits les plus contradictoires.

LA DEMOISELLE, quî 716 perçoît qu Une fusillade sourde. — Je n'ai pas compris un mot. Répétez. On n'entend pas.

FANFULLi, qui n entend j^O-S la demoiselle. — Allô I mademoiselle, allô ! répondez. Qu'est-ce que vous dites ?

Continuation de la fusillade. Fanfulli se congestionne de cris inutiles.

MAURICE, ankylosé, à lui-même. — ... ! !

MADAME FANFULLI, ouvvant la porte de la cabine. — Cesare, je rentre le perroquet. La pluie va l'enrhumer. Bonjour, monsieur.

Elle accroche au mur une cage avec un oiseau vert dedans.

MAURICE. — Bonjour, madame. C'est là que vous installez le perroquet?

MADAME FANFULLI. Et OÙ VOuleZ-VOUS

que je le mette? Sur mon lit?

FANFULLI. — Va-t-en, Catarina, va-t-en. Il me semble qu'on te demande au guichet. Et fais taire Marie. Flanque-lui le biberon dans le bec, mais qu'elle n'interrompe pas la communication !

Madame Fanfulli sort. Un instant d'accalmie.

LA DEMOISELLE, revenant à la charge. — Allô! allô!

LE PERROQUET, triomphant. — Espèce de petit morveux!

LA DEMOISELLE. — EspècB de quoi ?

xMAURiCE, inquiet^ à Fanfulli. — Dites-moi. On ne va pas transmettre ça?

FANFULLI. — Eh! n'ayez crainte! On est habitué. {Dans l'appareil.) Non. C'est le perroquet qui parle. Vous ne sentez donc pas la différence de voix?

LA DEMOISELLE. — Eh nou!... Faitcs-le taire, votre perroquet.

FANFULLI. — Vous l'empêchericz de parler, vous, maline? Je reprends : Envoyez. En-

voyèze, du verbe envoyère : j'envoie, tu envoies... J'épèle : E, comme Emile; N, comme Napoléon ; V, comme voyage.

LA DEMOISELLE. — Ah! envoi/ez. J'ai compris. Avec un z ?

FANFULLi. — C'est pas trop tôt.

MADAME FANFULLi, entrant de nouveau. — Gesare, quelqu'un qui demande un timbre de quarante centimes. Je ne sais pas où tu les as mis.

FANFULLi. — Il en reste un sous le tampon.

MADAME FANFULLi. — J'y ai cherclié. Je ne l'ai plus trouvé.

FANFULLi. — Si je tenais le fada qui m'a barboté mon tampon !

MADAME FANFULLI. EcOUtC, c'cst pluS

simple. Va au guichet. Je prendrai ta place au téléphone.

FANFULLI. — Gomme tu voudras. Voici le texte.

// sort,

MADAME FANFULLI, à V appareil. — Allô ! allô!

LA DEMOISELLE. Allo !

MADAME FANFULLi. — G'est Hioi, madame Catarina Fanfulli. Mon mari est allé servir un client.

LA DEMOISELLE. — Ail! c'est VOUS. Je suis bien contente. On ne se voit plus jamais.

MADAME FANFULLI. QuC VOulcZ-VOUS ?

Quand on a un mari, une famille !... Vous avez bien de la chance d'être restée demoiselle... Moi, ce n'est pas une vie que je mène, avec ces enfants voraces et déguenillés. Je passe ma journée à les raccommoder.

LA DEMOISELLE. — Pauvrc damc !

MADAME FANFULLI. Et galopius, aVCC

cela, et ingrats ! De vrais Fanfulli, par exemple.

LA DEMOISELLE. — C'est terrible.

MADAME FANFULLI. — Mais ça uc scrt à rien de se languir, pas vrai?... Tenez, je continue la dépèche.

MAURICE. — On en est à : envoyez.

MADAME FANFULLI» — Euvoyez immédiatement.

LA DEMOISELLE. — Immédiatement. Après,

FANFULLI, rouvrant la porte. — Ah! zut!

liens ! la petite qui veut téter. Prends-la, qu'elle me renverse tous mes registres.

MADAME FANFULLi. — Ail! c'est (légoûtant, ces enfants !

Elle dégrafe son corsage, prend Marie dans son bras droit et lui donne à téter. De sa main libre, elle tient le récepteur.

LA DEMOISELLE. — Allo ! après ?

MADAME FANFULLi. — Je VOUS demande pardon. Je continue.

LE PERROQUET, t?'ès agité, d'une voix convaincue et claironnante, — Bougre de petit polisson !

LA DEMOISELLE. — Pour petit quoi ?

MADAME FANFULLi, pudibonde. — C'est le perroquet, là-haut. Est-ce qu'il sait ce qu'il dit, seulement?

MAURICE. — Seigneur, mon Dieu I vous qui avez guidé la colombe de l'arche, faites que ma dépêche arrive à Paris.

MADAME FAXFULLi. — Euvoyez immédiatement documents.

LA DEMOISELLE. — Qucl monumeut ?

LA DÉPÈCHE 61

MADAME KANFULLi. — Documents. Je ne sais pas ce que c'est, mais ça n'a pas d'importance. J'épèle : D, après G, la quatrième lettre de l'alphabet; 0, comme ordinaire; G, comme charreton ; U, comme utile; M, comme Marie; E, comme extraordinaire; N...

LA DEMOISELLE, illuminée, — Ah! documents, très bien ! Dites-le donc tout de suite. Documents, ^X^^ paperasses.

MADAME FAXFULLi, Supérieure. — Eh! parbleu, bien sur, des paperasses, des documents. Convenus. G'est un monsieur qui demande les documents qu'on lui a promis, voilà. Convenus, n, u, s. Signature. Ghatel. G, h, a : cha; t, e, 1.

FANFULLi, revenant. — Retourne au bureau, Catarina. Je vais vérifier le télégramme.

// r édicté.

LA DEMOISELLE. — G'cst bicu, mcrci.

MAURICE, qui a très mal à la tête. — G'est un peu long de télégraphier ici. Groyez-vous que ma dépèche arrivera?

FANFULLI. — Le difficile, c'est de transmettre. Après, ça va tout seul. Ah! c'est dix sous, et quatorze de droits : vingt-quatre sous.

MAURICE. — Voici deux francs, gardez le reste.

FANFULLi. — Merci, monsieur. Et puis, c'est une faveur que d'entrer dans la cabine. C'est contraire au règlement. Justin, Jean, venez dire bonjour au monsieur. Gatarina^ il fait soleil. Tu peux sortir le perroquet.

Une radieuse matinée. L^ omnibus, cahoianl et ensoleillé, tangue sur la route. Il ramène de Grasse vers Magagnosc une foule aimable et composite.

Miette j la gardienne de la seigneuriale Villa des Boulingrins, à Malbosc, y coudoie la fière madame Fougue, la riche fermière du Bcu\ dont la jeunesse fut un scandale et l'âge mûr un sujet d'édification, et qui garde, envers et contre tout, son profil de hibou, macéré dans Valcool de la dévotion. Le comte de Darbaroux ne craintpas, un panier de provisions sur les genoux, de causer familièrement avec Natatoire, qui rentre chez elle, et M. Truc qui, inexplicablement, est séparé de son inséparable M. Bœuf. Madame Camous. femme de ménage, va rejoindre la villa Victoria, où habitent ses maîtres momentanés.

Elle jouxte la pauvre madame Cresp-Poislîoiige, qui est légèrement innocente etparle très peu. Trois ou quatre autres comparses emplissent la voiture, sur la plate-forme de qui se tiennent la demoiselle-contrôleuse et M. Brun, le pharmacien belliqueux et colonial qui porte, dès les premières chaleurs du printemps, un casque pareil à celui que popularisèrent Stanley et le colonel Marchand. Derrière la plate-forme, encombrée d' ailleurs de colis à semer aux étapes, Justin Fanfulli, le fils du facteur, file à bicyclette, silencieux et haletant.

Une douce gaieté anime les cœurs. C'est dimanche. On va, de toute la journée, un peu plus ne rien ■faire que les autres jours de la semaine, ce qui parait une gageure.

La voiture avance sur une route en corniche au bord d'un des plus beaux paysages qui soient. C'est un dévalement d'oliviers, de pelouses d'un vert tendre avec, ça et là, net, minutieux, minuscule, le dessin d'une maison, d'un if de bronze, d'un cours d'eau, d'un train qui serpente, d'un viaduc. Tout cela immobile et vibrant, lointain, précieux, irréel. Et la mer est au bout de tout, toujours brillante, éblouissante, confondue avec le ciel pur. Personne n'y fait attention. Il n'est de regards et de paroles que pour M. Truc, le pauvre solitaire.

MADAME cAMOus. — Et aloTs, monsieuF Truc, vous êtes seul, ce matin ! Qu'est-ce qu'il fait, monsieur Bœuf?

MONSIEUR TRUC, sombve. — Il est à causer avec madame Bellandou... Je suis parti. Moi, elle m'aurait roulé. Mais lui, c'est un roublard.

MADAME CAMOus. — Et qu'allcz-vous devenir sans lui ?

MONSIEUR TRUC. — Jc ne sais pas.

MADAME CAMOUS. — Pauvrc mousicur Truc !

Venez un peu faire la causette chez mes Ingliches. Le dimanche, ils me laissent à peu près tranquille. On boira un petit verre.

MONSIEUR TRUC. — Jc VOUS Tcmercic, allez, madame Camous. J'ai bien besoin de me distraire ; malgré que ça m'ennuie un peu d'aller chez des étrangers, des gens qu'on ne connaît pas.

MADAME FOUQUE. — Le fait est que c'est dégoûtant cette invasion, à Grasse. Et rien que des hérétiques, des types qui vont à la messe dans une espèce de petite baraque en planches oi^i il n'y a pas de bon Dieu, pas de Sainte Vierge. Ils appellent ça : le culte, je vous

demande un peu. Tenez, le voilà, leur culte !

Elle désigne une chapelle qui a Vair d\in chalet^ posée sur le bord de la route, au centre d'un jardin de tulipes, et qui sert de temple à la colonie anglaise.

MADAME CAMOus. — Moi, les mieus ne vont pas au culte. Ils font partie d'une secte dont il n'y a pas dix fidèles par département : des ânes batistes...

LE COMTE DE BARBAROUX. DcS auabap-

tistes, madame Gamous.

MADAME CAMOUS. — G'cst ça, mousicur le comte, des anabatisses. Ils se font des sermons entre eux et quelquefois, m'obligent à les écouter. Ah ! ça, alors, c'est dur. « Good bye ! qu'ils me font, Antoinette, vous êtes sur le chemin de la rédention... Si seulement vous consentiez à ne plus manger ces mirotons à rhuile et aux petits oignons, vous marcheriez beaucoup plus vite. Encore un petit effort, et Christ vous aura en bonne odeur. » Et ils me distribuent des petits prospectus, qu'ils uppellent des traques...

LE COMTE DE BARBAROUX. DcS tractS^

madame Gamous, ce sont de petits traités édiliants.

MADAME CAMOus. — Ail! oui, monsieuT le comte, des iraqiietes. Que voulez-vous que ça me fasse, leurs brochures? Je suis née dans la rue Tracastel, je suis restée jusqu'à trente ans sans savoir qu'il y "avait des Anglais, des anabatisses... Si ma pauvre mère me voyait laver la vaisselle de ces gens-là!... Enfin, on gagne sa misérable vie. Heureusement que la cuisine est bonne et qu'ils ne sont pas regardants.

MIETTE. — Pour ça, vous devez êtreheureuse, madame Gamous. Malgré tout, ces gens-là, c'est une société. Moi, je suis seule à la villa Muraire où jamais les maîtres ne viennent, toute seule avec le fauteuil à musique et laçage aux oiseaux mécaniques. Je m'ennuie, parfois. Vous savez, on a beau être vieille, on aime encore bavarder.

MADAME FOUQUE. — QuC VOulcZ-VOUS, c'cSt

de notre âge, tout ça. On ne peut pas toujours avoir de compagnie autour de soi.

