FRAGMENT D UN OUVRAGE INEDIT SUR L ESPAGNE ET LE PORTUGAL
o Such is the aspect of this sabre.
* 'Tis Greece but living Greece no more !
« So coldly s-weet, so deadly fair....
« We start — for life is wantin£ there. »
Tel est l'aspect de cette terre. C'est la Grèce , mais non plu3 la Grèce vivante. Ainsi on la voit, belle mais glacée , feracieuse mais morte.... Nous tressaillons.. . Ce qui manque là , c'est l'âme , c'est la vie.
Ces admirables vers reviennent à la mémoire du voyageur qui parcourt certaines parties de l'Italie et de l'Espagne. Là aussi tout est beau, mais d'une beauté mélancolique , comme la jeune vierge qui dort sur le lit funéraire , le front couronné de roses et les mains remplies de scabieuses. Allez à Florence, égarez vos pas et vos souvenirs dans ces galeries encore
si riches , mais veuves des princes éclairés et magnifiques qui les formèrent, dans ces palais d'où une famille de marchands , régnant sous le titre modeste de gonfaloniers , exerça sur l'Europe entière l'influence du génie. Les voilà encore ces jardins où s'inspirèrent ces grands poètes et ces artistes , gloire de l'Italie. Athènes se montre couverte de ses ruines majestueuses , triste , mais grande de son nom et belle de ses souvenirs. Florence a conservé presque tous ses monumens. Et cependant on cherche en vain la Florence des Médicis. Ah ! ce qui manque là , c'est l'âme, c'est la vie. Florence fut l'Athènes de l'Italie. Voyez l'Athènes de l'Espagne ; cette Grenade qu'à diverses époques embellirent comme à l'envi des princes musulmans et des princes chrétiens , que rendent doublement attachante ses ruines gothiques et ses ruines mauresques. Parcourez toute cette romantique province de l'Andalousie où se pressent et se foulent tant d'images poétiques, où la nature se montre à-la -fois si brillante et si agreste , si gracieuse et si sublime . La voluptueuse Italie , la sauvage , mais grandiose Afrique , tout est là, dans ces immenses végas, dans les tortueux sen-
tiers de la Sierra, dans ces bosquets d'orangers et de roses, dans ces gothiques clochers, et dans ces débris d'architecture sarrazine. Là, les scènes des contes arabes se retracent aux yeux du pèlerin et se mêlent à des apparitions brillantes , légères , pleines de grâce et de fraîcheur comme les pages de l' Arioste. Et sur tout cela flotte comme un voile mystérieux, une vague et profonde tristesse. Combien nous regrettons de ne pouvoir que jeter un coup-d'œil rapide sur ces grands et riches tableaux !
On ne peut s'empêcher de reporter sa pensée sur le peuple ingénieux qui, durant huit siècles, fit gémir sous un joug étranger les généreux enfans de Pelage, mais qui du moins laissa les contrées qu'il avait envahies, couvertes d'admirables monumens et remplies de poétiques souvenirs.
Abdérame 1er avait fixé sa résidence à Cordoue. Les vastes plaines des environs, fertilisées par ses soins, se montrèrent bientôt couvertes d'épis et de verdure; la ville se décora de pompeux édifices , les rues en furent embellies, alignées, assainies. Des écoles de
musique, d'astronomie et de médecine furent fondées . Abdérame fit bâtir une magnifique mosquée et commença un palais qui fut terminé par son fils Hackam.
Hackam hérita des grandes qualités de son père . Comme lui il s'appliqua à faire fleurir les lettres et les arts. Une partie de son temps était employée à l'administration de la justice , une autre à la rédaction d'un code de morale que ne désavoueraient ni Cicéron ni Socrate. Hackam chargea des historiographes d'écrire les annales de son règne. En mourant, ce prince philosophe laissa à son fils , nommé comme lui Hackam, sa couronne et les sentences morales qu'il avait rédigées principalement pour lui. Mais à peine fut-il au tombeau que les deux princes ses frères , Suléiman et Abdalah , prirent les armes contre leur neveu. Celuici combattit et vainquit ses deux oncles. Le premier périt dans la mêlée. Le second dut la vie aux prières de la jeune sultane Alenska , sœur du monarque , princesse célèbre par sa beauté et ses talens qu'ont chantés plusieurs poètes de son temps.
