LES
Un après-midi, devant son presbytère, se promène, lisant son bréviaire, Vabbé Pastorelli, curé d'Opio. C'est un homme dans la force de rage, portant avec toute l'élégance dévolue à la robustesse Vhumble soutane du prêtre de campagne. Sa figure énergique, aux traits accusés, au nez droit et fin, à la bouche violente et faite pour V éloquence, est animée de deux yeux admirables : bleus et clairs, d'une autorité magnétique et qui peuvent être terribles dans la colère, sous le froncement de leurs sourcils touffus. Encore une des nombreuses erreurs de la vie. A cet homme d'action il aurait fallu, dans Vépiscopat ou chez les missionnaires, une place ou ses
facultés eussent pu se déploijer : le jeu des volontés ecclésiastiques, et peut-être aussi des intrigues, l'ont amené là, en ont fait le desservant d\ine minuscule paroisse perdue dans les collines de la Ligurie. Opio, (corruption du mot latin oppidum), est, dans les proches environs du Pré-du-Lac, un gentil et pittoresque village qui fut autrefois, comme Vétymologie Vindique, une place fortifiée. Bâti sur une éminence aux bords escarpés, il parait bien en effet, à qui le regarde d'en bas, une sorte de miniature de citadelle; mais à V intérieur il n'est que paix et calme, surtout sur la petite place ou se promène son recteur. Cette petite place ne présente pourtant rien de particulièrement remarquable : le presbytère, la maison qui le joint, les planches en escalier qui leur font face, à gauche Véglise, tout à fait sans style, à moins que Von ne donne le nom de style à la manière simplette de construire, en campagne provençale, les édifices sacrés, toutes ces choses sont assez vieilles et nues, mais elles encadrent, selon les plus heureuses proportions, une aire où pousse, à la place exacte qu'il faut, un marronnier, lui, merveilleux. C'est encore un peu l'hiver, il n'a pas ses feuilles, mais rien que la touffe enchevêtrée de ses branchettes dépasse le haut des maisons. En fleur, il doit
combler la place, comme le foisonnement dhin jet d^eaii vcgctal. Ancêtre sans âge, qui sait? peut-être aussi vieux que Véglise, rien qu'à le voir on a envie de lui prêter les qualités d\me personne vivante, mieux, de quelque divinité champêtre : on le devine bienfaisant et indifférent, résigné, hospitalier, un sage entre les arbres.
Sans doute par six ans d'accoutumance blasé sur ces plaisirs champêtres, Vabbé Pastorelli n'y fait plus attention, pour l'instant surtout : car il attend des visiteurs de marque. Depuis des semaines et des semaines qu'étant allé voir à ^Ermitage monsieur et madame de Chatel, il les espérait à son tour, il a obtenu la promesse formelle que ce serait pour ce jour-là. Enfin il les aperçoit qui montent par le sentier aboutissant à la place entre l'église et le presbytère. Il rentre précipitamment chez lui, échange son bréviaire contre un bâton à gourmette de cuir et vole audevant d\'ux, agile comme un bouquetin. C'est avec effusion qu'il les accueille, avec effusion qu'il les ramène.
Tout à coup il s'arrête, désignant du bout de son bâton une des maisons clairsemées qui bordent la route et qui forment à Opio comme une espèce de faubourg hors les murs.
l'abbé pastorelli. — Hein! est-ce qu'une de ces fenêtres ne vient pas d'être ouverte, puis refermée?... Avez- vous vu quelque chose?
MONSIEUR DE CHAT EL, stupéfait. — Je n'ai rien observé, monsieur l'abbé... je ne...
l'abbé PASTORELLI. — G'est qu'ils sont extrêmement malins... et lâches!... Il y en a un derrière chaque contrevent... je ne m'y trompe pas... Des indices, imperceptibles à tout autre qu'à moi, m'éclairent. D'ailleurs, au fond, ça m'est égal, puisqu'ils n'osent jamais descendre quand je passe.
MADAME DE CHATEL. — Mais qui (( ils )) ,
monsieur l'abbé?
l'abbé PASTORELLI. — Qui?... Ah! mais c'est vrai, madame, vous ne savez pas... Oh bien ! je vous en supplie, mettons que je n'aie rien dit, je m'en veux déjà de ma distraction.
MADAME DE CHATEL. Mais...
l'abbé PASTORELLI. — Nou, HOU, madame, ne parlons pas d'eux... je suis trop heureux aujourd'hui. Je me veux tout à la joie de voir, de revoir des gens civilisés et gentils, de m'entretenir un peu avec eux, — s'ils ne m'en
jugent pas trop indigne, — de questions où il entre de l'art, de l'intelligence, delà pensée... Excusez d'avance le langage, peut-être suranné, d'un pauvre desservant de village, qui n'a vu Paris que trois mois, il y a dix ans...