MIETTE. — Vous n'avez pas à vous plaindre,

madame Foiique. On vous a toujours connue à votre aise.

MADAME FOUQUE. — A mon aise ou pas à mon aise, c'est tout comme, maintenant que je suis veuve et seule dans ma ferme, à m'ennuyer, trop vieille pour travailler aux champs, pas assez pour dormir tout le jour.

LE COMTE DEBARBAROUX. Est-CC qUCVOUS

allez comme cela longtemps porter le diable en terre? C'est dimanche, que diantre ! Riez un peu, c'est le propre du beau sexe.

Ces dames se mettent à rire.

NATATOIRE. — Cc monsicur le comte, pas moins ! Il n'y a pas moyen de rester triste, avec lui. C'est vrai, il a raison, à quoi sert de se casser la tète?

MADAME CAMOus. — Vous scricz bicu la dernière à en avoir le droit. Vous avez trouvé une place chez des chrétiens, vous.

NATATOIRE, importante. — Des Parisiens.

Des gens très connus, là-bas. Et pas fiers. Ils reçoivent deslettres des ministres, de la Chambre des députés. Ils sont quelquefois invités chez

le Président. Le monsieur écrit dans les journaux, il fait des histoires, vous savez...

MADAME FOUQUE. — Ail! je vois, c'est un romanesque, censément...

NATATOIRE. — Oui, et la dame est très gentille.

MONSIEUR TRUC, ohsédé . — Est-ce qu'ils n'habitent pas la maison demadameBellandou?

NATATOIRE. Oui.

MONSIEUR TRUC. — Oh ! les pauvres ! Et alors?...

NATATOIRE. — Alors, quoi ?

MONSIEUR TRUC. — Ils u'out pas pcur?... Cette femme-là, voyez-vous, elle gratterait un liard sur la tète d'un pouilleux. Mon pauvre Bœuf! il est roublard cependant. Eh bien ! je ne suis pas tranquille.

Tout à coup, romnibus s'arrête... Entre M. Arsène. M. Arsèjie est Véternel amoureux des dames. Il a soixante ans, de V éducation et adore Vindépendance. Il est rasé de près, ses yeux noirs lancent des flammes. Il est maigre comme un matou, agile comme lui. Il a été marié trois fois, dans des localités différentes. Mais il est infidèle.

Depuis un an. on ne lavait pas aperçu dans le pays. Il reparaît, le sourire aux lèvres.

TOUT LE MONDE. — Eli ! bonjouF, monsieuF Arsène, comment va ?

MONSIEUR xVRSÈNE. — Pas tTop mal. Mes respects, monsieur le comte. Salut, mesdames.

Il pince la taille d'une paysanne, serre la main de madame Fouque, de madame Camous, de Miette, de Natatoire, et s' installe : heureux, libre, épanoui.

MADAME CAMOus. — Et aloi's, monsieuF Arsène, qu'est-ce que vous étiez devenu? MONSIEUR ARSÈNE. — J'étais un peu sorti.

NATATOIRE. Et OÙ Ça ?

MONSIEUR ARSÈNE. — A Saint-Martin - Yésubie.

MIETTE. — BounDious! Qu'est-ce quevous faisiez là-bas ?

MONSIEUR ARSÈNE. — Gliut ! ne le dites pas. Je suis resté pour une petite dame.

MADAME CAMous. — Ah! Ic poHssou de monsieur Arsène, toujours le même!

MONSIEUR ARSÈNE, e;? coiifiance. — Etjolie,

VOUS savez, jolie... une petite caille toute ronde, potelée... Un morceau de roi, monsieur le comte î j'en ai eu des histoires, là-bas ! Le mari

ne traquait, la nuit Il faisait le tour de sa

maison avec son fusil. Une fois, il a attrapé un gros rhume; alors nous avons été tout à fait tranquilles. Mais comme je n'avais point de métier là-bas, et qu'on ne savait pas ce que j'y venais faire, ma petite m'a dit : « Présente-toi au conseil municipal... contre mon mari. »

MADAME F ouQUE. — Lc mousicur était conseiller municipal ?

MONSIEUR ARSÈNE. — Oui. Alors, je me suis présenté, j'ai été élu.

MADAME FouQUE. — Vous avicz les fcmmes pour vous ?

MONSIEUR AKSÈSE, simplemenL — Oui... C'a été tout seul. J'ai obtenu la majorité. Seulement, je suis parti quelques jours après, parce que la vie était intenable pour moi. Ma petite avait une bonne, mais, vous savez, une beauté...

MADAME CAMOus. — Ah ! le coquiu de monsieur Arsène. Il n'a pas pu y tenir.

MONSIEUR ARSÈNE. — Damc ! danslamème

maison... Cette bonne, c'était une statue... Je me demande ce qu'elle faisait là... Alors, après, ma petite a été jalouse, mais jalouse... Elle m'a fait des ennemis dans la contrée. Et mon pardessus, et ma valise sont restés chez elle... Il faut dire que c'était, cette dame, aussi mon hôtelière. Enfin, bref, je n'ai plus rien sur moi.

MADAME FOUQUE. — Gc mousicur Arsène, pas moins, quel séducteur!

MONSIEUR ARSÈNE, ai^rondissant le bras. — A votre service, madame Fouque. Il ne faut pas VOUS gêner...

MADAME FOUQUE. — PolisSOU !

MONSIEUR ARSÈNE. — Jc suis toujours prêt.

NATATOIRE. — Mais VOUS vcucz à peine de quitter Saint-Martin?

MONSIEUR ARSÈNE. — Eh ! huit jours, alors ! vous croyez que ce n'est pas terrible?

MADAME CAMOus. — Daus ce cas, allez trouver mademoiselle Bellandou.

MONSIEUR ARSÈNE, sursautaut, — Pourquoi pas sa mère, tout de suite?...

MADAME FOUQUE. — Mais uous sommcsaussi vieilles qu'elle.

MONSIEUR ARSÈNE. — Vous êtes pliis jolies ;

et puis, on se connaît Ah ! ce n'est pas une

affaire, allez!... C'est un moment à passer, un bon moment...

MADAME CAMOus. — Ail! uou ! faut avoir vingt ans pour se contenter de ça. Ça dure trop peu.

MONSIEUR ARSÈNE, offeusé. — Pas avec tout le monde. (Se retournant^ badin, vei^s madame Cresp-Pois-Roiige :)W est-ce pas, madame Cresp-Pois-Rouge ?

xMADAME CRESP-POIS-ROUGE. — Jc UC mC

rappelle pas, voyez-vous ; c'est si vieux !

MADAME FOUQUE. — Et autrement, qu'allezvous faire?

MONSIEUR ARSÈNE, .se méprenant sur le seus de la question. — Je trouverai toujours quelqu'un. Les jolies filles, ce n'est pas ce qui manque. {A la demoiselle contrôleuse, qui fait la quête). N'est-ce pas, mademoiselle?

LA DEMOISELLE. — A bas Ics pattcs, monsieur Arsène !

Elle lui donne sur le bras un coup à lui démolir le coude.

MONSIEUR ARSÈNE. — Grossière !

LA DEMOISELLE. — Mal embouché vousmême ! Payez-moi plutôt votre place.

MONSIEUR ARSÈNE. — Ma place ? Eh ! je ne paie pas ma place, moi. J'ai mon permis circulaire. {Il entoure de son bras la taille de la jeune fonctionnaire^ qui le larde de renfoncements). Y\s.\ bon Dieu î qu'elle est vive ! C'est du picrate, cette enfant !

LA DEMOISELLE. — Jc veux mes six sous!

MONSIEUR ARSÈNE, cffondré de stupéfaction. — Moi ! je donnerais six sous pour voyager quelque part! Mais, ma petite, je n'ai jamais donné d'argent à personne, ni pour voyager, ni pour aller chez les dames... Tout ce que je fais, je le fais gratis. On ne me paie pas, mais je ne paie pas non plus.

» Non ! mais, vous entendez, madame Gamous? Six sousl... Pauvre mauviette! J'ai assisté, moi, à l'inauguration de l'omnibus, et depuis, votre oncle l'entrepreneur m'a toujours laissé monter quand il me plaisait. Et quand

même, je ne l'attendais pas, sa permission

Allons, adieu ! je vous pardonne, parce que

VOUS ne savez pas bien qui je suis. Du reste, je ne vais pas au delà. (// écarte violemment V impuissante contrôleuse et se j^récipite sur la route). Au revoir, la compagnie !

TOUT LE MONDE, très gai. — Adieu, monsieur Arsène !...

LA DEiMoiSELLE, furicuse. — Vous les paierez, vos six sous !

MONSIEUR ARSÈNE. — Parle toujours ; pauvre

puce, va !

// hausse les épaules et s'en va, dans la direction d'un jupon rouge qu'il vient ^apercevoir et qui lui parait recouvrir des formes plus belles encore que celles de la femme du conseiller de Saint-M arlin-Vé subie .

MADAME CAMOus. — Quel liomuie, tout dc même, que ce bel Arsène ! A son âge, toutes les femmes qu'il veut, il les a.

MADAME FOUQUE. — G'cst uu vrai Grassois, celui-là !

Natatoire oie le couvert du déjeuner. Elle va et vient, affairée^ pareille à un gros bourdon, et comme lui se cognant à tous les angles, à toutes les surfaces. Madame de ChateU restée seule avec elle, surveille les détails de cette délicate opération. Elle voudrait bien s'en aller, mais elle n'ose, retenue par la crainte de voir s'émietter un mobilier quelle n'a cjuen location et dont elle est responsable vis-à-vis de madame Bellandou. Tout à coup, Natatoire fait un faux mouvement, glisse, et laisse échapper un compotier qu'elle ne tenait pas d'une main assez ferme.

MADAME DE CHATEL. — Sapristî !

NATATOIRE, frappée d'une immense dou-

MENUS ^'ROPOS 77

leur. — Ah ! ça ! on peut le dire, que je suis une pauvre et misérable créature!...

MADAME DE ciiATEL. — Il Suffisait de faire attention.

NATATOIRE, Continuant. — ... Abandonnée du bon Dieu et de ses saints, comme avait coutume de dire ma pauvre mère...

MADAME DE CHATEL, agacée. — Maladroite, simplement.

NATATOIRE, vcdressée sous le soupçon. —

Maladroite, moi! Madame ne le pense pas! Je le paierai, le compotier, une sale soupière que madame Bellandou a dû acheter à la criée : et encore il ne faudra pas qu'elle essaie de me voler.

MADAME DE Cil A TEL. — Vous savcz parfaitement que vous ne paierez rien : ce ne sont pas mes habitudes. Mais vous devriez, justement, redoubler d'attention.

NATATOIRE. — Mais, madame, je fais attention. C'est la malechance qui me poursuit. Du reste, elle me poursuit depuis mon enfance. C'est égal, j'ai ma conscience pour moi, je suis une femme de ménage, mais je suis une lion-

nête femme. Et quand on a sa conscience pour soi, on peut parler haut.

MADAME DE CHATEL. — Pas tTop liaut, pourtant, voulez-vous ?

NATATOIRE. —'Je ne dis pas cela pour le compotier. La vaisselle de madame Bellandou, je suis au-dessus de ça. Je parle en général, pour tous les malheurs qui me sont arrivés. (Elle se baisse et ramasse les morceaux du mutilé quelle va^ par petits paquets, porter à la cuisine, tout en continuant à parler, parler, parler...) Mon arrivée à l'école, ma première communion, le mariage de ma sœur, la naissance de mon neveu, la fuite de mon beaufrère, mon entrée en service, tout cela, autant de malheurs. J'aurais pu mal tourner, comme tant d'autres. Ce ne sont pas les occasions qui m'ont manqué... {Pei^due clans une douce rêverie.) Quand le comte de Barbaroux me faisait la cour...

