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PRÉFACE
A l’Exposition universelle de Paris de 1889, le Commissariat du Brésil distribuait une notice que j’avais écrite en collaboration avec
deux hommes d’Etat très distingués du pays et qui, composée à l’aide
des documents officiels qu’ils m’avaient procurés, avait pour objet de décrire sommairement la géographie, l’histoire, l’état politique, les ressources économiques de l’Empire et de faire connaître les progrès déjà remarquables qui s’étaient accomplis dans cet Empire depuis un demi-siècle (^),
L’année de l’Exposition n’était pas close qu’une révolution soudaine, , T toute pacifique, mais imprévue sinon pour tous les Brésiliens (2), du moins pour les Européens, renversait en un jour le trône, déportait le -F souverain à qui ses qualités personnelles et son libéralisme semblaient promettre une meilleure destinée et érigeait le Brésil en République. Les Français amis du Brésil — et ceux qui avaient quelque ^ connaissance du pays et de ses habitants lui étaient généralement sympathiques — ne virent pas alors sans appréhension cette brusque transformation qui survenait à un moment où la suppression récente de l’esclavage troublait la vie économique (3) et qui d’un Empire unitaire faisait une République fédérative qui, au commencement de ^ l’année 1891, adopta, avec le nom d’États-Unis du Brésil, une constitu- ^ tion calquée en grande partie sur celle des États-Unis de l’Amérique du Nord. On pouvait se demander si le caractère de la nation brésilienne,
(t) L® commerce dès lors était déjà un indice du progrès économique d’une nation y d’avenir. D’après les statistiques brésiliennes, ce commerce était de 276 millions de milreis en 1868-1869 et de 473 millions en 1888; il avait presque doublé en vingt ans.
'■ (2) Il n’y avait que peu de temps qu’il se trouvait des républicains dans la Chambre
■L des Députés.
■ y (3) Il paraît que le baron de Cotegipe, ex-pi'ésident du Conseil, aurait dit, à la ' ' princesse régente, au moment de la sanction de la loi du 18 mai 1888 qui abolissait l’esclavage, qu’elle venait de signer la rédemption d’une race, mais en échange de la perte de son trône.
PREFACE
voisine d’autres Républiques de race latine, comme elle, qui n’étaient pas encore parvenues à un équilibre stable, pourrait s’accommoder «à des institutions créées par le génie anglo-saxon ?
L’événement a résolu la question.
Les débuts sans doute n’ont pas été sans difficultés. Il y a eu une période d’expérimentations gouvernementales et d’agitations insurrectionnelles. Les témérités financières des premiers ministres des finances ébranlèrent profondément le crédit du pays ; le change du milreis, qui atteignait le pair (23 à 26 pence à Londres en 1886,27 à 27 s/g de janvier à octobre 1889 — 27 étant le pair), tomba à 12 et à 10 pence en 1892 et même un moment (en novembre 1897) jusqu’à 6 ’^/g.
Le coup d’Etat du 3 novembre 1891, suivi de la démission du président Deodoro, la révolte du Sud et de l’escadre, l’émeute de Rio en 1893, une fermentation politique très violente, particulièrement en 1897 et en général la vivacité des passions politiques ont retardé le progrès.
Mais aujourd’hui, quoique les partis manifestent encore des ardeurs qu’explique le caractère brésilien, le régime fédératif fonctionne constitutionnellement ; la paix et l’ordre paraissent solidement établis et le pays a repris sa marche vers le progrès d’une allure plus rapide que par le passé.
Le Brésil est une des deux Républiques qui possèdent dans le monde le territoire le plus étendu. Ce territoire, elle l’a agrandi sur ses frontières du sud, du nord et de l’ouest, sans effusion de sang, par des arbitrages qui ont mis fin à des conflits datant de plus d’un siècle. Elle a donné ainsi à la politique internationale un mémorable exemple et elle a eu le bonheur d’obtenir soit par décision d’arbitre, soit par traité, des avantages dont elle est redevable à l’habileté de son ministre actuel des affaires étrangères. Il n’était pas encore ministre lorsque, pour exposer les arguments favorables aux deux thèses qu’il était chargé de soutenir, celle de la frontière de l’Yguazu et celle de l’Oyapok, il a publié des albums de cartes qui restent dans les bibliothèques comme de précieux monuments de l’histoire de la cartographie américaine. Aujourd’hui le territoire des Etats-Unis du Brésil, dont on ne possède pas encore une mesure topographique exécutée sur le terrain (excepté pour l’État de Sâo Paulo et pour une partie du Minas Geraes), est en nombre rond de 8 millions 1/2 de kilomètres (i), ce qui équivaut à seize fois la superficie de la France.