Cependant le groupe est arrivé sur la terrasse. Les Chatel poussent^ malgré eux, d'admiratives exclamations. Car, après les visions un peu arides et sauvages de la route, cette place, outre son charme naturel, comporte une sorte de signification particulière de repos, d^accueil et de sécurité.
MADAME DE CHATEL. — Comuie OU doit être heureux, ici!
l'abbé pastorelli. — Ah! madame, c'est l'expression même dont je me suis servi, le cri qui m'échappa lorsque, voici de cela six ans, j'entrai pour la première fois sur cette place, dont rien n'a bougé, du moins parmi les choses... Depuis, j'ai changé un peu ma formule.
madame de chatel. — Et que dites-vous donc, maintenant?
l'abbé pastorelli, mélancolique. — Comme on devrait être heureux ici !
MADAME DE CHATEL. — Gommeut ! ça ne va pas? vos paroissiens?...
l'abbé PASTORELLI. — Voulez-vous que nous n'en parlions pas aujourd'hui ? C'est un jour d'oubh, un jour de fête.
MONSIEUR DE CHATEL. — Volonticrs, mousieur l'abbé. Nous vous comprenons.
l'abbé PASTORELLI. — Si VOUS saviez quel plaisir c'est pour moi de pouvoir dire un peu autre chose que... au fait que quoi?... et à qui?... je me le demande. Pendant des mois entiers, il m'arrive de n'avoir d'autre interlocuteur que moi-même et, vous savez, je me connais, je commence à être blasé sur tout ce que je puis me dire... Mais, je vous en prie, pénétrez dans ma pauvre demeure.
// introduit les visiteurs. Après une petite antichambre, aux murs de laquelle pendent, alternant avec des horaires d'offices et des images de piété, des panoplies composées de vieux couteaux, de fusils de l'ancien régime et d'un imposant jeu de gourdins de toutes formes et de
toutes tailles, on entre dans une salle à manger qui fut autrefois blanchie à la chaux mais que le temps et les fumées d'une cheminée récalcitrante ont rendue tonte saure. elle et ses meubles : un buffet massif, chargé d'une vaisselle dépareillée et rustique, une grosse table ronde, des chaises de paille, quelques almanachs, le portrait des trois derniers papes, un bouquet de feuillages de chêne devant la fenêtre à barreaux de fer. Un peu d' attendrissement vous prend à voir toutes ces choses qui disent tant de pauvreté ingénieuse et de souffrances quotidiennes supportées en silence, et qui aussi attestent, par leur netteté rigoureuse, la présence, non loin de là, de quelque gouvernante sage et dévouée.
MADAME DE CHATEL. — Il me Semble que je Faimerais pourtant, votre solitude.
l'abbé pastorelli. — Oui, madame, maintenant. On n'aime la solitude qu'avant d'en avoir fait l'expérience. Après, on s'aperçoit que c'est bien la pire des sociétés. Mais je ferais mieux de vous offrir de quoi vous remettre des fatigues de votre... pèlerinage. (// ouvre une armoire, en rapporte un plateau de verres et six bouteilles de toutes les couleurs.) Voici, madame,
les quelques objets terrestres qui me rattachent aux vanités de l'existence. En goûtant ces liqueurs, vous comprendrez, mieux encore qu'en les admirant, la poésie des plantes des champs, et vous flatterez mon orgueil de distillateur.
MONSIEUR DE CHATEL. — Comment! c'est vous, monsieur l'abbé, qui avez liquéhé vousmême ces topazes, ces émeraudes, ces grenats, ces améthystes?...
l'abbé pastorelli. — Moi-même. Et moi tout seul. Je suis né en Corse, le pays le plus aromatique de l'univers, et j'ai appris la vertu des simples. Je sais, — aidé de l'alcool naturellement, — tirer de chaque plante et de beaucoup de fruits, des essences bienfaisantes. Image de celle où nous devons plonger nos âmes, la macération des végétaux en extrait la plus profonde et bénéfique substance. Madame, je vous supplie de goûter au moins un dé à coudre de ce vieux vin de Corse où ont habité quelque temps quelques noix.
MADAME DE CHATEL. — Je VOUS remercie, monsieur l'abbé, je ne prends jamais de liqueurs.
l'abbé pastorelli. — Mais ce ne sont pas des liqueurs. Ce sont des sèves, et même plutôt des émanations. Je vous en garantis la parfaite innocence, les propriétés magiques, et le goût.
