LA CATHÉDRALE DE RODEZ
«Rodez a été regardée de tout temps comme la capitale et la « plus ancienne ville du Rouergue. Les Gaulois et les Romains «après eux, l'appelaient Segodunum,- nom dont quelques au- « teurs se sont amusés à chercher Pétymologie Ils ont prétendu
« que sego-dunum est -composé de deux vieux mots celtiques qui signifient eminence aqueuse , à cause , disent-ils, que Rodez
- est entoure de marécages. D'autres, moins subtils, mais « peut-être plus fondés, ont prétendu que Rodez, comme plu- « sieurs autres villes , tirait son nom de son fondateur ou de « quelque événement particulier. Mais on ne peut faire que des « conjectures sur le nom comme sur l'époque où la ville fut «fondée, à cause de son ancienneté qui remonte bien avant c< l'ère chrétienne.
« On lui donna ensuite le nom de Ruthena ou de Civitas Ruthe- « norum , à cause d'une idole nommée Rath, qui fut long-temps
dit-on, l'objet du culte des anciens Ruthènes : les peuples « de Rouergue sont ainsi appelés par des auteurs qui vivaient les « uns avant, les autres après J.-C. (1) , ce qui prouve qu'il y « avait déjà long-temps qu'ils offraient leur encens à cette divi-
- nité lorsque son culte fut aboli dans le cinquième siècle.
« Lorsque la religion chrétienne eut succédé en Rouergue au «culte de Ruth, les Ruthenois s'empressèrent d'élever des tem- « pies au Dieu des chrétiens. Grégoire de Tours et Sydonius- « Apolinaris (2) font mention d'une église de Notre-Dame bâtie « d'abord par Dalmatius, évêque de Rodez , et de celle de Saint- « Amans, peut-être plus ancienne encore, qui fut d'abord sous l'invocation de saint Pierre et de saint Paul. « L'église cathédrale fut laissée imparfaite par Dalmatius ; « mais un de ses successeurs, Deusdedit, y mit la dernière main « sur la fin du septième siècle. Cefait est constaté par une inscrip- « tion qu'on lit encore dans l'église cathédrale et qui porte que « cette église s'était écroulée subitement le 16 de février 1275 « avec le clocher qui était d'une très grande élévation; au mois « de janvier suivant on arracha des décombres l'autel de la «Vierge, dans l'intérieur duquel on trouva trois châsses de
(1) Selon Strabo.iqui vivait l'an 14 de J.-C. et Ptolémée l'an
(2) Grég. Toun. lib. 5.
« plomb remplies de reliques que l'évéque Deusdedit d'heureuse « mémoire y avait placées environ sept cents ans auparavant. Cette « époque se rapporte à l'épiscopat de Deusdedit, an septième siè- « cle : ce qui prouve que Deusdedit continua l'ouvrage commencé par Dalmatius. On tira en même temps de ces raines trois « autres autels , dont deux ( dédiés l'un à saint André, l'autre à :< saint Martial ) étaient placés sous une voûte , au-dessus de laquelle était le troisième consacré à saint Jean l'Évangéliste. « Tous ces autels étaient aussi remplis de reliquaires autour des- « quels on lisait diverses inscriptions dont les caractères et le <. style constataient l'ancienneté des autels et l'authenticité des « reliques qui y étaient renfermées.
« Raimond de Caumont, qui était évêque lorsque cette chute « arriva, employa tous ses soins pour la reconstruction de cet « édifice.
«Il chargea l'un de ses ecclésiastiques d'y présider sous le « titre de chanoine ouvrier, auquel il assigna pour sa dotation, outre « la prébende canoniale, le prieuré de Saint-George de Camboulas, « à la charge par lui de fournir tous les ans à la fabrique une « portion de ses revenus. Il céda lui-même pour cet édifice une « partie de son palais épiscopal qui y était contiguë et qui s'étendait alors depuis la porte de Saint-Martial, aujourd'hui porte de « l'Evêché, jusqu'à la maison du chapelain qui desservait la pa- « roisse, laquelle maison faisait partie de l'ancien cloître des « chanoines. Par cette cession on eut le moyen d'agrandir de « plusieurs toises l'église cathédrale dans sa partie inférieure et « de la prolonger hors des murs de la ville dans l'enceinte des- « quels elle était close auparavant. Le palais épiscopal qui occu- < pait auparavant toute la partie inférieure de la Place d'Armes, « se trouvant réduit à un petit bâtiment au-dessus de la porte « Saint-Martial, Raimond de Caumont, pour y suppléer, acheta « d'un gentilhomme de Rodez, nommé Corbières, la toar qui « porte encore ce nom avec le terrain sur lequel ses successeurs « ont bâti depuis un nouvel évêché et pratiqué les jardins et le? « cours qui en font partie. ■»
« Raimond de Caumont, outre la partie de sa maison qu'il « avait cédée pour la reconstruction de la cathédrale, légua en- « core à cette église par son testament la grosse cloche qui « porta toujours son nom, quoiqu'elle ait été refondue sept fois
et considérablement augmentée depuis cette époque, comme « on le voit par l'inscription gravée autour des anses.