En 1889 la population était évaluée entre 14 et 17 millions d’àmes.
(l) En 1889, on évaluait la superficie de l’Empire à 8.337.000 kilofiiètres carrés. En 1908 on l'évalue à 8.550.000 kilomètres carrés.
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vu
Aujourd’hui, on l’évalue avec vraisemblance à 23 ou même à 24 millions (i), quoique des recensements très incomplets aient donné des nombres inférieurs.
En 1889, le Brésil possédait 8.586 kilomètres de voies ferrées; à la fin de l’année 1910 il en avait, en nombre rond, 20.000 en exploitation.
Le budget de l’Empire était de 378 millions de francs en 1890 (2) ; le budget de l’État Fédéral et des États montait, en 1909, à 98 millions de milreis en or et à 186 millions en papier, équivalant à peu près à 548 millions de francs (3).
Le total du commerce extérieur était de 1.200.000 francs; il s’est élevé à plus de 2 milliards 1 /2 de francs en 1909 (non compris les métaux précieux)
Les fautes du gouvernement républicain et la force des événements avaient fait tomber le change, comme nous venons de le dire, jusqu’audessous de 7 pence. Une meilleure administration et l’accroissement rapide de l’exportation Font fait remonter aujourd’hui à 15 et même au-dessus de 15 pence.
L’importation avait été longtemps supérieure à l’exportation. L’exportation a commencé à l’emporter vers 1860; mais la différence était encore peu considérable sous l’Empire (s). L’excédent est devenu considérable; de 1901 à 1907, il a varié entre 300 et 500 millions de francs par an; si, en 1908, il a baissé à 226 millions, il s’est relevé, en 1909, à 660 millions.
Voilà des chiffres généraux qui suffisent pour attester qu’un grand progrès a été accompli en vingt ans, sous le régime actuel. Ils n’en donnent même pas la mesure précise et complète.
Pour se rendre compte du changement qui s’est opéré il faut pénétrer dans le détail, voir de ses yeux ou par les yeux d’un témoin consciencieux et perspicace ce que sont les villes, les campagnes habitées, les fazendas, c’est-à-dire les exploitations agricoles, les cultures, les populations rurales et urbaines, les voies de communication, les transactions commerciales, ce qui a été fait pour la mise en valeur des ressources du territoire et ce qui reste à faire. Sur ces matières nous sommes mieux renseignés en France que nous ne l’étions il y a un quart de siècle. Le Brésil s’est appliqué, depuis quelques années, à
(1) Les évaluations brésiliennes donnaient 21 millions et demi pour l’année 1907.
(2) En comptant le milreis pour 2 fr. 50.
(3) En comptant le milreis-papier pour 1 fr. 36.
(4) En 1909, les importations ont été de 593 millions de milreis et les exportations de 1016 millions; total 1.609 millions, soit 254 millions de francs (le milreis valant 1 fr. 56). C’est une année de très faible exportation.
(5) En 1886-1887, l’exportation a été de 381 millions de milreis et l’exportation de 363 millions.
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se faire connaître par des publications officielles ou semi-officielles, telles que O Brazil, suas riquezas naturaes, suas mdusirias, et le Brazilian Year-book, et par les ouvrages de ses savants parmi lesquels je me borne à citer, comme fa fait M. Walle, celui de M. Calogeras sur les mines. Le Brésil a raison; il prend ainsi conscience de hii-même et il apprend ce qu’il est et ce qu’il veut être aux Européens dont il a besoin d’obtenir le concours en travailleurs et en capitaux. Si chaque État entreprenait des voyages d’exploration et des levés topographiques à l’exemple de la Commission géologique et géographique de fÉtat de Sào Paiilo, la connaissance exacte du territoire avancerait vite : ce qui profiterait beaucoup à la construction des voies ferrées et à la colonisation.
Je n’ai pas eu le plaisir de faire de voyage au Brésil. C’est dans ses publications que je l’ai étudié et qu’en apprenant à le mieux connaître, j’ai pris davantage confiance dans son avenir. Le volume que publie M. Paul Walle et auquel j’ai accepté très volontiers de servir d’introducteur auprès du public, corrobore cette confiance.
C’est la description la plus précise que je connaisse du pays et de ses habitants, je veux dire de la partie méridionale et centrale du pays qui fait l’objet de ce premier volume. 11 y a beaucoup à apprendre dans
ce volume.
L’auteur n’est ni un compilateur de seconde main, ni un touriste qui se complaît dans les anecdotes personnelles ; c est un observateur qui ne parle que de ce qu’il a vu et qui voit bien parce qu’il observe avec discernement, sans parti pris de flatterie ou de dénigrement.