Sous Abdérame II , surnommé Elmazouffer le victorieux, l'empire des Maures atteignit le plus haut degré de prospérité , et la ville de Cordoue fut plus que jamais la métropole du goût et des arts. Ce prince fonda une nouvelle école de musique que dirigea ]e célèbre Ali-Seriah.
Sous Abdérame III , le magnanime , les Arabes firent d'importantes conquêtes en Afrique. Mais celui peut-être de tous les Califes d'Occident qui s'est acquis les plus justes droits au respect de la postérité fut Hackam IV, petit-fils du grand Adérame II. Sous ce prince , le commerce des Arabes et des Espagnols prit de grands développera ens. Une académie fut fondée à Cordoue , et un magnifique palais fut consacré à ses réunions. Des institutions semblables se virent bientôt à Grenade, à Tolède, à Mérida. Hackam accorda le plus généreux patronage aux savans, aux artistes , surtout aux historiens qu'il appelait de toute part à sa cour. Il enrichit le palais des califes d'une bibliothèque de 4,000 volumes. Il fit construire des
aqueducs dont la plupart subsistent encore, et qui portèrent la fertilité et l'abondance dans les végas desséchées. L'art de tisser le lin , le coton et la soie fit de grands progrès sous ce règne , et la fabrication des armes fut portée à sa perfection. Les étoffes de Grenade étaient en réputation à Constantinople , et les poignards de Tolède surpassaient ceux de Damas. Mais Hackam eut pour successeur un enfant , et bientôt le brillant empire qu'il lui avait laissé fut déchire par les factions et accablé d'une foule de maux.
Quelque temps encore, le sceptre des califes fut porté dignement , et la gloire des Omnyades fut soutenue par une femme illustre , Zobéïde , mère du jeune roi , et par Al Manzor (1) , ministre de cette princesse et général de ses armées . Mais le vainqueur trouva sur les bords du Darro , sa première défaite et n'y put survivre; il mourut de désespoir, et Zobéïde ne survécut que quelques mois au ministre qui avait jeté tant
(I) Le vainqueur
d'éclat sur son règne. Dès ce moment l'empire des califes d'Occident donna des signes d'une prochaine dissolution. Le fils de Zobéïde vit bientôt le sceptre arraché de ses débiles mains.
Plusieurs dynasties se succèdent et ne font que paraître sur le trône. En même temps les princes chrétiens de Léon et de Castille s'agrandissent, se fortifient , attaquent sans relâche leurs voisins musulmans et ressaisissent chaque jour quelque nouvelle province conquise jadis par ces derniers. En 1226 , Cordoue est prise par un prince d'Aragon qui , deux ans après , se rend maître de Valence.
Les Maures sont chassés des provinces qu'ils avaient long-temps possédées , et subissent à leur tour les dures lois du vainqueur. Mais, vers le milieu du xme siècle, un prince guerrier et politique , Mohamed Aben Alhamard, de la famille de Ben Naser, devient leur chef, achète par des sacrifices devenus nécessaires la protection des princes chrétiens les plus puissans et for.de le royaume de Grenade.
Il bâtit le romantique et somptueux palais de l'Alhambra, crée une foule cl'établissemens utiles. Grenade est décorée par lui et par ses successeurs d'un nombre infini de monumens , bains , fontaines , mosquées, palais aux belvédères élevés et entourés de grillages en métaux les plus éclatans et en bois les plus précieux; aux pavés en mosaïque, aux lambris tout recouverts de délicates arabesques, tout incrustés d'or, de nacre et de lapis-lazuli. Cette ville enfin était si belle et si pittoresque , que les poètes arabes la comparent à un vase d'argent rempli d'émeraudes et de jacinthes.
