NOCTURNE CHEZ LES AMALÉCITES
C'est la nuit. L'homme de Dieu, seul avec ses pensées, se promène, adressant à son Seigneur les hommages qu'il lui doit pour lui avoir permis de vivre encore cette journée au milieu de tant de dangers. Soudain, en pleine méditation, il sursaute, surpris par un bruit terrible. Qu'est-ce encore? Qu'ont donc pu inventer les Amalécites pour lui rendre plus dure s.'il se peut sa captivité dans leur citadelle? Une Chouette s'avance, traînant derrière elle le plus infâme et ridicule cortège. Elle fait un signe de son bâton et aussitôt le Serpent siffle, Holopherne et ses vingt subalternes frappent sur des gongs bizarres qui font un bruit domestique et effrayant. (Vous devinez, n'est-ce pas, que je ne
pouvais point nommer par leur nom les casseroles.) Dans une grosse conque de cuivre souffle le pâle et vicieux Eliacin. Ce tumulte n'est pas fait que pour attrister le solitaire, son hommage grotesque s'adresse à la beauté équivoque d'une Dalila, toute fardée des poisons de l'Arabie, et qui croit que ses charmes vont pervertir la volonté de l'ascète. Excédé, celui-ci rentre dans sa grotte d'ermite.
Quant au Grand Vizir, seul dans son palais, il rumine quelque nouvelle persécution...
Maurice a des amis dans tous les mondes. Il ne faudrait pas croire qu'il ne soit capable de comprendre que les âmes frustes et le langage simple de madame Rêver légat ou de madame Toesca- Sardou. La conversation de madame Nègre est saiis doute passionnante, mais œ grand monde n'est fade que pour ceux qui ne savent pas le regarder. Il y a du pittorescjue partout, de Vhumanité dans tous les milieux. Aussi Maurice tientil à ne pas négliger les salons . Il n y est pas reçu avec le respect qu'on témoigne au capitaine delà gendarmerie ou aux sous-lieutenants d'Alpins^ possibles époux de ces petites demoiselles, mais enfin on V accueille sans difficulté. Il vient de Paris, a connu là-bas des gens illustres. Il ne
s'incruslei'a pas, il ne veut point capter de dut : il est ino/fensif.
Le mardL vers cinq heures, le voici donc qui. ganté, verni, rasé de près par le loquace et jovial M. Foucart, V artiste de la place aux Aires, pénètre dans le salon de madame Charras, la femme d'un des nombreux notaires de la ville.
Le salon de madame Cliarras na pas besoin d\Hre décrit. Se reporter, pour se rimaginer, encore aux romans de Champfleury, ce maître. Il est empli du bavardage de cinq personnes : la maitresse de maison, boulotte, aimable; ses deux filles: xidrienne et Emma, qui ne sont pas jumelles, mais s'habillent, se conduisent, se meuvent et pensent comme si elles Vêtaient : robes puce, chemisettes blanches, sourires confiants dans la vie; madame Brun, épouse du pharmacien, beauté de province, qui a eu des aventures autrefois, mais qui se venge terriblement sîir ses contemporaines de ce que ces aventures n'aient pas bien tourné ; et mademoiselle Cazagnaire, la dernière petite-fille du monsieur qui vivait de tilleul, vieille personne dévote, anguleuse, ratatinée, confite dans les prier es, les sermons, les lectures de manuels pieux.
Pas d'hommes dans ce salon. Non qu'ils soient surchargés d'occupations : ils n'ont rien ci faire. Mais ils gardent ce mépris des anciens peuples
méditerranéens qui laissaient les femmes au gynécée et trouvaient que Vagora était le seul lieu ou des citoyens libres pussent décemment se réunir. En l'espèce, l'agora, c'est le cercle Fragonard et les cafés. Ici la manille, là le poker. C'est cartes en main et l'anecdote salée à la bouche qu'ils s'entretiennent de leur conception de l'Univers, Maurice entre, va baiser la main de madame Charras et s'incline devant les autres dames, qu'il connaît déjà toutes, sauf madame Brun à qui elle le présente, tout heureuse de savoir comment s'y prendre*
MADAME GHARRAS. — MonsieuF Maurice Lendore, un hôte de Grasse ; madame Brun, une de mes excellentes amies.
MADAME BRUN. — Ne seriez-vous pas officier de cavalerie, monsieur? Il me semble vous avoir déjà vu à Menton, chez madame Gasparin...
MAURICE. -^J'étais dans la remonte, madame, mais j'ai donné ma démission l'année dernière. {Un froid. Emma et Advienne partent d'un rire niais qu'un regard de madame Charras arrête net.)
MADAME CHARRAS. — Il faut VOUS dire, ma
chère amie, que monsieur est le plus fantaisiste de nos mystificateurs. Il est écrivain.
MADAxME BRUN, imperturbable. — Ah! très bien.
MADEMOISELLE CAZAGNAIRE. — G'cst unC
noble carrière, monsieur, surtout quand on consacre sa plume à défendre les traditions, la religion, la propriété et la famille, sapées aujourd'hui par une tourbe socialiste dont l'audace épouvante tout esprit bien pensant.
MAURICE. — Oh! mon Dieu! les traditions sont encore assez solides pour se passer de mon faible appui... Aussi je ne le leur impose pas.
MADAME BRUN. — G'cst uu toi't, mousicur, un grand tort; car, par les suites d'une telle indifférence, on en vient à laisser au bas peuple acquérir une influence qu'il n'aurait jamais dû prendre dans une société organisée. Gela me rappelle tout à fait les gens qui ont des opinions saines, mais qui ne votent pas.
MADAME CHARRAS. — G'est pour mon mari que vous dites cela, ma chère Emilie?
MADAME BRUN. — Gommcut ! votre mari ne vote pas?... Ah! par exemple, c'est le comble.
Mais alors, ma chère, comment voulez-vous que nous résistions aux radicaux?
MAURICE. — On ne peut jamais résister aux radicaux, madame.
MADAME BRUN, se retoumant^ avec mépris. — Vous êtes anarchiste, je vois, monsieur...
MAURICE. — Anarchiste traditionnaliste, oui, madame.
MADAME BRUN, suffoquée. — Hciu ?
MAURICE, souriant. — Anarchiste pour mon compte, traditionnaliste pour les autres. Gomme citoyen français et hôte de Grasse, je déplore le succès des radicaux ; comme homme privé, je le pressens.
