A MADAME SOPHIE PANNIER
Toulon, octobre 1840.
Sophie ! ... ah ! ce doux nom fait rêver le poète, Et l'éclat dont il brille enivre l'amitié. Ma bouche avec amour bien souvent le répète Pour calmer les terreurs de mon cœur effrayé.
Car, propice un instant, le ciel menace encore. L'orage atteint l'oiseau qui chantait son retour; Joyeux , il prit son vol par une fraîche aurore. . Las ! il tombe épuisé près de son nid d'amour.
11 s'arrête mourant et brisé de fatigue ; Il cherche un clair ruisseau. .. le ruisseau s'est tari. — Ah ! pourquoi fuir les bords où d'une main prodigue, D'un pur grain , si long-temps le Seigneur t'a nourri?
Pourquoi , jeune imprudent , ouvrir ton aile errante Et bravant tant d'écueils, franchir les vastes mers? Tu perds de si doux fruits , une eau si transparente Un nid si mollement balancé dans les airs !
— 11 est vrai , j'ai trouvé sur la rive lointaine Et des fruits et de l'ombre et d'abondantes eaux , Les roses embaumaient ma couche aérienne Et mes chants passagers éveillaient mille échos.
Mais sur mon rameau vert , dans ma couche fleurie Je souffrais d'un long mal , je mourais chaque jour. Ma voix en s' éteignant appelait la patrie , Mon âme s'envolait vers mon premier séjour.
Une voix s'éleva qui me criait : courage ! Vers nous, pauvre exilé, ne reviens pas encor. Aux lieux où tu naquis tu n'as plus d'héritage ; Pour y trouver un gîte , il te faut un peu d'or.
Je ne l'entendis pas cette voix tutélaire Non, je n'entendais rien que le cri de mon cœur. Je m'écoutais gémir, pensive, solitaire, Et toujours recueillie au fond de ma douleur.
Dans mon front bouillonnait une ardente pensée , La fièvre l'étreignait comme un brûlant bandeau Un éternel mirage à ma vue abusée Sur l'abîme écumant suspendait mon hameau.
J'ai suivi sur les flots l'image enchanteresse , Faible et la contemplant d'un regard fasciné. Imprévoyante, hélas ! j'ai quitté sans tristesse , Le champ d'épis couvert. .. D'autres l'ont moissonné.
Et je vogue où m'entraîne un pouvoir invincible , Livrant aux vents d'été mes frivoles chansons.
L'active roue au loin, brise l'onde paisible
Vieux Marseille! bientôt nous te reconnaissons.
Tremblante de bonheur, d'une voix faible et douce Je dis : salut au bord que j'ai- long- temps pleuré ! Mais stérile pour moi , las ! ce bord me repousse Et je fuis ; je repars le cœur désespéré.
Partir ! . . . aux lieux chéris où je laisse une mère Devais-je donc ainsi n'apparaître qu'un jour? Oh ! bonheur entrevu ! déception amère ! Ainsi mes rêves d'or se brisent tour à tour. . .
Vainement sous le toit que bénit ma tendresse , Au banquet fraternel je me vois convier, Sans un seul épi mûr pour les jours de détresse ; Puis-je dormir à l'ombre ou m'asseoir au foyer?
Reprenons , il le faut, la bêche et la faucille ; Allons d'un nouveau champ tracer les durs sillons ; Celui que mes labeurs avaient rendu fertile N'a point bruni pour moi l'or pur de ses moissons.
Dans mon cœur déchiré refoulant mes alarmes , Je voudrais étouffer mes sanglots douloureux. Je voudrais et ne puis dissimuler ces larmes , Flots amers, qui toujours voilent mes tristes yeux,
Cependant , me couvrant un seul jour de son aile , Si l'amitié me dit : chante , on t' écoutera ! Avide d'exhaler tout l'encens qu'il recèle , Le vase chancelant encor se soutiendra.
Le flambeau vacillant sous un souiïie de glace Ranime en s' abritant ses mourantes lueurs , Et la liane unie au palmier qu'elle embrasse , Voit, malgré l'aquilon, s'épanouir ses fleurs.
J'espère! aux cœurs brisés Dieu donna l'espérance Comme au désert aride il donna l'oasis. Mais qu'un accent ami passe sur ma souffrance Comme un rayon divin sur les cieux obscurcis !
Sophie ! accepte au moins l'humble et frêle guirlande Qu'a tressée en courant le pauvre pèlerin, Rameau pris au désert , humble et suprême offrande Pâle fleur arrachée aux buissons du chemin !