‹ Au bruit du CanonChapitre 3 sur 12 · EMILIE · texte numérisé non relu

EMILIE

Personne, dit Arthur, n’a bien su l’histoire du lieutenant Desroches, qui se fit tuer l’an passé au combat de Hambergen, deux mois après ses noces. Si ce fut là 5 un véritable suicide, que Dieu veuille lui pardonner! Mais, certes, celui qui meurt en défendant sa patrie ne mérite pas que son action soit nommée ainsi, quelle qu’ait été sa pensée d’ailleurs. Allons, l’abbé, dites-nous votre opinion. L’histoire de Desroches, ou plutôt ce que 10 nous en croyons savoir, nous paraît assez ténébreuse.

— Oui, dit le docteur. Desroches, à ce qu’on prétend, . était très affligé de sa dernière blessure, celle qui l’avait si fort défiguré ; et peut-être a-t-il surpris quelque grimace ou quelque raillerie de sa nouvelle épouse: en tout cas,

15 il est mort, et volontairement.

— Volontairement, reprit Arthur, puisque vous y persistez; mais n’appelez pas suicide la mort qu’on trouve dans une bataille.

— Eh bien, voulez-vous que ce soit la fatalité?

20 — A mon tour, interrompit l’abbé, qui s’était re-

cueilli pendant cette discussion : il vous semblera singulier peut-être que je combatte vos suppositions . . .

— Eh bien, parlez, parlez; vous en savez plus que nous, assurément. Vous habitez Bitche depuis longtemps;

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on dit que Desroches vous connaissait, et peut-être même s’est-il confessé à vous . . .

— En ce cas, je devrais me taire; mais il n’en fut rien, malheureusement, et, toutefois, la mort de Desroches fut chrétienne, croyez-moi ; et je vais vous en raconter 5 les causes et les circonstances, afin que vous emportiez cette idée que ce fut là encore un honnête homme, ainsi qu’un bon soldat, mort à temps pour l’humanité, pour lui-même, et selon les desseins de Dieu.

«Desroches était entré dans un régiment à quatorze 10 ans, à l’époque où, la plupart des hommes s’étant fait tuer sur la frontière, notre armée républicaine se recrutait parmi les enfants. Il fit merveille dans les guerres de Flandre, plus tard il fut dirigé sur Haguenau, dans ce pays où nous faisions, c’est-à-dire où vous faisiez la 15 guerre depuis si longtemps.

A l’époque dont je vais vous parler. Desroches était dans la force de l’âge et il venait enfin d’être nommé lieutenant quand, à Bergheim, il y a vingt-sept mois, en commandant une charge à la baïonnette, il reçut un coup 20 de sabre prussien tout au travers de la figure. La blessure était affreuse; les chirurgiens de l’ambulance, qui l’avaient souvent plaisanté, lui vierge encore d’une égratignure après trente combats, froncèrent le sourcil quand on l’apporta devant eux. «S’il guérit, dirent-ils, le malheureux 25 deviendra imbécile ou fou.»

C’est à Metz que le lieutenant fut envoyé pour se guérir. La civière avait fait plusieurs lieues sans qu’il s’en aperçût; installé dans un bon lit et entouré de soins, il lui fallut cinq ou six mois pour arriver à se mettre 30

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sur son séant, et cent jours encore pour ouvrir un œil et distinguer les objets. On lui ordonna bientôt les fortifiants, le soleil, puis le mouvement, enfin la promenade, et, un matin, soutenu par deux camarades, il s’achemina Stout vacillant, tout étourdi, vers le quai Saint-Vincent, qui touche presque à l’hôpital militaire, et, là, on le fit asseoir sur l’esplanade, au soleil de midi, sous les tilleuls du jardin public: le pauvre blessé croyait voir le jour pour la première fois.