MADAME BRUN. — G'cst du propre.
MADAME CHARRAS, effrayée du tour que prend la conversation. — Oh! moi, radicaux, socialistes, anarchistes, centre gauche, tout cela, c'est de l'hébreu pour moi. Laissons ces questions aux messieurs.
MADAME BRUN. — Ils fout Semblant de les comprendre; au fond, ils n'en savent pas plus que vous, ma chère.
MADAME CHARRAS, aimable^ malgré tout, —
Alors, ils ne savent pas grand'chose, parce que, moi...
MADEMOISELLE CAZAGNAiRE. — Le dernier sermon de l'abbé Valentin résumait bien toutes ces questions, et je trouve que ce n'est pas la peine d'essayer d'aller plus loin. « La politique comme on l'entend aujourd'hui, disait-il, c'est une invention du démon. L'Eglise seule pouvait faire du socialisme quelque chose d'utile. On ne lui en a pas laissé le temps. »
MADAME ciiARRAS, vespectueuse. — Ah ! c'est très beau, cela, très édifiant. Mais cet abbé Valentin a un style, une onction...
MADAME BRUN. — G'cst Cependant le filsd'un paysan de Mouans-Sartoux... Il ne peut pas renier ses origines.
MADAME GHARRAS. — Ou ue Ic dirait pas. Il possède un chic, une prestance!... Tout à fait l'étoffe d'un grand prélat.
MADAME BRUN, impitoyable. — Hum! On ne le dirait pas?... si on n'observe rien. Cet homme-là ne sait pas tenir une fourchette. Je l'ai vu, au dernier dîner du préfet. Au second service, il s'est repris, mais au pre-
mier, il posait l'index presque à même les dents.
MADAME CHARRAS. — Sapi'isti ! ma chère Emilie, rien ne vous échappe.
MADAME BRUN. — Jc sais regarder, voilà tout... Quand un homme a été paysan, cela se retrouve toujours, même sous la pourpre. Je suis sûre que si je connaissais Pie X...
MAURICE. — Je crains que vous n'y arriviez pas...
MADEMOISELLE GAZAGNAIRE. — TaisCZ-VOUS,
madame, taisez-vous ! C'est un blasphème.
MADAME BRUN, quicèdeavBc une complaisance méprisante. — Gomme vous voudrez... Bref, je pense que, si la femme est en effet capable d'évolution, l'homme, par contre, est imperfectible. Un vernis : voilà tout ce que lui permet d'acquérir la grossièreté de sa nature.
MAURICE, mélancolique. — Ah! ça, c'est bien vrai !
MADAME CHARRAS, fcmm^B dcdiversion. — Si vous serviez le thé, mes petites. {Advienne et Emma s y empressent^ mais cela ne suffit pas à créer la diviersion désirée^ car madame Brun a de la suite dans les idées.)
MADAME BRUN. — Uii nuage, merci. N'oubliez pas le sucre... Oui, deux petits-fours... Et puis cet homme-là, je l'ai toujours trouvé très vulgaire. Il a cette espèce de séduction banale d'un Don Juan pour paysannes et vieilles dévotes.
MADEMOISELLE GAZAGNAIRE, révoltéc. —
Qu'osez-vous insinuer, madame?
MADAME BRUN. — Ricu du tout, mademoiselle. Je respecte la piété. Vous êtes une personne pieuse.
MADEMOISELLE GAZAGNAIRE, mesurant V abime de perversité de cet équivoque. — Je ne pensais pas, non... Je croyais que vous en aviez à monsieur le vicaire lui-même.
MADAME BRUN. — Jc m'iucline profondément devant la religion. Mais ses représentants font souvent ce qu'ils peuvent pour la compromettre, il faut bien l'avouer.
MADEMOISELLE GAZAGNAIRE. — Scs représentants sont insoupçonnables.
MADAME CHARRAS, diversiou. — Mais que reproche-t-on à l'abbé Valentin, au bout du compte?
MADAME BRUN. — Mais, ma chère, ses aventures sont publiques... {S' arrêtant avec gène.) Vous ne voudriez pas que, devant ces jeunes filles... {Elle désigne Emma et Adrienne qui étaient tout oreilles^ les yeux brillants du plaisir d'attendre un scandale. Il ne ment pas. Déception.) Quoique, cependant, il y ait certaines indélicatesses d'ordre général que... {Les yeux des jeunes filles se rallument .)
MADEMOISELLE CAZAGXAIRE. Eh bicU !
madame Brun, vous seriez une hérétique, une libre-penseuse, que vous ne parleriez pas autrement. {Avec la voix qu' aurait — s'il en possédait une — un comjDte-gouttes à fiel.) Sije n'étais certaine comme je le suis de la parfaite rectitude de votre conduite, à tous les moments de votre vie, même aux plus difficiles et aux plus troublés, vraiment, de telles paroles me donneraient des doutes. Elles n'émanent d'habitude que de personnes dont la moralité individuelle a besoin de l'excuse de l'incroyance ou du nihilisme. [Un froid. Madame Bru?i devient verte puis^ crânement, fait tête.)
MADAME BRUN. — Outrc SCS qualités. .. cauo-
niques, je vois que l'abbé Valenlin 33t un confesseur qui sait donner des conseils de bienveillance. (Un autre froid ^ un peu plus long.)
MADAME CHARRAS, diversion. — Savez-vous qui j'ai rencontré avant-hier? Le capitaine des pompiers chez qui le feu avait pris la nuit précédente. Pas une goutte d'eau dans la maison. Il a fallu qu'il emploie toutes ses couvertures.
MADAME BRUN, fuYièhre. — C'cst très drôle ! {Mais voici la grande diversion, en la personne de la comtesse de Barharoux , laquelle est venue de son château, là-bas, tout près du Bar, uniquement pour assister au mardi de madame Charras. Elle est grande, sèche, mince et n'aime pas le temps présent. Révérences, saluts, compliments.)
MADAME DE BARBAROUX. GCS autOmobilcS,
chère madame, jamais je ne pourrai m'y habituer... On devrait les empêcher de passer dans les pays chrétiens, et surtout sur les routes rechargées. Elles y creusent des trous, des ornières... On a calculé qu'il faudra quatorze milliards pour les remettre toutes en état, dans
dix ans, si cela continue... Ah! heureusement, ma pauvre mère n'est plus là pour voir toutes ces choses. Je me demande comment elle les aurait prises.