M. de Chatel, moins farouche, se laisse tenter par un produit bizarre qui a la consistance du mercure et la limpidité d'un cristal de roche un peu doré. Cela sent le camphre et la citronnelle^ et c'est doux à la bouche et à la gorge, d'une douceur rassurante et loyale, d'une douceur qui ne cache aucune arrière-pensée d'ivresse ou d'âcreté.
MONSIEUR DE CHATEL. — Je n'ai jamais rien goûté de pareil.
l'abbe pastorelli. — Il faut beaucoup de temps, de patience et d'attention... et puis d'étude. A quelque degré de science que l'on se croie parvenu, on n'est jamais sûr de ce qu'on tente. Ainsi, je prépare, pour la saison prochaine, un mariage de raison entre la baie du cassis et la fleur du thym. Gela pourrait bien aboutir à un nauséabond divorce.
MONSIEUR DE CHATEL. Jc VOUS trOUVC Ic
plus sympathique des alchimistes.
l'abbé pastorelli. — Il faut bien que je tente le plus de diversions possibles à mon existence. Mais parlez-moi plutôt de ce qui se passe dans cette heureuse portion de l'univers que vous habitez, là-bas, là-bas, à Magagnosc.
MONSIEUR DE CHATEL. — A dcux kilomètres?
l'abbé PASTORELLI. — G'cst uue distauce morale, mais infinie.
MADAME DE CHATEL. — Mais il me semble que les habitants d'ici ressemblent assez à ceux de vos parages.
l'abbé PASTORELLI. — Il n'en est ricu cependant, madame. Car si mon confrère de Magagnosc est entouré du respect de ses ouailles, je reste ici à peu près seul pour représenter la religion chrétienne... Sapristi! je m'étais pourtant bien promis de ne pas me laisser aller à parler de mes paroissiens, et voilà que c'est moi le premier qui,..
MONSIEUR DE CHATEL. — Mais cela nous intéresse, au contraire, beaucoup...
l'abbé PASTORELLI. — Ah! jc rccounais volontiers que, pour un romancier, il y a là
quelques détails assez amusants. Mais, que nous veut ce cher enfant? (// vient en effet cl entrer, sans presque qiCoji Ventende, un petit garçon d'environ neuf ans, V air niais et sournois, sa casquette à la main et les pieds dans de silencieuses, de très silencieuses espadrilles . Il est là, debout, embarrassé d' avoir été reconnu si vite et fixant sur « les Parisiens » un œil avide et inquisiteur)... Eh bien! mon cher petit, parlez. Quelle importante affaire vous amène?
LE PETIT GARÇON, interdit tout d abord, se décide enfin à réciter ces mots. — Monsieur l'abbé, je suis venu pour ma sœur, qui est très malade et qui... et qui voudrait vous demander... si vous ne pourriez pas... venir lui donner... V estrèmoncion . . ,
l'abbé pastorelli, très courtois. — Je suis toujours aux ordres de mademoiselle Gavoty, mon cher enfant, et vous pouvez le lui dire de ma part. Mais vous me permettrez bien, n'est-ce pas? de vous présenter ces personnes, que vous ne connaissez pas encore, et que vous brûlez, je suis sûr, de mieux connaître. (Solemiel.) Madame de Chatel, une
LES TRIBULATIONS DU BON PASTEUR '2i[
dame de Paris, fort élégante comme vous voyez. Et je vous prie de remarquer que les robes se portent fort ajustées cette année. Monsieur de Chatel, son mari, un écrivain des plus distingués de sa génération... vous n'avez donc encore rien lu de lui?... (Tête du petit garçon.) Ah! c'est juste. Votre âge encore tendre... 31ais, plus tard, n'oubliez pas : c'est nécessaire pour le perfectionnement de votre éducation intellectuelle. (Se toiu^nant vers ses visiteurs et leur montrant le gamin.) Monsieur Aristide Gavoty, un de nos plus sympathiques dandies. La jeunesse dorée d'Opio ne jure que par lui. (Au petit garçon.) J'espère qu'ainsi, moucher enfant, votre légitime curiosité est satisfaite. Vous en savez autant que moi. Ah! que je n'oublie pas d'ajouter que monsieur de Chatel connaît intimement le ministre de l'Intérieur et celui des Cultes et qu'en outre il m'honore de son amitié. C'est tout. (Charigeant de voix.) Et maintenant, très cher petit, je te conseille de filer immédiatement vers l'antre de tes parents, si tu ne veux recevoir, dans un délai de douze secondes, le plus magistral coup de pied au
derrière que tu puisses imaginer dans tes cauchemars. Allez ! ouste I
// se dresse, terrible. Le petit garçon, affolé, veut fuir, se heurte au chambranle, s'étale sur le carrelage du corridor. Labbé le pousse doucement du pied vers la porte comme un paquet de linge sale. Le petit se relève et se sauve en hurlant. L'abbé rentre.