10 A force d’aller ainsi, il put bientôt marcher seul, et, chaque matin, il s’asseyait sur un banc, au même endroit de l’esplanade, la tête ensevelie dans un amas de taffetas noir sous lequel à peine on découvrait un coin de visage humain, et sur son passage, lorsqu’il se croisait avec des 15 promeneurs, il était assuré d’un grand salut des hommes, et d’un geste de profonde commisération des femmes, ce qui le consolait peu. Mais, une fois assis à sa place, il oubliait son infortune pour ne plus songer qu’au bonheur de vivre après un tel ébranlement, et au plaisir de voir 20 en quel séjour il vivait. Devant lui, la vieille citadelle, ruinée sous Louis XVI, étalait ses remparts dégradés ; sur sa tête, les tilleuls en fleur projetaient leur ombre épaisse; à ses pieds, dans la vallée qui se déploie au-dessous de l’esplanade, les prés Saint-Symphorien que vivifie, en les 25 noyant, la Moselle débordée, et qui verdissent entre ses deux bras ; puis le petit îlot, l’oasis de la poudrière, cette île du Saulcy semée d’ombrages, de chaumières; enfin la chute de la Moselle et ses blanches écumes, ses détours étincelant au soleil ; puis tout au bout, bornant le regard, la .SO chaîne des Vosges, bleuâtre et comme vaporeuse au grand jour, voilà le spectacle qu’il admirait toujours davantage

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Vers le mois de juin, aux premiers jours, la chaleur était grande, et le banc favori de Desroches se trouvant bien à l’ombre, deux femmes vinrent s’asseoir près du blessé. Il salua tranquillement et continua de contempler l’horizon; mais sa position inspirait tant d’intérêt que les 5 deux femmes ne purent s’empêcher de le questionner et de le plaindre.

L’une des deux, fort âgée, était la tante de l’autre qui se nommait Emilie, et qui avait pour occupation de broder des ornements d’or sur de la soie ou du velours. 10 Desroches questionna comme on lui en avait donné l’exemple, et la tante lui apprit que la jeune fille avait quitté Haguenau pour lui faire compagnie, qu’elle brodait pour les églises, et qu’elle était depuis longtemps privée de tous ses autres parents. 15

Le lendemain, le banc fut occupé comme la veille; au bout d’une semaine, il y avait traité d’alliance entre les trois propriétaires de ce banc favori. De retour à l’hôpital, Desroches se rappela sa hideuse blessure, cet épouvantail dont il avait souvent gémi en lui-même, et que l’habitude 20 et la convalescence lui avait rendu depuis longtemps moins déplorable. Il est certain qu’il n’avait pu encore ni soulever l’appareil de sa blessure, ni se regarder dans un miroir. Il se hasarda ce jour-là à écarter un coin du taffetas protecteur, et il trouva dessous une cicatrice un 25 peu rose encore, mais qui n’avait rien de trop repoussant. En poursuivant cette observation, il reconnut que les différentes parties de son visage s’étaient recousues convenablement entre elles, et que l’œil demeurait fort limpide et fort sain. Il manquait bien quelques brins de sourcils, 30 mais c’était si peu de chose! Cette raie oblique qui

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descendait du front à l’oreille en traversant la joue, c’était ... eh bien, c’était un coup de sabre reçu à l’attaque des lignes de Bergheim et rien n’est plus beau, les chansons l’ont assez dit.

5 Donc Desroches fut étonné de se retrouver si présentable; il ramena fort adroitement ses cheveux, qui grisonnaient du côté blessé, sous les cheveux noirs abondants du côté gauche, étendit sa moustache sur la ligne de la cicatrice, le plus loin possible, et, ayant endossé son 10 uniforme neuf, il se rendit le lendemain à l’esplanade d’un air assez triomphant.

Dans le fait, il s’était si bien redressé, son épée avait si bonne grâce à battre sa cuisse, et il portait le schako si martialement incliné en avant, que personne ne 15 le reconnut dans le trajet de l’hôpital au jardin ; il arriva le premier au banc des tilleuls, et s’assit comme à l’ordinaire, en apparence, mais au fond bien plus troublé et bien plus pâle, malgré l’approbation du miroir.