MADAME CHARRAS. — Quatorzc milliards !
MADAME DE BARBAROUX. Jc l'ai VU daUS
mon journal, et ses informations sont insoupçonnables : le (( Réveil bourbonien ».
MADEMOISELLE CAZAGNAIRE. — G'cSt UU
organe bien pensant.
MADAME DE BARBAROUX. — G'cst le SCul qui
pense. A notre époque d'automobiles, de République et de mensonge, c'est le seul qui dise des choses sensées.
MADEMOISELLE CAZAGNAIRE. — Madame la comtesse a-t-elle vu quel scandale ont été les dernières élections?
MADAME DE BARBAROUX. Jc ne m'oCCUpe
pas des actes de ces petites gens. Je sais, d'une manière générale, que la France est en décadence et que nous sommes mûrs pour l'annexion et l'Antéchrist. Puissé-je être morte auparavant !
MAURICE, à madame de Barbaroux. — Et
moi, madame, pensez-vous que je vive assez pour le voir, rAntechrist?
MADAME DE BARBAROux jette S7ir Mauvice le regard que Véléphant du roi Salomon devait avoir pour le ciron qui en rongeait le trône^ assure son face-à-main et dit enfin, dans un grand silence impressionnant. — Vous êtes moderniste, monsieur?
MAURICE, que ni les signes terribles et suppliants de madame Charras, ni rien n empêchera de rééditer sa plaisanterie favorite. — Non, madame; ainsi que je l'expliquais tout à l'heure ici même, je suis anarchiste traditionnaliste.
MADAME DE BARBAROUX, StupéfaitC.
Qu'est-ce que c'est?
MAURICE. — C'est la nuance à la mode, quelque chose d'intermédiaire entre le nihilisme et la réaction, et ça donne de grandes joies.
MADAME CHAR RAS, 7'éunissant tout son courage pour un effort suprême. — Que pensezvous du dernier bal de madame de Ribaudy, madame la comtesse ? J'y étais avec mes deux
filles : elles se sont amusées comme des folles, les chéries.
MADAME DE BARBAROUX. J'ai CFU devoif
m'abstenir. On m'avait fait entendre que la fille du député socialiste assisterait à cette soirée. Vous comprenez bien qu'une de nous deux eût été de trop. Cette époque-ci n'est plus faite pour moi.
MADAME CHAR RAS. — Eli bien! justement, mademoiselle Cessole n'y était point. Et ça s'est passé tout à fait entre gens du monde. Madame Brun a obtenu un succès étourdissant : le capitaine de gendarmerie voulait l'enlever, au Champagne.
MADAME DE BARBAROUX, face-à-mavji. — Je vois que madame Brun ne désarme pas... Bien des jeunes filles lui envieraient encore sa taille. . .
MADAME CHARRAS, décidée à parle?' tout le temps pour éviter des désastres. — Il voulait donc l'enlever et nous eûmes toutes les peines du monde à lui faire comprendre que sa femme serait jalouse. Ah ! il y a eu là un m.oment tout à fait amusant, tout à fait fou... Deux messieurs de -Nice ont entrepris de me griser.
C'étaient deux officiers de hussards. Ils ont voulu « sabrer » le Champagne avec moi...
Madame Brun, pressentant que madame de Darbaroux et mademoiselle Cazagnaire seront trop tout à r heure contre elle toute seule, préfère se retirer avant la défaite définitive. Elle se lève. Regrets, congratulations^ etc. Dès qu'elle est sortie.
MADAME CHARRAS, honiie âme. — Pauvre madame Brun, vous avez été dure tout de même, madame la comtesse !
MADAME DE BARBAROux. — Moi ? mais pas du tout... Je la trouve très héroïque, dans sa situation, de lutter si longtemps...
MADAME CHARRAS. — Mais la taillc, madame la comtesse, sa taille!... Elle a justement élargi de quinze centimètres depuis l'an dernier. C'est pour maigrir que vous la voyez faire tous les matins deux heures de promenade à pied.
MADEMOISELLE CAZAGNAIRE. C'cst bicu
inutile, ces précautions-là. Quand on est destiné à grossir, rien n'arrête l'embonpoint.
MADAME CHARRAS. — Enfin, cmboupolut OU
non, madame Brun se marque. Et c'est dommage car elle a été bien jolie femme... Oui, mes petites, c'est comme ça. Vous ne pouvez pas vous le rappeler, parce que vous étiez encore des bébés, mais madame Brun a été la plus jolie femme de la ville. Gela ne dura point, d'ailleurs.
MADEMOISELLE CAJZAGNAIRE. Si pCU de
temps que ça ait duré, elle en a bien profité. MADAME CHAR RAS. — Malhcureusement pour elle, moins qu'on ne pense... Mes petites, écoutez, vous êtes bien gentilles, mais maintenant que le thé est servi, vous feriez bien de laisser les grandes personnes causer un peu entre elles... {Les jeunes filles, navrées, font leurs adieux et vont se placer derrière la porte, pour ne rien perdre d'un récit qu'elles savent par cœur d'ailleurs, mais qui, enfin peut-être, pourrait, aujourd'hui, s' agrémenter de quelques fioritures),.. Pauvre Emilie ! Elle a été bien éprouvée! Moi, d'ailleurs, je puis le dire — je n'ai peut-être que ça pour moi, — mais je suis une amie fidèle. Je me suis obstinée même au moment de ses... erreurs, à la défendre, cette
pauvre chère... Elle n'a eu que moi. Et j'ai la satisfaction de me dire, parfois : « Si cette excellente Emilie, à une certaine époque, s'est maintenue dans la bonne société, c'est à moi qu'elle le doit. Je me suis brouillée avec ma bellesœur, mais j'ai persisté à la recevoir. Eh bien! aujourd'hui, vous me croirez si vous voulez, mais...
MADEMOISELLE CAZAGNAIRE. Mais?...
MADAME CHARRAS. — Nou, Vraiment, ça me fait de la peine... J'aime mieux garder pour moi...
MADEMOISELLE CAZAGNAIRE. — A qUOi boU
vous cacher ? Craignez-vous des amies ?