Il n’est pas insensible aux beautés de la nature; il en jouit et il les signale par quelques mots caractéristiques, quand il traverse les interminables forêts aux essences variées suivant la latitude, les campos herbeux, les chaînes de montagnes aux sommets bizarrement découpés et entrecoupées de vallées profondes, les cours d’eau dont la navigation est interceptée par maintes cascades. Il a pu admirer, entre autres, celle de l’Iguazu qui dépasse de beaucoup, en largeur et en hauteur, la chute du Niagara. Mais il ne s’arrête pas longtemps à la descriptmn pittoresque. Son but est autre; c’est une étude économique qu’il a
entreprise.
Il ressent une sincère sympathie pour la nation brésilienne, sympathie de race qui est naturelle à un Français et qu il serait ingiat de ne pas exprimer; car partout, dans les villes et dans les campagnes, dans le peuple comme dans les classes supérieures, il a reçu lui-même un accueil très sympathique.
Aussi vante-t-il l’hospitalité qui est, avec l’amour du pays, un des traits du caractère national. Le peuple brésilien est fier de ce pays dans
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lequel la nature a rendu facile la vie matérielle, au point même d’énerver souvent l’énergie laborieuse sous la double influence d’un soleil tropical et d’une terre féconde.
Il arrive que l’homme d’affaires remette au lendemain ce qu’il aurait pu faire le jour même et que l’ouvrier se repose quand il a gagné de quoi manger jusqu’à la fin de la semaine.
La population dans les campagnes mène une vie très simple., De sa probité M. Walle cite un trait qui mérite d’être rappelé. Dans un déraillement où fut malheureusement tué le compagnon de notre voyageur, le fourgon qui contenait des sommes importantes fut renversé ; les campagnards et ouvriers de la voie en construction étaient accourus pour prêter leur aide. Quand le lendemain on recueillit l’argent, il n’y manquait pas un milréis.
M. Walle, qui faisait son quatrième voyage au Brésil, a visité à peu près toutes les villes de quelque importance de la région dont il publie l’étude.
Rio de Janeiro d’abord. On a célébré de tout temps le merveilleux panorama de sa rade et de ses montagnes pittoresques. Mais la ville, quoiqu’on vantât le luxe des boutiques de la rue de Ouvidor, quelques belles places et quelques édifices remarquables, avait encore, il y a une vingtaine d’années, la plupart de ses rues étroites et tortueuses, des maisons bâties sans souci de l’hygiène ; la fièvre jaune, importée en 1843, y faisait de temps à autre des incursions néfastes et Rio de Janeiro avait une réputation d’insalubrité, peut-être exagérée, mais non complètement injustifiée. Depuis quelques années — quatre ans paraît-il — par la volonté d’un préfet énergique, la ville s’est transformée, « haussmanisée, comme dit M. Walle; c’est aujourd’hui une vaste ville toute moderne, . aux avenues larges et longues qui rappellent les plus grandes et les plus belles artères des métropoles européennes, jardins profusément fleuris et ombragés, places vastes et bien alignées. » L’avenue Beira Mar qui longe la baie a plus de 5 kilomètres ; l’ancien ■ marché da Gloria a fait place à un magnifique jardin; la Praça da Republica est devenue un beau parc de flore tropicale, l’avenue do Mangue, ornée de quatre rangs de palmiers, a été allongée. Pour donner de l’air et aligner les nouvelles voies et les promenades on a abattu des centaines de maisons et dépensé beaucoup de millions. Rio de Janeiro avait, en 1890, 500.000 habitants ; il en a aujourd’hui plus d’un million.
La suppression des eaux stagnantes, le curage des canaux, des égouts, des gouttières, la désinfection des logements ont fini par avoir raison de la fièvre jaune. En 1894 elle avait causé 4.852 décès ; en 1903, 584 seulement; en 1909 aucun cas n’a été signalé.
Après Rio de Janeiro, si heureusement situé, que pourtant quelques
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novateurs ont, dit-on, la malencontreuse idée de vouloir déposséder de sa qualité de capitale fédérale, Pétropolis, Nichteroy, Campos sont devenus des centres industriels actifs et ont plus de 30.000 habitants.
Dans l’État voisin de Sâo Paulo, la capitale s’est transformée comme Rio. Il le fallait pour loger une population qui, de 35.000 âmes en 1890, a passé à 340.000 en 1910. L’Avenida Paulista est bordée, aujourd’hui, dit M. Walle, d’habitations princières ; le Jardin da Luz est un parc splendide. Le théâtre, en partie copié sur l’Opéra de Paris, est le plus grand du Brésil. Depuis vingt ans la valeur des terrains a décuplé. La municipalité a beaucoup dépensé pour améliorer l’hygiène et elle a réussi ; car la fièvre jaune a disparu, comme à Rio, des centres qu’elle avait autrefois attaqués.