MADAME DE CHATEL, stupéfaitc. — Lc comte de Bar

NATATOIRE, sans réplique, serrant V anse du compotier d'une main fébrile. — Oui, madame,

le père du châtelain actuel. C'était un beau vieillard, madame. J'étais en service chez lui, et sa femme était une sainte, une sainte, parfaitement, mais un peu fatiguée, et le comte ne pouvait pas,... vous me comprenez, par discrétion. Il l'avait démolie les premiers jours... C'était un homme terrible. Personne ne lui résistait. Je lui avais plu. J'avais trente ans et j'étais très jolie à trente ans, madame ne veut pas me croire?...

MADAME DE GHATEL a peific à croîve^ mais elle compte mentalement sur ses doigts, et accepte. — Mais si, ma fille, je crois.

NATATOIRE. — Cc n'cst pas pour me vanter que je dis cela. C'est la vérité. J'étais très appétissante. Pour être distinguée par un noble, un propriétaire, il ne faut pas être trop mal, pas vrai?... Enlin, le soir, il me mettait des lettres dans la main... Ah! si je l'avais écouté!... Il voulait me placer dans mes meubles, m'offrir des robes. Mais moi, madame, parole d'honneur, malgré la fragilité de la nature, je n'ai jamais voulu.

MADAME DE CHATEL. PourqUOi ?

NATATOIRE. — Parce que c'était pour le mauvais motif. Puis, il était trop vieux. Et surtout, je pensais à sa pauvre femme, qui passait ses journées sur la chaise longue, à lire des livres de dévotion. Une sainte ! une véritable sainte ! Moi, tromper cette bonne créature, plutôt la mort! C'est ce que je répondais à monsieur le comte. Vous pouvez croire que je ne lui mâchais pas ma pensée, à monsieur le comte : (( Espèce de sale, que je lui disais, vous n'avez pas honte, à votre âge? Je ne vous permets pas de me pincer, comme vous faites. Vous ne voulez point m'épouser, n'est-ce pas? » — (( Je divorcerai d'avec la comtesse, qu'il me répondait, et je me marierai avec toi. » C'était une frime, madame. Il disait ça à tout le monde... Et je lui répondais alors : « Et quand même vous m'épouseriez, je ne céderais pas, rapport à madame la comtesse, à qui je suis dévouée. » Et il insistait, il insistait... un vrai satyre. Ah! j'en ai eu du mérite à lui tenir tête, un homme qui venait vous relancer à des deux heures du matin, au moment où une femme est le plus sans défense!... Ce qui me dégoûte, c'est qu'il

a séduit la cuisinière, et que la cuisinière n'a pas eu tant de scrupules. Ce qui fait que madame la comtesse a quand même été trompée.

MADAME DE CHATEL. — Ce qui prouve que la morale n'a rien de fixe.

NATATOIRE. — Oh ! ça ! c'est bien vrai, madame. La morale! Censément, c'est de faire ce qui vous embête... Quand on a mon âge, on trouve que ce n'était pas la peine, sans compter que personne ne vous en sait gré. Peut-être que si j'avais écouté le comte, aujourd'hui, j'aurais une maison à moi, comme cette traînée de madame Fouque, que tout le monde méprise intérieurement, mais qu'on respecte en public. C'était elle, la cuisinière dont je parle. Le comte lui a donné la ferme qu'elle occupe et l'a mariée à un de ses gardes-chasse. Il paraît que c'étaient les mœurs de l'ancien régime.

MADAME DE CHATEL. Ou Ic dit.

NATATOIRE. — Eh bicu ! moi, je trouve que l'ancien régime avait du bon, surtout quand on était de celles qui gagnaient les fermes. Pour ce qui est des serfs, la Révolution ne leur a pas fait grand'chose.

MADAME DE CHATEL. — Je le crains.

NATATOIRE. — Mais poui* en revenir à madame Fouque...

MADAME DE CHATEL. — Ecoutez, Natatoire, allez d'abord jeter cette anse de compotier, et revenez continuer votre travail.

NATATOIRE. — G'cst vrai.

Elle obéit, puis revient, les mains vicies.

MADAME DE CHATEL. — Et maintenant, veuillez ramier contre le mur cette table.

NATATOIRE, anxieuse. — La grosse table?

MADAME DE CHATEL. — Oui, jc VOUS aiderai si vous ne pouvez y arriver.

NATATOIRE. — Cei'tcs, cc u'cst pas la bonne volonté qui me manque, mais la force, quelquefois. C'est vrai : il y a des jours où l'on se sent, d'autres jours où l'on ne se sent pas. Aujourd'hui, je ne me sens pas... Mais je fais toujours tout ce que je peux.

MADAME DE CHATEL, jjvessée . — AUous, ma fille...

NATATOIRE, elle saùit un des côtés de la table (jue madame de Chatel soulève de Vautre bout, —

Je fais souvent même plus que je ne peux. Le travail ne me fait pas peur. [Elle fait un pas.) Pour en revenir à madame Fouque, moi, des fortunes comme celle-là, je n'en voudrais pas. {Tout à coup, elle fléchit, glisse, laisse tomber la table, qui endommage le pied de sa maîtresse.) Ah! mon Dieu ! j'ai manqué tomber.

MADAME DE CHATEL, agacéc. — Mais, ma fille, vous m'avez fait très mal. On ne peut donc rien vous confier?

NATATOIRE. — Ah! madame, jc le regrette bien.

MADAME DE CHATEL. TCUCZ, VOUS u'êtCS

qu'une grosse molle!

NATATOIRE, révoltéc. — Une grosse molle ! Moi! Ah! madame, c'est la première fois qu'on me dit une chose pareille. J'en ai fait beaucoup, des services ! Jamais on ne m'avait offensée comme cela... Madame a bien réfléchi à ce qu'elle dit là?...

MADAME DE CHATEL. — Parfaitement. Vous êtes une maladroite et une grosse molle.

NATATOIRE, étouffant. — Oh! ce mot! à moi, moi qui suis le dévouement même et qui

me jetterais au feu pour faire plaisir à mes maîtres!... Si je vous donnais mes huit jours, madame?...

MADAME, énervée. — Gomme vous voudrez.

NATATOIRE, amève. — Ah! madame lésait bien, que ma situation m'interdit la fierté, et qu'il faut que je nourrisse ma sœur... Ah! si mon beau-frère n'était pas parti à l'étranger, comme un lâche qu'il est, un sale type, je ne serais pas réduite à admettre des injures comme celle qui vient d'échapper à madame... Ce que j'en fais, du reste, ce n'est pas tant pour ma sœur, qu'en souvenir de mon pauvre neveu... Ah! celui-là, nous l'adorions tous... A vingtdeux ans, madame, à vingt-deux ans, il nous a quittées. C'est tout de même épouvantable. (Elle extrait de son corsage un médaillon contenant une photographie^ et elle s assied^ la contemplant avec extase.) Pauvre Armand ! était-il joli garçon ! et sympathique ! . . . Quand j'y pense, je n'ai plus de courage à rien. Il vaut mieux que je ne le regarde pas, ce portrait. Et pourtant, je ne peux m'en empêcher... Allons, du courage ! [Elle rentre le médaillon et^ désabusée,

désespérée, résignée, elle s approche de la table quelle pnit par bloquer contre le mur.) Ouf! {Elle s'éponge le front.) Misère de ma vie!... Pauvre Armand ! Si madame l'avait connu !... On ne vous en a pas souvent parlé dans le pays?

MADAME DE cuATEL. — Je sors très peu.

NATATOIRE. — Nous l'avious élevé, madame, comme une fille. Mais il était trop joli garçon. A dix-sept ans, il s'est mis à courir. 11 ne rentrait plus, il restait quelquefois trois semaines dehors ; tant qu'enfin, un jour, il est revenu avec une phtisie. Rien n'a pu le sauver [A ce moment, on frappe à la pointe. Natatoire descend ouvrir, parlemente quelques instants, et rement en toute hâte, puis, à voix basse :) Madame, madame... ne dites rien. C'est madame Cresp-Pois-Rouge qui vient vous proposer des ligues... J'ai dit que vous n'étiez pas là.

MADAME DE CHATEL. — PourqUOi ?

NATATOIRE. — Mais parce que nous sommes fâchées, elle et moi, depuis l'histoire de mon puits, vous savez bien, qui a été empoisonné.

MADAME DE CHAT EL, clans uii accès crmclépendance. — Je ne sais rien du tout, je neveux rien savoir. Vous n'allez pas m'isoler, je suppose? Et puis, j'ai la plus vive curiosité de connaître cette dame au nom bizarre.

NATATOIRE. — G'cst uu Hombriquet censément, qui lui vient de sa grand'mère maternelle, parce qu'elle avait une tête comme un pois, toute petite, et les cheveux...

UNE VOIX, du dehors. — Eh! madame!...

MADAME DE CHATEL. VoUS VOJCZ I Elle

devine que je suis ici... J'y vais.

Madame de Chatel descend, ouvre toute grande la 'porte du salon qui donne sur la terrasse, et se trouve nez à nez avec madame Cresp-Pois-Bouge . Salutations orientales. Au bruit, les voisins, monsieur et madame Giiizol, fermiers, sont arrivés. Re salutations. Natatoire, siibreptice, s'est glissée derrière sa maîtresse. Elle lui fait des signes éloquents et télégraphiques de dénégation, désignant avec dégoût les figues de madame Cresp- Pois-Rouge. M. de Chatel, curieux des mœurs locales, est accouru au bruit.

MADAME CRESP-pois-RouGE. — J'aide bclles figues, si vous voulez,.,

NATATOIRE. — Eh ! DC lui achetez pas ses ligues. Je vous en aurai de bien plus belles.

Cependant madame de Chatel ayant jugé, d'après Vèlat de son costume, de la situation pécuniaire de la marchande, décide intérieurement qu'elle lui achètera sa pacotille, dût-elle n'être composée que de fruits creux et secs.

MADAME DE CHATEL, brusque. — Taisez-vous donc, Natatoire. Combien vos figues, madame?

MADAME CRESP-pois-ROUGE, avcc élan. — Ce que madame voudra. Ce sont de belles bernissotes.

MADAME GuizoL, intervenant. — Oui, ce sont de belles bernissotes. Et grasses!... Dedans, on dirait qu'on mangede la confiture. Vous pouvez acheter en toute confiance.

NATATOIRE, entraînée p ai' sonzèle, se précipitant sur le tas de figues. — Ça! de belles bernissotes ! Jamais de la vie ! Je sais ce que c'est, peut-être, que les figues!... Mon grandpère avait douze figuiers. Jamais il n'aurait osé vendre ça.

MONSIEUR DE CHATEL. — Mais taisez-vou6 donc. Natatoire, on ne vous demande rien,

NATATOIRE. — Monsicur, moi, ce que je vous en dis, c'est pour votre bien. Je connais madame Cresp-Pois-Rouge, je sais qu'elle n'a pas de figues, elle les achète on ne sait pas où...

MADAME CRESP-pois-ROUGE, à la cantoïiade. — Natatoire sait bien que je ne lui répondrai point. Je vends mes ligues, moi, je ne la connais pas.

NATATOIRE, même jeu. — Tout ce que peut dire madame Gresp-Pois-Rouge, je m'en fiche. Ses figues sont creuses, voilà tout.

MONSIEUR DE CHATEL, agacé. — Mais taisezvous donc. Natatoire. Si vous avez quelque chose à dire à madame Gresp-Pois-Rouge, ditesle lui à elle-même.

NATATOIRE, fièrement. — Moi? lui faire des avances ! je lui ai levé' la par oleV année dernière, pour des mauvaises manières qu'elle m'a faites: un chat crevé qu'elle m'a jeté dans mon puits.

MONSIEUR DE CHATEL. — G'cst pour ccla que vous ne prenez jamais le raccourci pour monter à la maison?

NATATOIRE. — Eh! bicu sûr! je passerais devant chez elle.

MONSIEUR DE ciiATEL. — Quel (Irôle (le pays !

MADAME CRESP-POIS-ROUGE. AlOFS, VOUS

me prenez mes bernissotes?...

