Lettre de M. de Poincy à M. le président Fouquet, 16 août
sacrer à cet objet; qu'avant de songer à un arsenal, il fallait des armes pour y mettre, et qu'enfin, il commencerait à bâtir la villes dès qu'on lui aurait envoyé des maçons, des charpentiers, des menuisiers, des serruriers, des couvreurs, et tous les autres ouvriers nécessaires, munis de leurs outils *. La compagnie n'envoya rien, et tout resta dans le même état.
1. Lettre de M. du Parquet à M. le président Fouquet^ 17 août 1639.
Le commaTideur de Poincy avait cassé à son arrivée les officiers qui commandaient les quartiers de Saint-Christophe, afin de leur substituer des gens dont il n'eut à craindre aucune opposition. Gomme la compagnie avait voulu qu'il y eût dans Tîle un juge et un lieutenant civil, il fit nommer à ces deux emplois un brasseur appelé Renou, et le chirurgien Giraut, ce qui le rendit maître de la justice comme il Tétait alors du reste. Sûr ainsi d'imposer à tous ses volontés, il ne chercha plus à se contraindre.
Un habitant nommé Belle-Tête avait une fille
qu'on avait coutume d'appeler /tt Nymphe de Saint- Christophe, C'était le premier enfant né dans la colonie et pour ainsi dire l'Eve de cette race de créoles, si belles de leur pâleur vivante et de leurs longs yeux noirs pleins de soleil. M. de Poincy, épris de sa beauté, venait la voir si souvent que le père s'alarma de ces fréquentes visites et le laissa voir. Le commandeur ne répliqua rien ; mais, à quelques jours de là, il fit avertir Belle-Tête, dont il savait la conduite peu régulière, que ses désordres étaient un trop dangereux exemple pour sa fille et qu'il se voyait forcé de la lui retirer,
La nymphe de Saint-Christophe fut en conséquence emmenée par ordre du gouverneur, qui la conduisit lui-même chez madame de La Grange. Celle-ci, humiliée d'une telle garde, qu'elle n'osait pourtant refuser, se vengea par des épigrammes. Kérolan, son frère, qui l'avait suivie en qualité d'aumônier, alla plus loin ; il rima un poëme satirique intitulé la Nymphe Christophorine, dont quelques copies furent répandues dans l'île. L'une d'elles arriva jusqu'à M. de Poincy, qui, en la lisant, fut
pris d'une véritable rage. H fit chercher Kérolaii, qiîi s'était d'abord enfui dans les bois, puis à Saint- Sûstache, où il eut le bonheur de trouver un navire anglais sur lequel il s'embarqua; et, après l'avoir assigné en cas de ban et fait crier à trois briefs Jours, il le condamna à avoir la tête tranchée, « senience que je n'ai pu faire exécuter effectivement^ 4it-il d'un ton de regret dans sa lettre à la compagnie, mais qui l'a été en effigie *. »
Restait à se venger de son lieutenant. Il comimença par faire saisir, comme créancier, toutes ses propriétés; puis l'accusa, ainsi que sa femme, « d'avoir eu recours à des pratiques secrètes pour aliéner les volontés du peuple. » Le brasseur Renou instruisit l'affaire et rendit un arrêt par lequel tous 'deux étaient déclarés criminels de lèse-majesté î Tous leurs biens furent en conséquence confisqués, et on les conduisit prisonniers à la Basse-Terre avec teur fils, qui était un enfant de huit ans. Leur captivité dura onze mois; enfin, au boat de ce temps,
J« Mémoire adressé au président Fouquet par M. de Poincy.
LES PETITES CAÎ\AÏBES 183
la sentence fut révoquée par suite de l'appel qu'ils avaient interjeté au roi, et ils purent se rembarquer pour J a France.
Ce départ délivra M, de Poincy du seul contradicteur dont il craignît l'influence, et il ne songea plus qu'à s'établir dans l'île en souverain. Il commença par se faire construire une demeure qui pût être, au milieu des cases de charpente habitées par les colons, une expression visible de son pouvoir et de son opulence. C'était une sorte de château à quatre étages avec terrasse à l'italienne, chapelle, écuries, et jardins ornés de jets d'eau. A droite se trouvaient les ateliers occupés par les ouvriers qu'il avait amenés d'Europe, et à gauche le quartier des nègres appelé la ville d'Angole. La cour n'était point entourée de palissades, mais de murs solides, qui pouvaient mettre à l'abri d'un coup de main l'arsenal bâti au milieu. Un corps-de-garde défendait l'entrée, et des sentinelles y veillaient nuit et jour.