Aujourd'hui, combien de ces édifices sont remplacés par des débris! Combien d'autres dont il ne reste pas vestige ! mais la plupart des souvenirs que ces monumens auraient rappelés , se conservent par la tradition. Elle nous transmet ces vieux évènemens entourés de fables qui peignent le caractère des deux peuples rivaux qui possédèrent tour-à-tour cette belle et fertile contrée. Dans ces récits, toujours un miracle
dû à quelque sainte relique ou à la piété de quelque chevalier chrétien, se mêle à l'histoire de quelque Maure enchanté ou de quelque belle captive. La renommée du Cid est plus vivante que celle des grands hommes modernes. Le peuple de l'Andalousie parle encore avec une admiration enthousiaste et naïve des chevaliers qui combattirent pour la foi ; avec un effroi superstitieux , des Maures , de leur puissance , de leur science magique, des secours que leur prêta l'éternel ennemi de Dieu et des humains , de leurs immenses trésors qu'on croit enfouis en grande partie dans la terre qu'ils possédèrent si long-temps.
C'est surtout dans le palais et sur la poétique montagne de TAlhambra qu'on place le théâtre de leurs enchantemens. L'Alhambra , ce chef-d'œuvre de l' architecture mauresque , cette demeure que rendent également délicieuses sa situation et l'art ingénieux qui présida à sa structure , peut bien en effet , dans l'esprit d'un peuple ardent et crédule, passer pour la création de la baguette d'un génie ou d'un magicien. Aussi,
s'il faut en croire la tradition , le prince qui éleva ce monument était habile dans les sciences occultes. Ce fut par des moyens surnaturels qu'il se procura les sommes immenses que coûta cette construction ainsi que d'inestimables trésors qu'il s'est plu à enfouir en divers endroits de la montagne. L'édifice construit, il en assura la durée par un puissant talisman. En preuve de cette assertion, le cicérone de l'Alhambra ne manquera pas de vous montrer, à la voûte de la principale entrée , une main gigantesque sculptée sur la pierre, et au-dessus de la porte une clef de dimensions analogues : voilà Je talisman, vous dira-t-on , la forteresse sera debout jusqu'à ce que cette main , se détachant de la voûte , aille saisir cette clef. Alors le mont s'ébranlera , on sentira le sol s' entr' ouvrir, et le palais disparaîtra au milieu des secousses du plus violent tremblement de terre qui jamais ait épouvanté Grenade. Alors aussi , les Maures enchantés qui , bien qu'invisibles à nos yeux , peuplent encore cette merveilleuse montagne, apparaîtront tout-à-coup montés sur des coursiers aériens , agitant dans leurs pâles mains des armes fantastiques . Les anciens rois de Grenade , les
beautés qui remplissaient leurs harems , sortiront de leur profond et magique sommeil qui dure depuis tant
de siècles.
Telles sont les histoires qui se racontent autour du puits de l'Alhambra et qui sont le sujet de la plupart des vieilles romances que naguère encore le muletier andalou chantait en suivant les sentiers déserts de la Sierra, mais qui depuis quelques années sont souvent remplacées par des chansons politiques.
L'Alhambra domine Grenade et s'élève sur la hauteur que les Espagnols appellent poétiquement Sierra del sot \ montagne du soleil, parce que c'est sur son sommetque tombent les premiers rayons du jour quand il se lève sur la cité. Rien n'égalait la magnificence du palais de l'Alhambra au temps de sa splendeur; rien encore aujourd'hui n'égale les délices de cette habitation; les vastes jardins qui l' entourent , la vue superbe dont on y jouit, les souvenirs qu'on y retrouve, tout enchante
dans ce romantique palais. Les eaux pures et délicieuses de la Sierra Nevada , ses brises suaves appelées et captivées dans ce somptueux séjour, y entretiennent une fraîcheur dont le charme , dit un ingénieux écrivain anglais , ne peut être bien apprécié que par ceux qui ont senti leur poitrine haleter sous un ciel embrasé.
