LA HARPE MAGIQUE
Légende irlandaise.
« Elle était pâle à marbre, et pourtant une £ràce <r. inconnue animait sa démarche et son port. » M. A*** DE G***
La lune se lève douce et belle sur une voûte de saphir. Elle se dégage lentement des vapeurs qui la voilaient, comme une jeune vierge de l'Ultonie écarte de dessus son front d'ivoire les ondes brillantes de ses cheveux dorés.
La lune se lève douce et belle , et sa lumière vient argenter la surface du lac d'azur.
Ecoutez ! On dirait que sensibles au sourire de la reine des nuits , les ondes trouvent une voix pour célébrer son règne mystérieux. Quelle mélodie inconnue s'élève du sein du lac l plus douce que les soupirs de la brise sur la rieur nouvelle éclose , plus ravissante que les chants du rossignol aux premiers transports de ses amours , cette mélodie n'a rien de terrestre.
Mais voilà que les cercles d'une écume neigeuse tournoient , étincellent , se 'brisent. . . . Les esprits des eaux apparaissent sur la surface du lac d'azur.
C'est une foule riante d'êtres enchanteurs. Ils sont nés , ces génies charmans , de la substance éthérée qui colore le ciel du matin et de celle dont est formé le tissu délicat des rieurs. Les uns secouent, en se jouant, leur chevelure embaumée. D'autres se balancent sur leurs ailes humides, ou mollement s'appuient sur un sceptre de rosée. Il en est qui portent dans leurs bras de ces écailles arrondies où murmurent les brises marines et qui donnèrent aux humains la première idée de la lyre.
Mais il a passé le chœur mélodieux... . Des sons plus graves montent du sein des eaux profondes. Il
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paraît le redoutable guerrier du lac magique. Il sort de son humide palais et se montre resplendissant sur son coursier blanc de neige et sous une triple armure de lumière. Ses traits sont pleins de beauté, mais ce n'est point une beauté vivante ; les douleurs de la vie ne laissent point ce calme sublime. Le chef du lac magique est beau comme les paisibles esprits de la tombe, comme les ombres héroïques qu'ont divinisées les chants du barde et qui planent radieuses, admises au palais de nuages. Auprès du guerrier mystérieux , est une jeune1, vierge aussi blanche que le lys , aussi légère que l'écume brillante qui bouillonne à ses pieds. Ses joues semblent formées de la neige la plus pure, nouvellement tombée sur les Alpes inaccessibles. Ses yeux ne sont point comme ceux de ses compagnes, bleus, distraits et rians. Ils sont noirs, et dans leurs regards baissés perce une flamme timide et combattue. Ses cheveux n'offrent point les reflets de l'or; mais ils tombent en tresses onduleuses dont le lustre sombre rappelle le fruit bronzé du marronnier. Sur les lèvres de cette fée , erre un sourire triste et tendre qui trahit une origine mortelle. Elle est à côté du guerrier mys-
térieux , elle lève parfois sur lui un regard plein d'amour et de douleur.
Bientôt les génies du lac disparurent. Voici ce qu'on me raconta dans un hameau voisin.
Dernier rejeton d'une famille illustre, orpheline presqu'en naissant, Palmina vivait ignorée dans la tour ruinée de ses aïeux. Souvent elle allait visiter les bons laboureurs du hameau, et Jes plus vieux lui racontaient la gloire de ses ancêtres , parmi lesquels on comptait Ulin, le premier des bardes d'Erin , Ulin qu'on avait appelé la voix du ciel , tant ses chants étaient sublimes. La harpe d'Ulin décernait l'immortalité aux braves. Tantôt elle avait des sons empruntés aux torrens et aux tempêtes pour exciter les guerriers aux combats. Tantôt elle exhalait des accens aussi doux que ceux du ramier et de l'amoureuse fauvette. Chacune de ses cordes avait une vertu différente. L'une guérissait la mélancolie; une autre plus puissante , pouvait par ses sons ravissans chasser du cœur la colère , la jalousie et toutes les passions haineuses et cruelles. Une autre apaisait les transports douloureux de la fièvre et ranimait les forces du guer-
rier épuisées par des fatigues ou des blessures. Ainsi parlaient les bons villageois. Le cœur de Palmina tressaillait à ces récits. On l'aimait la douce Palmina; on la plaignait la pauvre orpheline.
Elle aussi, savait calmer les peines et les douleurs. Quand une fièvre contagieuse désolait les hameaux de l'Ultonie (1) , Palmina volait partout où le fléau avait pénétré . Par des paroles consolantes , elle inspirait à ceux qui souffraient le courage et la résignation . Elle connaissait la vertu des plantes salutaires. Plus agile qu'un jeune chevreuil , elle allait les chercher sur les montagnes et les apportait avec joie à ceux que leur suc bienfaisant devait guérir.
Mais sur le front de la jeune vierge , régnait une indéfinissable mélancolie. Elle pensait à ceux qui lui avaient donné l'être et dont ses yeux n'avaient jamais contemplé les traits , à sa mère dont elle n'avait jamais reçu les caresses.
Seule, au fond de la vieille tour, quelquefois d'une main timide, elle effleurait la harpe d'Ulin , suspendue dans la salle d'armes, au milieu des antiques boucliers
1) Partie de l'Irlande.
et des dépouilles des hôtes des forêts. Quelquefois elle allait rêver sur les bords du lac d'azur, et sa voix faible , mais douce , s'unissait au murmure des brises de la nuit. Elle chantait :
Jeune rose, amour du Zéphyr, Que ses baisers ont embellie ; Hier, sur ta tige affaiblie , Tu languissais prête à mourir .
