Contrat du 24 mai
3. M. Houël avait la Desirade, Maric-Galande et les Saintes; M. dn Parquet, Sainte-Alousie, la Grenade et les Grenadiens; M. de Poiacy, &iint*MartiA, Saiat>Barthélemy, Sainte-Croix.
Christophe. M. du Parquet, de son côté, profitant du désastre des Anglais, que les Caraïbes avaient tous égorgés à Sainte-Alousie, forma un établissement dans cette île, qui n'a pas moins de vingt-huit lieues carrées. Il acheta ensuite des sauvages, pour des serpes, de la rasade et deux barriques d'eau-de-vie, la propriété de la Grenade, où il distribua des terres à deux cents colons tirés de la Martinique. Mais les vendeurs, comme on pouvait le prévoir, ne tardèrent point à se repentir de ce marché, et ils attaquèrent les Français à l'improviste dans leurs nouvelles habitations. Repoussés par ceux-ci, ils se réfugièrent d'abord dans les bois, puis sur un morne où ils avaient construit une sorte de fort qu'ils croyaient inaccessible. Les colons découvrirent pourtant le sentier qui y conduisait et les y poursuivirent. Les Caraïbes, voyant alors la défense impossible, coururent tous vers la partie du rocher qui dominait la mer, et chacun d'eux, prenant sa femme et ses enfants dans ses bras, s'élança dans l'abîme en fermant les yeux.
Pendant ce temps, M. Houël faisait occuper égale-
ment les Saintes etMarie-Galande; de sorte qu'en 1653, la France possédait dans la mer des Antilles neuf îles, sans parler de la Tortue et de la côte occidentale de Saint-Domiaguec
Malheureusement ces colonisations réveillèrent le ïiiécontentement des Caraïbes, aigris d'ailleurs par les nègres marrons qui les avaient rejoints en grand nombre et par les conseils d'un métis qu'ils avaient pris pour chef. Ce métis était fils d'une femme caraïbe et du général Waërnard, ancien gouverneur de Saint-Christophe pour les Anglais. Élevé dans la maison de son père, il tomba, après la mort de celui-ci, sous la tyrannie d'une belle-mère qui le força à travailler les fers aux pieds avec ses esclaves. Waérnard supporta quelque temps son sort avec pa-
LES PETITES CARAÏBES 2t9
tieace. C'était un jeune homme, grand et bien fait, comme tous les sauvages des Antilles ; maisseslongs cheveux bouclés, son iront large, son œil ouvert et pensif, annonçaient en lui le mélange d'*ne race plus intelligente. Il excellait à tous les exercices, parlait également bien l'anglais, le français ou le caraïbe, et était doué d'une merveilleuse éloquence. Poussé à bout par les mauvais traitements, il s'enfuit de Saint-Christophe à la Dominique, où les sauvages le choisirent pour leur chef. MilordWillougby, qui commandait les colonies anglaises, sentit le parti qu'il pourrait tirer d'un pareil allié, et réussit à le gagner par des présents. 11 l'envoya même à la cour d'Angleterre, où notre Alcibiade caraïbe se montra en équipage de gentilhomme, sans paraître embarrassé de son pourpoint de velours, de son chapeau à plumes ni de son épée ; mais, de retour à la Dominique avec une commission de gouverneur, il y reprit son habit de roucou, assembla les sauvages selon les instructions qu'il avait reçues, et, dans un uiûicou général, il fit décider la guerre contre les Français.