MADAME DE ciiATEL. — Oui, je VOUS achète la provision. Natatoire, voulez-vous ranger ces ligues dans le buffet?

NATATOIRE. — Jamais, madame.

MADAME DE CHATEL. Hein?...

NATATOIRE. — Jamais je ne toucherai des figues qui viennent de madame Gresp-Pois- Rouge. Arrangez- vous.

MONSIEUR DE CHATEL. — Elle cst bien bonne, celle-là !

MADAME GuizoL. — Ah ! Natatoire est comme cela... Elle est irréductible.

Tout le monde reste muet devant la situation nouvelle. Le tas de figues est énorme. Madame Cresf-P ois-Rouge sent le moment venu de fouler aux pieds son orgueil. Elle fait le premier pas.

MADAME GRESP-POis-ROUGE, s'ava?îçant vers Natatoire. — Allons, touchez-moi la main, mademoiselle Galopante. Nous n'allons pas

rester fâchées pour si peu de chose. Ça me fait tellement peine de vous voir attraper des transpirations pour éviter le raccourci!... C'est vrai, c'est hête de rester comme ça entre gens intelligents. Touchez-moi la main, Natatoire.

NATATOIRE. — Puisquc VOUS mc demandez pardon, alors, je veux bien.

MADAME GïiESP-vois-KOUGE, rectifiant. — Je ne vous demande pas pardon, Natatoire, je vous dis simplement de me toucher la main. Vous croyez que c'est moi qui ai jeté le chat dans votre puits. Ce n'est pas moi. Mais vous m'avez levé la parole avant que j'aie pu m'expliquer.

NATATOIRE. — Qui cst-cc, alors ?

MADAME-GRESP-POIS-ROUGE. C'CSt le petit

Nègre.

NATATOIRE. — C'cst lui ? Ail! j'aurais dû m'en douter. Il n'y a que cette petite fripouille pour jouer des tours pareils. Si je le tenais !...

A cet instant précis^ et comme appelé par la force d'évocation d'une pensée de vengeance, le petit Nègre émerge. C'est le plus hideux produit du Pré-du-Lac. issu de V accouplement monstrueux de la bèllse et de Valcool, méchant, stupide et

laid. Il ne songe qu'à mal faire, et sa figure de crèlin respire le vice et la bassesse. Il apporte d\iilleurs un panier d'œvfs.

LE PETIT NÈGRE. — G'est le z'eiif ! (Il pose le 'panier par terre et tend la main pour recevoir son pourboire.) Et mes deux sous ?

NATATOIRE, exaspérée. — Tes deux sous? Tu vas voir ce que je vais te donner pour tes deux sous. (Elle V agrippe par la peau du cou et lui sert une gifle dont V oreille du monstre rougit jusqu'au violet.) G'est toi qui as jeté le chat crevé dans mon puits l'année dernière. G'est toi, galopin !...

LE PETIT NÈGRE. — Gc u'est pas moi, ce n'est pas moi. G'est la Gresp-Pois-Rouge, je l'ai vue.

NATATOIRE. G'cst toi !

Toute intervention est inutile. Le petit N^ègre, après avoir lacéré la robe de Natatoire, s'est échappé.

LE PETIT NÈGRE, échappé. — Brute ! crapule ! Oui, c'est moi qui ai jeté le chat dans ton puits, et j'ai aussi jeté un chien. J'y jetterai tous les chiens que je trouverai. Grosse hrute !

crapule ! J'empoisonnerai Ion eau, je mettrai des pièges à ta porte. Tiens, attrape ça !

// saisit une pierre tranchante rjiti, mal mais fortement lancée^ vient fendre Voreille de Vinnocente madame Cresp-Pois-Roiige. Les deux femmes se précipitent à la poursuite du gnome. Mais il se sauve avec r agilité cCun diable en hurlant, sur un ton de cochon de lait égorgé, des injures que ma plume se refuse à reproduire et qui étonnent, malgré tout, dans la bouche d'un être si jeune {il a huit ans).

MONSIEUR DE CHATEL, philosophiquement y rainasse une figue et la goûte. — Mangeons toujours les figues, puisqu'il nous faut faire notre deuil des œufs frais. {A madame Guizol) : Dites-moi, madame Guizol, est-ce qu'on se lève souvent la parole, dans le pays?

MADAME GUIZOL. — Eh oui ! OU a toujours quelque petit sujet de dispute. C'est très rare qu'on soit brouillé ; mais on ne se parle plus, voilà. On se passe devant sans se dire un mot. Ça dure six mois, un an, mais pas souvent plus longtemps, parce qu'on aime parler par ici. Et c'est pénible de passer tous les matins ou tous

les soirs devant quelqu'un sans lui dire bonjour. Surtout qu'à la fin, on ne se rappelle souvent plus pourquoi on est mal ensemble. Alors, on se réconcilie.

MADAME DE ciiATEL. — Ça n'a poïut porté bonheur à madame Gresp-Pois-Rougeet à Natatoire de vouloir se réconcilier.

MADAME GuizoL. — Oh! quaud il y a le petit Nègre quelque part, on ne peut pas être tranquille. C'est le fléau du Pré-du-Lac, ce galopin.

MADAME DE CHATEL. — Alors, je u'aurai plus jamais d'œufs frais?

MADAME GUIZOL. — Uu jour, il voudra avoir ses deux sous : il remontera. Seulement, il ne voudra point parler à Natatoire... Il faudra que vous preniez vous-même son panier.

MONSIEUR DE CHATEL. — QucUcs mœurs, mon Dieu !

MADAME GUIZOL. — AUous, adicu, monsicur de Ghatel, adieu, madame de Ghatel ; nous allons cueillir nos olives.

MADAME DE CHATEL. Jc Vais aVCC VOUS,

ça m'amuse.

MADAME GuizoL. — AloFs, je VOUS donne une paire de gants. {Elle rit et lui passe aux doigts de j^ctits ongliers de fer.) On a l'air de Chinois, n'est-ce pas?...

Elles partent.

Le petit salon de ^Ermitage. Monsieur et madame de Chatel causent avec le docteur Bouvière. Intelligent, spirituel, malicieux, ce vieux médecin est la terreur et la joie des Grassois. Il les blague et les guérit, il s'en moque et les assiste. Praticien merveilleux, il a réussi, en se jouant, et sans quitter son air négligent et virtuose, des opérations extrêmement difficiles et devant lesquelles ses solennels et coûteux confrères de la Riviera se déclaraient incompétents. Musicien, grand lecteur de classiques, cest un homme exquis, d'un humour et d\(ne verve inépuisables. Il se rappelle tout, il a gardé de tout le souvenir pittoresque, l'image drôle. Sa petite voiture, . légendaire à Grasse, basse, traînée par deux

'poneys^ l'a conduit jusque devant la maison de M. de Chatel. Il est venu pour voir son malade parisien, mais surtout pour se reposer de ses tournées fatigantes chez tant de gens cjui n'ont jamais, jamais, jamais, une lueur de conversation.

LE DOCTEUR ROUVIÈRE. — Ouf ! Ouf! Ollf!...

Fichu métier ! Bonjour, madame ! Gomment va mon malade ?

MONSIEUR DE CHATEL. — Yotre malade va trop bien, docteur. Vous l'avez guéri tout de suite. C'est maladroit.

LE DOCTEUR ROUVIERE. Jc UC Sais paS

conduire mes affaires. Je n'ai jamais tué un client moi-même. Ce doit même être pour cela que je ne suis pas décoré.

MADAME DE CHATEL. — Mais, asseycz-vous donc, docteur.

LE DOCTEUR ROUVIERE. YOUS CrOyCZ,

madame?... (// regay^de autour de lui^ j'^^9^ d'un coup dœil la fragilité des fauteuils de paille, et se décide pour le lit, qui est bas, et forme divan. Sa corpulence s'y enfonce, joyeusement,) Fouou!... fouou!... fouou!... {Tout

à coup^ un éclair de souffrance passe sur sa physionoynie ; il se cambre un peu^ se tâte le bas des rei?is.) Aïe !... c'est là où je me retrouve !

MADAME DE CHATEL. — Jc parie que vous êtes le seul de vos amis que vous ne soigniez pas.

LE DOCTEUR rouvière. — Vous ne le voudriez point? Je me ménage, madame. Mes clients sont indiscrets. Il me font appeler à toute heure du jour et de la nuit... Si je faisais comme eux, le docteur Rouvière n'aurait plus un instant de repos.

MADAME DE CIIATEL. C'cst égal, VOUS

devriez faire un peu attention.

LE DOCTEUR ROUVIERE. — Bail! ça durci'a bien encore dix bonnes années... en comptant les mauvaises, avant la paralysie générale. Et puis après... fttt !...

// simule un grand plonyeon.

MADAME DE CHATEL. — Ça UC VOUS cffraic

pas plus que ça ?

LE DOCTEUR ROUVIERE. — Quitter Grasse?

Ah ! non, madame. Ne plus faire de tournées de clients, ne plus accoucher madame Truc, ne plus m'inquiéter si le petit Revertégat n'est pas envoie de faire une fièvre typhoïde?... Mais, madame, au contraire. Il me semble que c'est le bonheur. Et s'il y a un paradis, je ne serai pas difficile sur la qualité des plaisirs que j'y demanderai : le repos, le pur et simple repos. Un bon cigare après mes repas, une sieste assurée, pas de malades, pas de consultations. « Le docteur Rouvière est sorti. »

MONSIEUR DE CHATEL. — Mais quc dirout les Grassois ?

LE DOCTEUR ROUVIERE. — Jc m'cu moquc, je ne serai plus de la paroisse. Ils en auront eu assez, pour l'argent qu'ils m'ont donné... Il est vrai que, parfois, je me serai bien amusé.

MONSIEUR DE CHATEL. — YoUS VOyCZ, VOUS

les regretterez.

LE DOCTEUR ROUVIERE. HélaS, UOU, jC

les retrouverai. Pour moi, le Paradis est une maison ouverte. Tous ces pauvres bougres d'humains, est-ce de leur faute s'ils sont si bêtes et si méchants? Ne faut-il pas leur offrir, un jour.

une compensation à la monstrueuse injustice qui a présidé à leur sottise et à leur malice, qui en a déterminé le jeu? Un peu de paradis, pour oublier tout cela ! Evidemment, le paradis des gens d'ici ne sera pas celui du Dante : j'imagine volontiers qu'il ressemblera à une vaste place de la Foux, le dimanche, à la sortie de la messe, quand les pâtisseries exhalent leurs chaudes odeurs, que les officiers d'Alpins exhibent leur prestance, que le café de l'Univers est frais et sombre, et que le soleil est très gai. Et ils seront toujours bien portants. Tout de môme, ça me semblera dur de les savoir immortels.

MADAME DE CHATEL. DoctCUr, VOUS êtCS

un mécréant.

LE DOCTEUR ROuviÈRE, uii grand geste vers le plafond; il rit. — Bah! qu'il méjuge!

MONSIEUR DE CHATEL. Il SCra trÔS

gentil.

LE DOCTEUR ROUVIERE. — J'ai toujours été si correct avec lui, quoi qu'en dise cette vieille bigote de madame Bellandou... Une âme d'élite !

MADAME DE CHATEL. — Gommcut ! Madame

Bellandou ne vous aime pas? Pourtant elle ne parle devons qu'avec crainte...

LE DOCTEUR rouvière. — Et tremblement.

Vieille carcasse!... Oh ! pardon, madame. Une vieille carcasse habitée par une âme d'élite. D'ailleurs, autrefois, au-dessus de l'âme d'élite et de la carcasse se bombaient des forpaes appétissantes...

MONSIEUR DE CHATEL. — Madame Bellandou a été jolie?

LE DOCTEUR ROUVIÈRE. — Adorablc... et adorée... par le receveur de l'enregistrement, le buraliste en chef, le capitaine de gendarmerie, aussi son mari, qui d'ailleurs en a pris une indigestion et a été rejoindre un monde meilleur, et enfin, ne l'oublions pas, car nous faisons de l'histoire, le père de l'ami de sa fille, un homme très bien.