Les deux dames ne tardèrent pas à arriver; mais 20 elles s’éloignèrent tout à coup en voyant un bel officier occuper leur place habituelle. Desroches fut tout ému.

^ «Eh quoi! leur cria-t-il, vous ne me reconnaissez

pas? . . .»

Content d’être encore jugé comme un cavalier passable, 25 il se hâta de rassurer les deux dames, qui paraissaient disposées, d’après sa transformation, à revenir sur l’intimité commencée entre eux trois. Leur réserve ne put tenir devant ses franches déclarations. L’union était sortable de tous points, d’ailleurs ; Desroches avait un petit bien 30 de famille près d’Epinal; Emilie possédait, comme héritage de ses parents, une petite maison à Haguenau, louée au

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café de la ville, et qui rapportait cinq à six cents francs de rente. 11 est vrai qu’il en revenait la moitié à son frère Wilhelm, principal clerc du notaire Schennberg.

Quand les dispositions furent bien arrêtées, on résolut de se rendre pour la noce à cette petite ville, car là jétait 5 le domicile réel de la jeune fille. Toutefois on convint de revenir à Metz après le mariage. Emilie se faisait un grand plaisir de revoir son frère. Desroches s’étonna à plusieurs reprises que ce jeune homme ne fût pas aux armées comme tous ceux de notre temps ; on lui répondit 10 qu’il avait été réformé pour cause de santé. Desroches le plaignit vivement.

Voici donc les deux fiancés et la tante en route pour Haguenau ; ils ont pris des places dans la voiture publique qui relaie à Bitche. 15

La route est belle, comme vous savez. Desroches, qui ne l’avait jamais faite qu’en uniforme, un sabre à la main, en compagnie de trois à quatre mille hommes, admirait les solitudes, les roches bizarres, les horizons bornés par la dentelure des monts revêtus d’une sombre 20 verdure, que de longues vallées interrompent seulement de loin en loin. Les riches plateaux de Saint- Avold, les manufactures de Sarreguemines, les petits taillis compacts de Rimblingue, où les frênes, les peupliers et les sapins étalent leur triple couche de verdure nuancée 25 du gris au vert sombre: vous savez combien tout cela est d’un aspect magnifique et charmant.

A peine arrivés à Bitche, les voyageurs descendirent à la petite auberge du Dragon, et Desroches me fit demander au fort. J’arrivai avec empressement; je vis sa30 nouvelle famille, et je complimentai la jeune demoiselle.

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qui était d’une rare beauté, d’un maintien doux, et qui paraissait fort éprise de son futur époux. Ils déjeunèrent tous trois avec moi, à la place où nous sommes assis dans ce moment. Plusieurs officiers, camarades de Des- 5 roches, attirés par le bruit de son arrivée, le vinrent chercher à l’auberge et le retinrent à dîner chez l’hôtelier de la redoute, où l’état-major payait pension. Il fut convenu que les deux dames se retireraient de bonne heure, et que le lieutenant donnerait à ses camarades sa 10 dernière soirée de garçon.

Le repas fut gai. On parla de l’Égypte, de l’Italie, avec transport, en faisant des plaintes amères sur cette mauvaise fortune qui confinait tant de bons soldats dans les forteresses de frontière.

15 «Oui, murmuraient quelques officiers, la vie est ici fatigante et monotone, sans distractions, sans avancement possible. «Le fort est imprenable», a dit Bonaparte quand il a passé ici en rejoignant l’armée d’Allemagne; nous n’avons donc rien que la chance de mourir d’ennui.

