Dix-sept seulement échappèrent au combat
chevalier de Saint-Laurent retourna la lettre qui renfermait cette demande et écrivit au revers :
« Les Anglais livreront leurs forts, canons, armes, munitions.
» Ils ne pourront rester à Saint-Christophe qu'en prêtant serment de fidélité au roi de France.
» Il ne leur sera permis de porter aucune arme, pas même Tépée.
» Ils auront liberté de conscience, pourvu qu'ils ne fassent aucun acte extérieur de religion.
» Nous leur accordons quatre heures pour signer ces conditions. »
Les Anglais signèrent.
M. Auger partit peu de jours après pour la France, où il apporta les drapeaux pris sur l'ennemi. En entendant le récit de ce merveilleux combat, M. de Turenne s'écria :
— Je donnerais une année de ma vie pour y avoir été.
Louis XI V lui-même, qui s'en était fait répéter plusieurs fois les détails, dit à M. Auger :
— Vous pouvez écrire à mes officiers de Saint-
Christophe que, s'ils attachent quelque prix à l'estime de leur roi, ils ont lieu de se trouver satisfaits.
Quant à Colbert, il envoya au chevalier de Saint- Laurent la commission de gouverneur et une gratification de mille écus.
Ce premier succès de nos colons augmenta leur confiance. Les gouverneurs de Sainte-Croix, de la Grenade et de Marie-Gai ande, que la compagnie avait engagés à abandonner leurs établissements dans la pensée qu'ils ne pourraient les défendre, répliquèrent que les habitants de leurs îles avaient déposé tout ce qu'ils possédaient dans des silos trop profonds pour être sondés avec l'épée * ou dans des coyemhoucs cachés parmi les lianes \ et
1. Labbat, Rochefort, Dutertre, passim. — Les objets qui ne craignaient point rbumidité étaient enfouis dans des fosses étroites par l'ouverture, larges par la base, que l'on recouvrait de gazon pour les mieux cacher, et que l'on alignait avec des arbres afin de les retrouver. Les objets plus délicats étaient renfermés dans de grosses calebasses appelées coyemhoucs, que l'on cachait dans le feuillage et parmi les lianes.
2. Relation de ce qui s* est passé dans les Mes, etc., vol. I, p.
que, quant à leur sûreté personnelle, ils avaient pratiqué au milieu des bois des réduits défendus par des abattis de forêts où quelques hommes pouvaient défier une armée. L'île de Saint-Martin fut donc seule évacuée ; encore M. Desroses, qui y commandait, détruisit-il en passant l'établissement formé par les Anglais dans la petite île de l'Anguille. Quant à Saint-Barthélémy, dont on avait également retiré les colons, on y envoya peu après, de Saint-Christophe, huit cents catholiques irlandais, qui reçurent un gouverneur français et prêtèrent serment de fidélité au roi.
XXXYI
Vers cette époque, une flotte passa devant la Guadeloupe, et Ton apprit que c'était lord Willougby qui se rendait à Saint-Christophe dans l'intention d'y massacrer tous les Français. Mais un ouragan qui s'éleva subitement dispersa ses quarante navires, dont deux seulement réussirent à gagner Antigoa et Mont-Serra. Les autres furent brisés sur les rochers des Saintes, où les naufragés qui purent échapper se fortifièrent. M. du Lion, craignant de les voir s'établir à demeure dans un lieu où ils pourraient couper toute communication entre la
Guadeloupe et les autres colonies françaises, réunit quelques canoûas de Caraïbes (car l'ouragan avait détruit toutes ses chaloupes) et débarqua le soir aux Saintes. Les Anglais avaient construit leur fort au pied d'un morne qui ne semblait accessible qu'aux oiseaux ou aux chèvres sauvages; cependant, le lendemain, en se réveillant, ils y aperçurent, avec stupéfaction, une batterie sur laquelle flottait le drapeau blanc I M. du Lion avait profité de la nuit pour gravir la hauteur et les prendre à revers. Après une résistance de quelques heures, ils se rendirent à discrétion. Deux des navires jetés à la côte furent en outre relevés, et l'on en prit trois autres, peu après, à Henri Willougby, neveu et successeur de celui que l'ouragan avait fait périr.
Au milieu de ces succès continus, M. de la Barre arriva avec quelques secours et une commission de la compagnie. Les colons s'étonnèrent d'abord de ce que celle-ci eût choisi un homme de robe pour lieutenant-général; mais cet étonnement cessa lorsqu'ils le virent à l'œuvre. L'ancien conseiller possédait en effet plus que la science de la guerre; il
en avait l'instinct. Il comprit sur-le-champ que dans une lutte aussi inégale l'audace était de la prudence, et qu'il fallait frapper coup sur coup; aussi seprononça-t-il, dés les premiers jours, pour les entreprises' les plus hardies. Antigoa, où les Anglais avaient une colonie florissante, fut attaquée par ses ordres. Après une vigoureuse résistance, le colonel Garden, qui était gouverneur de l'île, s'engagea à la remettre dans un délai convenu. Mais lorsque M. de GlodïM^é se présenta pour l'occuper, il apprit que le major Fische était arrivé avec plusieurs compagnies, et que les Anglais avaient repris les armes. Une lettre signée Marie Garden lui annonça en même temps que le colonel, qui voulait exécuter la capitulation, venait d'être arrêté comme traître, et le suppliait de prendre sous sa protection « un homme qui n'avait levé la main ni le cœur contre lui *. » Le soir même, Garden, qui avait réussi à s'échapper, confirma la vérité de cette excuse en venant se rendre loyalement aux Français. L'ordre de marcher à