MONSIEUR DE CHATEL. — Qu'cst-cc que Cela veut dire?
l'abbé pastorelli. — Rien que de bien rural. Les parents de ce jeune homme l'avaient envoyé ici pour savoir qui vous étiez et ce que je faisais avec vous. Ils le sauront dans cinq minutes et mon prestige en deviendra inattaquable... Quant à l'extrème-onction de mademoiselle Gavoty, je crois que ce serait un peu prématuré. Cette jeune fille jouit de tous les privilèges de la santé : je l'ai vue, il n'y a pas plus de trois quarts d'heure, arracher, avec tous les signes de la plus allègre énergie, les pommes de terre de son petit potager...
MADAME DE CHATEL. Est-CC qUC CCtte
anecdote présente quelque rapport avec l'ensemble de votre séjour ici?
l'abbé pastorelli. — Le rapport le plus étroit. Mais il faut remonter un peu haut.
MONSIEUR de chatel. — Nous VOUS en prions.
l'abbé pastorelli, après avoir e^icore servi quelques liqueurs, — En sortant du séminaire, et après mon ordination, je fus d'abord aumônier à Cannes, dans une sorte de couvent pour vieilles dames. Au lieu d'offrir en sacrifice à Dieu l'immense ennui qui résultait chez moi de la conversation stupide et des confessions niaises et futiles de toutes ces femmes momifiées par une dévotion toute littérale, je pris cet ennui pour le signe d'une vocation plus élevée. Les rêves d'apostolat que j'avais caressés dans mon adolescence me revinrent avec plus de force et de précision. Je demandai à mon évêque s'il ne lui serait pas possible de me proposer à quelque mission. Evangéliser des gens de couleur jaune ou noire me semblait le dernier mot de l'ascétisme. L'évêque me fît venir : « Mon cher fîls, me dit-il, je ne sais si vous
avez bien réfléchi à ce que vous demandez là. Je crois que vous n'avez pas très bien compris tout le parti que vous pouvez tirer de votre situation actuelle pour votre amendement moral. Ce que vous souhaitez a quelque chose d'héroïque certes, mais dont le côté romanesque vous leurre vous-même. Enfin, vous paraissez décidé. Je ne veux pas contrarier votre vocation. Mais peut-être comprendrezvous plus tard qu'évangéliser certaines peuplades envisagées à tort comme moins barbares, comporte moins d'exaltation et plus de renoncement. »
» C'est pourquoi cet homme de trop d'esprit me donna, quelques semaines plus tard, la cure d'Opio. Sur six ans de séjour, je connus une journée de bonheur ou, plus exactement, une soirée : celle de mon arrivée. C'était au milieu du printemps. Le marronnier de la place semblait un immense candélabre mystique, allumé de toutes ses hampes de flamme rose. Quelques jeunes filles en couleurs claires se promenaient sur la terrasse, et le crépuscule les teintait de rose, elles aussi, du même rose
que les thyrses du marronnier. 11 faisait le plus majestueux, le plus paisible silence. Je visitai mon église. Le soleil couchant allumait dans mes pauvres vitraux un éblouissement de rosace gothique. Je me mis à genoux devant l'autel où j'aurais l'honneur, le lendemain matin, d'offrir le corps de Notre-Seigneur à mes nouveaux fidèles, remerciai le Ciel de m'avoir accordé cet éden pour séjour et promis de lui conserver toutes les âmes qu'il ne pouvait manquer de compter déjà, dans une telle contrée. Et je m'endormis d'un sommeil d'extase.
)) Le lendemain, la première visite que je reçus fut celle du maire. Cet homme distingué, propriétaire foncier de son métier et possesseur de trois paires de bœufs, cet homme distingué s'assit à ma table, but le vin d'accueil que je lui offris et me parla en ces termes, auxquels je n-e change pas u ne syllabe : « Monsieur, dit-il, je suis maire de ce village et franc-maçon, comme d'ailleurs la majorité de la population masculine. J'ai décidé qu'il n'y aurait plus de curé ici, j'ai réussi à fatiguer votre prédéces-
seur, qui a fini par s'en aller. Vous, je vous avertis loyalement. Il vaut mieux que vous partiez de vous-même. Sinon, nous nous verrons obligés, mes frères et moi, d'employer tous les moyens »... — « Monsieur le maire, lui répondis-je, je regrette infiniment que des ordres auxquels je suis obligé d'obéir m'empêchent de suivre votre conseil. Du reste, tant que les lois de séparation, dont on parle tant, ne seront pas votées, je n'ai pas le droit de me considérer comme autre chose que comme un fonctionnaire de la République, installé à côté d'un autre fonctionnaire de la République : vous, monsieur le maire. » — (( Tout ça, c'est des phrases, répliqua-t-il en se levant. Je n'aime pas les phrases. Nous verrons si vos oreilles pourront supporter plus de deux mois la petite musique que nous vous réservons. » Et il partit, son chapeau sur la tête.
