Commission datée du 1" octobre
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Cependant les Antilles étaient à la veille d'une véritable révolution commerciale. Une culture, ruineuse plus tard, mais qui devait être longtemps une source de richesse, allait s'y naturaliser ei donner à sa production une importance toute nouvelle.
Forcés jusqu'alors à des exploitations restreintes, à cause du petit nombre de bras qu'ils pouvaient employer, les colons n'avaient fourni à l'Europe que du tabac, du coton, du gingembre et du roucou; le nombre des esclaves noirs était encore fort peu con-
sidérable, et tout se faisait parle moyen d'engagés, dont l'entretien était plus dispendieux, le travail moindre, et la soumission toujours douteuse, bien qu'on les conduisît aux champs avec la hallebarde. Un sieur Trézel avait bien tenté à la Martinique, en 1639, la culture de la canne à sucre, qui y avait réussi, mais sans donner de suite à ces essais. Cette plante, originaire de l'Inde, était, du reste, encore peu connue dans l'Amérique. Naturalisée d'abord à Madère et aux Canaries par les Portugais, puis à Saint-Domingue, vers 1 506, elle n'avait été utilisée que plus tard dans cette denière île, où Gonzalez de Velosa fit venir des Canariens qui lui apprirent à extraire de la canne le sel indien. Mais cette fabrication était encore tellement restreinte, que le sucre continuait à se vendre par onces, chez les apothicaires, comme une des drogues les plus rares et Ica plus précieuses. La compagnie pensa qu'elle pourrait réaliser de grands bénéfices si elle faisait transplanter des cannes dans les petites Antilles, et si elle se réservait le monopole de la culture. M. Aubert, qui avait le premier donné ce conseil,
devait avoir à la Guadeloupe la direction de cette fabrication nouvelle, sur laquelle il fondait, avec raison, des espérances de fortune ; mais il apprit, au moment où il s'y attendait le moins, que l'on avait changé d'avis, et que, loin de songer à lui accorder de nouvelles faveurs, on venait de nommer M. Houël gouverneur à sa place.
Ce M. Houël, qui était un des seigneurs de la compagnie, était venu quelques mois auparavant sous prétexte d'examiner les colonies au nom de ses associés; il avait tout étudié en homme d'affaires, inventoriant de l'œil les établissements, supputant, dans sa pensée, les bénéfices, et marquant par avance de son désir ce qu'il voulait prendre. La Guadeloupe lui parut la plus avantageuse des trois îles, et il réussit à s'en faire nommer gouverneur.
Son arrivée produisit dans la colonie une sensation pénible ; mais il s'en inquiéta peu, car, pour la domination et la persistance; c'était un second commandeur de Poincy. Seulement, ce que c-e dernier faisait ouvertement, sans chercher d'autre justification que sa volonté, il le faisait. M, awc
toutes les ruses de la chicane. Celui-là régnait par Fépée, celui-ci par le papier. Esprit avide et rancunier, mais prévoyant, il trouvait moyen d'inscrire un article de loi en tête de chaque violence ou de chaque iniquité. Au fond, la manière différente dont procédaient ces deux hommes tenait autant peut-être à leur point de départ qu'à leurs caractères : M. de Poincy avait le despotisme militaire du seigneur, M. Houël la tyrannie matoise du bourgeois.
Aussi, leur rapprochement ne pouvait-il manquer d'amener des démêlés. Dès la première entrevue, ces deux orgueils se heurtèrent. En sa qualité do lieutenant- général des Antilles, le commandeur voulut exiger le serment du nouveau gouverneur, et, comme celui-ci hésitait, il le congédia brusquement en lui disant qu'il saurait le ranger à son devoir.
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M. Houël le quitta donc brouillé et retourna à la Guadeloupe, où il travailla d'abord, comme tous les pouvoir naissants, à se rendre populaire.