Souffle d'amour t'a ranimée , Pour ne vivre , hélas ! qu'un matin Un matin tu seras aimée ; Ne déplore pas ton destin !
Je vois s'accumuler des jours Que n'embellit point l'espérance; De mon inutile existence , Je vois se prolonger le cours.
Toi que l'amour a ranimée Pour ne vivre , hélas ! qu'un matin
Toi qui fus un moment aimée Ne déplore pas ton destin !
Tu meurs , Zéphyr te cherche en vain Tu meurs. . . hélas ! je vis encore !
Pauvre fleur, tu venais d'éclore; Moi, j'ai langui dans le chagrin.
Souffle d'amour t'a ranimée Pour ne vivre, hélas! qu'un matin, Mais un moment tu fus aimée ; Rose , il fut heureux ton destin !
Palmina chantait encore Elle croit entendre un
soupir douloureux. Elle écoute... Serait-ce le bruissement des feuilles? Non; des gémissemens, des plaintes ; articulés par une voix humaine , sortent de l'épaisseur de la forêt. Le jour baisse et la forêt est noire. Mais nulle terreur n'arrête la fille des héros. Elle pénètre dans le bois sombre. Elle voit couché au
pied d'un chêne , un guerrrier qui semble mortellement
blessé. Sa cuirasse a été brisée sur son sein d'où le sang s'échappe à grands flots. Une effrayante pâleur s'étend sur son front , pourtant il respire encore. Muette de douleur et de pitié , le visage couvert de pleurs, Palmina prodigue à l'étranger des soins qui le rappellent à la vie. En frémissant de crainte , mais cependant avec une merveilleuse adresse , elle écarte les débris de l'armure , et se sert pour bander la blessure, du voile qu'elle a détaché de son front. L'inconnu a rouvert les yeux. Par un long et doux regard , il remercie celle qui pleure ainsi pour lui ; puis , d'un geste languissant, il désigne un cor de chasse suspendu à son bras. Palmina tire un son aigu de l'instrument guerrier. Des serviteurs accourent. L'étranger porté dans leurs bras est bientôt dans l'antique château d'Ulm. Qui pourrait dire les soins, les espérances , les terreurs de Palmina? et les longues heures qu'elle passa près du lit de douleur de l'étranger? Il guérit enfin, le jeune guerrier. Il rendit grâce à l'orpheline. Il lui raconta son histoire, et comment de lâches assassins l'avaient séparé de sa suite et frappé dans la forêt. Puis , il lui dit : filles des Bardes, adieu !
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Je suis né sur les rives d'Inistore. Là , m'attend mon épouse chérie ; la blonde Zulmaly. Adieu, fille des Bardes! ma Zulmaly bénira celle qui lui a conservé un époux. Il dit, et s'élance sur un coursier, et part, et s'enfuit impatient de rejoindre sa bien-aimée. Réjouissons-nous , dit Palmina , de ce que l'aimable chef d'Inistore va revoir son épouse chérie. Oui, noble étranger, sois heureux ! Au fond de ma tour solitaire, je me réjouirai de ton bonheur.
C'est ainsi que parle ta bouche, jeune infortunée; mais ton cœur est près de se briser, un soupir d'agonie soulève ton sein. Tes joues si pâles se couvrent d'une rougeur soudaine comme le sang qui jaillit d'une blessure. Des larmes qui brûlent coulent lentement de tes yeux . . . Mais , ô terreur ! le son du cor se fait entendre... C'est un son d'alarme. Palmina s'élance, court éperdue. Elle entend le cliquetis du fer. Elle vole de ce côté et gravit un rocher qui s'élève au bord du lac et domine au loin la rive. Palmina?... Elle frémit. Elle voit le chef d'Inistore assailli par deux brigands ; deux autres sont étendus sans vie sur le corps inanimé de son écuyer. Palmina remplit l'air de ses
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cris. On accourt trop tard, hélas! — Le héros a terrassé un de ses ennemis , mais il tombe atteint d'un coup mortel . Il tombe . . . Palmina sur le rocher demeure un instant immobile et glacée. Soudain ses deux bras étendus semblent les deux blanches ailes d'un cygne qui s'envole. Elle se précipite; son voile flotte dans l'air. . . sur le lac. . . Les oncles l'ont engloutie. La surface azurée du lac se remontre unie et paisible.
La nuit suivante , on vit , au milieu des génies des ondes, un guerrier au front imposant, à l'air noble et fier , à la blanche armure ; et à ses côtés une jeune vierge qui attachait sur lui un regard plein d'amour et de tristesse. Tous les soirs , à la dixième heure , ils reparaissent depuis ce temps.
L'antique tour d'Ulin est encore debout. Mais la harpe du barde n'est plus suspendue , comme jadis , dans la salle d'armes, au milieu des boucliers, des lances rouillées et des trophées conquis par les chasseurs. Nulle main mortelle ne l'en a détachée, et pourtant elle n'est plus en ce lieu. Et les sons qui chaque soir, à la dixième heure . s'élèvent du sein du lac ,
sont mélodieux et ravissans comme ceux de l'antique harpe.
Il est dans l'Ultome , des lieux dangereux que le voyageur évite avec soin , parce qu'ils sont hantés par des mauvais génies ou des fées malicieuses. Mais les apparitions du lac d'azur n'inspirent aucune terreur.
On dit que , presque aussi puissans que ceux de la harpe d'Ulin , les sons harmonieux qui chaque soir sortent du sein des ondes , calment la jalousie , la haine et toutes les passions cruelles ; qu'ils apaisent les transports délirans de la fièvre , qu'ils guérissent ou du moins adoucissent, les peines secrètes du cœur.
Et ceux qui languissent et souffrent d'amour, invoquent Palmina, la bonne fée du lac magique.