MADAME DE CHATEL. — Mousicur Figliiera ?

LE DOCTEUR ROUVIERE, intevloqué. — Vous savez ?

MADAME DE CHATEL. — Elle m'a racouté, avec des larmes dans la voix, la terrible histoire de sa fille et de ce monsieur qui la dés-

honore. Je vous assure que c'est navrant. LE DOCTEUR ROUviÈRE, suffoqué. — Oh! le vieux crocodile ! le vieux crocodile ! Quand on pense que c'est elle qui... Mais je m'arrête... mon métier n'est pas de médire...

MONSIEUR DE CHATEL. — Oh! doCtCUr...

LE DOCTEUR ROUVIERE. — ... 11 eSt dc SOU-

lager l'humanité souffrante. Mais rien n'empêche, d'ailleurs, de jeter un coup d'œil sur ses faiblesses morales : c'est une affaire de diagnostic. Madame Bellandou est un vieux crocodile passionné. Je ne lui en veux pas : c'est le pays qui l'exige... Les malheureux sont tellement peu curieux de rien : art, philosophie, musique, voyages, qu'ils se rejettent sur l'amour. Ils ne font plus que cela. Et comme c'est très monotone, ils changent de partenaire. Moi, ça m'est égal, j'accouche. Les sains, les malades, les phénomènes, les tard-venus, les avant-terme, les légitimes, les douteux, les bâtards, je les reçois tous à leur arrivée. Je leur tends la main : « allons, houp ! » quelquefois une tenaille n'est pas de trop : le Grassois est têtu de très bonne heure. Gomment en voudrais-je

à cette excellente madame Bellandou ? Elle accomplit sa fonction. Aujourd'hui, les moyens qui lui sont laissés pour le faire sont péniblement insuffisants. Mais, nous savons, n'est-ce pas, quel parti pris d'économie sordide préside aux dispositions adoptées par la nature pour en arriver à ses fins. Excellente madame Bellandou !

A ce moment^ on frappe à la porte. Cest madame Silvy, la délicieuse madame Silvy qui, vieille dame aujourd'hui, a été autrefois la plus spirituelle et la plus piquante coquette de la ville. D'une époque, hélas trop abolie, où elle brilla en souveraine dans les salons de VHàtel de Ville {son mari fut, pendant dix ans, le premier magistrat de la cité), elle est seule aujourdliui à se souvenir, seule avec le docteur Bouvière. Ce sont deux sages. S'ils regrettent la jeunesse disparue, on ne pourrait le savoir que chez eux, le soir, dans leur chambre déserte. Ils y sont seuls. Personne n'a reçu leurs confidences. Ils s'aiment bien. Deux augures à qui il est bien difficile de regarder quelque chose sans rire. Salutations, congratulations.

LE DOCTEUR rouvière. — H J ^ ^'^ moius

trois mois que je ne vous ai vue, chère madame. Vous n'êtes pas sortie?

MADAME siLVY. — Nous sortons très peu, Bijou et moi? (Se souvenant tout à coup.) Au fait, où est-il, ce pauvre Bijou ? (Appelcmt.) Joseph ! [Expliquant.) Joseph, c'est mon homme de confiance, le fils d'un de mes fermiers (du temps oi^ j'avais des fermes). Il n'est pas très intelligent, mais pour le poste d'homme de confiance, on ne peut pas avoir des démons d'esprit. Il garde Bijou : c'est tout ce que j'ai trouvé à lui faire faire. Et, malgré ma confiance, je ne suis jamais très rassurée. Joseph !

Une figure béate apparaît dans V entre-baïllement de la porte.

JOSEPH. — Euh?...

MADAME SILVY. — Vous avez Bijou?

JOSEPH. — Oué...

MADAME siLVY. — Avcz-vous SOU chocolat?

JOSEPH. — Son chocolat?

MADAME SILVY. — Oui, avez-vous pensé à emporter sa tablette de chocolat ?

JOSEPH. — Non.

MADAME siLVY. — Voiis l'avez encore oubliée?

JOSEPH. — Oué !...

MADAME SILVY. — Eh bien! mon garçon, qu'est-ce que vous voulez que je vous dise? Si vous n'êtes pas fichu de vous rappeler qu'il faut emporter une tablette de chocolat toutes les fois que nous sortons avec Bijou, à quoi me servez-vous dans la vie? Qu'est-ce que vous y faites d'autre ?

JOSEPH, sincère et touchant. — Rien.

MADAME SILVY. AlorS?...

JOSEPH, en écho découragé. — Alors !...

MADAME SILVY. — G'cst bicu, allcz ! (Joseph reste là, perdu dans le vague.) Eh bien! mon garçon, allez, ça veut dire : sortez, partez, filez, fîchez-moi le camp.

Josepli revient à ha. Il incline lentement la tète en signe qiiil a compris, reste encore quelques secondes immobile et stupéfait, puis se retire.

LE DOCTEUR ROuviÈRE. — Il cst saus malicc.

MADAME SILVY. — Que fcrait-il si je ne

m'occupais de lui? Il pourrait tomber beaucoup

plus bas, devenir portefaix sur la place de la Foux, que sais-je? enfin un raté. Tandis que, comme cela, il a une situation sociale. Je ne lui donne pas de livrée, d'ailleurs. Il ne la comprendrait pas.

LE DOCTEUR ROuviÈRE. — Quaud jc pcuse que ce type-là est tout de même le parent d'un ancien dictateur. Nous vivons à une drôle d'époque.

MADAME DE GHATEL. — Gommeut Cela ?

MADAME siLVY. — Par madame Bellandou.

Le père de Joseph était un petit-cousin à madame Bellandou et madame Bellandou est la mère du mari de la petite-nièce de Gambetta. Il y a des parentés plus douteuses.

MADAME DE ciiATEL. — Il y cu a même de plus rapprochées.

MADAME SILVY. — Gcttc chèrc Horteusc I parente d'un grand homme ! Elle n'a jamais pu s'y faire. Depuis qu'elle a pris conscience de cet honneur, elle ne veut plus reconnaître le pauvre Joseph. Et le pauvre Joseph en a souffert. Madame Bellandou, c'était le seul lien qui le rattachât à la haute société. Mais Hortense

est arriviste... {Un instant de rêverie.) Quand je pense à cette histoire, je ne peux pas m'empôcher d'y prendre un certain plaisir.

MADAME DE CHATEL. — Ne pourrions-uGus le partager?

MADAME siLYY. — Volonticrs, mais je crains que ça ne vous amuse guère.

MADAME DE CHATEL. CoqUCttC ! . . . Jc brÛle

d'envie de savoir comment la petite-nièce de...

MADAME siLVY. — 11 faut d'abord vous dire que monsieur Bellandou fils n'est pas un de ces hommes prestigieux, ni par le talent, ni par le charme physique, qui s'imposent partout où ils entrent et obtiennent ce qu'ils souhaitent.

LE DOCTEUR ROuviÈRE, emporté malgré lui par la force de la vérité. — F... Bigre non !

MADAME SILVY. — Il scrait beau, mais il est borgne ou, plus exactement, il a un œil plus gros que l'autre ; il serait très intelligent sans une infirmité absurde qui, ayant atteint sa mémoire dans toutes ses manifestations, l'a toujours empêché de révéler cette intelligence. C'est un séducteur timide et un cerveau virtuel.

LE DOCTEUR rouvière, résumcmt. — Un crétin.

MADAME siLVY. — Celte pauvrc Hortense, beaucoup trop occupée à ses aventures, l'avait confié à des tantes bigotes qui relevèrent dans les bons principes...

LE DOCTEUR ROUVIERE. — A vingt-cinq ans, le pauvre bougre n'était jamais sorti de chez lui. Il n'avait jamais osé... vous me comprenez... Et c'était un gros garçon crevant de santé, avec des joues comme ça! et des boutons dessus... comme ça! (// dessine successivement dans Vair les figures d'une citrouille et d'une noisette.) Un soir, c'était la fin du printemps, il faisait une de ces températures qui expliquent tout... le pauvre Aloys ne put y tenir...

MADAME DE CHATEL. Hciu ! le paUVI'B

qui?

LE DOCTEUR ROUVIERE. — Aloys, parfaitement. Il s'appelle Aloys. Sa femme lui a fait croire qu'il porte le nom d'Emile, parce qu'elle ne veut pas être trop ridicule, el il a si peu de mémoire qu'il a donné dans le panneau. Mais

c'est Aloys qu'il s'appelle. Un bien beau nom, n'est-ce pas ? Aloys Bellandou.

MONSIEUR DE CHATEL, impatient. — Continuez, docteur, je vous en prie.

LE DOCTEUR rouvière. — Donc, Ic pauvrc Aloys ne put y tenir. Ses tantes étaient au salut et elles lui avaient bien recommandé de garder la maison, en les attendant. Elles étaient sûres de lui, aucun doute ne les effleurait. Aloys attendit. Il attendit quatre heures et demie, il attendit cinq heures, il attendit cinq heures et demie : ses tantes continuaient leurs dévotions. Je crois, si mes souvenirs sont exacts, qu'elles avaient des prières supplémentaires à donner à saint Antoine de Padoue, — alors au commencement de sa vogue, — en remerciement d'une pièce de quarante sous inexplicablement volatilisée depuis trois mois, et dont elles venaient de retrouver l'emploi dans leurs comptes.

-MADAME siLVY, rectifiant. — Non, ça, c'est une autre fois. Le soir d'Aloys, c'était bien plus grave (elles l'ont assez raconté depuis!). Elles avaient eu un pressentiment, le pressen-

liment que la vertu de leur neveu était en danger. Et c'est pour la sauver qu'elles étaient allées la recommander, tout spécialement, h son patron, saint Louis de Gonzague,lejésuite, vous savez bien, ce saint si chaste qu'il se détournait des pieds nus de sa mère.

LE DOCTEUR rouvière. — Parfaitement, c'est cela. Donc, le pauvre Aloys attendit six heures ; mais à six heures et quart, absolument affolé, il voulut se ruer dans la rue avant que ses tantes ne rentrassent. La porte d'entrée était fermée à clef, par précaution. Il sauta par la fenêtre de l'entresol, sans se faire de mal (il y a deux mètres), et courut, courut, avec son œil le plus gros absolument hors de la tête.

Il faut tout de même qu'il y ait une Providence... Il ne savait pas où c'était, il y arriva tout droit. Ah ! ce fut mémorable. Les deux vieilles dames l'attendirent toute la nuit, en pleurant à genoux, le front dans le tapis, devant les images à deux sous de tous les saints qui composaient leur chapelle. Sa tante Pulchérie n'eut qu'un mot, lorsqu'il rentra, à deux heures du matin, sans chapeau, sans cravate, et son

veston à la main, un seul mot, et qui ne l'émut même pas : « Aloys, dit-elle, Aloys, vous n'êtes plus pur î ))

MADAME siLVY. — Et le lendemain, madame Bellandou était invitée à venir le reprendre. La tante Euphrasie lui dit même, à cette occasion : « Ma chère Hortense, Aloys n'a qu'une façon de réparer ce qu'il vient de commettre. C'est de se marier. Dieu ne permet ces choses-là que dans le sacrement. »

LE DOCTEUR rouvière. — Et Ic plus heau, c'est qu'elles s'ingénièrent à lui trou^'er une femme.

MADAME SILVY. — lluc fois qu'clles eurent reconnu que leur neveu n'était point digne de la vie spirituelle, elles voulurent au moins qu'il mortifiât dans le mariage une passion fougueuse et irrésistible.

LE DOCTEUR ROUVIERE. — Gc fut terrible, d'ailleurs. Il avait mis vingt-cinq ans à se faire une gourme considérable; il y a douze ans qu'il la jette, et il lui en reste encore. La pauvre nièce à Gambetta en a vu de dures.

MADAME SILVY. — Commc il est, de son

métier, inspecteur d'une parfumerie, il fait le pacha parmi les ouvrières de l'usine, race aimable et de mœurs accueillantes.