Sâo Paulo cite avec satisfaction le taux de sa mortalité qui n’est, paraît-il, que de 17 p. 1.000, c’est-à-dire inférieure au taux moyen de la plupart des États européens. Nombre de villes brésiliennes enregistrent aussi une très faible mortalité. Mais à ce sujet le démographe a des réserves à faire. En premier lieu, la population qui croît si rapidement est composée par l’immigration de beaucoup plus d’adultes qu’une population normale et les adultes ont partout un taux de mortalité bien inférieur à celui de la première enfance et de la vieillesse. Les villes du Brésil ne fourniront une mortalité comparable à celle des pays d’Europe que lorsque des recensements bien faits leur permettront de calculer leur mortalité par âge. En second lieu, beaucoup de personnes de la haute et de la moyenne société quittent le soir, par tramways ou chemin de fer, la ville de Sào Paulo pour aller se reposer dans leur maison de campagne et leur mort échappe probablement à l’enregistrement urbain.
En matière démographique, ce que M. Walle a constaté par luimême, c’est que les familles ont en général beaucoup d’enfants. La natalité est forte et le pays se peuple par son propre croît en même temps que par l’immigration.
Santos, qui n’est pas une ville remarquable par la beauté de ses édifices, l’est par son activité commerciale. Elle a aujourd’hui, avec sa banlieue, environ 70.000 habitants ; de grandes dépenses ont été faites pour en bien outiller le port et pour rendre les habitations salubres. On y est parvenu, ainsi qu’à Campinas, et à Ribeirào Preto, autres localités de l’État de Sào Paulo, à prévenir le retour des épidémies.
La capitale de l’État de Parana, Gurityba, a aujourd’hui près de 50.000 habitants, ville de développement récent qui possède un certain nombre de monuments publics d’une architecture de bon goût.
Porto Alegre, capitale de l’État de Rio Grande do Sul, a été longtemps une ville d’importance secondaire (45.000 habitants en 1890); elle compte
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maintenant 100.000 habitants et s’étend dans la plaine environnante par les belles et larges avenues de ses faubourgs, hors de la colline qu’elle occupait et qui reste le centre du mouvement commercial.
Les villes de l’intérieur, plus isolées jusqu’ici, ont moins rapidement grandi et ont moins richement revêtu la parure des grandes cités modernes. Cependant, la population des États de l’intérieur a augmenté, particulièrement dans les campagnes par suite de l’extension des cultures : dans Minas Geraes, le plus peuplé des États de l’Union (4 millions 1/2 d’habitants), la population est en très grande partie agricole. La plus originale création urbaine de cette région intérieure a été Belle Horizonte, la capitale de l’État de Minas Geraes; Ouro Preto, était étroitement emprisonnée parles accidents du terrain. Le gouvernement décida de créer, de toutes pièces, une capitale nouvelle; il choisit, en 1894, au centre de l’État, un vaste terrain, situé sur la pente d’un plateau alors désert; on y construisit, sans ménager la dépense (53 millions), tout l’appareil d’une grande cité, larges et longues avenues, monuments pour loger les services publics, parc immense. Le tracé pourrait contenir des centaines de mille habitants; il n’en renferme encore que 24.000.
Ces villes et nombre d’autres sont pourvues de tout le confort moderne, larges boulevards bordés d’arbres, places, jardins et parcs, édifices publics souvent somptueux, d’architecture variée, adduction d’eau, réseau d’égouts, éclairage électrique, tramways et chemins de fer. Le Brésil avait le choix des modèles dans les villes actuelles des États-Unis et de l’Europe.
Cette transformation, dont nous venons de donner, d’après M. Walle, quelques exemples, était rendue nécessaire par la fondation d’établissements industriels, par le mouvement général des affaires et, tout d’abord, par l’accroissement de la population dû, comme nous venons de le dire, àu croît naturel de cette population et à l’immigration.
D’après les statistiques officielles, cette immigration aurait introduit au Brésil plus de 2 millions 1/2 de personnes jusqu’en 1907, dont plus d’un million d’Italiens, un demi-million de Portugais, près de 100.000 Allemands, etc. Les Français comptent pour 20.000 dans cette statistique; mais c’est à peine s’ils figurent dans les 94.625 immigrants de l’année 1908. M. Walle a exprimé, à plusieurs reprises, le regret d’avoir trop rarement rencontré des compatriotes dans les entreprises, banques, manufactures, usines, chemins de fer. Cependant, les capitaux français, après d’assez longues hésitations, commencent à connaître le chemin du Brésil, et ils y figurent pour un chiffre considérable dans diverses entreprises ; mais ces entreprises ne sont pas pour la plupart sous la direction d’ingénieurs ou d’hommes d’affaires français et, quand
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il s’on trouve, ce sont rarement des personnes ayant le dessein de faire souche dans le pays; ils sont trop souvent hantés, dès le début, de l’esprit de retour.
