‹ Au bout du mondeChapitre 3 sur 50 · Les Trois Mondes, par de la Popellinière liv. II, p · texte numérisé non relu

Les Trois Mondes, par de la Popellinière liv. II, p

Î2 àtJ B^UT DU M0N3»fî

veâu-Moîide, gardaient ces trésors avec un soin jaloux, et tous les moyens leur étaient bons pour les défendre. Ils parcouraient l'Attlanique, brûlant en pleine paix les vaisseaux des autres nations et pendant aux vergues leurs matelots, afin d'éloigner les peuples de leur découverte. A Cuba, des surveillants placés sur les promontoires, indiquaient aux navires étrangers de fausses passes, qui les portaient sur des rochers où ils faisaient naufrage *. Longtemps après, leur crainte d'éclairer les autres nations sur FAmérique était encore telle, qu'ils firent brûler par un édit public tous les exemplaires de VHistoire des Indes qu'avait pu^ bliée Joseph A Costa \

1. Conquête de la Floride, par l'Inca Garcilasso de la Vcga, liv. I*', pag. 25.

2. Voyez la préface de Robert Regnault-Cauxois, en tête do sa traduction de l'Histoire naturelle et morale des Indes,

La seule resE^oufce qui restait était donc de faire» de nouvelles découvertes que les Espagnols ni les Portugais ne pussent revendiquer. Le roi d'Angleterre, Henri VII, fut le premier qui l'essaya. Ayant entendu parler d'un jeune pilote vénitien, nommé Sébastien Gavoto, qui habitait Londres e* se vantait de trouver un chemin plus court pour se rendre aux terres des épices, il le fit venir. Gavoto, qui était, selon le témoignage de ses contemporains, fl un homme fort habile aux lettres humaines et en la sphère, » l'assura qu'en naviguant

toujours vers le nord-ouest, il avait la certitude d'aborder au Cathay, d'où il lui serait facile de remonter vers l'Indie. Le roi se laissa persuader et confia au Jeune pilote deux caravelles. 11 partit d'Angleterre en 1496; mais, au lieu d'arriver aux Indes, ainsi qu'il l'avait espéré, il rencontra les côtes encore inconnues de l'Amérique septentrionale. 11 les rangea dans l'espoir de trouver un passage, jusqu'à ce que le manque de vivres l'eût obligé à reprendre la route d'Angleterre. L'année suivante, un autre pilote, Sébastien Cabot, reconnut également ces côtes, déjà visitées, du reste, par les Normands, les Basques et les Bretons, qui avaient poussé leurs excursions jusqu'à la baie de Saint- Laurent, où ils commencèrent, vers ce même temps, à pêcher la morue. Thomas Aubert, pilote de Dieppe, amena même en France, vers 1508, quelques Indiens du nord de l'Amérique *.

Mais ces explorations isolées, sans suite, et dont aucune relation n'avait été publiée, ne pouvaient

i. Jefiferys, ubi siipràj Yoi . I«^, p. 97.

amener que d'insignifiants résultats. François P' hasarda enfin, en 1524, les frais d'une expédition qui fut confiée au Florentin Jean Verazani. Celui-ci partit avec quatre vaisseaux et fut porté par la tempête vers la Floride, dont il ignorait la découverte. Il reconnut que le pays était habité, aux grands feux qu'il vit allumés sur le rivage, et se décida à y descendre après l'avoir longtemps côtoyé. Il trouva le sol parsemé d'arbres inconnus dont les fleurs répandaient une odeur suave, ce qui lui fit penser que cette contrée « participait en circonférence avec l'Orient *. » Les naturels lui parurent plutôt timides que farouches, et il en obtint tout ce qu'il pouvait désirer. Il longea ensuite la côte jusque vers le cap Breton, se contentant, pour ainsi dire, de constater l'existence de ce continent, qu'il désigne dans ses rapports au roi sous la vague dénomination de Neuves-Terres.

Bien que les résultats réels de ce voyage eussent été à peu près nuls, Verazani fut renvoyé avec de

i. Histoire de la Nouvelle-France, par Lescarbot, liv. I"', p. 33.

