‹ Au bout du mondeChapitre 12 sur 50 · Id., seconde partie, liv. IV, p. 20o · texte numérisé non relu

Id., seconde partie, liv. IV, p. 20o

rincommodité des échanges en nature leur avait même fait adopter pour monnaie certains coquillages noirs et blancs que recueillaient les habitants du bord de la mer. Ils avaient enfin une tradition religieuse et des prêtres. Ceux-ci enseignaient que, le lac Théomi ayant débordé pendant une éclipse, il en résulta un déluge général ; mais, lorsque le Boleil reparut, il s'irrita contre les eaux qui avaient envahi son empire, et, les ayant converties en vapeur, il rendit la terre à son premier état. Depuis ce temps, les Floridiens l'adoraient par reconnaissance. Il y avait même sur la montagne d'Olaïmy un temple creusé dans le roc, et qu'ils croyaient l'œuvre du dieu *.

1. Ces détails sur les Floridiens sont empruntés aux Mmoi" res latins d'un gentilliomme anglais nommé Bristock et à des notes manuscrites de M. Éd. de Graëyes, directeur des famUIes étrangères habitant la Floride en 1660.

XIÎ

Le capitaine Albert et ses gens vivaient depuis quelques mois au milieu de ces peuples, lorsqu'ils s'aperçurent qu'ils allaient manquer de vivres. Ils en informèrent les chefs de villages, qui leur donnèrent tout le maïs dont ils pouvaient disposer, ne réservant que ce qui était nécessaire pour les semailles. Malheureusement le feu consuma peu après le magasin dans lequel ces provisions avaient été serrées; il fallut donc se résigner à vivre de glands, de poissons et de racines jusqu'au retour du capitaine Ribaut.

Mais celui-ci avait trouvé en arrivant en France la guerre allumée, et l'amiral, occupé à combattre le roi, n'avait pu lui procurer ni hommes ni argent.

Les gardiens de Charles-Fort se lassèrent enfin d'attendre; aigris par la souffrance et par les mauvais traitements du capitaine Albert, ils se révoltèrent contre ce dernier, le tuèrent, et prirent la résolution de retourner en Europe. Bien qu'aucun d'eux ne fût charpentier, ils réussirent à construire une barque capable de les contenir tous. Les coutures furent calfatées avec la mousse des bois, puis enduites de gommes de sapins. Les sauvages leur fournirent des cordages de palmistes, et chacun abandonna le linge qui lui restait pour fabriquer des voiles 1.

Ils quittèrent le Port-Royal sur cet étrange navire, si mal pourvu de vivres que, vers le tiers de la route, chaque passager fut réduit à douze grains de maïs par jour. Cette ressource même ne tarda pas

i, Lescarbot, lir. I", p. 58.

à leur manquer. Alors commença une de ces horribles famines où l'homme perd jusqu'à ses instincts. Lorsque les ceinturons de cuir, les chaussures, les parchemins, eurent été successivement dévorés, ils se réunirent sur le pont et décidèrent qu'un d'eux mourrait pour sauver les autres. Le sort désigna un soldat nommé L'Archer, qui avait été la cause première de la révolte. Son sang et sa chair furent distribués par portions égales entre les survivants. Enfin, après des tortures et des fatigues impossibles à raconter, ils aperçurent la côte de Bretagne et furent saisis, à cette vue, d'un tel délire de joie, qu'ils abandonnèrent tous la manœuvre, laissant leur barque à demi brisée aller à l'aventure *. Une roberge anglaise la rencontra flottant ainsi au gré du vent. Il se trouvait justement dans cette roberge un des matelots qui avaient accompagné le capitaine Ribaut dans son expédition. Il reconnut ses anciens compagnons et leur fit donner de la nourriture; mais les Anglais, apprenant qu'ils arrivaient

i. De la PopelUniêre, liv. II, p. 29.

de la Floride, les conduisirent à Londres pour les présenter à la reine, qui préparait alors une expédition au Nouveau-Monde, de sorte que leur retour demeura ignoré en France. Aussi, lorsque la paix fut signée entre les protestants et les catholiques, Tamiral de Goligny parla-t-il d'eux au roi, « remontrant qu'on n'en avait aucune nouvelle, et que ce serait dommage de les laisser perdre *. » Charles IX permit en conséquence une nouvelle expédition, qui fut confiée au capitaine Laudon-^ nière, gentilhomme poitevin.

i. Lescarbot, liv. I", p. 60.

Les volontaires accoururent de toutes parts. La guerre civile avait, en effet, détourné une foule do gens de leurs professions, et, la paix venue, beaucoup se trouvaient sans ressources. Ceux qui avaient fait le premier voyage avec le capitaine Ribaut vantaient d'ailleurs le pays outre mesure. C'était, disaient-ils, une terre vivement échauffée des rayons du soleil, mais en même temps rafraîchie par les rosées dn ciel. Elle était riche d'or, d'animaux, de fleuves plaisants et d'arbres divers rendant des gommes odoriférantes *.

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