Un des plus puissants moyens de colonisation et de progrès — on peut dire le plus puissant — est la construction de voies ferrées.
Les États-Unis de l’Amérique du Nord Font compris, surtout depuis la guerre de Sécession; en 1860 ils avaient 56.000 kilomètres en exploitation; ils en ont aujourd’hui plus de 380.000; aussi, tout le bassin du Mississipi et le versant occidental de la Cordillère ont-ils été en un demisiècle peuplés, défrichés, couverts de moissons et la population de la grande République a passé de 31 millions 1/2 à 84 millions d’âmes. La République Argentine a suivi l’exemple; le réseau de ses chemins de fer, qui n’avait pas encore de tronçon ouvert en 1860, a aujourd’hui une longueur de plus de 25.000 kilomètres.
Le Brésil, en 1860, ne possédait qu’une ligne de 147 kilomètres; il a maintenant, avons-nous dit, un réseau de 20.000 kilomètres. Le problème était plus difficile à résoudre dans ce pays qu’aux États-Unis de l’Amérique du Nord, où le bassin du Mississipi n’oppose pas d’obstacles à la pose des rails et que dans l’Argentine, qui n’est, pour ainsi dire, qu’une immense plaine. Au Brésil, à peu de distance de la côte, la Serra do Mar dresse un rempart très élevé et difficile à franchir; dans l’intérieur, les accidents de terrain sont considérables aussi; les lorêts touffues arrêtent l’ingénieur par leur végétation sans cesse renaissante. Le Brésil a su triompher de ces obstacles. M. Walle a admiré, en maint endroit, la hardiesse des ingénieurs à monter, descendre QU contourner par des pentes invraisemblables monts et vallées. Le Brésil a su aussi, ce qui n’était pas moins difficile, rassembler les capitaux nécessaires à cette œuvre.
On a commencé par construire des tronçons qui reliaient des villes de l’intérieur à leur port. Les tronçons, isolés d’abord (i), se sont prolongés, ramifiés, soudés, puis, conformément à un plan d’ensemble qui a été arrêté depuis peu d’années, un réseau a commencé à se former dont les mailles s’étendent et se relient à mesure que les constructions avancent (2). Dans la région côtière, une suite de lignes reliées les unes aux autres et mesurant 2.600 kilomètres conduisent de Rio de Janeiro aux extrémités de l’État de Rio Grande do Sul (Porto Alegre, Rio Grande do Sul, Uruguayana) et se ramifient dans les quatre États du Sud. Une autre suite de lignes s’enfonce de Rio de Janeiro et de
(1) L’isolement des tronçons empêchait souvent les lignes de devenir productives. Le directeur du Jornal do Coinmercio proposa un plan do rachat par l’Etat; plus de 2.000 kilomètres ont été rachetés do 1891 à 1901.
(2) De 1903 à 1909 on a construit en moyenne plus do 500 kilomètres par an.
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Sâo Paulo dans l’intérieur des terres; de Sâo Paulo elle gagne la rive du Parana, d’où elle sera continuée jusqu’à Corumba sur le Paraguay ; de Rio de Janeiro elle s’étend à travers le Minas Geraes jusqu’au fleuve Sào Francisco et elle sera continuée jusqu’à l’Araguaya, un des grands sous-affluents de l’Amazone.
D’autres lignes à peu près parallèles à celles-ci, c’est-à-dire ayant leur point de départ sur l’Atlantique et orientée S.-E.-N.-O., pénètrent dans des contrées encore à peu près vierges, où elles devancent et préparent l’œuvre de la civilisation.
Dans cette région intérieure, d’autres lignes, orientées N. -S., compléteront la navigation des cours d’eau du bassin de l’Amazone et la relieront au bassin du Parana, dont les sources, en certains endroits, se confondent presque avec les sources des rivières amazoniennes; ces lignes sont destinées en partie à suppléer à la navigation dans les endroits où elle est interrompue par des cascades, et à réunir des rivières, comme la ligne du Madeira au Mamoré.