Il aida d*abord à reprendre Sainte-Alousio, que les Anglais vinrent attaquer sans avertissement et en pleine paix, sous prétexte que cette île leur avait autrefois appartenu, mais en réalité parce que la Barbade, qui était voisine, avait besoin d'une terre où elle pût écouler le trop-plein de sa population. Cette expédition fut suivie de plusieurs autres dans lesquelles Waërnard conduisit les Caraïbes avec autant d'audace que de bonheur. Les îles de Marie- Galande, de la Grenade et de Saint-Martin, furent principalement visitées par ces terribles ennemis qui arrivaient le soir en rampant dans l'herbe sans qu'on les aperçût, mettaient le feu aux cases et se retiraient au point du jour, laissant une rangée de pieux surmontés de têtes devant les ruines noircies. Ils surprirent même la Martinique, au nombre de deux mille, te vinrent assiéger M. du Parquet dant son habitation. Celui-ci^ qui n'avait près de lui qu'une douzaine d'hommes, se défendit avec une merveilleuse intrépidité. La goutte, dont il était tourmenté depuis plusieurs mois, Tempôchant de marcher, il sie fît porter près d'une des fenêtres d'où
il pouvait surveiller l'assaut, et où on le voyait sur son fauteuil de aliène, ayant à ses pieds les six dogues qui lui servaient habituellement de gardes, charger lui-même ses armes tout en donnant ses ordres, et répondre aux cris des sauvages par des coups toujours sûrs. Mais les munitions finirent par lui manquer, et il n'avait plus d'espoir que dans les secours des colons, lorsqu'on vint lui apprendre que les nègres marrons, roucoués à la manière des Caraïbes pour ne pas être reconnus, s'étaient dispersés dans les étages, et que les habitants épouvantés s'enfuyaient de tous côtés dans les bois sans écouter la voix de leurs officiers. C'en était donc fait du gouverneur et de la colonie, si quatre grands navires hollandais armés en guerre n'étaient arrivés à la rade dans ce moment. En apercevant les habitations en feu et les Caraïbes qui parcouraient le rivage le boiif 01^ à la main, les capitaines comprirent ce qui se passait et se hâtèrent de débarquer leurs équipages, qui forcèrent les sauvages à se retirer.
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Ces attaques, suscitées par les Anglais, étaient du reste moins dangereuses encore que les dissensions survenues entre les nouveaux propriétaires des Antilles. Les efforts de M. Houël pour dépouiller ses neveux des droits qu'ils avaient sur une partie de la Guadeloupe, la mort de M. du Parquet, qui livra le gouvernement de la Martinique à une femme, et Tinflexible orgueil de M. de Poincy, qui résistaitarax volontés de l'ordre de Malte comme il avait résisté à celles du roi, y entretenaient un état continuel d'irritation et de trouble. Enfin Golbert, qui comprenait
rimportance du commerce pour une grande nation, et qui le savait aussi impossible sans une marine, qu'une marine sans établissements lointains, songea à constituer une nouvelle compagnie qui possédât des ressources suffisantes pour travailler à l'agrandissement de ces colonies fondées par le seul courage des particuliers. L'association qui venait de se former par les soins de M. de La Barre, pour un nouvel essai d'établissement à Cayenne, fut la base de cette Compagnie des Indes-Occidentales à laquelle le roi concéda, outre la terre ferme d'Amérique, depuis le pôle nord jusqu'à la Floride, et del'Orénoque au fleuve des Amazones, toute la côte d'Afrique, à partir du cap Vert jusqu'au cap de Bonne- Espérance. Quant aux Antilles, la compagnie devait en acquérir la propriété, moyennant un prix fixé par des arbitres.
L'édit royal qui constitue cette association est d'autant plus important à consulter pour l'histoire de notre commerce et de nos colonies, qu'on y trouve tout le système de Colbert clairement exposé en quelques mots. Ce système, il faut l'avouer, est fort
en arrière de la philosophie économique proclamée de nos jours par Smith et ses disciples. 11 a pour unique base rintérêt national, traité dans ces derniers temps de principe honteux et rétréci, comme s'il n'y avait pas pour la nations, de même que pour les individus, un égoïsme nécessaire qui n'est que le sentiment de leur conservation! Colhert y établit ^ que les particuliers qui avaient jusqu'alors possédé les colonies françaises, n'ayant point été assez riches pour entretenir le nombre de navires nécessaire au transport des marchandises, avaient laissé faire ce transport par les étrangers, ce qui était aussi préjudiciable aux sujets du roi, qui perdaient ainsi les occasions de s'enrichir, qu'au roi lui-même, dont la marine ne pouvait s'agrandir ni se fortifier. La Compagnie des Indes-Occidentales était fondée pour obvier à ces inconvénients, et afin qu'elle put suffire à ce que l'on espérait d'elle, des privilèges et des secours extraordinaires lui avaient été accordés. Ainsi l'édit déclarait que tout Français intéressé à
i. Ce décret fut donné à Paris au mois de mai 1664.
l'association pour vingt mille livres, acquerrait par ce seul fait droit de bourgeoisie dans la ville qu'il habitait et serait dispensé de la résidence s'il était officier.