MADAME CHARRAS. — Je VOUS eu prie...
MADAME DE BARBARoux, dwinatrlce. — Elle vous en veut?... [Madame Charras esquisse un signe d assentiment plein de tristesse.) C'est bien vilain, l'ingratitude !
MADEMOISELLE CAZAGNAIRE. DitCS que
c'est monstrueux, madame la comtesse. Moi, je suis pourtant très bonne, eh bien! si une amie me faisait une pareille chose, je ne la recevrais plus.
MADAME CHARRAS, hévoïque et joyeuse. — Et moi, je la recevrai toujours. Si vous saviez ce qu'elle a souffert, vous pardonneriez comme moi. Tenez, au moment où monsieur de Bormont...
MADEMOISELLE CAZAGNAIRE. GommCUt?
monsieur de Bormont? Je croyais que c'était monsieur de Maxence...
MADAME CHARRAS, gênée et triste. — Je parle de monsieur de Bormont.
MADEMOISELLE CAZAGNAIRE. Eli bien!
c'est du joli !
MADAME CHARRAS. — G'cst la uaturc humaine, ma bonne demoiselle Gazagnaire. Supposez qu'au lieu de vous faire comme vous êtes. Dieu vous eût doué d'un cœur sensible et de...
MADEMOISELLE CAZAGNAIRE. — Nc faites
pas à Dieu l'injure de supposer qu'il s'occupe de ces choses-là !
MADAME CHARRAS. — Enfin, pour cu revenir à mon récit, cette pauvre Emilie a souffert alors tout ce qu'un homme indifférent et beaucoup trop jeune peut infliger à une femme d'un certain âge et éprise. Elle l'affichait ; lui,
la rabrouait en public. Un soir, clans un bal, elle lui a fait une scène de jalousie... elle lui tenait le bras. Il a du lui donner un coup de poing pour se dégager. Elle n'a pu retenir un cri. Et dix personnes virent la scène.
MAURICE. — C'était un mufle, ce monsieur.
MADAME CHARRAS. — G'cst cc quc jc m'cntêtais à faire comprendre à cette pauvre amie. Mais, quand on est amoureux!...
MADEMOISELLE CAZAGNAIRE. Si c'cst CCla
l'amour, je me félicite de ne l'avoir jamais éprouvé.
MADAME CHARRAS. — Enfin, cllc CUt dc SCS
trahisons des preuves si directes, si certaines, qu'elle l'a quitté. Alors... (Se tournant vers mademoiselle Cazagnaire.) Eh bien ! oui, c'est alors que monsieur de Maxence...
MADEMOISELLE CAZAGNAIRE. Ah ! jC Sa-
vais bien !...
MADAME DE BARBAROUX. — NoUS Ic SaVOUS.
MADAME CHARRAS. — EUc souffi'it cucore six ans. A la fin, il fallut absolument que j'intervinsse. Ce devenait une liaison. Et monsieur Brun Unissait par avoir des lueurs. Je tentai la
démarche que me dictait mon amitié. Ah ! ce fut une conversation bien pénible.
MADEMOISELLE CAZAGNAIRE. — Mais VOUS
avez fait votre devoir, chère madame.
MADAME CHARRAS. — Je le ci'ois. C'cst ce sentiment qui me fit marcher sur mes scrupules et mes délicatesses. J'employai tous les arguments. J'eus la tristesse, la déception épouvantable de constater que de toutes les raisons présentées, la seule qui porta fut celle... enfin quand je lui dis qu'il n'y avait plus moyen pour moi de continuer à lui garder sa place dans mon salon...
MADAME DE BARBAROux, saus vire. — Le sentiment des convenances est la vertu qui ramène à toutes les autres.
MADAME CHARRAS. — J'aurais bien désiré qu'elle ne m'en voulût point. Mais du moins, aujourd'hui elle est sauvée. J'ai fait mon devoir, tout mon devoir. Lorsque je vois Emilie, partout reçue et respectée, je pense aussitôt que j'y suis un peu pour quelque chose.
MADEMOISELLE CAZAGNAIRE. G'est trèS
beau, ce que vous avez fait là, c'est très bien...
MADAME CHAR RAS, suhUme avec simplicité, — Quand on aime quelqu'un, voyez-vous, c'est malgré soi et malgré lui qu'on le lui prouve.
M. de C/iatel s'est donné congé. Il a fini du matin le livre auquel il était venu consacrer imjhiver tranquille de soins, loin de la capitale et du tumulte mondain. Accompagné de sa femme, il descend lentement, cet après-midi, la route qui mène à la villa des Boulingrins, qu'on lui a beaucoup vantée. Il pense doucement, sans rien dire, regardant cette nature nouvelle pour ses yeux de Parisien. Maurice est avec eux, mais un peu en franc-tireur. Il va, vient, les précède, se laisse devancer, s'exclame à chaque insecte.
MAURICE. — Mon Dieu! des cassies! cueillons-en !
La 'petite route est, en effet, bordée de ces jolis arbustes, inconnus aux deux du Nord et qui portent, parmi des millions d\'pines et depetites feuilles courtes^ les belles boules de peluche soufre, qui laissent aux doigts comme un pollen de lis. Les trois promeneurs s arrêtent. Ils cueillent, avec d'infinies précautions. Puis la provision est enfermée dans un mouchoir noué en sachet. On enverra ça aux amis de Paris. Ils croiront d\ibord que cest du mimosa.
Le chemin fait plusieurs crochets, traverse une ferme modèle, la ligne du chemin de fer du Sudj un riou qui na presque pas d'eau, mais qui s'épanouit en mille ca^scades, et enfin se trouve bordé de parapets imposants. Des fossés comme pour un château fort, puis la villa elle-même, ou plutôt sa façade du Nord que, — pressés de voir tout de suite l'aspect classique et lumineux, — les Parisiens négligent et passent. Ils tournent autour de la construction et débouchent sur la terrasse.