20 — Hélas! mes amis, répondit Desroches, ce n’était

guère plus amusant de mon temps ; car j’ai été ici comme vous, et je me suis plaint comme vous aussi. Je ne savais guère alors que trois choses : l’exercice, la direction du vent et la grammaire, comme on l’apprend chez le 25magister. Aussi, lorsque je fus nommé sous-lieutenant et envoyé à Bitche, je regardai ce séjour comme une excellente occasion d’études sérieuses et suivies, de sorte que ce temps, si long pour vous qui n’avez plus tant à apprendre, je le trouvais court et insuffisant, et, quand 30 la nuit venait, je me réfugiais dans un petit cabinet de pierre sous le grand escalier; j’allumais ma lampe

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en calfeutrant hermétiquement les meurtrières, et je travaillais.

— Une de ces nuits-là . . .»

Ici, Desroches s’arrêta un instant, passa la main sur ses yeux, vida son verre, et reprit son récit sans terminer 5 sa phrase

«Vous connaissez tous, dit-il, ce petit sentier qui monte de la plaine ici, et que l’on a rendu tout à fait impraticable en faisant sauter un gros rocher, à la place duquel à présent s’ouvre un abîme. Eh bien, ce passage 10 a toujours été meurtrier pour les ennemis toutes les fois qu’ils ont tenté d’assaillir le fort; à peine engagés dans ce sentier, les malheureux essuyaient le feu de quatre pièces de canon, qu’on n’a pas dérangées sans doute, et qui rasaient le sol dans toute la longueur de cette pente ... 15

— Vous avez dû vous distinguer, dit un colonel à Desroches. Est-ce là que vous avez gagné la lieutenance?

— Oui, colonel, et c’est là que j’ai tué le premier, le seul homme que j’ai frappé en face et de ma propre main. C’est pourquoi la vue de ce fort me sera tou- 20 jours pénible.

— Que nous dites- vous là? s’écria-t-on; quoi! vous avez fait vingt ans la guerre, vous avez assisté à quinze batailles rangées, à cinquante combats peut-être, et vous prétendez n’avoir jamais tué qu’un seul ennemi? 25

— Je n’ai pas dit cela. Messieurs; des dix mille cartouches que j’ai bourrées dans mon fusil, qui sait si la moitié n’a pas lancé une balle au but que le soldat cherche? Mais j’affirme qu’à Bitche, pour la première fois, ma main s’est rougie du sang d’un ennemi, et que 30 j’ai fait le cruel essai d’une pointe de sabre que le bras

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pousse jusqu’à ce qu’elle crève une poitrine humaine. Aussi, de même que l’on n’oublie pas le dernier regard d’un adversaire tué en duel, son dernier râle, le bruit de sa lourde chute, de même je porte en moi presque 5 comme un remords, riez-en si vous pouvez, l’image pâle et funèbre du sergent prussien que j’ai tué dans la petite poudrière du fort.»

Tout le monde fit silence, et Desroches commença son récit.

10 «C’était la nuit; je travaillais, comme je l’ai expliqué tout à l’heure. A deux heures, tout doit dormir, excepté les sentinelles. Pourtant, je crus entendre comme un mouvement prolongé dans la galerie qui s’étendait sous ma chambre; on heurtait à une porte, et cette porte 15 craquait. Je courus, je prêtai l’oreille au fond du corridor, et j’appelai à demi-voix la sentinelle: pas de réponse. J’eus bientôt réveillé les canonniers, endossé l’uniforme, et, prenant mon sabre sans fourreau, je courus du côté du bruit. Nous arrivâmes trente, à peu près, dans le 20 rond-point que forme la galerie vers son centre, et, à la lueur de quelques lanternes, nous reconnûmes les Prussiens, qu’un traître avait introduits par la poterne fermée. Ils se pressaient avec désordre, et, en nous apercevant, ils tirèrent quelques coups de fusil, dont l’éclat fut effroyable 25 dans cette pénombre et sous ces voûtes écrasées. Alors, on se trouva face à face; les assaillants continuaient d’arriver; les défenseurs descendirent précipitamment dans la galerie; on en vint à pouvoir à peine se remuer; mais il y avait entre les deux partis un espace de six à huit 30 pieds, que personne ne songeait à occuper tant il y avait de stupeur chez les Français surpris, et de défiance chez