L’effort a été multiple. L’Union fédérale a construit à ses frais 3.400 kilomètres de chemins de fer qu’elle exploite et s’est chargée d’en construire encore environ 2.500 ; le plus important est le Central du Brésil, qui relie Rio de Janeiro et Sâo Paulo (1.737 kilomètres). L’Union a construit 4.860 autres kilomètres dont elle a affermé l’exploitation; elle a donné une garantie d’intérêts à 2.330 kilomètres construits et exploités par des Compagnies privées. 11 y a de plus, en exploitation, 848 kilomètres qui ont été construits sans garantie d’intérêts et 6.160 kilomètres qui appartiennent à divers États de l’Union. Le total est de 18.632 kilomètres sur lesquels circulaient des trains au 1"" janvier 1909. Pour compléter le réseau tel qu’il est actuellement fixé, il reste une dizaine de mille kilomètres à construire.
11 y a des lignes qui donnent de beaux bénéfices, notamment le Sào Paulo Railway; mais il y en a beaucoup qui, desservant des régions à peine habitées, doivent attendre que la population et la richesse y aient été créées pour obtenir eux-mêmes un trafic rémunérateur : ils contril)ueront beaucoup à cette création. Au sujet des dividendes, M. Walle a fait une remarque qui mérite d’être connue des administrateurs et des politiques français. Les chemins appartenant à l’État et exploités par lui ne donnent pas de produit net, quoique plusieurs aient déjà un trafic important; c’ést, d’une part, parce que leurs frais généraux sont exagérés (^); sur certaines lignes, il y a une moyenne de
(1) Après la révolution et pendant les périodes de discordes, les rapports des ministres des finances signalèrent à plusieurs reprises les désordres des chemins appartenant au gouvernement, leurs dépenses excessives, la nécessité de faire dos économies. Un projet d’affermage des chemins de fer de l’Etat en 1897 a échoué.
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sept employés par kilomètre, tandis que des exploitations privées se font régulièrement avec une moyenne de deux employés ; d’autre part, c’est qu’il y a profusion de permis de circulation gratuite et de privilèges onéreux. Pourquoi? Parce que la politique parlementaire est avide de faveurs pour ses amis et que les hommes influents ont sans cesse besoin de satisfaire une foule de clients-électeurs.
Dans l’accomplissement de cette œuvre nationale des voies ferrées, l’État de Sâo Paulo a été le plus entreprenant et est le mieux doté ; en 1910, il avait 4.400 kilomètres en exploitation ou en construction; Minas Geraes en avait 4.050; Rio de Janeiro et Rio Grande do Sul venaient au second rang avec 2.500 et 2.000 kilomètres.
Le transport des marchandises rapporte plus aux chemins de fer que celui des voyageurs. Il en est ainsi dans l’Argentine, dans l’Amérique du Nord, en Europe. Il en est de même au Rrésil et il en sera probablement de même sur toutes les grandes lignes quand la production se sera suffisamment développée. M. Walle a étudié avec soin cette production sous ses trois espèces : agricole, minière, industrielle.
Sur l’industrie il n’y a pas lieu d’insister, quoique la grande industrie commence à s’éveiller sur divers points. Mais c’est surtout une industrie complémentaire de l’agriculture, comme la fabrication du sucre, la préparation du café et du maté ; il y a cependant à ajouter déjà les filatures et les tissages. On ne connaît jusqu’à présent au Rrésil que très peu de gisements de charbon de terre, charbon de qualité médiocre : c’est un obstacle à l’extension des usines et manufactures, surtout à des usines qui pourraient utiliser de très riches dépôts de minerai. Toutefois, il n’y a pas lieu de désespérer de l’avenir sous ce rapport ; les procédés électriques peuvent réduire le minerai et déjà l’électricité est partout dans les villes qu’elle éclaire, et, sur plusieurs voies ferrées, elle est devenue la force motrice. Or, le Rrésil a dans ses chutes d’eau des réservoirs immenses d’énergie électrique; celle de l’Iguazu pourrait à elle seule mettre en mouvement tous les ateliers d’une grande ville manufacturière.
M. Calogeras a décrit, dans un ouvrage qu’on peut qualifier de classique, les ressources minérales du Brésil. M. Walle, en signalant les nombreux gisements qu’il a visités, confirme l’opinion du savant minéralogiste brésilien. Il y a dans Sâo Paulo des minerais qui contiennent 72 p. 100 de fer. Dans le Goyaz, dit M. Walle, se trouvent le cristal de roche presque pur, le marbre, le fer, le chrome, le kaolin, le mica, l’argent, le platine, le cuivre, l’antimoine, le rubis, l’agate, le grenat, la topaze, et surtout l’or et le diamant qui ont été, au xvii' siècle, l’objet d’une très fructueuse exploitation, puis qui ont été délaissés, mais qui peuvent encore produire beaucoup quand on saura les exploiter par des
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procédés perfectionnés. L’Etat de Minas Geraes, dont la richesse minière était proverbiale au xviii® siècle, est mieux doté encore que le Goyaz par la nature. C’est par excellence la région de l’or, du diamant et d’autres pierres précieuses. La production est restée importante : trente-cinq compagnies, presque toutes anglaises, y exploitent des concessions.il y a des montagnes de cristal de roche, des montagnes de minerai de fer, des lits de rivière, comme celui du rio Piracicaba qui est, pour ainsi dire, dallé d’un minerai rendant 70 p. 100. Aujourd’hui, c’est le manganèse qui en constitue l’exploitation principale. Toutes ces richesses du sol n’attendent qu’un outillage perfectionné, des capitaux qui fourniront les moyens de l’acquérir et des voies ferrées qui donneront un débouché aux produits.