Or, parmi les besoins qui se faisaient sentir aux colons, il en était un plus pénible à supporter que tous les autres : nous voulons parler du manque de femmes. Ce malheur de toutes sociétés fondées avec effort et par la lutte avait jusqu'alors donné à la colonie je ne sais quel aspect de désordre, de rudesse et de provisoire. Le sol que le planteur avait conquis n'était à ses propres yeux qu'un moyen de
fortune, une mine à exploiter ; pour en faire une patrie, il fallait y implanter la famille. Quelquesuns, poussés par le besoin de s'attacher par les racines du devoir et de la tendresse à la terre qu'ils cultivaient, avaient épousé des négresses ou des femmes caraïbes, mais c'était le petit nombre ; la plupart étaient encore forcés de vivre en matelotage *, privés de toutes les joies du foyer. M. Houël pensa que le meilleur expédient pour consolider la colonie et s'assurer l'affection des habitants, était de leur fournir les moyens de se marier. Il le fil savoir à la compagnie, qui lui expédia sur-le-champ une troupe déjeunes filles tirées de l'hôpital Saint- Joseph et confiées à la direction de mademoiselle La Fayolle.
Cette dernière était une dévote à la manière de Tartufe, intrigante, avare, et veuve d'un mari qui vivait encore. Sa famille lui avait obtenu cette mission dans le seul but de s'en débarrasser. Elle arriva à la Guadeloupe apportant au lieu de bagage,
1. Association de deux habitants qui exploitaient ensemble et héritaient l'un de l'autre.
des lettres de la reine et de toutes les dames de la cour, qui recommandaient, de la manière la plus pressante, mademoiselle La Fayolle et sa jeune cmnpagnie. C'était, au dire des protectrices, tout ce que les colons pouvaient désirer de plus sage, de plus soumis, de plus charmant, en un mot, la fleur des pois des hospices ! M. Houëlfit bâtir une grande case pour loger les nouvelles venues, et le champ fut ouvert aux épouseurs.
Mademoiselle La Fayolle accueillit chacun en raison du présent qu'il apportait, accordant aux plus généreux ses pensionnaires les plus aimables et les plus belles. Lorsque toutes furent mariées, elle fit avertir la compagnie, qui en expédia de nouvelles, comme on eût fait de marchandises à consignation, si bien que sa case fut un véritable entrepôt de fiancées pour toutes l'île, el que l'on vint même de la Martinique et de Saint-Christophe lui en demander. Elle s'enrichit ainsi, et ce fut « par ces commerces d'amour, dit le père Dutertre, qu'elle s'accrédita dans l'île jusqu'à faire la loi aux commandants. »
M. Houël eut soin de la mettre dans ses intérêts, ce qui lui donna une grande autorité dans la colonie. 11 s'en servit pour chasser M. Aubert, à qui la compagnie avait conservé le titre de lieutenantgénéral de la Guadeloupe; puis, voulant se venger de M. de Poincy, qui affectait un grand dédain à son égard, il lit un voyage en France et intrigua si bien, qu'il réussit à faire nommer à sa place M. Patrocles de Thoisy. Mais le commandeur se mit en défense, et lorsque le nouveau lieutenant-général se présenta à Saint-Gliristophe, on ne lui permit point de débarquer. Celui-ci s'adressa alors à M. du Parquet, qui se mit à la tête d'une petite troupe des siens, aborda dans le gouvernement de M. de Poincy et y publia sa déchéance. Quelques centaines d'habitants, commandés par les capitaines Gamot et de Lafontaine, se rallièrent d'abord à lui, et le succès semblait certain, lorsque le commandeur, qui avait attiré les Anglais dans son parti, vint les attaquer à la tête de mille combattants, les mit en déroute et fit M. du Parquet prisonnier.
M. Patrocles de Thoisy fut donc forcé de se retirer
a la Guadeloupe, où M. Houôl le reçut d'abord avec de grandes démonstrations de respect ; mais s'apercevant bientôt que le voisinage d'une autorité supérieure à la sienne diminuait son importance et bridait ses volontés, il commença à aigrir les esprits contre son hôte et à entraver tous ses actes par de sournoises menées, si bien qu'il le força à passer à la Martinique.
Le commandeur de Poincy parut aussitôt devant cette île avec cinq navires portant huit cents hommes, et somma les habitants de lui livrer le sieur Thoisy, promettant de leur rendre en échange M. du Parquet, leur gouverneur. La proposition fut acceptée. Le nouveau lieutenant-général, remis aux mains du commandeur, fut conduit à Saint-Christophe, où il demeura quelque temps prisonnier. Enfin, une nuit, on vint le réveiller dans sa prison, un nègre le chargea sur ses épaules, et le porta à un navire où il s'embarqua pour la France, n'ayant pour tout bagage que deux chemises et un manteau.