MADAME DE CHATEL. — Mais c'cst abominable, tout simplement... Et qu'avez-vous fait?
l'abbé pastorelli. — Rien, madame; j'ai attendu. Oh! pas longtemps. A midi, la délégation maçonnique d'Opio, qui se confond ici
intimement avec rorphéon municipal, vint sous ma fenêtre me donner, comme à une jolie fille, une sérénade : l'orchestre comprenait un tambourin, un saxophone très malade, trois sifflets, deux vieilles trompes d'automobiles et quatorze casseroles. Il a commencé par l'ouverture à! Aida et fini par la Carmagnole un potpourri mêlant des reliefs de cantiques parodiés, des chansons de café-concert, des scies en honneur sous le second Empire, et quelques couplets de caserne assez... ingénus. Le soir, bombardement de mes persiennes par la jeunesse dorée, avec accompagnements de chants et d'invectives.
» Gela dura deux ans. Je vous passe les farces scatologiques dont l'insistance remplace l'ingéniosité, les invitations à me pendre sous forme de corde suspendue à la poutre saillante de ma façade, avec le nœud coulant tout prêt, à ma hauteur, mes chats massacrés, mon verger pillé, les dénonciations au préfet et à l'évêque, les calomnies répandues sur le compte de ma brave gouvernante et toutes sortes de plaisanteries de ce genre... Bref, tous les loi-
sirs de celte population ne semblaient uniquement destinés qu'à l'invention de moyens propres à hâter ma fuite. Je restais cependant, et cela les impressionnait tout de même... Gomme seuls moyens de défense : mon air froid et toujours... ah! mais, bien entendu, sans un oubli... toujours mon gourdin à la main. Inutile de vous dire que je ne rencontrai jamais un seul de mes adversaires. Je les sentais, derrière les portes fermées, derrière les lattes des volets, derrière les buissons et les angles des clôtures, derrière la fourche des arbres, sous les terrasses; je savais, comme si je les avais touchés, qu'ils se relevaient, moi passé, et formaient derrière moi une foule gesticulante et haineuse... Mais jamais, jamais, je n'en rencontrai un face à face. Je ne ressentis donc jamais la peur.
MADAME DE CHATEL. — Mais qucllc horriblc existence !
l'abbé pastorelli. — Aride, oui, aride comme un chemin de pierrailles, sans terre, où | l'on roule en voulant y grimper, un chemin de pierrailles, sans herbe, et cuit par le soleil. J'ai
eu souvent l'occasion de méditer le mot d'esprit de mon évêque.
MONSIEUR DE CHATEL. VoUS ditCS qUC
cela ne dura que deux ans. Pourtant...
l'abbé pastorelli. — Je fais allusion à la première phase. Car il y a eu trois phases dans mon existence ici : la première, celle que je viens devons décrire et que je pourrais appeler la phase de la stupeur; celle dont je vais vous entretenir mériterait assez le nom de phase de l'indignation. Un jour, en effet, je perdis patience... Figurez -vous que j'avais comme enfant de chœur et, Dieu me pardonne, comme seul fidèle, outre trois ou quatre dévotes à qui l'on permettait, par mépris pour leur très grand âge, de fréquenter mon église, un petit garçon vraiment fort gentil et courageux, et qui s'était pris d'affection pour moi. Orphelin, vivant chez une tante qui l'avait recueilli, il m'aimait comme un père. Je lui apprenais un peu de français, un peu de latin, je tâchais de le mettre à même d'entrer plus tard dans un grand établissement religieux d'une ville civilisée. Eh bien! ils voulurent me l'assassiner. Un soir, comme
2oO AU BON SOLEIL
il rentrait dans sa maison, un ivrogne courut après lui avec une serpette dont il s'était servi dans la journée pour faucher de l'herbe. Terreur de l'enfant qui se met à tourner en rond, affolé, comme une pauvre petite chèvre autour d'un piquet. L'ivrogne, en voulant l'atteindre, trébuche et tombe, le front sur sa serpette. Le sang coule. Tous mes paroissiens accourent et, aux cris de l'ivrogne accusant mon enfant de chœur, feignent de croire à une agression de ce pauvre petit sur la personne de ce grand flandrin. Ils me l'ont massacré, littéralement. L'un d'eux lui a crevé un œil... Je l'ai envoyé à Nice, en pension chez un grand oculiste. Puis, je me suis employé à le faire entrer au collège. Mais je ne l'ai jamais revu, et je sais qu'il est resté borgne.