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les Prussiens désappointés. Pourtant, l’hésitation dura peu. La scène se trouvait éclairée par des flambeaux et des lanternes; quelques canonniers avaient suspendu les leurs aux parois; une sorte de combat antique s’engagea; j’étais au premier rang, je me trouvais en face d’un sergent 5 prussien de haute taille, tout couvert de chevrons et de décorations. Il était armé d’un fusil, mais il pouvait à peine le remuer, tant la presse était compacte; tous ces détails me sont encore présents, hélas! Je ne sais s’il songeait même à me résister; je m’élançai vers lui, j’en- 10 fonçai mon sabre dans ce noble cœur; la victime ouvrit horriblement les yeux, crispa ses mains avec effort, et tomba dans les bras des autres soldats ... Je ne me rappelle pas ce qui suivit; je me retrouvai dans la première cour, tout mouillé de sang; les Prussiens, refoulés parlais poterne, avaient été reconduits à coups de canon jusqu’à leur campement.»

Après cette histoire, il se fit un long silence; l’aventure de Desroches avait semé différentes impressions dans l’esprit des assistants. Puis l’on parla d’autre chose et 20 l’on alla se mettre au lit. Notre officier oublia le premier sa lugubre histoire, parce que, de la petite chambre qui lui était donnée, on apercevait parmi les massifs d’arbres une certaine fenêtre de l’hôtel du Dragon éclairée de l’intérieur par une veilleuse. Là dormait tout son avenir. 25 Avant l’heure de la diane, le lendemain, le capitaine de garde lui ouvrit une porte, et il trouva ses deux amies qui se promenaient en l’attendant le long des fossés extérieurs. Je les accompagnai jusqu’à Neunhoffen, car ils devaient se marier à l’état civil d’Haguenau et revenir à 30 Metz pour la bénédiction nuptiale.

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Wilhelm, le frère d’Emilie, fit à Desroches un accueil assez cordial. Les deux beaux-frères se regardaient parfois avec une attention opiniâtre. Wilhelm était d’une taille moyenne, mais bien prise. Ses cheveux blonds étaient 5 rares déjà, comme s’il eût été miné par l’étude ou par les chagrins; il portait des lunettes bleues à cause de sa vue, si faible, disait-il, que la moindre lumière le faisait souffrir. Il prit le bras de Desroches, lui offrit une de ses meilleures pipes et le conduisit chez tous ses amis lOd’Haguenau. Partout on fumait et l’on buvait force bière. Après dix présentations. Desroches demanda grâce, et on lui permit de ne plus passer ses soirées qu’auprès de sa fiancée.

Peu de jours après, les deux amoureux du banc de 15 l’esplanade étaient deux époux unis par monsieur le maire d’Haguenau. Le jour même, les quatre voyageurs partirent pour Metz. Il était six heures du soir quand la voiture s’arrêta à Bitche au grand hôtel du Dragon. On voyage difficilement dans ce pays entrecoupé de ruisseaux et de 20 bouquets de bois ; il y a dix côtes par lieue, et la voiture du messager secoue rudement ses voyageurs. Ce fut la raison du malaise qu’éprouva la jeune épouse en arrivant à l’auberge. Sa tante et Desroches s’installèrent auprès d’elle, et Wilhelm, qui souffrait d’une faim dévorante, 25 descendit dans la petite salle où l’on servait à huit heures le souper des officiers.