Quand on regarde le tableau des exportations du Brésil, on voit en première ligne le café (environ 580 millions de francs en 1908) et le caoutchouc (environ 270 millions) et, bien loin derrière ces deux articles, les cuirs et peaux (50 millions), le cacao et le maté. Le cacao et le caoutchouc viennent surtout de la partie septentrionale du Brésil à laquelle M. Walle consacrera un second volume. Dans le présent volume ce sont le café, les cuirs et peaux et le maté qu’il a étudiés. Cuirs et peaux sont fournis principalement par les trois États méridionaux du Brésil, qui sont limitrophes de la République Argentine et qui lui ressemblent quelque peu par leur économie rurale et par leurs vastes pâturages dans lesquels les animaux vivent en liberté tout le cours de l’année ; Sào Paulo, Minas Geraes, Goyaz, Matto Grosso sont aussi des pays d’élevage. Le maté, feuille d’un arbre qui a l’aspect d’un grand houx, est encore presque exclusivement un produit spontané des forêts du sud que les habitants préparent par des procédés primitifs de torréfaction. M. Walle a décrit ces procédés.
M. Walle ne consacre qu’une note Ta valorisation. Nous n’avons donc pas à nous arrêter sur cette opération que nous estimons être une entreprise très hasardeuse, faite pour maintenir les revenus d’un certain nombre de fazendeiros plutôt que pour servir l’intérêt général du pays. Un État, même lorsqu’il fournit les quatre cinquièmes de la production d’une marchandise, n’est pas le maître d’en régler la consommation et le prix dans le monde. Un spéculateur peut tenter un coup de main en accaparant et tenant en réserve un stock considérable; il agit à ses risques et périls, gagne de l’argent ou en perd. Ce n’est pas le rôle d’un gouvernement. L’État de Sào Paulo et ses deux associés le Rio de Janeiro et le Minas Geraes ont entraîné dans leur spéculation l’État fédéral. Il n’a pourtant pas manqué au Brésil d’esprits clairvoyants pour signaler l’erreur et le danger. Il ne manque pas non plus d’exemples, dans l’histoire, du résultat auquel aboutit probablement un
PRÉFACE
État qui entreprend une pareille aventure ; sous le second Empire M. Haussmann, préfet de la Seine, a prétendu fixer le prix du pain à Paris en créant la caisse de la boulangerie, qui prélevait un droit sur la farine en temps de bon marché et indemnisait en temps de cherté les boulangers afin de maintenir le prix du pain à un taux à peu près uniforme ; l’opération a été onéreuse pour la ville et il a fallu liquider la caisse de la boulangerie (^).
Sào Paulo tient la tête parmi les États qui cultivent le caféier. La plante n’y a été introduite que vers la fin du xviii® siècle. Mais déjà, en 1851, Sào Paulo exportait 115.760 sacs (de 60 kilogrammes) ; en 1889 il en a exporté 2.952.000; en 1906-1907 15.392.000(2) ; prodigieux accroissement qui a effrayé les producteurs eux-mêmes et déterminé l’adoption de la valorisation et d’autres mesures gouvernementales pour l’enrayer. M. Walle décrit plusieurs grandes fazendas dans lesquelles il a reçu l’hospitalité, particulièrement celle de M. Schmitt qui s’étend sur 32.000 hectares, plantés de 7 millions 1/2 de caféiers et occupant 8.000 colons. C’est la plus vaste de l’État de Sào Paulo et même probablement du Brésil. Les 8.000 colons de cette fazenda sont répartis en 1.026 groupes; ils sont chargés d’un lot d’environ 2.000 à 2.500 pieds par homme. Les arbres sont espacés de 4 mètres, bien alignés, bien entretenus. En mai commence la récolte à laquelle toute la famille du colon est employée et payée à raison de 0 fr. 80 à 1 fr. 25 par 50 litres de fèves. Ensuite ont lieu le lavage, le séchage, le triage. Le colon jouit ordinairement d’un petit terrain qu’il cultive pour lui-même, et peut gagner 1.800 à 2.500 francs par an. Sur cette somme l’Italien, qui vit de peu, parvient à faire d’assez rondes économies.