« Malgré les soins de l'évêque Caumont pour la reconstruction « de l'église, elle resta dans un état d'imperfection environ deux < cents ans. Les évêques y faisaient travailler par intervalle , « comme on peut s'en convaincre par leurs écussons qu'ils y fai- « saient placer à mesure que l'ouvrage s'avançait, mais chacun
laissait à son successeur le soin d'y mettre la dernière main. « Bertrand de Chabuçon la fît agrandir depuis la troisième co- « lonne du côté de la Place d'Armes. On voitson armoriai (1; gravé « sur plusieurs endroits de la partie occidentale de cette église. « Cet évêque fit faire aussi les stalles du chœur avec le jubé qui » est à l'entrée, les galeries qui l'entourent et le trône épiscopaJ, « mais il laissa imparfaite la partie inférieure de l'église.
«Il était réservé à François d'Estaing de couronner l'œuvre. « 11 y travailla avec le zèle dont il fut toujours animé pour la « dignité du culte, et il mit enfin cette église dans l'état où elle « est de nos jours. Il fit outre cela entourer le chœur de tous ces «festons, feuillages, figures d'hommes, d'animaux, de monc stres et autres ornemens qu'on y voit encore et dont on admire « plus aujourd'hui la délicatesse que le goût. Il fit placer dans le « chœur ce balustre et cette colonnade de cuivre dorée qu'on a « fait supprimer pour y substituer des embellissemens plus con- « formes au goût de l'architecture moderne quand la révolution « e^t arrivée.
«Il fit bâtir la magnifique tour qui sert de clocher, un des « plus superbes monumens d'architecture gothique qui existe en « France. L'ancien clocher était une masse de charpente cou-
(1) Il portait écartelé d'or et de gueules, à la bordure de sable semé de fleurs-de-lis d'or.
verte de plomb, assise sur une pile carrée de pierres de : ni sert aujourd'hui de base à la nouvelle tour. Tout ce vaste
<■ édifice fut consumé par les flammes le 28 avril 1510. pendant
« la nuit. L incendie fut si violent que les cloches furent fondues. si les habitans, que ce triste événement avait tous mis sur
.pied, voyaient couler au milieu des horreurs de la nuit un
s torrent de métal fondu par les ouvertures de la tour. Le peuple ne manqua pas d'attribuer ce malheur au feu du ciel, à
• cause des discussions dont on était témoin chaque jour entre François d'Estaing et les chanoines qui ne voulaient pas s s : umettre aux sages réglemens que le saint prélat leur avait prescrits, soit pour la conduite extérieure, soit pour les offices
« du chœur; mais une inscription qu'on lit au bas de cette tour. lehors, nous apprend que l'embrasement n'avait pas une cause surnaturelle et qu'il fut occasionée par quelques charbons mal éteints que des ouvriers avaient laissés le soir par imprudence sous le toit de l'horloge qu'on réparait.
Quelle que fût la cause de cet incendie, ce fut. s'il est permis de parler ainsi, un heureux malheur: puisqu'il fit naître dans l'esprit de François d'Estaing le projet d'un édifice qui fait aujourd'hui l'admiration des Ruthenois et des étrangers. Au-dessus de la pile carrée qui servait de base à l'ancien clo-
: cber, ii bâtit une tour octogone à jour, chargée de tous les : : ..emens gothiques que l'imagination suggéra à l'architecte. Il termina la partie supérieure en dedans par un escaite:
.forme de lanterne, par lequel on monte à la plate-forme
-: qui lui sert de toit, du milieu de laquelle s'élève une tournelle qui soutient la cloche de l'horloge et qui est couverte par une ï.'.irae statue de iaYierge. Cette statue était d'abord en cuivre
« doré dont l'éclat éblouissait les spectateurs à plusieurs lieues le distance, mais ayant été fondue d'un coup de foud: 585, elle fut remplacée par une semblable en pierre, telle
« qu'on la voit aujourd'hui. Du sommet des quatre angles de . -r. :ienne pile carrée, il fit élever à dix toises de distance des
«fondations quatre autres petites tours qui accompagnent la
« principale et qui sont toutes couronnées par un dôme au-des- « sus duquel on voit la statue d'un des quatres évangélistes , « qui, l'encensoir à la main et la face tournée vers la Vierge, « semblent rendre continuellement leurs hommages à la reine ' des cieux.
« La hauteur de la tour , depuis le pavé de l'église jusqu'à la «plate-forme, est de deux cent six pieds six pouces, et jus- « qu'à la tête de la statue de deux cent cinquante -sept pieds « sept pouces. Cette tour tient au corps de l'église, mais elle est « extérieure à son plan. Quant au corps de l'église sa disposition est en croix latine terminée en demi-cercle du côté de « son chevet. Sa grande nef est accompagnée de bas côtés qui « lui forment un péristyle général; en dehors de ces bas-côtés, « on trouve une suite de chapelles qui forment sa dernière « enceinte.
«La longueur de l'édifice est de cinquante toises, la largeur « de la croisée de dix-neuf toises; la hauteur sous la clef de la « voûte est de dix-sept toises; la superficie extérieure d'environ « huit cent quatre-vingt-quinze pieds neuf pouces carrés.
Mémoires pour servir a l'histoire du Rouergue par l'abbé Bosc.