Une fois établi dans ce château, M. de Poincy décida que les officiers de TUe viendraiciî tous les
dimanches Vy saluer et recevoir ses ordres; « si bien que ce jour-là, dit un témoin oculaire, on eût pris son antichambre pour celle d'un prince ou d'un ministre. •
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Mais tout en veillant ainsi à se faire rendre les honneurs que souhaitait son orgueil, il n'oubliait point les intérêts de sa fortune. Une sorte de croisade venait de se former en Europe pour proscrire le tabac. Jacques P% roi d'Angleterre, avait luimême écrit un factum contre cette plante dont il comparait les exhalaisons à celles des antres infernoMx. La plupart des médecins français en déclaraient Fhabitude nuisible; elle était proscrite en Italie, en Suisse même, et l'on n'était point éloigné de l'époque où le sénat de Berne devait publier
dans son fameux décalogue que le crime de fumer était défendu par Dieu même, comme le vol et le meurtre. Ces attaques empêchèrent l'usage de la nicotiane de se répandre, précisément au moment où sa culture avait pris, dans les îles de l'Amérique, un accroissement immense, de sorte que cette marchandise tomba à vil prix. M. de Poincy, à qui tous les droits étaient payés en tabac, jugea un tel état de choses ruineux, et, pour y porter remède, il publia un arrêté par lequel il était défendu à tous les habitants de Saint-Christophe, de la Martinique et de la Guadeloupe, de faire du tabac pendant dixhuit mois, sous peine d'un an de prison.
Bien que la mesure fût rigoureuse et prise dans un intérêt personnel, elle était évidemment utile à tous. Aussi, le gouverneur de la Martinique n'hésita-t-il point à l'accepter; mais celui de la Guadeloupe refusa de s'y soumettre. C'était toujours ce même capitaine, M. de l'Olive, dont nous avons fait connaître l'étrange caractère. Devenu épileptique, aveugle et fou, il s'était fait transporter de la Guadeloune à Nieves et de Nieves à Saint-Chris-
tophe, cherchant partout la santé, qui l'avait quitté^, et le repos, qu'il n'avait jamais connu. M. de Poincy profita de son arrivée dans cette dernière île et de son refus d'obéir pour le faire arrêter. Désirant la souveraineté de toutes les Caraïbes, il avait depuis longtemps Fœil sur la Guadeloupe. M. Aubert était même parti avec la mission d'en solliciter le gouvernement en sa faveur; mais cet officier, qui avait épousé la veuve de M. Duplessis, obtint pour luimême de la compagnie ce qu'il était chargé d'obtenir pour M. de Poincy et revint avec une coïïh mission qui le désignait comme remplaçant de M. de l'Olive.
Ce désappointement aigrit le commandeur contie la compagnie. Réduit par elle au gouvernenfient de Saint-Christophe, il résolut de s'y affermir par tous les moyens et d'en retirer seul tous les avantages. H commença par se conférer à lui-même le monopole des échanges, en défendant aux habitants de se rendre désormais à bord des navires qui arivaienl, et forçant les capitaines à lui vendre tout leur chargement, qu'il détaillait ensuite avec:
des bénéfices aux colons. Ceux-ci voulurent se soulever ; mais la révolte fut aussitôt comprimée, et les mécontents durent en revenir, comme par le passé, aux plaintes sourdes, aux épigrammes et aux suppositions mensongères, cette dernière ressource des opprimés. Les pouvoirs de M. de Poincy venaient d'être renouvelés pour trois ans. On assura qu'ils étaient moins étendus que les précédents, et, pour le prouver, on fit courir une copie supposée de sa nouvelle commission. Le commandeur, qui en fut averti, pensa que c'était l'occasion de faire un exemple. Un capitaine de quartier, nommé Desmarets, lui avait été signalé comme parlant plus haut que les autres et comme colportant de case en case la prétendue commission; il l'accusa de l'avoir fabriquée, bien qu'il ne sût ni lire ni écrire, le fît arrêter et mettre en jugement. On ne put trouver des preuves contre lui, mais il fut avéré qu'il avait mal parle du •paioo, de Dieu et de la Vierge, et de M. le gouverneur, crimes qui méritaient la mort, et pour lesquels il eut la t^te tranchée en présence de tous les colons.
Cette exécution répandit à Saint-Christophe une véritable stupeur. Pour entretenir la terreur des colons, M. de Poincy fit placer dans tous les corpsde-garde des grues de fer, des chevalets, et d'autres instruments destinés à donner la question, dont l'aspect acheva d'effrayer les plus mutins et les réduisit au silence.
Ces excès, du reste, ne l'empêchaient point de veiller à tout ce qui pouvait servir aux progrès de la colonie, et, pour être despotique, son gouvernement n'en était pas moins intelligent. Il avait seulement appliqué à la civilisation des colons le système employé pour le défrichement de l'île même, passant le soc de sa volonté sur ces natures sauvages et les soumettant à la culture par le fer et la flamme. Aussi en extirpa-t-il les instincts de désordre si profondément, que cette île fut la seule que ne troubla, de son temps, aucune sédition. Ses grandes manières et ses habitudes d'homme de qualité furent, en outre, assez généralement adoptées à Saint-Christophe pour valoir plus lard à ses habitants le titre de gentil sho^nmes des Antilles.
