‹ Au bruit du CanonChapitre 4 sur 12 · OF THE · texte numérisé non relu

OF THE

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Emilie

— N’y tuâtes-vous pas un sergent, vieillard de haute taille à moustaches rousses?

— Sans doute; ne vous en ai-je pas conté l’histoire?

— Non, pas vous; mais, hier, à table, on m’a parlé 5 de cet exploit . . . que votre modestie nous avait caché.

— Qu’avez-vous donc, frère? Vous pâlissez!»

Wilhelm répondit d’une voix forte:

«Ne m’appelez pas frère, mais ennemi !... Regardez, je suis le fils de ce sergent que vous avez assassiné.

10 — Assassiné!

— Ou tué, qu’importe? Voyez: c’est là que votre sabre a frappé.»

Wilhelm avait rejeté son manteau et indiquait une déchirure dans l’uniforme vert qu’il avait revêtu et qui 15 était l’habit même de son père, pieusement conservé.

«Vous êtes le fils de ce sergent! Oh! mon Dieu, me raillez- vous?

— Vous railler? Joue-t-on avec de pareilles horreurs? ... Ici a été tué mon père, son noble sang a 20 rougi ces dalles ; ce sabre est peut-être le sien . . . Allons, prenez-en un autre et donnez-moi la revanche de cette partie! . . .

— Mais vous êtes fou, cher Wilhelm ! Laissez donc ce sabre rouillé. Vous voulez me tuer, suis-je coupable? 25 — Aussi vous avez la chance de me frapper à mon

tour ! Allons, défendez- vous !

— Wilhelm, tuez-moi sans défense! Je perds la raison moi-même, la tête me tourne . . . Wilhelm! j’ai fait comme tout soldat doit faire ; mais songez-y donc . . . 30 D’ailleurs , je suis le mari de votre sœur; elle m’aime! Oh ! ce combat est impossible.

Emilie

— Ma sœur! ... Et voilà justement ce qui rend impossible que nous vivions tous deux sous le même ciel! Ma sœur! elle sait tout; elle ne reverra jamais celui qui Ea faite orpheline. Hier, vous lui avez dit le dernier adieu.»

Desroches poussa un cri terrible et se jeta sur Wilhelm pour le désarmer; ce fut une lutte assez longue, car le jeune homme opposait aux secousses de son adversaire la résistance de la rage et du désespoir.

«Rends-moi-ce sabre, malheureux, cria Desroches, rends-le moi! Non, tu ne me frapperas pas, misérable fou! . . .

— Cest cela, criait Wilhelm d'une voix étouffée, tuez aussi le fils dans la galerie! . . .»

En ce moment, des pas retentirent, et Desroches lâcha prise. Wilhelm abattu ne se relevait pas . . .

Ces pas étaient les miens. Messieurs, ajouta l'abbé. Emilie était venue au presbytère me raconter tout, pour se mettre sous la sauvegarde de la religion, la pauvre enfant.

J'étouffai la pitié qui parlait au fond de mon cœur, et, lorsqu'elle me demanda si elle pouvait aimer encore le meurtrier de son père, je ne répondis pas. Elle comprit, me serra la main et partit en pleurant. Un pressentiment me vint; je la suivis, et quand j'entendis qu'on lui répondait à l'hôtel que son frère et son mari étaient allés visiter le fort, je me doutai de l'affreuse vérité. Heureusement j'arrivai à temps pour empêcher une nouvelle péripétie entre ces deux hommes égarés par la colère et par la douleur.

Wilhelm, bien que désarmé, résistait toujours aux

Emilie

prières de Desroches; il était accablé, mais son œil gardait encore toute sa fureur.

«Homme inflexible! lui dis-je, c^est vous qui réveillez les morts et qui soulevez des fatalités effrayantes! N’êtes- 5 vous pas chrétien, et voulez-vous empiéter sur la justice de Dieu? Voulez-vous devenir ici le seul criminel et le seul meurtrier? L^expiation sera faite, n^en doutez pas; mais ce n’est pas à nous qu’il appartient de la prévoir ni de la forcer.»

10 Desroches me serra la main et me dit:

«Emilie sait tout. Je ne la reverrai pas, mais je sais ce que j’ai à faire pour lui rendre sa liberté.

— Que dites-vous! m’écriai-je, un suicide?»

A ce mot, Wilhelm s’était levé et avait saisi la main 15 de Desroches.

«Non! disait-il, j’avais tort. C’est moi seul qui suis coupable, et qui devais garder mon secret et mon désespoir!»

je ne vous peindrai pas les angoisses que nous 20 souffrîmes dans cette heure fatale; j’employai tous les raisonnements de ma religion et de ma philosophie sans faire naître d’issue satisfaisante à cette cruelle situation; une séparation était indispensable dans tous les cas : mais le moyen d’en déduire les motifs devant la justice? Il y 25 avait là non seulement un débat pénible à subir, mais encore un danger politique à révéler ces fatales circonstances.

Je m’appliquai surtout à combattre les projets sinistres de Desroches et à faire pénétrer dans son cœur les senti- SOments religieux qui font un crime du suicide.

Quelques jours s’étaient passés. Wilhelm et sa sœur

Emilie

n’avaient pas quitté Tauberge: car Emilie était fort malade après tant de secousses. Desroches logeait au presbytère et lisait toute la journée. Un jour, il alla seul au fort, y resta quelques heures, et, en revenant, il me montra une feuille de papier où son nom était inscrit; c’était 5 une commission de capitaine dans un régiment qui partait pour rejoindre la grande armée.

Nous reçûmes, au bout d’un mois, la nouvelle de sa mort glorieuse.»

Tout le monde se tut après ce récit: chacun gardait 10 la pensée étrange qu’excitait une telle vie et une telle mort. L’abbé reprit en se levant:

«Si vous voulez. Messieurs, que nous changions ce soir la direction habituelle de nos promenades, nous suivrons cette allée de peupliers jaunis par le soleil 15 couchant, et je vous conduirai jusqu’à la Butte-aux-Lierres, d’où nous pourrons apercevoir la croix du couvent où s’est retirée Desroches.»

Gérard de Nerval.

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