C'est, dans tous les sens du terme, un éblouissement. Le soleil, aveuglant, fascine et, impérieux, ne laisse voir que lui. Il faut fermer les yeux, ne les rouvrir qu' avec prudence : alors, on distingue. A gauche, la façade sud de la villa, toute blanche, avec ses hautes portes- fenêtres, sa marquise de verre, sa loggia, son style du dix-
huitième siècle italien. A droite, une balustrade dominant deux étages de jardins, dont le dernier surplombe une campagne couleur de peau de fauve, mordorée, sèche, sans arbres, écorchée par un ravin, farouche et muette. En face, fermant la terrasse, un mur très élevé, aussi haut que la maison, arrête la perspective. C'est un colossal if taillé, au cœur duquel on a percé une porte cintrée par V ouverture de qui se devine un délicieux jardin français, vert de gazon et frais d\(ne infinité de fleurs. Des roses éclatent, jeunes, éphémères, radieuses sur le vieux bronze obscur de cette muraille. Mais, plus beau que tout le reste, et captant une attention qui ne le quitte plus, un palmier se dresse tout seul, au bord de la terrasse, contre le ciel sans nuages. Il remue à peine, majestueux, tropical, éternel, semblable au parasol d'une fête orientale. De son fût ne se détachent que très haut ses branches d'une courbe splendide.
Perdus dans cette contemplation^ ils n'ont pas entendu venir la gardienne du lieu. C'est Miette, la légendaire Miette, à cjui l'on ne connaît pas d'autre nom et qui, depuis des années et des années, n'a d' occupation ni de raison d'être que de maintenir enbon état la villa de M. Muraire, son maître. Elle présente le tj/pe accompli de la jolie paysanne provençale. C'est une exquise
vieille, à la figure douce et délicate, aux mains fines, aux manières invraisemblablement distinguées et racées. Sa taille est jeune, ses vêtements d\me élégance nette et sobre. Une vieille grande dame qui joue à la fermière.
MIETTE. — Bonjour, madame et messieurs, soyez les bienvenus.
MONSIEUR DE GHATEL. — Oli ! pardon, madame, nous sommes entrés ici sans vous avoir prévenue...
MIETTE. — Mais, monsieur, je suis là pour garder la villa. Je la montre à qui veut bien entrer. Si vous voulez la visiter, je suis à vos ordres.
MADAME DE GHATEL. — Vous êtes trop gentille ! (.1 son ?nari.} Quelle délicieuse vieille I comme elle a dû être jolie !...
MIETTE. — Entrez. Je vous montre d'abord le salon. C'est une exception que je fais pour vous, parce que vous êtes de braves personnes. Autrement, monsieur Muraire permet seulement qu'on visite le jardin et le vestibule. Les Anglais qui viennent ici essaient toujours d'emporter une pièce du jeu d'échecs. Et monsieur
Muraire y tient beaucoup, à son jeu d'échecs. C'est un souvenir.
Encombré des objets et des meubles les plus disparates, ce salon, dallé de marbre, contient en effet un guéridon, de marbre aussi, dont le cercle inscrit un échiquier. Sur cet échiquier, quelques pièces de jade sont dispersées.
MAURICE, 8 approchant. — Tiens, le roi est mat?
MIETTE. — Oui. Il paraît qu'on ditcomme ça quand la partie est perdue... Monsieur Muraire jouait avec son père, un soir. Tout à coup, le vieux monsieur, qui allait gagner, pousse un cri, un petit cri que j'entends encore, une espèce de soupir. Je me précipite. Il était tombé à la renverse sur sa chaise, mort. On n'a jamais pu savoir de quoi. La rupture d'un anévrisme, paraît-il ; mais ça n'explique rien. Monsieur Muraire avait trente ans. Il a quitté la villa, me l'a confiée, et jamais, jamais, il n'y a remis les pieds. Il a ordonné que tout restât en place, exactement comme ça se trouvait. Excepté la poussière, je n'ai rien enlevé ici, depuis... depuis trente-cinq ans.
MADAME DE GHATEL. — Il y a trenle-cinq ans que vous êtes ici?
MIETTE. — Oui. C'est une maison qui porte malheur. Moi, j'avais accepté d'y rester, parce que j'y étais quasiment née (ma mère avait été femme de chambre de la marquise de Saint- Laur, la grand'mère maternelle de mon maître actuel). Je m'y suis mariée. Mon fils est mort, mon mari aussi. A l'époque, je me disais : « C'est d'accident naturel. » Aujourd'hui je doute, je ne sais plus... Et puis, maintenant, à moi, ça m'est égal; il ne peut plus rien m'arriver... J'ai vu toutce que je pouvais voir. (£//^ silence.) Tenez voici la chaise à porteurs de la marquise. [Elle indique une chaise d une forme exquise , doucement bombée , et entièrement peinte de scènes galantes et allégoriques. Par la glace biseautée, on voit T intérieur, capitonné d'un satin à peine passé). La marquise n'a pas eu beaucoup le temps de s'en servir, la pauvre! Elle est morte pendant la grande Révolution. C'est terrible, à cette époque-là, comme les gens étaient méchants. Ma pauvre mère m*a bien souvent raconté... Le marquis de Saint-Laur
était un jeune homme charmant, pieux, plein d'attentions pour sa femme, qu'il avait épousée pauvre et qu'il adorait. Fort riche, il possédait une vingtaine de fermes dans le pays etétaitbien vu à la cour de Versailles. {Tout en causant, Miette continue la visite des appartements. Elle s interrompt de temps à autre pour expliquer un objet, puis 7'epre?îd le fil de son i^écit.) C'est pour sa jeune femme qu'il fit bâtir cette maison, et il avait commandé à Paris celte chaise à porteurs qu'il fit décorer par un peintre célèbre. Ce fut son cadeau de noces. 11 n'y avait pas un an qu'ils étaient mariés, quand la Révolution éclata. En peu de temps, Grasse fut à feu et à sang. Le pauvre marquis, qui vivait avec sa femme comme un tourtereau, loin de toute politique, n'avait pas eu la pensée, comme ses amis, de se déclarer pour les idées nouvelles. On le traita de suspect. Et une nuit, des malfaiteurs, des sans-culottes, vinrent le tirer de son lit. Ils ne l'emmenèrent même pas jusqu'à la ville. Ils l'assassinèrent là, tenez, là, au pied de l'autel de cette petite chapelle qui attenait à la chambre à coucher et jusqu'où il s'était traîné,
pour y faire une dernière prière... En soulevant le tapis, on voit encore sur le marbre une tache rose. C'était une terrible époque. Malgré que monsieur Muraire soit libre-penseur et même athée, il a toujours tenu à ce que des cierges fussent allumés jour et nuit ici, et à ce qu'on célébrât une messe, à chaque anniversaire. Personne n'y assiste que moi, d'ailleurs. Toute la famille s'est éteinte.