MONSIEUR DE CHATEL, ohstiné. — Mais Comment le mariage a-t-il eu lieu ?

MADAME siLVY. — G'cst toutc uuc histoirc, mais je ne sais pas si je me la rappellerai.

MONSIEUR DE CHATEL, — Oli ! cssaycz, ditcs. Des bribes seulement ; des bribes nous suffiront.

LE DOCTEUR RouviÈRE. t— Pcrsonnc ne Ta jamais bien su. Pour moi, ce fut tout bêtement une agence xViatri moniale.

MADAME SILVY. — Oui, docteur, mais c'est tout de même bien plus compliqué que cela. Vous vous souvenez bien du vieux Gazagnaire?

LE DOCTEUR ROUVIERE. Le vicUX lou-

foque, qui vivait de tilleul?... Si je m'en souviens ! Son tîls était avec moi aux chasseurs d'Afrique. Un brave garçon, d'ailleurs, dont la mort me fut bien pénible. A trente ans, en pleine jeunesse, un stupide coup de fusil d'une brute d'Arbi. Et le papa meurt à quatre-vingt-

dix-sept ans, vert comme une tige de roseau pensant, conservé par la famine. Quel type !... Il n'y a pas deux ans qu'il faisait encore, chaque jour, sa promenade entre l'hôtel Victoria et la nymphe de la Foux.

MADAME DE ciiATEL. — Oh! docteur, racoutez-moi l'histoire du vieux monsieur Gazagnaire.

MONSIEUR DE CHATEL. — Machérie, c'est un hors-d'œuvre. Tu vas nous faire perdre de vue celle du mariage d'Aloys .

MADAME DE CHATEL. Si, si 1 moi jC VCUX

savoir d'abord l'histoire du vieux monsieur Gazagnaire.

LE DOCTEUR ROuviÈRE. — Gc n'cst même pas une histoire, madame. A peine un ramassis d'anecdotes. Figurez-vous que ce bonhomme (je ne l'ai jamais connu que vieillard) habitait dans la rue Rêve-Vieille un appartement dont il n'avait jamais voulu bouger. Il n'avait ni cuisinière, ni valet de chambre, ni personne. Il vivait là sans lumière (une chandelle lui durait trois mois), sans feu, absolument seul. Ge qu'il y faisait, on ne l'a jamais su. Sa seule nourriture connue était le tilleul. Il en achetait

pour deux sous le samedi soir et le mercredi malin. Il en confectionnait une infusion dont, sitôt bue, il faisait sécher les feuilles pour les repas suivants. Pour les quatre derniers, il les accommodait en salade.

MADAME DE CIIATEL. C'était tOUt ?

LE DOCTEUR ROUVIÈRE. QuclqUCfois, UH

ami, pris de pitié, l'invitait à déjeuner avec lui, croyant lui rendre service. Il acceptait, mangeait comme un chameau lâché dans une oasis, avait une indigestion épouvantable, et revenait à son régime. D'homme comme celuilà, je n'en ai pas vu souvent!

MADAME siLVY. — Il paraît qu'il y en avait beaucoup, autrefois.

LE DOCTEUR ROUVIÈRE. — Du tcmps de Fragonard, probablement.

MADAME SILVY. — Même après. Tenez, sans remonter plus haut, un des amis de mon grand-père, monsieur Aymard, a trouvé moyen de vivre avec un écu de cent francs, qu'il ne voulait point changer. Ça lui était trop pénible, quoique millionnaire. Il allait dans un magasin, avec sa pièce, il achetait n'importe quoi,

généralement ses provisions, qu'il faisait luimême, de peur d'être empoisonné par la maladresse des domestiques... Au moment de payer, il tirait sa pièce d'or du fond de sa poche, d'un air si triste que la marchande en avait envie de pleurer. « Vous n'avez pas la monnaie d'un écu de cent francs ? », disait-il. La plupart du temps, l'autre n'en avait point. Alors, triomphant, le vieil Aymard disait : « Eh bien ! je vous paierai une autre fois. Marquez-le. » Quand, très rarement, au commencement du mois, les commerçants avaient de la monnaie, il reprenait tout de suite sa pièce en protestant : (( Non, vous ne voudriez pas? Un écu de cent francs, c'est une rareté... Et puis, le cours est au-dessus de sa valeur... Je le reprends. Ce sera pour la prochaine fois. » Pendant un an, madame, il a traîné sa pièce de cent francs chez tous les fournisseurs possible. Un jour, son épicier lui a pris son écu de force. Le vieux pleurait de rage. « Eh ! dites donc, monsieur Aymard, vous me devez déjà deux cent vingt francs avec cette blague... Je la prends, votre pièce. Ce sera un acompte. »

VIEUX SOUVE-MRS 115

LE DOCTEUR ROuviÈRE. — Le plus piquaiit, c'est que la pièce était fausse. Le vieux Aymard a mis six mois à mourir du retournement de sang que cette déception lui a causé. {Tirant tout à coup sa montre et se levant en sursaut.) Sapristi ! mes malades ! Je suis en retard d'une heure. Jamais je n'y verrai assez clair pour ouvrir le ventre de madame Gandolle.

MADAME siLVY. — Gommcut va-t-cllc, cette pauvre madame Gandolle?

LE DOCTEUR ROUVIERE. — Elle s'alourdit.

Enfin, demain matin, elle sera plus légère. Voulez-vous me permettre de vous offrir la moitié de ma voiture pour retourner en /ille, madame Silvy ?

MADAME SILVY. — Yolontiers, docteur. Mais j'emmène Bijou.

LE DOCTEUR ROUVIERE. — Il y aplacepour trois, madame.

MADAME SILVY. — Joscph reviendra à pied; je vais d'ailleurs le lui dire. Pourvu qu'il comprenne !... Joseph !

JOSEPH. Il accourt, se plante devant madame

Sîlvj/, ouvre la bouche sans rien dire. Un vague soupir s'en exhale. — ...

MADAME siLYY. — Josepli, mon garçon, VOUS reviendrez à pied.

JOSEPH, insensib le . — Ah ! . . .

MADAME siLVY. — A pied, tout seul, avec vos jambes. Et n'allez pas du côté de Nice, comme le jour où on vous a ramassé endormi sur un banc du village du Bar, tenant à la main une lettre que je vous avais envoyé porter à Sainte-Anne. Vous irez chez moi, par la route que vous voyez en bas, chez moi, dans ma maison de la rue Droite. Si vous ne savez plus, vous demanderez votre chemin en route... Vous avez compris?

JOSEPH. — Eh !...

MADAME SILVY. — Il a compris.

Elle prend congé ^ saisit Bijou dans ses bras et grimpe dans la petite voiture, où le docteur la suit.

MONSIEUR DE CHATEL. — Alors, c'estfini... je suis volé... Je ne saurai jamais l'histoire du mariage d'Aloys.

LE DOCTEUR ROuviÈRE. — Madame Bellandou la sait bien mieux que moi. Elle vous la racontera. Je soupçonne que le général Matois n'a pas été étranger à la combinaison. Il avait eu des bontés pour la tante de la victime, à l'époque...

MADAME siLVY. — Taiscz-vous, médccin, vous allez dire des horreurs. Au revoir, au revoir, mes amis.

Dernières effusions; la petite voiture basse du docteur Bouvière emporte les deux charmants augures.

Ml

La salle du théâtre des Cordeliers. Les acteurs de la tournée Lecharmant, de passage à Grasse pour y représenter Hemani. se débatteiH atec le concierge du local pour obtenir les renseignements suprêmes avant le moment oîi ils vont affronter le public. Us ne veulent pas répéter ^ sûrs de leur mémoire^ mais^ cependant^ il est bon de s^enquérir de quelques accessoires. Ils grouillent j allant de la scène à la salle^ cependant que le directeur^ M. Lecharmant^ qui jouera ausn Charles-Quinte parlemente.

iïO>SIEUR LECHARMAÎÎT. — AlOFS, VOUS

dites que c'est cela, la scène?

LE CONCIERGE. — Oui, monsicur.

ai; théâtre llî)

MONSIEUR LEGIIARMANT. — Elle n'cst paS

grande !

LE CONCIERGE. Elle .Sllffit. Ofl il [)ll y

jouer Faust.

MONSIEUR LECIIAUMA.NT. Le \)(i[\V!

LE CONCIERGE. — Non, le vrai, le Fau.sic (le Goulot. Avec dix ligurants...

MONSIEUR LECiiARiiANT. — Enfin, on s'arrangera. Où sont les machinirstes V

LE CONCIERGE. — Les nnachinistes ? Est-ce que je sais?... Ce n'est pas moi qui les garde. Us seront ici ce soir.

MONSIEUR LEGIIARMANT. Mais J'CU ai

besoin nnaintenant. Il faut que je m'entende avec eux, que je leur donne des instructions. Faites-les vite chercher par quelqu'un : votre femme, votre fille...

LE CONCIERGE. — Vous voulcz m'envoyer à leur recherche ?... Mais je ne sais pas si c'est dans les règlements. Les machinistes ne sont pas de service l'après-midi. Heureusement qu'ils ne doivent pas être loin. Je crois les avoir vus qui prenaient leur apéritif au café des Trois-Palmiers. Je vais vous les amener.

// sort. Un quart d'heure se passe en trépignements de la part de la tournée Lee har niant, qui continue à s agiter, à faire des réflexions sur le décor.

l'ingénue. — Mince de palais Renaissance ! LE JEUNE PREMIER. — G'est le salon de la Dame aux camélias.

LA GRANDE COQUETTE. Et Ic pianO dc

rorchestre?...

LE DESGENAis, plaquant un accord. — Non, mais pige-moi s'il est faux...

LE PÈRE NOBLE. — Et ils Ont joué le Faust de Goulot là-dessus.

Etc., etc. Enfin, on s'arrangera comme on s'est arrangé partout : à Saint-Brieuc, à Pantoise , à Romorantin. à Pontarlier, à Gardanne. M. Lecharmant est un sage, et sa folle troupe aussi. Alors, reparait le concierge, suivi de M. Truc et de M. Bœuf, calmes et dignes.

MONSIEUR LECHARMANT. G'cst VOUS, leS

machinistes ?

MONSIEUR BŒUF, avcc simpUcîté . — Oui.

MONSIEUR LECHARMANT. — Ah!... {Au COU-

cierge.) Merci, monsieur, vous pouvez vous retirer.

LE CONCIERGE. ^\Qn.{Exit.)

MONSIEUR LECHARMANT. — Vous êtes averti qu'on va jouer Hernani de, soir?

MONSIEUR TRUC, blasé. — Hernani !... Et après?...

MONSIEUR LECHARMANT. — Cela uc Semble pas bouleverser votre imagination.

MONSIEUR BŒUF, judlCieilX. — Qu'cst-CC

que ça peut nous f . . . qu'on joue Hernani ? C'est pour nous dire ça que vous nous avez dérangés ?

MONSIEUR LECHARMANT. — Eh bien! il me paraît qu'il fallait pourtant que vous le sussiez, messieurs les machinistes !

MONSIEUR TRUC. — Et pourquoi faire ?

MONSIEUR LECHARMANT. — Commeut, pourquoi ? Ah ! ça, ils sont ahurissants, ces bonshommes-là ! Qu'est-ce que vous fichez alors, les jours de représentations?

MONSIEUR BŒUF. — Nous IcvoHs le ridcau quand on commence.

MONSIEUR TRUC. — Nous le baissous, quand on finit.

MONSIEUR BŒUF. — Et Dous opérons les changements de décors.

MONSIEUR LEMAR CHANT, aVeC Ull SUVSaut

d'espoir, — Je ne vous le fais pas dire. Messieurs, je vous ai précisément fait appeler pour m'entendre avec vous au sujet des changements de décors.

MONSIEUR TRUC. — Gc n'cst pas la peine. Nous savons notre métier ! Quand la scène se passe dehors, nous retournons ce décor, et quand elle revient dedans, nous le remettons en place.