Cette fois, personne ne savait le retour de Desroches. Wilhelm, en homme qui veut tromper l’heure et la faim, avait allumé sa pipe, et sur le seuil de l’auberge il se 30 reposait entre la fumée du tabac et celle du repas, double volupté pour l’oisif et pour l’affamé. Les officiers, à

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l’aspect de ce voyageur bourgeois dont la casquette était enfoncée jusqu’aux oreilles et les lunettes bleues braquées vers la cuisine, comprirent qu’ils ne seraient pas seuls à table et voulurent lier connaissance avec l’étranger: car il pouvait venir de loin, avoir de l’esprit, raconter des 5 nouvelles, et, dans ce cas, c’était une bonne fortune; ou arriver des environs, garder un silence stupide, et alors c’était un niais dont on pouvait rire.

Un sous-lieutenant s’approcha de Wilhelm avec une politesse qui frisait l’exagération. 10

«Bonsoir, Monsieur, savez-vous des nouvelles de Paris?

— Non, Monsieur; et vous? dit tranquillement Wilhelm.

— Ma foi. Monsieur, nous ne sortons pas de Bitche 15 où nous tenons garnison. Comment saurions-nous quelque chose ?

— Et moi. Monsieur, je ne sors jamais de mon cabinet.

— Seriez-vous dans le génie?» 20

Cette raillerie dirigée contre les lunettes de Wilhelm égaya beaucoup l’assemblée.

«Je suis clerc de notaire. Monsieur.

— En vérité? A votre âge, c’est surprenant.

— Monsieur, dit Wilhelm, est-ce que vous voudriez 25 voir mon passeport?

— Non, certainement.

— Eh bien, dites-moi que vous ne vous moquez pas de ma personne, et je vais vous satisfaire sur tous les points.» 80

L’assemblée reprit son sérieux.

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«Je vous ai demandé sans intention maligne si vous faisiez partie du génie, parce que vous portez des lunettes. Ne savez-vous pas que les officiers de cette arme ont seuls le droit de se mettre des verres sur les yeux?

5 — Et cela prouve-t-il que je sois soldat ou officier,

comme vous voudrez?

— Mais tout le monde est soldat aujourd’hui. Vous n’avez pas vingt-cinq ans, vous devez appartenir à l’armée; ou bien vous êtes riche, vous avez quinze ou vingt mille 10 francs de rente, vos parents ont fait des sacrifices pour vous acheter un remplaçant et, dans ce cas-là, on ne dîne pas à une table d’hôte d’auberge.

— Monsieur, dit Wilhelm, en secouant sa pipe, peutêtre avez-vous le droit de me soumettre à cette inquisition; 15 alors je dois vous répondre catégoriquement. Je n’ai pas de rentes, puisque je suis un simple clerc de notaire, comme je vous l’ai dit. J’ai été réformé pour cause de mauvaise vue. Je suis myope, en un mot.»

Un éclat de rire général et intempéré accueillit cette 20 déclaration.

«Ah! jeune homme! jeune homme! s’écria un capitaine en lui frappant sur l’épaule, vous avez bien raison, vous profitez du proverbe: il vaut mieux être poltron et vivre plus longtemps!»

25 Wilhelm rougit jusqu’aux yeux.

«Je ne suis pas un poltron. Monsieur le capitaine! et je vous le prouverai quand il vous plaira. D’ailleurs, mes papiers sont en règle, et, si vous êtes officier de recrutement, je puis vous les montrer.

30 — Assez, assez, crièrent quelques officiers; laissons

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ce bourgeois tranquille! Monsieur est un particulier paisible, il a le droit de souper ici.

— Oui, dit le capitaine; ainsi mettons-nous à table, et sans rancune, jeune homme. Rassurez-vous, je ne suis pas chirurgien examinateur, et cette salle à manger n’est 5 pas une salle de révision. Pour vous prouver ma bonne volonté, je m’offre à vous découper une aile de ce vieux dur à cuire qu’on nous donne pour un poulet.

— Je vous remercie, dit Wilhelm, à qui la faim avait passé; je mangerai seulement de ces truites qui sont au 10 bout de la table.»

Et il fit signe à la servante de lui apporter le plat.