En souscrivant pour la même somme, un étranger acquérait tout les droits des sujets du roi sans avoir besoin de lettres de naturalisation.
La compagnie était exempte d'impôt pour les vivres et marchandises nécessaires à l'équipement de ses vaisseaux. Elle devait recevoir, à titre de prime, trente livres par tonneau pour les marchandises qu'elle transportait aux colonies françaises, et quarante livres par tonneau pour celles qu'elle en rapportait. En cas de guerre, le roi s'engageait à Fassister d'armes et de vaisseaux ; il s'interdisait toute saisie des objets appartenant aux associés ; enfin, il se déclarait dsposé à leur prêter sans intérêts le dixième de toutes les dépenses qu'ils feraient pendant les quatre premières années, et à ne point exiger de remboursement dans le cas où ils auraient lait des pertes égales à la somme avancée. La compagnie avait de plus le privilège exclusif
du commerce, le droit de choisir ses gouverneurs, ses officiers et ses jt^ges Elle était dirigée par neuf diret^leursélusen assemblée générale, et dont trois au moins devaient être des marchands.
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Encouragée par de tels secours la Compagnie des Indes-Occidentales remboursa les propriétaires des Antilles, en prit possession avec les minutieuses formalités alors en usage pour les transmissions des propriétés*, et y nomina des gouverneurs auxquels
i. Les voici décrites par M. de Chambré , à propos de la prise de possession de Saint- Christophe : « Ayant reçu la clef (delà maison du gouverneur), j'en ouvris et fermai les portes, j'entrai et ressorlis. Je descendis aux officines, où je fis fair^ feu et fumée; j'y bus et y mangeai. J'entrai crans la chapelle et y fis célébrer la messe après le son de la clocYie. J'entrai dans e corps-de-garde, et j'en fis sortir la garnison et la fis rentrer
elle assigna des appointements et des rations au lieu de l'impôt qu'ils prélevaient autrefois sur les colons. Le gouvernement de la Guadeloupe fut confié à M. du Lion, celui de la Martinique à M. de Clodoré, celui de Saint-Christophe au commandeur de Salles, ceux de Marie-Galande, de la Grenade, de Sainte-Croix, à MM. de Théméricourt, Vincent et Dubois. Lorsqu'elle leur adressa leurs commissions, la compagnie les exhorta à faire tous les préparatifs de défense possibles, les prévenant que la guerre avec les Anglais était imminente.
Mais les Anglais avaient déjà pris soin d'avertir les nouveaux gouverneurs à leur manière, en arrêtant, sans aucune déclaration d'hostilité, les barques françaises qui avaient jeté l'ancre sur leurs rades et en s'emparant des navires de la compagnie qui s'étaient trouvés trop faibles pour résister.
SODS l'autorité de la Compagnie des Indes-Occidentales. Je fouillai U terre et tirai des pierres; je coupai des arbres par le pied; j'arrachai des herbes et en replantai d'autres, et je fus ensuite sur le perron, oti je fis tirer du canon et crier : Vive le roi et la compagnie t •
M. de Clodoré demanda raison de cette violation du droit des gens à milord VVillougby, qui s'excusa d'abord de répondre à sa lettre sous prétexte qu'il ne savait point le français^ et qui finit par déclarer qu'il ignorait complètement les faits dénoncés^ mais qu'il s'en informerait. 11 ajouta que tout son désir était de voir les deux nations conserver la neutralité dans les Antilles. Le commandant Wats, gouverneur de Saint-Christophe, renouvela même l'ancien traité à cet égard. Mais on apprit en même temps qu'il faisait tous les préparatifs nécessaires pour attaquer. Bientôt, d'ailleurs, tous les doutes à ce sujet furent dissipés. Neuf barques chargées de soldats anglais arrivèrent de Nieves à Saint-Christophe et furent suivies de plusieurs navires venant de Saint-Eustache. Les vigies, qui avaient reconnu sur leurs tillacs des casaques de toile tachées de sang, des bonnets à visière et de longs fusils, déclarèrent que c'était le colonel Morgan avec ses boucaniers *.