Nous avons déjà parlé de la prospérité de la Martinique, où le nombre des serpents diminuait chaque jour, grâce au défrichement; la Guaddoupe ellemême, qui avait fait la paix avec les GaraïbfiS; commençait à se peupler et à retrouver l'abondance sous le gouvernement de M. Aubert ; tout enfin marchait à souhait dans les trois colonies, lorsqu'un désastre inattendu faillit ruiner à jamais toutes ces espérances.
On se trouvait vers le milieu d'août de l'année 1642. Aux pluies qui étaient tombées pendant près de trois semaines avaient succédé des chaleurs étouffantes; un calme sinistre régnait dans le ciel, et la mer présentait une surface d'acier poli. Tout s coup des grondements sourds retentissent le long^ des grèves, les îles semblent se plaindre et tressaillir; enfin, à un signal donné, pour ainsi dire, les flots franchissent leurs rivages, la lerre s'estr'ouvre, des pans de forêts s'abattent d'un seul coup, et des montagnes s'écroulent comme des édifices fabriqués de main d'homme. Le vent, la pluie
et la foudre éclatent en même temps, parcourent les étages et renversent tout sur leur passage. On voyait les récoltes tourbillonner au-dessas des mornes avec les débris des habitations; les oiseaux, noyés dans l'air, tombaient par milliers avec les feuilles et les herbes arrachées; des murs de six pieds d'épaisseur furent renversés, et des pièces de canon emportées avec leurs aifùts. Chaque goutte de pluie qui vous frappait aux mains et au visage y laissait une blessure *. Le vent parcourut en quelques heures tous les points du compas. Des vingt-trois vaisseaux qui se trouvaient à la rade de Saint-Christophe, un seul eut le temps de couper son câble surl'écubier et de fuir; les vingt-deux autres périrent. Le célèbre amiral Ruyter se trouva au nombre des naufragés et se sauva à la nage.
L'ouragan dura une nuit et un jour. Lorsqu'il cessa, les colons, qui s'étaient réfugiés dans les forts et derrière îes montagnes, retournèrent à leurs habitations. On voyait les hommes sans armes
!. Père Dutertre, vol. IV, p. 97.
contre leur habitude, et les femmes, tenant près d'elles leurs enfants par un reste de crainte, parcourir les étages avec un silence de stupeur, sans oser se regarder ni se parler. Leurs cases avaient disparu; les champs étaient nus comme si la faux y eût passé, Jes routes entrecoupées de ravins, et la baie frangée de cadavres !
Ce fut surtout Saint-Christophe et la Guadeloupe qui eurent à souffrir de l'ouragan : il occasionna, dans ces deux îles, une disette qui ne fut soulagée que par l'arrivée des vaisseaux de Hollande et de France. Mais sur ces terres fécondes tous les ravages sont vite effacés. La semence laissée au milieu des ruines germa, grandit, et ne tarda point à les couvrir. Les cases furent relevées, les champs remis en culture, les cadavres enterrés et oubliés; si bien qu'au bout de quelques mois les habitations avaient déjà retrouvé leurs haies vives de bois épineux, et qu'on voyait, comme par le passé, onduler sur les pentes de l'île le tabac d'un vert tendre mêlé au feuillage plus sombre du gingembre et du manioc.
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Bien que la Compagnie des îles de rAmèrique fût loin de faire tout ce qui eût été désirable pour les colonies des Petites Caraïbes, elle voulut agrandir son domaine et présenta au roi une requête qui renfermait plusieurs nouvelles demandes. Les principales étaient : la concession de toutes les îles non occupées, jusqu'au trentième degré (l'ancien traité ne les leur accordait que jusqu'au vingtième); une exemption de droits pour toutes les marchandises provenant desdites îles; et révocation au grand conseil du roi de tous les différends que la compagnie pourrait avoir, à l'exclusion de tous autres
juges. Le cardinal de Richelieu accorda tous ces articles*. De plus, comme la compagnie s'était aperçue du despotisme et des envahissements du commandeur de Poincy, elle nomma par extraordinaire M. Clerselier intendant-général des Antilles pour quatre ans, le chargeant de veiller à la perception des droits, de clore la main aux commis qui se rendaient coupables de négligée ce ou de malversations, de donner avis en France des besoins des colonies ; « et généralement de faire en toutes choses ce qui sera de Justice et de raison pour la conservation des intérêts de la compagnie ^. ») C'était évidemment un surveillant donné aux gouverneurs et spécialement à M. de Poincy. Celui-ci ne s'y trompa point, et il employa tant de moyens pour rendre le séjour de Saint-Christophe insupportable à M. Clerselier, qu'il le força à retourner en France quelques mois après son arrivée.
1. Édit da roi, donné à Narbonne au mois de mars, l'an de ^làce 1642.