MADAME DE CHATEL. H y ^ ^^^ lI^ prOCèS?
l'abbé pastorelli. — Une espèce d'enquête 011 quarante-deux témoins ont déposé contre moi. Mais cela n'a guère d'importance. Ce qui m'avait mis hors de moi, ce que je ne pouvais absolument pas supporter sans révolte, c'était la manière dont ces malandrins avaient traité mon
acolyte. Une sainte colère me prit. J'affichai sur mon église une proclamation avertissant que, comme pasteur, je prenais Dieu à témoin de la conduite infâme qu'ils avaient tenue et que je les abandonnais désormais à leur mauvaise conscience. Gomme cette intimidation, d'ordre tout moral, pouvait risquer de ne pas les impressionner profondément, j'ajoutai que, comme citoyen, je citerais immédiatement, en justice de paix ou en correctionnelle, selon le cas, le premier habitant d'Opio que je surprendrais en train de me porter un préjudice quelconque, à moi ou à quelqu'un qui me toucherait en quelque manière, depuis ma gouvernante jusqu'à mes plants de fraisiers. Et, pour commencer, j'envoyai une assignation à chacun des quarante-deux escogriffes qui avaient témoigné dans l'affairé de la serpette. Le maire osa venir me défendre de bouger. Je l'assignai à son tour pour intimidation d'un fonctionnaire de la République. Sur quaranté-t-rois procès, j'en perdis trente-neuf, mais je gagnai celui contre le maire, ce qui porta à son comble l'exaspération de ce digne homme...
» Ah ! je suis sûr, étourdi que je suis, d'avoir oublié de vous dire son nom : c'est monsieur Gavoty, le père de la jeune fille fraîche et rose qui a envoyé tout à l'heure son frère me demander pour elle l'extrême-onction. Cette audace vous éclaire, n'est-ce pas, sur les mœurs de cette intéressante famille. . . Monsieur Gavoty donc, à demi enragé, convoqua le conseil municipal et m'infligea un blâme public et officiel. Dès lors, ce fut un chassé-croisé de procès où un vieil avoué de quarante ans d'étude fût devenu fou. Le papier timbré s'abattit par rafales dans toutes les maisons et dans la mienne. Les juges de Cannes, de Grasse et de Nice y perdirent leur latin de Justinien. J'ai dépensé deux cents francs d'omnibus et six cents francs de lettres, de simples lettres. Les indemnités que je recevais payaient de nouveaux procès. Mes ennemis achetaient des terrains à côté de mon verger pour créer des complications à propos des bornes, mais comme leur stupidité les poussait parallèlement à écrire sur moi des injures dans les gazettes sans prendre aucune précaution littéraire d'anonvmat ou autre, ils se mettaient à
ma merci d'un autre côté. Je n'en manquai pas un. Que voulez-vous? j'étais parti. Mon sang corse bouillait dans mes veines. Ce n'est pas pour rien que j'ai connu Bellacoscia, jadis, dans mon enfance. Le vieux bandit était d'ailleurs un parfait homme du monde, causeur exquis, et c'est de lui que j'ai appris à manier la carabine mieux qu'un héros de Mayne reid. Bref, je luttai, je luttai vertigineusement, seul contre une foule, que dis-je? une meute. Je n'étais pas clérical, autrefois, mais vrai ! ces aventures-là portèrent à mon libéralisme un coup dont il ne se releva point.
Vous décrire alors l'état de ce village est chose au-dessus de mes forces. Balzac luimême, monsieur de Chatel, se fût perdu dans la complication des détails, puisque chaque famille avait avec moi une contestation différente. Les petits enfants se sauvaient lorsqu'ils m'apercevaient. Et, chose admirable, les femmes, vous entendez bien? les femmes, qui ne mettaient jamais le pied dans mon église, se signaient à mon passage.