MONSIEUR LECHARMANT. — Mais pardou !

pardon, messieurs les machinistes, je ne sais si je me fais bien comprendre. Le premier acte d'Her?îani se passe dans une rue de Saragosse : le second, dans la chambre de mademoiselle, que voilà (// désigne Vingéiiue qui esquisse une révérence à V adresse de M. Truc.) ; le troisième dans la salle des portraits de la demeure du noble seigneur duc de Mendoce, ce vieillard (// présente le père noble, qui s'incli?ie gravement.) ; le quatrième, dans le caveau funéraire de Gharlemagne à Aix-la-Chapelle, et

le cinquième, sur la terrasse d'un château. C'est à vous que je m'adresse pour savoir de quelle manière vous comptez nous aider à évoluer dans ces différents milieux.

Au cours (le ces révélations, les figures de M. Bœuf et de M. Truc en sont graduellement arrivées à l'expression de r ahurissement le plus intense. Puis, ils se remettent et considèrent M. Lecharmant avec un sourire qui semble dire : « Ces Parisiens, tout de même, quels incorrigibles fumistes! » Enfin, M, Bœuf croit devoir rétablir une saine appréciation de la réalité.

MONSIEUR BŒUF. — Lc conscil municipal a voté une subvention au théâtre des Gordeliers il y a trente ans. On a acheté deux décors : un salon et un jardin. Le salon, vous le voyez. Derrière, c'est un jardin. Voilà ! Tout le monde s'en contente... Monsieur Goquelin, qui est de l'Académie française, il s'en est contenté. [S' animant peu à peu.) Ceusse qui veulent faire de l'esbrouffe, et jouerdes pièces en cinq tableaux, ils n'ont qu'à charrier leurs décors. [A M. Truc.) Uernani ? Qu'est-ce que c'est encore ? Une pièce italienne? Tu connais, toi?

MONSIEUR TRUC. Xon.

MONSIEUR BŒUF. — Yous voyez bien ! Moii collègue, qui est resté un an à Cannes, comme chef de claque du Casino, il ne sait pas même ce que c'est ({\xHernani. Et c'est ça que vous voulez jouer?... Ah! tenez, vous me faites de la peine!...

MONSIEUR LECHARMANT. — Elle est bien bonne, celle-là !

MONSIEUR BŒUF. — Elle est forte, vous voulez dire. Déranger deux personnes qui prennent tranquillement leur apéritif pour leur raconter des histoires pareilles !

MONSIEUR LECHARMANT. — Dcmeurcz, je vous prie, un instant. Je puis encore avoir besoin de vos lumières. {A part.) Fichu pays ! N'était la recette dont j'éprouve la pressante nécessité, ce que je iilerais avec ma troupe ! A-t-on jamais vu? Ah! sacrebleu de sacrebleu ! Quel pétrin !

MONSIEUR TRUC, hoiine âme. — Vous êtes là à vous faire de mauvaises idées... Elle ira toujours votre pièce. D'abord, le public est au courant ; et puis, on peut s'arranger.

MONSIEUR LE CHARMANT, consiclérant d'un œil sceptique cet auxiliaire inattendu. — Ah ! oui, et comment? Jouer Ilernani dans un salon Louis-Philippe ! On voit bien que vous n'êtes pas Charles-Quint, vous !

MONSIEUR TRUC. — Je ue sais pas si je suis Charlepin. Mais je sais qu'on peut jouer même une féerie sur cette estrade... en s'esquichant un peu. Vous dites que le premier acte se passe dans une rue. La rue, nous l'avons.

MONSIEUR LECHARMANT. VoUS disicZ

n'avoir qu'un jardin...

MONSIEUR TRUC. — Ou garde le fond du jardin et on met deux portants qui représentent des maisons avec leurs fenêtres. Ça fait la rue.

MONSIEUR LECHARMANT, déçU. Ail!...

MONSIEUR BŒUF. — Tieus !... Comment feriez-vous, vous, le malin ?... Et le second tableau ?

MONSIEUR LECHARMANT. — La cliambre de dona Sol.

MONSIEUR TRUC. — Eh bicu ! la chambre, la voilà...

MONSIEUR LECHARMANT. — Mais la chambrB

i2() AU BON SOLEIL

de dona Sol n'est pas la chambre de Marguerite Gautier !... il y a trois cents ans de différence... Et la couleur locale?

MONSIEUR BŒUF. — La coulcur locale, ques aco'l Vous réclamez pour ce Dognassol une chambre. On vous en donne une, toute peinte, avec deux portes praticables, et vous réclamez. Vous voudriez peut-être aussi avoir, pour le même prix, un fauteuil de l'époque?... Je n'ai jamais vu ça, tout de même, depuis trente ans que le théâtre des Cordeliers est fondé. Passez au troisième.

MONSIEUR LE en ARMANT, movis exigeant. — Une salle d'honneur, avec des portraits.

MONSIEUR BŒUF, à nionsieur Truc. — On lui accrochera les photos encadrées des deux derniers présidents de la République.

MONSIEUR TRUC, pateme, — Mais oui.

MONSIEUR LE en ARMANT. — Mallieurcux ! Et le quatrième? Comment représenterez-vous le caveau d'Aix-la-Chapelle?

MONSIEUR TRue. — Mais c'est rien du tout, ça. Un caveau, c'est une espèce de cave, pas vrai? un endroit sombre. Eh bien ! le rideau, il

est fait pour les chèvres? Et la rampe, qu'estce que vous en fichez? Avec la toile à moitié baissée, et les trois quarts des lumières éteintes, je me charge de vous cuisiner un caveau, que vous ne pourrez pas savoir, vous qui jouerez dedans, si j'y ai laissé le salon ou le jardin seulement.

MONSIEUR LEGHARMANT. — Mais la fin, le cinquième , les terrasses du château du seigneur duc de Mendoce ?

MONSIEUR TRUC. — Lcs tcrrasscs, vous dites ? C'est dehors, ça. Alors, le jardin.

MONSIEUR LEGHARMANT. — Jeunc étourdi, ignorez-vous que les terrasses d'un château sont entourées de créneaux, de tours, de murs?

MONSIEUR TRUC, serviable. — Vous avez les portants qui servent pour la rue.

MONSIEUR LEGHARMANT. — Aloi'S, c'CSt le

décor de la rue qui reparaît.

MONSIEUR BŒUF, outvé . — Ah! écoutcz, en voilà assez, hé!... Nous sommes machinistes, nous ne sommes pas des peintres ! Voilà une heure qu'on se décarcasse à vous donner des conseils pour vous tirer d'affaire. Et vous faites

des objections parce que votre terrasse ressemblera à votre rue. Et qu'est-ce que vous voulez que ça nous fasse, à nous? Et au public, donc?... Si vous croyez qu'il fera la différence entre le caveau, la chambre de Dognassol, la salle des portraits... C'est des histoires, ça, à la fin ! Et s'il n'y avait pas de jardin, hein ! il faudrait bien tout de même tout jouer dans la chambre à coucher ! Allez ! allez ! vous faites pas de bile ! Jouez comme vous savez, ayez un bon souffleur, ça sera toujours assez bien!

» Adieu, alors! Et surtout, ne nous dérangez plus. Nous serons ici à huit heures et demie pour le lever du rideau. Bonne chance !

MAURICE. — Aimez -VOUS les arapèdes?

MADAME DE ciiATEL. — Si je les aime, ces merveilleux coquillages, pareils à des chapeauxcloches et dont la chair a un goût de fleur !

MONSIEUR DE CHATEL. — Cette raclurc de bateaux en perdition, ces petits morceaux de caoutchouc, faits avec des bigorneaux hors d'usage, vous allez encore manger ces saletéslà?

MADAME DE CHATEL. — Tais-toi. Tu uc sais pas ce qui est bon. Tu ne comprends du Midi que la bouillabaisse : les nuances t'échappent.

MAURICE. — Et quelle divine nuance culi-

naire que Tarapède ! Eh bien ! je sais où en trouver. J'ai rendez-vous avec ma vieille amie madame Revertégat, ce matin, à dix heures et demie, sous les frais ombrages de la place du Marché aux Poissons. C'est là que, à la face du ciel serein, et peut-être de madame Bellandou scandalisée, je dois recevoir, de ses mains fortes et potelées, le gage de son affection solide : trois hectogrammes de ce mammifère auguste dont nous faisons nos choux-gras, si j'ose rapprocher ces deux expressions. Vous m'ouvrez un crédit?

MADAME DE CHATEL. — Illimité... ct partcz vite. Revenez dessus ou dessous. Du reste, l'arapède ressemble à un bouclier.

MONSIEUR DE CHATEL. — Puis-jc VOUS Confier une amoureuse mission ?

MAURICE. — Je suis votre âme damnée.

J'accepte.

xMONsiEUR DE CHATEL. — Eh bien! passez une minute chez la douce madame Vezzian. Rappelez à la pâle et souple créature que je l'aime toujours et que son vin de Chianti parfume encore mon âme, s'il a troublé ma diges-

lion. Entrez aussi un instant chez la perfide madame Toesca-Sardou et dites-lui que, si je ne mets plus les pieds chez elle, ce n'est pas tant à cause de la poignante odeur de fond de tonneau qui s'exhale de son repaire que parce que j'y ai va, la dernière fois que je m'y suis aventuré, la preuve de sa trahison dans les embrassements monstrueux dont elle accablait le trop séduisant monsieur Truc.

MADAME DE ciiATEL. — Qucllc horreur !

MONSIEUR DE cuATEL. — Ditcs cufin à moiisieur Manou que je retiens le premier jambon fumé qu'il recevra, de ce pays qu'il ne veut révéler, par des moyens qu'il tient secrets.

MADAME DE CHATEL. — Gourmaud !

MONSIEUR DE CHATEL. — Ma chéric, la cuisine et la littérature sont deux arts étrangement fraternels, je ne m'en étais jamais douté comme en cette contrée révélatrice.

Ce dialogue s'échange sur la terrasse de la villa Bellandov : FErmitage, pendant les minutes de douce flânerie qui suivent le premier déjeuner. Maurice est habillé^ prêt à sortir^ heureux d\iilleurs du complet de flanelle grise et du

'panama quil 'peut porter en cette saison. Tout à coup., la corne d'appel de romnibus déchire la tranquillité du matin. « C'est la dernière fois ! )) crie Maurice, qui se précipite. Il méprise les chemins battus, et même les sentiers non battus^ et suit une ligne droite jusquW son but. Un bond^ et il est devant là maison de madame Cresp-Pois-Rouge . Un autre bond, et il s'enfonce (( au mitan » d'une plantation de narcisses qui ne s'en relèveront pas. Un troisième bond le pose en face de madame Richard, la blanchisseuse, qui prend « le bon de l'air » devant son habitation, laquelle présente une façade peinte ci la fresque des sujets les plus variés : une 'femme à sa fenêtre incendiée, ouvrant des bras tragiques, tandis que, de la fenêtre voisine, émerge, poussé par un semblable effroi, un petit chien ressemblant à un cheval blanc; des médailles romaines, des fragments de frise pompéienne, des amphores, des statues mutilées, des lézardes en trompe-Vœil.

MADAME RICHARD. — Eli! iTiOD Dieu, comme vous êtes pressé. On a toujours le temps.

MAURICE. — Pas toujours, madame. {Un quatrième bond le jette sain et sauf sur la plate-forme de V omnibus qui ne s est pas arrêté ,

à vingt-cinq millimètres du cor de la demoiselle conti'ôleuse.) Ouf! J'ai bien gagné une bastos.

// n'assied dans un coin, fume, regarde le paysage, la route bordée de (leurs. Une demi-heure s'écoule. On cs( arrivé. Maurice descend.