«Sont-ce des truites vraiment? dit le capitaine à Wilhelm, qui avait ôté ses lunettes en se mettant à table. Ma foi. Monsieur, vous avez meilleure vue que moi-même ; 15 tenez, franchement, vous ajusteriez votre fusil tout aussi bien qu’un autre . . . Mais vous avez eu des protections, vous en profitez, très bien. Vous aimez la paix, c’est un goût tout comme un autre. Moi, à votre place, je ne pourrais pas lire un bulletin de la grande armée, et songer 20 que les jeunes gens de mon âge se font tuer en Allemagne, sans me sentir bouillir le sang dans les veines. Vous n’êtes donc pas Français?

— Non, dit Wilhelm avec effort et satisfaction à la fois, je suis né à Haguenau, je ne suis pas Français, je 25 suis Allemand.

— Allemand? Haguenau est situé en deçà de la frontière rhénane, c’est un bon et beau village de l’Empire français, département du Bas-Rhin. Voyez la carte!

— je suis de Haguenau, vous dis-je, village d’Alle-30 magne il y a dix ans, aujourd’hui village de France; et.

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moi, je suis Allemand toujours, comme vous seriez Français jusqu’à la mort, si votre pays appartenait jamais aux Allemands.

— Vous dites là des choses dangereuses, jeune ,5 homme, songez-y.

— J’ai tort peut-être, dit impétueusement Wilhelm; mon sentiment à moi est de ceux qu’il importe, sans doute, de garder dans son cœur, si l’on ne peut l’échanger. Mais c’est vous-même qui avez poussé si loin les choses 10 qu’il faut, à tout prix, que je me justifie ou que je passe pour un lâche. Oui, tel est le motif qui, dans ma conscience, légitime le soin que j’ai mis à profiter d’une infirmité réelle, sans doute, mais qui peut-être n’eût pas dû arrêter un homme de cœur. Oui, je l’avouerai, je 15 ne me sens point de haine contre les peuples que vous combattez aujourd’hui. Je songe que, si le malheur eût voulu que je fusse obligé de marcher contre eux, j’aurais dû, moi aussi, ravager des campagnes allemandes, brûler des villes, égorger des compatriotes, ou d’anciens com- 20 patriotes, si vous aimez mieux, et frapper, au milieu d’un groupe de prétendus ennemis, oui, frapper, qui sait? des parents, d’anciens amis de mon père . . . Allons, allons, vous voyez bien qu’il vaut mieux pour moi écrire des rôles chez le notaire d’Haguenau . . . D’ailleurs, il y a 25 assez de sang versé dans ma famille; mon père a répandu le sien jusqu’à la dernière goutte, voyez-vous, et moi . . .

— Votre père était soldat? interrompit le capitaine.

— Mon père était sergent dans l’armée prussienne, et il a défendu longtemps ce territoire que vous occupez 30 aujourd’hui. Enfin, if fut tué ici même, à la dernière attaque du fort de Bitche.»

Emilie

Tout le monde était fort attentif à ces dernières paroles de Wilhelm.

«C’était donc en 93?

— En 93, le 17 novembre. Mon père était parti la veille de Pirmasens pour rejoindre sa compagnie. Je sais qu’il dit à ma mère qu’au moyen d’un plan hardi la citadelle de Bitche serait emportée sans coup férir. On nous le rapporta mourant vingt-quatre heures après; il expira sur le seuil de la porte, après m’avoir fait jurer de rester auprès de ma mère, qui lui survécut quinze jours, j’ai su que, dans l’attaque qui eut lieu cette nuitlà, il reçut dans la poitrine le coup de sabre d’un jeune officier, qui abattit ainsi l’un des plus beaux grenadiers de l’armée du prince de Hohenlohe.

— Mais on nous a raconté cette histoire, dit le souslieutenant.

— Eh bien, dit le capitaine, c’est toute l’aventure du sergent prussien tué par Desroches.