Ces luttes durèrent deux ans aussi. Lors-
qu'elles m'eurent tout à fait ruiné, lorsque j'eus vendu, pour soutenir mes procès, les dernières châtaigneraies que je possédais dans mon île natale, mon évêque me fît appeler et me tint ce discours : « Mon fils, je vous ai laissé combattre les ennemis de la religion parce qu'il fallait bien montrer que nul n'a le droit de lui manquer de respect dans la personne d'un de ses membres. Mais il est convenable que tout rentre maintenant dans l'ordre. Je demande à votre fidèle soumission de renoncer désormais aux âpres joies de la lutte et de rentrer dans la tranquillité où doit se tenir un serviteur de Dieu. Allez en paix, offrant au Seigneur la mortification de votre âme belliqueuse. »
» C'est ainsi que prit fin la seconde phase de ma vie à Opio. Dans un sens, cela valait mieux, car j'étais littéralement épuisé... Mon Dieu! qu'est ce qu'on me veut encore?... Ah! vous pouvez dire que vous en avez excité, des curiosités ! . . .
MADEMOISELLE GAVOTY, cav ce n est autve que la propre fille du maire qui^ pleine d'au-
dace^ entre ainsi chez V ennemi de son joère. Elle ne semble vraiment pas avoir besoin du tout des derniers sacrements. Sa mise est grotesque^ parce que citadine sur un corps de paysanne ^ mais fastueuse. Elle porte un immense chapeau et, se croyant jolie dessous, fait des mines de coquetterie. Visiblement, elle pense impressionner le ptrêtre et ses visiteurs. Elle parle avec des contorsions ridicules et un accent l... — Eh ! bonjour, monsieur le curé !... Monsieur ! Madame ! [Trois révérences). Ce n'est que moi, en passant.
l'abbé pastorelli. — Charmante surprise, ma belle enfant ! Vous accepterez bien un verre de gentiane?...
mademoiselle gavoty. — Ce ne serait pas de refus, mais je ne prends jamais rien entre mes repas.
l'abbé pastorelli. — Alors, mademoiselle, puis-je savoir ce qui me vaut l'honneur de votre visite? J'en suis d'autant plus touché que vous relevez, si je ne me trompe, et très récemment, d'une grave maladie.
MADEMOISELLE GAVOTY, ricancmcnt niais . —
Maladie !... eh!., maladie!... vous riez, monsieur le curé... Non, je ne relève pas... Je viens de la part de mon père... vous dire... vous dire que le Conseil... le Conseil municipal... il s'est réuni tout à l'heure... et il a décidé... à l'unanimité... de vous interdire les processions... Alors, vous comprenez, pour que vous ne soyez pas surpris et ne risquiez pas de contravention au cas où vous auriez eu l'idée d'en faire une, de procession, il vous avertit... offi... officieusement...
l'abbé pastorelli, avec une lenteur et une courtoisie raffinées. — Vous voudrez bien, mademoiselle, présenter à votre père mes compliments et lui dire que demain, je compte précisément organiser une procession solennelle sur le terrain qui m'appartient, entre l'église et le presbytère. Le cortège se composera de votre serviteur, officiant, d'un enfant de chœur que me prêtera mon collègue de Magagnosc, de ma brave gouvernante représentant à elle toute seule la corporation des Enfants de Marie et portant un cierge, et enfin de Bismark, mon chien danois, tenant dans sa gueule,
LES TRIBULATIONS DU BON PASTEUR 2o7
à tout hasard, ma carabine, vous savez, ma bonne carabine de Corse, cadeau de monsieur Bellacoscia, une vieille amie, et qui est de toutes les fêtes... Je ne vous retiens pas. (// se lève y saisit d'une poigne déférente mais ferme le bras de mademoiselle Gavoty et la reconduit dehors.) Surtout ne m'oubliez pas auprès de madame votre mère et assurez-la de mon profond respect. [Il rentre auprès de ses invités.)
MONSIEUR DE CIIATEL. EllcS VOUt bicu, VOS
ouailles...
l'abbé pastorelli. — Oh! ce sont de menues escarmouches. Mais cette douce enfant m'a interrompu au moment où j'allais vous raconter la troisième période, celle où je vis encore et dont vous avez déjà vu quelques épisodes.
» Lorsqu'ils me virent apaisé, ils tentèrent de reprendre l'offensive et voulurent recommencer quelques-uns des tours spirituels delà première période. Alors, très calme, sans provocation d'aucune sorte, sans paroles inutiles, je m'exerçai, simplement, tous les matins, à un jeu abandonné depuis mon adolescence et auquel je
2o8 AU BON SOLEIL
redevins tout de suite très fort. Je m'y adonne encore un peu, pour me maintenir en forme. Quelques fois par mois suffisent à mon prestige.