\^ AU BOtJT DU MOKdÊ

nouveaux navires pour continuer ses découveîtes; mais il ne reparut pas. Le bruit courut seulement que les Espagnols l'avaient pris et pendu comme pirate *. Le procédé était si ordinaire, que nul ne s'en émut. Les successeurs de Certes et de Pizarre continuaient sur l'Océan, et par les mêmes moyens, la conquête de rAmérique.

i. Jefferys, vol. I«', p. 98, "

Trente années s'écoulèrent sans que la France, occupée de ses querelles religieuses, songeât à aucune autre expédition. Enfin Gaspard de Cbâtillon, plus connu sous le nom d'amiral de Goligny, voulant assurer une retraite aux protestants en cas de défaite, se rappela le Nouveau-Monde, et demanda des renseignements à Nicolas Durant de Provins, seigneur de la Villegagnon, alors vice- amiral de Breiagne.

La Villegagnon était une de ces monstruosités morales qui semblent contredire toutes les observa-

tîons. Prêt à changer de parti toutes les fois qu'il y trouvait son avantage, il avait l'incroyable faculté de se passionner pour chacune de ces opinions de rechange; il y entrait avec emportement, comme si son exaltation eût été aux ordres de son raisonnement. A chaque volte-face commandée par son intérêt, il n'avait besoin, pour ainsi dire, que de traverser l'hypocrisie. Ce qu'il savait profitable à croire devenait presque aussitôt sa croyance sincère, et cette conscience ressemblait aux peaux préparées sur lesquelles on peut successivement tout écrire et tout effacer. Ajoutez à cette singulière facilité de transformation une irritabilité nerveuse capable de le pousser à tous les excès de l'injustice ou de la cruauté, et vous aurez le plus étrange de tous les fous, Uii fou soumettant sa folie à ses intérêts!

Il venait d'éprouver quelques désagréments de la part de la conr lorsque Coligny lui communiqua son projet. Aussi l'embrassa-t-il avec enthousiasme, et proposa-t-il à l'amiral de le mettre à exécution sur-le-champ. Celui-ci objecta au vice-amiral son

titre de chevalier de Malte, qui le rendait peu propre à conduire une entreprise protestante; mais La Villegagnon, qui désirait le commandement de cette expédition et savait ne pouvoir l'obtenir que par Coligny, lui déclara qu'il avait depuis longtemps adopté dans son cœur la religion réformée et qu'il s'estimerait heureux de pouvoir la pratiquer publiquement loin des persécuteurs.

Il ne restait donc plus qu'à choisir la contrée qui devait servir de champ d'asile aux protestants français. On fit venir les pilotes bretons qui fréquentaient depuis longtemps les côtes du Nouveau- Monde ; mais leurs pêches les portaient vers le nord, où ils avaient découvert le pays qui reçut plus tard le nom d'Acadie, Terre-Neuve et les îles voisines. Ce qu'ils dirent du climat et du naturel farouche des habitants ôta à La Villegagnon tout désir de s'y établir. Il s'adressa en conséquence aux pilotes normands qui naviguaient plus au sud. Ceux-ci lui

vantèrent un pays placé sur la côte orientale de rAmérique et que ses bois de teinture avaient fait nommer Brésil.

C'était, dirent-ils, une terre merveilleuse où le blé, les fruits, les épices poussaient sans culture, et où se trouvaient en abondance les diamants et l'or. On y voyait des arbres de cent cinquante pieds entourés d'un réseau de lianes odorantes qui les faisaient ressembler de loin à des clochers bâtis avec des fleurs. Les sauvages y vivaient par petites peuplades et habitaient peu de temps le môme lieu. Ils n'avaient pour armes que le tacape *, les flèches et le bouclier de peau de tapir. Cependant ils combattaient avec courage les Portugais et s'exposaient sans crainte à leurs coups, persuadés que les Indiens vertueux (c'est-à-dire ceux qui avaient tué et mangé beaucoup d'ennemis), sortiraient un jour de leurs tombes pour aller habiter, derrière les montagnes, une plaine délicieuse où ils danseraient éternellement au son du maraca K

Page 1