11 ne faut pas chercher de Français dans ces colonies. Nous avons dit qu’il y en avait même peu, trop peu, dans l’industrie, dans les grandes entreprises et dans le commerce. La France a occupé jadis au Brésil une position économique plus avantageuse relativement qu’aujourd’hui. 11 y a une cinquantaine d’années, elle venait immédiatement après l’Angleterre sur le tableau du commerce extérieur du Brésil. En 1908, elle n’est plus qu’au quatrième rang, s’étant laissé dépasser par les États- Unis et l’Allemagne. Pendant que le commerce du Brésil doublait de 1899 à 1909, celui delà France avec le Brésil augmentait seulement d’un septième de 1886 à 1908.
En effet, jusqu’en 1852, le commerce de la France avec le Brésil (commerce spécial d’après la statistique de la Direction générale des
(1) Voir Histoire des Classes ouvrières et de l'Industrie en France de '1789 à 4870 (tome 11, page 499), par G. Levasseur (Librairie Rousseau).
(2) En 1909, la récolte a été de 12 millions de sacs au moins à Sào Paulo et de S millions pour les autres Etats du Brésil.
PREFACE
douanes) n’a pas dépassé 30 millions. De 1852 à 1866, il a augmenté presque chaque année jusqu’à 140 millions en 1866, Depuis cette date, jusqu’en 1886, durant vingt ans, il a faibli; ce n’est que depuis 1886 qu’il a commencé à se relever pour atteindre 183 millions en 1891. Il a quelque peu baissé ensuite; les chiffres des cinq dernières années sont 133 millions en 1903, 125 en 1904, 148 en 1905, 179 en 1906, 174 en 1907, 162 en 1908. Dans ce commerce l’importation en France a été presque toujours supérieure à l’exportation de France; ainsi en 1908 elle a été de 114 millions contre 48. L’exportation de France même diminue : ce qui est très regrettable.
Les chiffres du commerce général du Brésil avec la France sont toujours très sensiblement plus forts que ceux du commerce spécial, surtout à cause des cafés qui entrent en entrepôt et qui en sortent pour être livrés à l’étranger. Ainsi, en 1908, le commerce général a été de 221 millions (i), tandis que le commerce spécial n’en enregistrait que 162.
En 1908, l’importation (commerce spécial) a consisté surtout en café (57 millions) (2), caoutchouc (29 millions), peaux brutes (15 millions), cacao (8 millions et demi); l’exportation a consisté en tissus de coton (52 millions), vêtements et lingerie (42), tabletterie et bimbeloterie (35), beurre salé (32).
La mission de M. Walle avait une raison d’être économique et pra-
tique. Il devait étudier les ressources du Brésil pour en vulgariser en France la connaissance et pour éclairer mieux les Français sur les intérêts qu’ils peuvent se créer au Brésil. Nous avons dit qu’il regrettait tout d’abord que la France eût un si petit nombre de représentants dans ce pays où les Français sont assurés, s’ils sont véritablement dignes de leur nom, d’être accueillis avec faveur. Nous avons exprimé nous-même, maintes fois et, depuis bien longtemps, le même regret non seulement relativement au Brésil, mais aussi pour tous pays étrangers où notre influence morale pourrait s’étendre et notre commerce prospérer. Les Français, quelques exemples que l’on puisse citer de leur colonisation, n’ont jamais été dans les siècles passés et dans les temps contemporains très portés à quitter leur terre natale ; ils s’y trouvent bien, quoiqu’ils se plaignent souvent. Aujourd’hui que la faiblesse de la natalité arrive à peine à maintenir une population stationnaire, il n y a pas à espérer de changement dans les mœurs à cet égard. D’ailleurs les salaires du Brésil sont inférieurs à ceux de France et ne peuvent séduire la population ouvrière. -Il en est autrement pour les classes moyennes ;
(1) D’après les relevés de la douane brésilienne le total du commerce avec la France a été de 164 millions. La statistique du pays de provenance donne naturellement un chiffre inférieur à celui du pays de destination.
(2) 88 millions au commerce général.
PRÉFACE
il y a place pour nombre d’entrepreneurs d’industrie et de commerce. Il en est autrement aussi pour les capitaux français ; ils commencent, avons-nous dit, à prendre le chemin du Brésil ; mais ils auraient plus de sécurité et plus de chances de profits s’ils étaient accompagnés et mis en œuvre par des Français au lieu de l’être par des intermédiaires. M. Walle donne à ce sujet de sages conseils; nous nous associons à lui et nous souhaitons dans le double intérêt du Brésil et de la France que ces conseils soient entendus et suivis.