MADAME DE CHATEL. — Quel est ce jeu si impressionnant?
l'abbé pastorelli. — J'accroche à mon mur une cible et, m'éloignant jusqu'à l'autre extrémité de la place, je tire, à intervalles réguliers, dix coups de carabine, suivis de dix coups de revolver, dessinant ainsi sur le petit carton noir et blanc une sorte de spirale de trous dont le premier commence à l'angle gauche supérieur et dont le dernier perce le milieu exact. Puis je laisse exposée cette œuvre tout l'aprèsmidi à la curiosité publique.
MONSIEUR DE CHATEL. — Ticns ! j'avais en effet remarqué, en entrant, une cible très délicatement travaillée. Je ne me doutais pas...
l'abbé pastorelli. — Qu'elle fût de moi?... Tout le mérite en revient à ce brave Bellacoscia. Quel homme méconnu que ce héros du maquis!... Bref, moyennant cette petite fantasia un peu profane, je me suis procuré, non pas la douce paix évangélique, mais une sorte
de neutralité armée, tout au moins le jour... car la nuit, dans ces pays pleins de chevalerie et de romantisme, demeure obstinément consacrée aux sérénades.
^MONSIEUR DE CHATEL. On VOUS CU doUUe
souvent?
l'abbé pastorelli. — Toutes les nuits en été et deux fois par semaine en hiver.
MADAME DE CHATEL. G'cst affolaut ! . . . QuC
faites-vous?
l'abbé PASTORELLI. — Mou Dicu ! madame, je suis un peu las. Je suis entré à leur égard dans une sorte d'état bizarre et complexe où il entre tellement de mépris que cela m'empêche d'agir. Mais comme, d'un autre côté, je ne puis laisser impunies toutes ces offenses, je me venge, à ma manière, continuant ainsi à vivre dans la troisième période de mon séjour ici, qui est cicéronienne et ironique.
MADAME DE CHATEL. — Jc suis curicuse de savoir...
l'abbé PASTORELLI. — Je mc moquc d'cux...
J'écris de petits morceaux satiriques où je les raille impitoyablement, des sortes de pamphlets.
MONSIEUR DE c.\ixTi£.h, stupéfaù . — Des pamphlets?
l'abbé pastorelli. — Oui. Je ne puis oublier mon éducation d'humaniste. — J'ai fait autrefois des rêves littéraires... et même, il me semble, un cahier de vers, qui les réalisait imparfaitement, d'ailleurs. — Alors, le soir, au bruit de leur sérénade, je compose sur eux des pages, je puis dire vengeresses. Comme ils ont des noms ridicules, je leur donne des surnoms, ainsi que dans un roman du xvii^^ siècle. Lé maire s'appelle Le Grand Vizir. Sa fille, sorte de créature vaniteuse et stupide qu'ils veulent me jeter dans les jambes pour me faire oublier mes devoirs et mieux me vilipender ensuite, m'a semblé mériter le sobriquet de Dalila. L'immonde morveux que vous avez vu tout à l'heure se nomme, par antiphrase, Eliacin. Le gardechampêtre, sorte de brute stipendiée par le Conseil municipal, devinez...
MONSIEUR DE CHATEL qui^ avec sa femme^ écoute^ stupéfié^ ces révélations. — Je ne sais pas, moi... Goliath?
l'abbé pastorelli. — Non, Holopherne,
simplement. Le facteur, un brave homme d'ailleurs, et puisqu'il porte les lettres, la Colombe de l'Arche. Il y a aussi des appellations moins bibliques, prises tout uniment dans un répertoire d'analogies naturelles. Ainsi la femme de l'instituteur, qui fait le chef d'orchestre dans les cantates que l'on m'offre, c'est la Chouette. Le saxophone, le Serpent, et ainsi de suite.
J'avais d'abord pensé à publier ces morceaux. Mais, ensuite, j'ai compris combien toutes ces allusions trop littéraires, trop subtiles, fussent demeurées insaisissables, et j'ai trouvé que le fait brutal de paraître dans un quotidien local avait quelque chose de contradictoire à la réserve que m'impose le caractère de ma fonction. Ces vengeances académiques restent donc doublement idéales d'être incompréhensibles et d'être secrètes... Mais j'aimerais assez cependant, à vous qui êtes écrivain, en lire une...
MADAME DE G HATE L, dévovée de cuviosité. — Je vous en supplie.
l'abbé pastorelli, ayant ouvert avec une petite clef un tiroir dérobé dans un secrétaire^ en tire une liasse de papiers couverts
dune fine écriture. — Il y en a des volumes. Je ne vous en lirai qu'une page, mais que je crois assez composée... (// lit^ cependant que monsieur et madame de Chatel, de plus en plus stupéfaits, écoutent, écoutent longtemp)S ce pamphlet obscur, touchant et archaïque.