Les arapèdes ne sont pas quun prétexte; elles le poussèrent bien un peu au voyage. Mais ce qui r attire le plus, ce sont les vieilles rues de la ville, et les gens bizarres quon y rencontre. Il va, au hasard. Sa première visite est pour madame Toesca-Sardou. Madame Toesca-Sardou habite au coin de la rue du Touron et de la rue Peyréguis, un cabaret qui tient plutôt de Vantre d\in troglodyte. Elle y vend des boissons généreuses à des personnages évidemment peu fortunés, mais qui vivent comme s'ils relaient, puisque, malgré la modicité et même la nullité de leurs ressources, le plus clair de leurs occupations consiste à jouer aux cartes et à boire, tout le jour, chez leur hôtesse. M. Truc et M. Bœuf, inséparables, passent là tous les instants que leur ingéniosité peut dérober aux travaux de courtage qui les absorbent. Un piquet sans fin. avec revanches, contre-revanches, belles, belles définitives, etc., leur permet

liabsorber^ sans presque s'en apercevoir, plusieurs bouteilles de ce vin rouge du Var qui ne peut faire mal à personne. Joseph, r homme de confiance de madame Silvy, assis à une autre table, taille une manille monstre avec son collègue Marias, l'homme de confiance de M. Maillon, le juge d'instruction, et le bel Arsène qui passe là, il faut bien le dire, par hasard. Ses beaux yeux noirs, perdus dans une rêverie amoureuse, sont distraits et sa pensée vole bien loin des coquetteries trop fades de madame Toesca-Sardou, laquelle, malgré ses efforts, a la gaieté d\in champignon poussé dans la crypte d\ine basilique du Nord. A une troisième table, celle-ci seule à jouir de Vavare lumière qui tombe de Vunique lucarne éclairant ce sombre lieu, sont installés les deux mendiants les plus célèbres de la ville : le cul-de-jatte du Cours, agile gaillard, à la lèvre rase, à l'œil averti, à la physionomie énergique, qui n'a qu'une jambe en bois, [mais à Grasse, il ny a pas de cul-dejatte absolu), et l'aveugle de la cathédrale, lequel est aveugle le dimanche, et borgne en semaine, — mais à Grasse, ça suffît bien.)

MAURICE. — Ce n'est que moi, madame Toesca-Sardou, ne vous dérangez pas.

MADAME TOESCA-SARDOU. — Vous ne pre-

nez rien, un petit vermouth, une amère^ un verre de bon vin?

MAURICE. — Rien du tout, madame Toesca- Sardou. Je viens vous faire une petite visite en passant. J'entre et je sors.

JOSEPH, continuant une conversation commencée. — ... Mon voyage à Paris... ah î bougre ! je les ai épatés, les Parisiens... J'étais descendu chez mon cousin Pamphile, vous savez bien, Pamphile, de la rue de la Roquette...

MARius. — Non, je ne connais pas.

JOSEPH, sohstijiant. — Mais si, Pamphile, mon cousin... Monsieur, qui vient delà-bas, doit connaître... Dites, monsieur, vous ne connaissez pas ?

MAURICE. — Je ne l'ai jamais vu.

JOSEPH, tenace. — Mais, dans la rue de la Roquette?...

MAURICE. — Je ne sais pas.

JOSEPH. — Enfin, Pamphile... J'ai fait un tour le soir... Il y a des magasins, des magasins, des lumières!... Moi, ça ne m'épatait pas. Si ils croient m'épater, moi, les Parisiens, avec leurs lumières !...

MARius. — C'est ça, ton histoire ?

JOSEPH. — Tout à coup, je me trouve dans un rassemblement. C'était un homme qui était tombé sur le trottoir... Un agent de ville arrive et donne des coups de poing dans le rassemblement... Il a voulu m'en donner un...

Alors...

LE BEL ARSÈNE. AlorS?...

JOSEPH, innté. — Alors? que vous me dites?... alors? que vous me demandez! Eh bien ! je vous dis : il a voulu me donner un coup de poing. A moi î... Alors, avant qu'il ait eu le temps de bouger, seulement, je lui ai collé une bouffe, mais une de ces bouffes... non, mais... tu sais, une de ces bouffes !...

MAURICE. — Alors?

JOSEPH, se levant^ enivré d'un belliqueux souvenir. — Je lui ai collé une bouffe, je vous dis... Un agent!... qu'est-ce que ça me fait, un agent? Ça ne m'a pas empêché de lui écrabouiller la figure... Si ils croient qu'ils vont m'épater, les Parisiens, avec leurs agents...

MAURICE, />er^^îc«ce, — Et vous avez dormi au poste?

JOSEPH, stupéfait devant le génie de son interlocuteu7\ — Comment savez-vous ça?... Au poste ! Oui, j'ai dormi au poste, et le lendemain, je reprenais le chemin de fer. Paris ! vous comprenez, alors, j'y ai été. Ça ne m'épate plus. J'aime mieux Grasse. (// se rassied^ complètement désabusé, silencieux).

MAURICE. — Les voyages forment la jeunesse.

Il resalue l'hôtesse et ses amis et sort. Il descend la rue du Touron. traverse la place aux Aires, d'aspect si tranquillement vieille France entre les arcades de ses maisons à galeries et sous ses beaux arbres. Il descend toujours : la rue des Fabreries. étroite, encombrée de vanneries avec, à droite, un vieux local où Von joue le dimanche des pièces de guignol italien, la rue de V Oratoire, puis la rue Droite oh demeurent deux de ses autres amis: M. Manou et madame Vezzian, M. Manou est marchand de denrées fines et d'épices. C'est un commerçant sérieux., comme on en faisait autrefois et comme on en rencontre encore dans les romans injustement méconnus de Champfleury. Il méprise les succès faciles et surtout les coûteuses habitudes de réclame et

d'américanisme qui ont amené ses confrères M. Garenne et M. TordcUo à créer sur le jeu de ballon des magasins tout en façades, en 'primes et en chromos. Sa gloire à lui est plus ancienne, plus modeste, et sera plus durable. Elle est consacrée par V assentiment du juge d'instruction, du président du tribunal, du commandant de la gendarmerie, du bibliothécaire de la ville, du comte de Barbaroux, gourmets éprouvés et difficiles; elle est basée sur des conserves impeccables, des gibiers rares, des primeurs délicates, des charcuteries contre lesquelles Huysmans lui-même n'aurait rien trouvé à dire, des olives dont Lucques pâlirait de jalousie si elle pouvait les goûter, et surtout des jambons fumés incomparables, de ces jambons fumés dont le plus délicat écrivain de la Belgique, le subtil Henry Maubel, qui les connut, disait qu'il fallait en manger en regardant une fenêtre ouverte contre des buissons de roses, et sur la provenance desquels lui, M. Manou garde le plus professionnel des silences.

Maurice n'irait jamais à Grasse, sans passer cjuelques minutes dans cette boutique étroite et sombre, mais hantée du plus pur fumet des viandes fines et des conservés, encombrée de barils, de caisses, de boites. Des perdreaux, des lièvres, d'aromatiques oiseaux pendent du plafond.

M. Manon tvône au milieu de ces atfrihyfs de sa puissance. Il en est si fier, cesl tellement un artiste plutôt cju\in commerçant que, lorsqu'il se trouve en présence d\in véritable amateur, il lui fait goûter des meilleures choses qu'il possède, comme cela, sans arrière-pensée de la vente future, pour la joie désintéressée du prosélytisme,

MONSIEUR MANOu. — Monsieur Maurice, vous allez me dire un mot de ce pâté de foie. {Il lui en sert, sur une assiette, une énorme tranche.) Il vient de la campagne... Hein?... {Il prend un air de triomphe devant l'évidente satisfaction de son convive, puis les deux gourmands échangent le coup d' œil d' adeptes pénétrant ensemble le sens d'un passage ésotérique particulièrement fermé au vulgaire.) Vous avez perçu ce goût de thym, qui ne vient pas tout de suite?... la bète est nourrie des plus fines plantes des champs... {Un silence de recueillement.) Et maintenant, ne me quittez pas sans goûter une petite tranche, oh! une lamelle du fameux jambon, de mon jambon...

MAURICE, honnête. — Jamais, monsieur Manouj vous ne me connaissez pas.

MONSIEUR M AN OU. — Alors, eiTiportez ce petit perdreau. Il commence juste à se faisander, c'est comme cela que monsieur de Ghatel les aime.

MAURICE. — Je profitais d'un instant libre pour vous saluer, monsieur Manou, mais non pour vous acheter du gibier.

MONSIEUR MANOU, ti'ès digne, — Mais si je vous le donne.

MAURICE. — Je ne Femporte pas.

MONSIEUR MANou. — Jc Ic ferai déposer à la voiture.

MAURICE. — Je veux l'ignorer. Faites déposer à mon insu tout ce que vous voudrez, je n'y suis pour rien. Au revoir, monsieur Manou...

MONSIEUR MANOU. — Adieu, monsieur Maurice.

Une autre amie reste à voir, dans la même rue Droite : la pâle madame Vezzian. Mais Maurice est pressé. Il craint de manquer les arapèdes. Aussi ne veut-il pas entrer. Madame Vezzian est, d'ailleurs, sur le pas de sa porte. Ce n'est pas quelle soit grosse, la pauvre, mais, avec son

moulin à torréfier le café installé en face d'elle, elle obstrue toute la rue. — C'est la rue qui est un feu étroite. — Elle tourne mélancoliquement la manivelle ; sa fir/ure a la couleur exacte d'un drap de toile bise, mais en plus maladif. Sans doute, son existence expliquet-elle ce phénomène. Elle vil en effet dans un magasin en contre-bas d'une chaussée de deux mètres de large, cf sa chambre à coucher, sans fenêtre, est en contre-bas de sa boutique. Un trou de renard. Mais les renards sortent pendant le jour en pleine nature. Madame Vezzian ne sort pas. Elle na jamais été plus loin que la place aux Aires. Elle est résignée, douce, d'une propreté méticuleuse, et si faible que sa voix, dans ce pays où pourtant on ne parle pas vite, à l'air d'un écho plutôt que d'une voix.

MADAME VEZZIAN. — Eli! bonjoui*, lïionsieur Maurice, vous n'entrez pas un peu?...

MAURICE. — Non, madame, je suis très pressé. J'ai peur d'arriver trop tard au marché des coquillages. Ne vous dérangez point pour me laisser passer. Je prendrai une autre rue.

MADAME VEZZIAN. — C'cst mou mouliu qui barre la rue Droite. Il n'est pourtant pas de

grande taille. Mais entrez quand même : j'ai reçu des biscuits très bons, et mon vin de Chianti ne vous plaît donc plus?

MAURICE. — Si, madame. Mais un autre jour, voulez-vous ?

MADAME VEZZiAN, découvagée. — Comme vous voudrez... Mais vous êtes toujours si pressé que c'est terrible... Si tout le monde était comme vous, que deviendrait ce pauvre Grasse?

Maurice néglige d'envisager cette hypothèse. Il a M

peur, vraiment, que Vomnibus reparte sans lui. Il court, traverse, sans y prêter attention, la place aux Herbes où se tient le marché et où, en d'autres temps moins bousculés, il n'aurait pas manqué d'aller jeter un coup d'œil à la boucherie où fonctionne Vétonnant M. Férigoul. Une caverne, cette boucherie, une caverne préhistorique, meublée d'une table colossale, et d'un billot sur lequel on pourrait trancher à la fois quatre têtes dans la bousculade d'une révolution. Armé d'un couperet, un formidable géant, gros comme un bœuf gras, ceint d'un tablier qui ressemble à une toge, prépare indifféremment des côtelettes ou dépèce des veaux. Il a la tête de

Vitellius^ rasée, du volume de trois courges, mamelonnée de joues et de mentons, imposante. Il est uiuet, ses pas font plier le sol lorsqu'il les lui impose. C'est un des pins vifs regrets de Maurice que de n'avoir pas le temps, venant en ville, d'y voir M. Férigoul. Mais les coquillages le sollicitent.

Encore quelques pas, et le voici sur la place du Marché aux Poissons; les dames marchandes V interpellent.

MADAME REVERÏÉGAT, PREMIERE MAR- CHANDE. — Eh! mon beau monsieur, venez un peu me voir.

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