MADAME DE CHATEL. — Et la marquise fut sauvée ?
MIETTE. — Oui, ma mère lui ouvrit une petite porte qui donnait sur un escalier dérobé conduisant à l'oflice, et l'y entraîna, elle et la petite Alice. Mais la pauvre dame, d'avoir vu et entendu tout cela, devint folle. Elle se promenait dans la campagne, en robe blanche, et voulait se jeter à l'eau chaque fois qu'elle voyait un ruisseau, en disant que c'était le sang de son mari. Maman, — il faut vous dire qu'elle était toute gamine alors, et qu'elle ne m'a eue qu'à quarante ans, ce qui explique que je sois encore ici, — mamanla surveillait de son mieux ; mais, un jour, elle lui échappa, et courut se
noyer dans la Siagne... Quand on a une idée fixe !... Ah ! il fallait que ma mère eut la tête solide pour la garder au milieu de toutes ces histoires... Mais nous autres, pauvres paysans, nous sommes simples, nous n'avons pas les idées des gens de la ville... alors, voilà!... {Un sile)iLe mélancotique. Miette ouvre la porte d'une magnifique chambre tendue de vieille toile de Jouy^ avec une alcôve immense^ un lit de milieu à baldaquin, une console dorée oit reposent des candélabres d'argent et un livre à reliure précieuse.) Ici, c'est la chambre de parade, celle où le marquis et la marquise passèrent leur première nuit. Mais, bientôt, la marquise préféra une chambre plus modeste et choisit celle d'en bas, à côté de la chapelle. Vous voyez, rien n'a bougé. J'y entretiens tout comme ma mère le faisait déjà. Et ce livre est resté à la même place.
MONSIEUR DE GHATEL, Vouvrant, — G'est YEinile de Jean-Jacques.
MIETTE. — Il paraît que c'est d'après des livres comme ça qu'on a fait la Révolution... Le marquis le lisait tout le temps... Il disait sou-
vent à sa femme : « Je suis un philanthrope et un homme sensible. Si tout le monde avait les idées de Rousseau, on vivrait selon la nature. » ... Nous allons, si vous voulez, descendre par l'escalier monumental.
MONSIEUR DE ciiATEL, éblouî. — Je n'ai jamais vu pareil escalier, même à Aix. C'est une merveille.
L'escalier^ en effet, est splendide, avec ses marches de marbre brun et la massive ferronnerie de sa rampe. D'une seule spire, il monte, droit au second étage de la maison, — le premier étage étant desservi par un autre escalier, plus petit, partant d'un autre corridor. Cette disposition donne au vestibule qui l'enclôt des proportions grandioses. Une lanterne ouvragée, de cristal et d'argent^ suspendue au plafond par une longue chaîne, occupe le centre exact de cette salle, que n'éclaire aucune fenêtre. La porte seule, quand on l'ouvre, permet d'y voir le détail des tableaux suspendus aux murailles.
MIETTE. — Je crois que je vous ai fait tout voir. Il y a cependant encore une autre chambre. C'est celle oi^i se tenait habituellement monsieur Muraire, celui qui est mort en jouant aux
échecs. Il avait succédé, comme propriétaire, au marquis de Saint-Laur, en épousant mademoiselle Alice, lorsque celle-ci eut vingt ans. Ah! la maison changea alors !,.. Quel vieil original!... Il ne toucha pas à ce qu'avaient arrangé les anciens maîtres, mais il se fît une installation à lui, bizarre. Il aimait à mystifier. Tenez, cette salle à manger : les douze fauteuils en sont à musique. Au dessert, le valet de chambre passait derrière les invités, et pressait un bouton. Alors les sièges se mettaient à jouer des airs différents, monsieur Muraire se tordait... Et ce qu'il a rendu sa femme malheureuse ! Il ne l'aimait pas, l'ayant épousée pour avoir la villa... La pauvre madame Alice, je la vois encore, avec ses cheveux blonds en tire-bouchons et son air triste. C'est d'elle que son fils tient sa mélancolie et son amour delà solitude. Vous pourrez vivre dix ans à Grasse, vous ne le rencontrerez peut-être jamais... Il vit dans un tout petit appartement, avec des livres, des gravures, et sa pipe. Presque personne ne va le voir, il ne va chez personne. Toute cette famille était une famille d'originaux.
MADAME DE ciiATEL. — Qu'est-ce quG c'est que ça?
Elle a accroché de sa manche le coin d'une vitrine contenant une volière d'oiseaux de cire. Et, à rinslanf, toutes ces petites bêtes se sont mises à remuer et à chanter.
MIETTE. — C'est la volière à musique. Vous aurez, par mégarde, décroché la manivelle.
On ne peut pas l'arrêter. Il faut écouter jusqu'au bout ce concert saugrenu, voir s\(gifer^ en des contorsions décroissantes, ces petits animaux artificiels. Ils ouvrent le bec. roulent des yeux, sautent sur des perchoirs. Les ressorts, détraqués, (/ rincent parfois, et le chant s'arrête net, pour reprendre, une seconde après, sur un ton différent. Enfin la musique s'apaise, s'apaise, puis cesse tout à fait.
MONSIEUR DE CHATEL, les yeiix ciu ciel. — Non!... Mais, la vie de ce vieux bonhomme... ses pensées!... enfin!
MADAME DE CHATEL. Jc trOUVC CettC
volière assez l'image de la vie. On va, on vient, on sautille, on crie sans savoir, on s'arrête net, et on n'y a rien compris.
MONSIEUR DE CHATEL. — Évidemment.