— Desroches! s’écria Wilhelm; est-ce du lieutenant Desroches que vous parlez?

— Oh! non, non, se hâta de dire un officier, qui s’aperçut qu’il allait y avoir là quelque révélation terrible; ce Desroches dont nous parlons était un chasseur de la garnison, mort il y a quatre ans, car son premier exploit ne lui a pas porté bonheur.

— Ah! il est mort,» dit Wilhelm en essuyant son front, d’où tombaient de larges gouttes de sueur.

Quelques minutes après, les officiers le saluèrent et le laissèrent seul. Desroches, ayant vu par la fenêtre qu’ils s’étaient tous éloignés, descendit dans la salle à

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manger, où il trouva son beau-frère accoudé sur la longue table et la tête dans ses mains.

«Eh bien, eh bien, nous dormons déjà? . . . Mais je veux souper, moi; ma femme s’est endormie enfin et 5 j’ai une faim terrible . . . Allons, un verre de vin, cela nous réveillera, et vous me tiendrez compagnie.

— Non, j’ai mal à la tête, dit Wilhelm, je monte à ma chambre. A propos, ces messieurs m’ont beaucoup parlé des curiosités du fort. Ne pourriez-vous pas m’y 10 conduire demain?

— Mais sans doute, mon ami.

— Alors, demain matin, je vous éveillerai.»

Desroches alla prendre possession du second lit qu’on avait préparé dans la chambre où son beau-frère venait 15 de monter. Wilhelm ne put dormir de la nuit, et tantôt il pleurait en silence, et tantôt il dévorait d’un regard furieux son compagnon qui souriait dans ses songes.

Au matin un léger bruit se fit entendre: c’était Wilhelm qui rentrait dans la chambre, le chapeau sur la tête 20 et enveloppé d’un long manteau bleu.

Desroches se réveilla en sursaut.

«Diable! s’écria-t-il, vous étiez sorti ce matin?

— Il faut vous lever, répondit Wilhelm.

— Mais nous ouvrira-t-on au fort?

25 — Sans doute, tout le monde est à l’exercice; il n’y a

plus que le poste de garde.

— Déjà? Eh bien, je suis à vous ... Le temps seulement de dire bonjour à ma femme.

— Elle va bien, je l’ai vue; ne vous occupez pas 30 d’elle.»

Emilie

Desroches fut surpris à cette réponse; mais il la mit sur le compte de ^impatience.

Comme ils passaient sur la place pour aller au fort, Desroches jeta les yeux sur les fenêtres de Fauberge.

«Emilie dort sans doute», pensa-t-il.

Cependant le rideau trembla, se ferma; et le lieutenant crut remarquer qu’on s’était éloigné du carreau pour ne pas être aperçu de lui.

Les guichets s’ouvrirent sans difficulté. Un capitaine invalide, qui n’avait pas assisté au souper de la veille, commandait l’avant-poste. Desroches prit une lanterne et se mit à guider de salle en salle son compagnon silencieux.

Après une visite de quelques minutes sur différents points où l’attention de Wilhelm ne trouva guère à se fixer:

«Montrez-moi donc les souterrains, dit-il à son beaufrère. Je suis curieux de visiter des lieux où se sont passés tant d’évènements sinistres ... où même vous avez couru des dangers, à ce qu’on m’a dit.

— Il ne me fera pas grâce d’un caveau, pensa Desroches. Suivez-moi, frère, dans cette galerie qui mène à la poterne fermée.»

La lanterne jetait une triste lueur aux murailles moisies, et tremblait en se reflétant sur quelques lames de sabre et quelques canons de fusil rongés par la rouille.

«Qu’est-ce que ces armes? demanda Wilhelm.

— Les dépouilles des Prussiens tués à la dernière attaque du fort, et dont mes camarades ont réuni les armes en trophée.

— 11 est donc mort plusieurs Prussiens ici?

— Il en est mort beaucoup dans ce rond-point.

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