‹ Au bout du mondeChapitre 42 sur 50 · V 1 TT · texte numérisé non relu

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Cette nouvelle, répétée de bouche en bouche, se répandit bientôt dans tous les quartiers. Le nom du flibustier anglais y était connu des enfants euxmêmes, qui avaient chanté la complainte où l'on célébrait ses merveilleuses aventures. Morgan pouvait être regardé comme l'Achille de cette Iliade transatlantique, dont le terrible et malheureux donnais était FAjax. C'était lui qui, après avoir pillé le Port-au-Prince, Maracaïbo, Gibraltar, avai^ pris d'assaut les forts de Porto -Bello, hérissés de plus de canons que sa troupe entière ne comptait

de combattants; et comme, en apprenant cette nouvelle, le président de Panama s'était écrié : — De quelles armes se servent donc ces hommes pour accomplir de tels miracles? — Morgan lui avait envoyé un fusil de boucanier en lui faisant savoir qu*il lui montrerait sous peu la manière de s'en servir dans sa ville de Panama même, et il avait accompli cette menace peu après, en faisant avec les siens une marche de sept jours dans la forêt, sans autre nourriture que des feuilles d'arbres. Revenu riche de cette expédition, dont il s'était approprié tout le profit, et sufiisamment justifié aux yeux de ses compatriotes par cette opulence des moyens employés pour l'acquérir, Morgan avait épousé depuis peu la fille d'un des principaux officiers de la Jamaïque; lui-même venait de recevoir du gouvernant anglais le brevet le colonel, et il arrivait, avec ce titre, à la tête de deux cent cinquante flibustiers, espérant que le pillage des colonies françaises ne lui serait pas moins profitable que celui des colonies espagnoles.

Le commandeur de Salles, qui jusqu'alors avait

voulu douter de la mauvaise foi des Anglais, comprit enfin que toutes les promesses de neutralité n'avaient été qu'un leurre, et que la guerre était inévitable. Il voulut faire pourtant une dernière tentative, et envoya demander au commandant Wats pourquoi il rassemblait des troupes, contrairement à la convention signée entre eux. ^

— Avertissez votre gouverneur, répliqua brusquement le général anglais à l'envoyé, que dans trois jours j'irai le chasser de ses quartiers.

— Et moi je le chasserai des siens aujourd'hui même, dit M. de Salles dès que cette réponse lui fut rapportée. Faites armer les compagnies et sortez les drapeaux.

Malheureusement les Français occupaient les deux extrémités de l'île, en sorte que leurs quartiers se trouvaient séparés par celui des Anglais. Le gouverneur, qui habitait la Basse-Terre, envoya prévenir les officiers qui commandaient à la Caps^ terre et à la Pointe de Sable, de se diriger vers la ravine de Cayonne, où il commencerait l'attaque; mais cet ordre ne parvint à aucun des comman-

dants, de sorte que chacun combattit séparément de son côté sans savoir ce qui se passait ailleurs.

Les Français n'avaient que sept cents hommes à la Basse-Terre, trois cents à la Pointe de Sable, deux cents à la Capsterre, en tout douze cents hommes. Les Anglais en comptaient trois mille.

Quand M. de Salles fut à la tête de sa troupe, il fit venir cent cinquante nègres auxquels il distribua des demi-piques et des torches; puis, rappelant la douceur de leur esclavage, comparé à celui qu'ils auraient à subir s'ils tombaient au pouvoir des Anglais, il ajouta en terminant que c'était à eux de voir lesquels ils préféraient des maîtres qui les admettaient près d'eux aux offices et à la table sainte, ou de ceux qui refusaient à leurs noirs jusqu'à l'égalité des prières après la mort. Ils poussèrent tous de grands cris, en répétant qu'ils voulaient rester noirs français, et q^u'ils exécuteraient pour cela fidèlement les ordres reçus.

Le commandeur leur donna en conséquence ses instructions; puis, se tournant vers les colons, il déclara à haute voix qu'il offrait sa vie à Dieu,

pourvu que les siens obtinssent la victoÎTe; il ajouta qu'en cas de mort, M. le chevalier de Saint- Laurent devrait être regardé comme sou successeur ; et, levant son épée, il s'avança vers la ravine de Gayonne avec toute sa troupe. Près de lui marchaient les missionnaires, le crucifix à la main,

La ravine, qui formait une sorte de rempart naturel, fut emportée du premier élan par les Praiiçais, qui poursuivirent les ennemis jusqu'aux Cmq- Combes. Là, de nouvelles troupes rallièrent les fuyards et rétablirent le combat. M. de Salles y fut tué, et cette mort causa un moment de consternation qui faillit compromettre le succès de la jouruée; mais le chevalier de Saint-Laurent descendit de cheval, couvrit le cadavre de son manteau, et les Anglais furent culbutés.

La troupe victorieuse arriva ainsi à la Capsterre, que les Anglais venaient d'attaquer, et où ils avaient également été battus. Pendant ce temps, les nègres, armés de piques et de torches, parcouraient le quartier anglais, égorgeant les troupeaux, brûlant les cases et les champs de cannes. Le commandant Wats aperçut les étincelles par-dessus les mornes, et en apprenant par les fuyards ce qui s'était passé, il réunit les quatorze cents hommes qu'il avait près de lui pour attaquer les trois cent cin- Quante Français qui défendaient la Pointe de Sable.

Morgan marchait en tête avec ses boucaniers, qui, croyant avoir affaire à des colons espagnols, s'avançaient en agitant leurs armes et répétant leur chant de guerre; mais ils furent arrêtés dès les premiers pas par les enfants perdus du capitaine l'Espérance. Le combat dura deux heures avec un inexprimable acharnement; Morgan y périt avec tous ses boucaniers * ; le gouverneur Wats fut frappé à mort, et les troupes qu'il commandait se réfugièrent à la Grande-Rade.

Ainsi victorieux sur tous les points, les Français se réunirent le soir même à la Pointe de Sable, résolus à poursuivre leurs succès le lendemain. Malheureusement la plupart avaient épuisé leurs munitions. On amassa tout ce que l'on put trouver de poudre dans les cases, et plusieurs habitants firent fondre le plomb de leurs sucreries pour fabriquer les balles. Enfin, le jour venu, on allait se mettre en marche, lorsque les Anglais envoyèrent un parlementaire pour demander à capituler. Le

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