Miette entraîne ses hôtes dans le jardin. On visite successivement les terrasses avec leurs petits ifs taillés en forme de tables ou de fous d'échecs autour d'un bassin qu'encadrent des grenouilles de terre cuite. Des mythologies de marbre blanc d'un goût pompeux alternent avec des statuettes grotesques de toutes sortes. Au milieu du bassin, un socle soutient un brigand napolitain qui
— un coffret de pierreries répandu à ses pieds
— tire farouchement de Vescopette sur les grenouilles impassibles. Après les terrasses, on se promène quelques instants dans les jardins de l'Est tout fleuris de roses, et que ne rend pas du tout effrayants la présence d'un tigre, toujours de terre cuite, embusqué dans une cage de fer — au creux d'une grotte fausse. Le tigre, comme les grenouilles et le brigand., comme les champignons géants qui servent de sièges pour contempler les points de vue, comme les fauteuils et la volière à musique, date du temps de M.Muraire et témoigne de son goût tourmenté. Mais le jardin du Nord, tout à coup découvert, est un enchantement. Une cour plutôt qu'un jardin, mais d'une proportion si heureuse, d'une décoration si simple et si parfaite qu'on reste là, immobile, victime d^on ne sait quel charme
secret et profond, celui que les artistes du dixhuitième siècle imprimaient à tout ce qu'ils faisaient, et que le temps ne peut qu augmenter, tant il est sûr et éternel. Il n'est pas besoin que Miette dise de quelle époque date ce petit jardin. L'imagination délicate du marquis deSaint-Laur s'y révèle.
Une façade toute simple avec un petit perron. En face de lui, une fontaine : un beau cube de pierre évidé, tout nu, sans ornements, oii coule, par la bouche d'un mascaron joufflu, une eau fraîche avec un murmure mystérieux, dans l'ombre odorante de deux tulipiers qui la protègent. Des médailles de soleil, tombées des mailles des arbres, courent entre les rides concentriques et mouvantes de l'eau. Une maison, deux arbres, une fontaine, un peu de mousse et de gazon entre les joints du pavé rond, c'est tout, et cela satisfait l'esprit, emplit le cœur d'un rêve doux, oii le souvenir du passé n'altère pas la simple joie de ce moment présent : frais, parfumé, paisible.
MIETTE, simple. — C'est moins beau ici, moins grand que de l'autre côté ; mais j'aime mieux m'y tenir. Je ne sais pas pourquoi. C'est plus modeste peut-être... {voyant que ses hôtes
font mine de se retirer) Mais vous n'allez pas partir comme ça? Ce ne serait pas gentil. Je ne suis qu'une pauvre paysanne, mais je puis encore offrir un peu l'hospitalité. Entrez dans ma maison... Oh! ça me fera tant plaisir!
La maison de Miette est une toute petite ferme, située à quelques pas de la villa, et donnant précisément sur ce jardin du Nord. Le rez-dechaussée est une salle commune, toute sombre, un peu froide même : un vrai séjour pour l'été. La cheminée, très haute, abrite un âtre oh bout la classique marmite pendue à sa grosse crémaillère de fonte, et un banc, pieusement réservé à V ancêtre, à droite du foyer. Sur sa tablette s'aligne, par rang de taille, une série de ces lampes de plomb et de zinc, appelées pompes, dont l espèce tend à disparaitre et qui ne peuvent servir que grâce à des soins continuels. Un huchier dont Cluny serait fier, une armoire magnifique, vermoulue et brillante, des chaises très simples autour d'une grosse table de bois blanc complètent V ameublement. Tout est d'une propreté paradoxale.
MIETTE. — Vous ne me refuserez pas un verre de rosolio?
MONSIEUR DE CHATEL. — Qu'est-ce que c'est que cela, du rosolio?
MIETTE. — C'est une spécialité du pays : une liqueur faite de roses. Vous verrez, ce n'est pas mauvais.
Elle emplit, de ses vieilles mains d'ivoire, quatre verres d'un liquide couleur de rubis. On boit. C'est comme si Von buvait de l'essence de roses : c'est subtil et onctueux à la fois, profondément parfumé.
MONSIEUR DE CHATEL. — C'était ccla, le nectar! Les fées doivent en boire, dans le calice des liserons.
MIETTE. — C'est gentil, ce que vous dites là, pour mon pauvre rosolio. Mais, puisque vous l'avez aimé, permettez-moi de vous en offrir une petite bouteille, en souvenir de votre visite.
MADAME DE CHATEL. — Ah! uou, madame, nous ne pouvons pas accepter...
MIETTE, empaquetait une bouteille de rosolio. — Non, vraiment, laissez-moi vous faire ce petit cadeau. Vous vous souviendrez, en le
buvant, de la pauvre Miette, de la villa des Boulingrins. {Elle met de force la bouteille dans les mains de Maurice, qu'elle devine plus corruptible.) Et puis, c'est la coutume ici, quand il vient quelqu'un pour visiter, qu'on lui donne un bouquet de fleurs.
MONSIEUR DE GHATEL. CcttC fois, c'cst
trop. Pourquoi pas les bibelots de la maison ?
MIETTE. — Mais, les fleurs, il y en a tant ici... elles se perdent... Un bouquet, ça ne se refuse jamais.
Elle sort, suivie de ses hôtes; mcdgré leurs objurgations, elle pille les massifs et revient avec une gerbe énorme de pivoines, de roses, d'œillets, d'iris, qu'elle impose aux bras de madame de Chatel.
MADAME DE CHATEL. — Et maintenant, madame Miette, vous me laisserez bien...
MIETTE, arrêtant son geste. — Ah! non, madame. Ça, jamais ! C'est ma seule distraction, de montrer la villa et le jardin ; je ne puis pas accepter... surtout de gens qui me plaisent.
Les fleurs, le rosolio, c'est un présent d'amis; vous ne voudriez pas m'en faire honte ! {Elle les accomjjagne jusqu'à la porte.) KWon^, adieu madame, adieu messieurs, et n'oubliez plus le chemin, maintenant!...
Madame de Chatel et Maurice sont sortis se promener avant que la nuit tombe. Ils marchent sur un petit sentier en contre-bas de celui du canal, un sentier qui puasse sous des oliviers, entre des planches couvertes du gazon dru du printemps. Le soir vient, sournoisement, sans qu on en ait éprouvé V approche. On n a pas vu s évanouir le soleily on na pas senti la naissance de la pénombre et pourtant elle est là, partout insinuée, coagulée dirait-on dans la forme dense des oliviers éternels et lumineuse encore^ dans Vatmosphère, d'un feu qui ne s éteindra qu'avec Véclosion des étoiles. Ins-
tant irréel^ ynagique^ plein d'un silence délicieux.
Une roseraie^ autour d'un massif de cannes en fleurs, fait une clairière parmi les arbres gris. Une brise douce y cueille quelques parfums et les apporte aux promeneurs.