Nous aimerions à décrire les merveilles de l' Alhambra , ses cours pavées de marbres variés , ses appartemens rafraîchis par des jets d'eau limpide, brillante et retombant dans des bassins d'albâtre; tout ce lnxe oriental mêlé à de la véritable grandeur. Nous aimerions à chercher dans ce séjour, qui en est tout rempli, de terribles ou de touchans souvenirs; à montrer à nos lecteurs cette cour des lions où l'on croit voir errer les ombres des infortunés Abencerages, et la fontaine dont le murmure entendu durant la nuit semble de longs gémissemens. Nous aimerions à nous arrêter au centre du palais, dans l'endroit le plus retiré, le plus silencieux, dans le jardin de Lindaraxa où tout respire
la mollesse, la langueur, où tout porte à une nonchalante rêverie. La tour de Camares , du haut de laquelle les rois de Grenade contemplèrent si souvent l'approche des armées chrétiennes et les combats qui se livraient dans la plaine ensanglantée ; la porte de justice, la mosquée qui renferme le tombeau du fondateur de ce palais, les faits historiques et les fables gracieuses qui se rattachent à ces lieux de même qu'au Generalif, ( maison d'amour) , dont les ruines sont là devant nous mériteraient bien d'arrêter plus long-temps nos pas; mais il ne nous est donné que de parcourir à la hâte ces lieux si poétiques qui du reste ont été plusieurs fois décrits et récemment encore par l'auteur des Contes de VAlhambra.
Grenade surprise , en l'année 1492 , fut conquise par les armes victorieuses de Ferdinand et d'Isabelle. Boabdil , le dernier roi maure , que quelques historiens ont peint comme un monstre de cruauté, et d'autres comme un prince faible mais bon et sensible , ce prince, dit-on, au moment de sortir pour toujours
de ce palais que ses ancêtres avaient bâti , demanda aux vainqueurs , pour grâce dernière , que nul désormais ne pût passer par cette porte dont il allait pour jamais franchir le seuil. Ce vœu bizarre d'un cœur brisé , ce caprice du désespoir fut respecté par la ' magnanime Isabelle : elle fit murer cette porte.
Les Espagnols, triomphans et tranquilles sous le règne glorieux de Ferdinand et d'Isabelle, tournèrent vers les arts d'imagination ce génie mâle et brillant qu'avait long-temps enchaîné une douloureuse et patriotique indignation . Sous la plume de quelques grands écrivains y leur langue s'épura et se fixa. Il paraît que le langage primitif des anciens peuples de l'Ibérie s'était entièrement perdu durant la domination romaine , et qu'il avait été remplacé par un latin corrompu et barbare. Bientôt les Goths apportèrent leur dialecte teutonique auquel les naturels empruntèrent beaucoup d'expressions, de cette alliance se forma la langue espagnole comme la plupart des langues européennes. Mais les Arabes introduisirent dans cet idiome un non-
vel élément. Malgré l'antipathie des deux nations , il était dans la nature des choses que les deux langues se modifiassent l'une par l'autre. Celle des Espagnols subit dans l'espace d'environ deux siècles d'heureuses altérations ; elle s'enrichit d'un grand nombre d' exprès sions nouvelles et poétiques. Elle garda néanmoins son type primitif ; les mots conservèrent leur racine , mais les inflexions et les terminaisons furent pour la plupart changées.
Les Espagnols vantent avec raison la noblesse et la beauté de leur langue. Elle abonde en mots composés , augmentatifs et diminutifs. Elle a des expressions figurées qui , presque synonymes , mais n'ayant pas le même degré d'énergie , donnent les moyens de peindre les nuances les plus fugitives d'un sentiment. Quoique sous la plume de l'écrivain exercé, la langue espagnole se prête facilement à tous les tons , celui qui lui convient le mieux est le sublime. Elle s'adapte admirablement à la poésie héroïque , surtout à la poésie religieuse. Ses mots longs et sonores s'en-
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chaînent comme d'eux-mêmes en périodes harmonieuses. Mais elle offre de grands écueils à celui dont le goût n'est pas bien sûr. Sa sublimité dégénère facilement en boursouflure. D'ailleurs , riche pour tout le reste , elle est d'une extrême pauvreté pour les mots techniques d'arts et de sciences, et le peu qu'elle en possède sont presque tous empruntés au français.
A M. DE CASTILHO