‹ Au bout du mondeChapitre 37 sur 50 · Père Duterlre, vol. I, p · texte numérisé non relu

Père Duterlre, vol. I, p

ses à ses rigueurs, et avaient, en dernier lieu, engagé les colons à obéir au roi. Ils quittèrent Saint-Christophe en chantant à haute voix le cantique : Lorsqu' Israël sortit de l'Egypte. A leur tête marchait le père gardien tenant le saint-sacrement, et Ton eût dit qu'il emportait en même temps tous les sentiments de justice et de miséricorde, car à peine eurent-ils disparu, que les supplices commencèrent. Presque tous les malheureux qui avaient rejoint M. du Parquet, lors de sa descente à Saint- Christophe, s'étaient réfugiés dans les bois après sa défaite; le commandeur les y fit poursuivre par des nègres d'abord, puis par des chiens. Ceux qui purent échapper construisirent à la hâte des piperys sur lesquelles ils s'efforcèrent de gagner les îles de Saint-Eustache €t de Saint-Martin; mais la plupart furent noyés en chemin. Les capitaines de Lafontaine ci Caraot, dont on avait mis les têtes à prix, restèrent cachés au haut d'un figuior jusqu'à ce que la faim les forçât à descendre au rivage. Ils profitèrent pour cela de la nuit. Gamot, dont tous les membres étaient enflés et qu'affaiblissait la

fièvre, ne pouvait marcher qu'avec l'aide de son compagnon. Arrivés au bord de la mer, ils aperçurent au loin un navire qui était à l'ancre. De Lafontaine proposa d'aller y demander du secours à la nage.

— Va, lui dit Camot, je t'attendrai ici.

Le proscrit se jeta à la mer et atteignit le navire; mais, près d'y monter, une crainte l'arrêta. A qui allait-il se livrer? et que devait-il espérer d'un inconnu, alors que ses parents et ses voisins n'avaient osé lui donner asile? Cette pensée le fit hésiter quelques minutes. Cependant, comme c'était la dernière, la seule chance de salut, il se décida, saisit une corde, monta à bord et s'avança vers l'homme qui se promenait sur le pont. Dans ce moment, celui-ci se détournait, la lune éclaira son visage, et de Lafontaine poussa un cri de surprise ; c'était le capitaine Breda, son plus ancien et son plus sûr ami!

Le Hollandais l'avait également reconnu, et tous deux restèrent longtemps embrassés sans pouvoir

se parler autrement que par des exclamations et des larmes; enfin de Lafontaine s'écria :

— - C'est Dieu qui m'a conduit ici, Breda, car vous me sauverez.

— J'y risquerai au moins ma vie, mon bien et celui de mes marchands, répondit le marin; mais vous savez qu'il y a défense à tous les capitaines, sous peine de mort, de vous recevoir, et que l'on a promis 10,000 livres de petun à qui livrerait votre tête. Si mes gens, qui dorment là sous le tillac, s'éveillaient, nous serions perdus tous deux.

— Que faut-il donc faî^^** demanda de Lafontaine.

— Vous cacher dans ma cabine, et n'en sortir que quand nous aurons levé l'ancre.

— Il faut d'abord que Gamot soit ici en sûreté comme moi, répliqua le proscrit.

Le capitaine Breda s'écria que c'était impossible, que le cacher seul aux yeux de ses matelots était déjà assez difficile, et que s'il s'exposait volontiers pour un ami, il n'était point disposé à le faire pour un étranger. De Lafontaine eut recours à toutes les

raisons pour le persuader; mais, le voyant inébranlable, il lui tendit la main :

— Je prie donc que Dieu vous garde, Breda, ditil; quant à moi, j'ai laissé sur le rivage Camot malade; nos destinées sont inséparables.

En parlant ainsi, il passa un pied par-dessus la lisse.

— Où allez-vous ? s'écria le Hollandais.

—- Le réjoindre, répondit de Lafontaine, qui saisit une corde pour se rejeter à la mer.

Breda demeura un instant immobile ; puis, allant à la poupe, il détacha silencieusenent le canot et y descendit.

— Ainsi vous consentez à le sauver ? s'écria de Lafontaine.

— Puisqu'il faut tout perdre, mourons avec nos amis, dit le Hollandais *.

Et il se rendit au rivage, d'où il ramena Camot. Les deux proscrits furent cachés dans la cabine du

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