MADAME DE CHATEL. — Comme il fait bon ! Je pardonnerais presque à ce pays de tilleul son soleil écrasant, pour la beauté de tels soirs.
MAURICE. — Ah! vous voyez bien qu'on ne peut y résister. Quand vous serez rentrée à Paris, vous vous rappellerez parfois ce moment. Est-ce beau, dites, est-ce calme!
MADAME DE CHATEL. Oui, taisCZ-VOUS. . .
Tout cela se passe de commentaires.
Ils s assoient au bord de la roseraie. Bu fond de la vallée^ comme d'une cassolette, s'évapore un grand parfum : il s'y mêle l'odeur des narcisses, celle des roses, celle des giroflées et des œillets. Et puis, celle des buis, des oran-
gers, plus faible. Et pour soutenir tout cela, V arôme de la terre chaude, toute nue sous son vêtement d'herbe, moite, saturée de soleil, épanouie. Des grillons chantent comme des fous. Des chœurs de crapauds s'exaltent, innombrables, sur leur note pure d'invraisemblable cristal.
Tout à coup, un petit angélus provençal sautille, tabulent et p)cis sérieux,
MADAME DE ciiATEL. — Vous eiilenclez cet angélus?
MAURICE. — Oui, mais ça ne me choque pas.
MADAME DE ciiATEL. — 31oi non plus. Pourtant c'est si drôle!... Il a l'air de convoquer les fidèles à quelque danse villageoise, mais pas du tout à la prière. On dirait qu'il joue de l'épinelte.
MAURICE. — Même la religion a ici quelque chose d'aimable et de bon enfant. Pensez que, depuis des centaines d'années, cette petite cloche, qui tourne sur elle-même dans son campanile à jour, fait chaque soir le même bruit.
Cette idée suffit à la rendre aussi impressionnante qu'un bourdon de cathédrale.
MADAME DE CHATEL. AprèS tOUt, si Ce
pays est païen, ce n'est pas de sa faute.
MAURICE. — On lui donne les cérémonies qu'il peut comprendre.
V angélus a cessé peu à peu, La 'petite cloche à révolution s'est arrêtée sur de faibles accords. Et immédiate^nent j crapauds et grillons ont repris leur chant ^ si monotone^ si égal ^ si parfaitement à V unisson qiiil se confond avec la vibration du soir et que sur lui se détache le moindre bruit, avec la même netteté que sur V écran de V absolu silence.
Les promeneurs se sont levés. Ils avancent encore de quelques pas, très lentement, sa^is direction, auhasard. Il fait un peu plus sombre. Le gazon, serré, luit dune lumière propre, et sous les oliviers circule une atmosphère qui possède, elle aussi, sa lumière, et tout cela est élyséen, inouï et paraît fragile. Il semble que si on le touchait, cela s' évanouirait en poussière de verre.
On ne sait plus bien où Von se trouve. Vimniobilité de toutes choses est extraordinaire. Nidle feuille ne bouge, nul vent ne passe, nul insecte ne dérange un brin d'herbe. La nature toute seule, abstraite, dé2:)ouillée de ses attributs, vit, impose Vidée de sa vie divine et toute-puissante. On pose le pied sur sa poitrine immense. On sent les frissons qui la soulèvent. Les instants passent.
Les promeneurs marchent avec une lenteur plus grave. Un narcisse, seul sur la pelouse, est une étoile dont on ne sait plus bien si c'est son parfum qui éclaire ou sa lumière blanche qui parfume. D'une cime à V autre des objets, de subtiles électricités s^ échangent. On vit dans un profond rêve, et il est certain que la plus humble bête des champs en éprouve V extase et que le végétal en est baigné.
Soudain apparaît une hutte de branchages. Poste de chasse, refuge de berger, cabane de solitaire, on ne sait pas. Un petit jardin abandonné, mais encore plein de légumes et de fleurs, Venvironne.
MADAME DE CHATEL. QuG c'est joli !
MAURICE. — Oh! vivre là! loin de tout! Finir là ses jours, comme le berger dont parle Jean Dominique, dont les poches usées étaient pleines de cailloux blancs! Vivre là!... quel repos! quel paradis du sage!
MADAME DE CHATEL. — Oui, mais, Thiver?...
MAURICE. — Gomment songer à l'hiver ce soir? Est-ce qu'il existe autre chose que la beauté, le calme, l'innocence primordiale, la vraie vie à qui suffiraient cette cabane, un lit de feuilles sèches, une source d'eau pure, la contemplation du ciel?... Je n'aurais pas dû venir ici ce soir... Tout me sera gâté, désormais, par cette vision, même la gloire, si je l'obtenais. J'y regretterais cette vie si simple, si facile, impossible pourtant.
Un mouton est survenu. Rie7i de plus naturel que sa présence ici., dans ce pays de troupeaux . Il broutait derrière la cabane : il va rejoindre son maître. Mais tout est décidément si rare ce soir^ si fantastique que Vinnoce7ite bête n'a pas Vair vraie. On la dirait surgie par ordre pour
compléter Vimpressio7i bizarre. Cest un tout petit mouton apprivoisé^ p)resque encore un agneau. Il a toute sa laine. La main quand on ly enfonce y disparaît tout entièi^e. Une clochette, attachée à son cou, rend le même son que la campane de la petite église provençale. Il bêle doucement, vient deux ou trois fois se faire caresser le front, puis disparaît.
MADAME DE GHATEL. — AllonS-HOUS 611, il
ne peut rien nous arriver de plus.
MAURICE, résigné. — Rentrons.
Ils repartent. Imperceptiblement, tout a changé. Avant que la dernière lueur du jour soit tombée, la lune est venue, dirait-on, la cueillir. Elle la remplace, s y mélange, V exalte. Verte, nacrée, dans le ciel bleu glacé elle brille.
Le règne des nuits d avril succède, sans lutte ^ à celui du jour. Qui pourrait savoir quand il a commencé ?
Tout baigne dans un immense enchantement.. Les promeneurs , arrêtés sur la terrasse, le con-
templent... Déjà altéi^ées, les couleurs se fondent, s éDanouissent . Le paysage se dessine, noir et blanc, essentiel et irréel à la fois. Ils regardent. Leurs ombres^ peu à peu^ s'établissent, se précisent. U^ie beauté nouvelle rayonne. Il fait nuit.