L’ENVERS DE LA GLOIRE
T e père Chaufour, ancien artilleur, n’est plus qu’une ruine
J[ J d’homme. A la place d’un de ses bras pend une
manche repliée; la jambe gauche sort de chez le tourneur, Set la droite se traîne avec peine; mais au-dessus de ces débris se dresse un visage calme et jovial. En voyant son regard rayonnant d’une sereine énergie, en entendant sa voix, dont la fermeté est, pour ainsi dire, accentuée de bonté, on sent que l’âme est restée entière dans 10 l’enveloppe à moitié détruite. «La forteresse est un peu endommagée, comme dit le père Chaufour; mais la garnison se porte bien. »
Il ne se passe pas un seul jour sans qu’il vienne travailler près de mon feu ou sans que j’aille m’asseoir 15 et causer près de son établi.
Le vieil artilleur a beaucoup vu et raconte volontiers. Voyageur armé pendant vingt ans à travers l’Europe, il a fait la guerre sans haine et avec une seule idée: l’honneur du drapeau national.
20 J’ai fait aujourd’hui une longue visite chez mon voisin. Un mot prononcé au hasard a amené ses confidences.
je lui demandais si les deux membres dont il étah privé avaient été perdus à la même bataille.
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«Non pas, non pas, m’a-t-il répondu: le canon ne m’avait pris que la jambe ; ce sont les carrières de Clamart qui m’ont mangé le bras.»
Et, comme je lui demandais des détails:
«C’est simple comme bonjour, a-t-il continué. Après 5 la grande débâcle de Waterloo, j’étais demeuré trois mois aux ambulances pour laisser à ma jambe de bois le temps de pousser. Une fois en mesure de remarcher, je pris congé du major et je me dirigeai sur Paris, où j’espérais trouver quelque parent, quelque ami ; mais rien, 10 tout était parti, ou sous terre. J’aurais été moins étranger à Vienne, à Madrid, à Berlin! Cependant, pour avoir une jambe de moins à nourrir, je n’en étais pas plus à mon aise; l’appétit était revenu, et les derniers sous s’envolaient. 15
«A la vérité, j’avais rencontré mon ancien chef d’escadron, qui se rappelait que je l’avais tiré de la bagarre à Montereau en lui donnant mon cheval, et qui m’avait proposé chez lui place au feu et à la chandelle.
Je savais qu’il avait épousé, l’année d’avant, un château 20 et pas mal de fermes; de sorte que je pouvais devenir à perpétuité brosseur d’un millionnaire, ce qui n’était pas sans douceur. Restait à savoir si je n’avais rien de mieux à faire. Un soir, je me mis à réfléchir.
« — Voyons, Chaufour, que je me dis, il s’agit de 25 se conduire comme un homme. La place chez le commandant te convient; mais ne peux-tu rien faire de mieux? Tu as encore le torse en bon état et les bras solides; est-ce que tu ne dois pas toutes tes forces à la patrie? Pourquoi ne pas laisser quelque ancien, plus démoli que toi, prendre 30 ses invalides chez le commandant? Allons, troupier.
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encore quelques charges à fond puisqu’il te reste du poignet! Faut pas se reposer avant le temps.»
«Sur quoi, j’allai remercier le chef d’escadron et offrir mes services à un ancien de la batterie qui était rentré 5 à Clamart dans son pays et qui avait repris la pince de carrier.
«Pendant les premiers mois, je fis le métier de conscrit, c’est-à-dire plus de mouvements que de besogne; mais avec de la bonne volonté on vient à bout des pierres 10 comme de tout le reste: sans devenir, comme on dit, une tête de colonne, je pris mon rang, en serre-file, parmi les bons ouvriers, et je mangeais mon pain de bon appétit, vu que je le gagnais de bon cœur. C’est que, même sous le tuf, voyez-vous, j’avais gardé ma gloriole. 15 L’idée que je travaillais, pour ma part, à changer les roches en maisons, me flattait intérieurement. Je me disais tout bas :
« — Courage, Chaufour, mon vieux, tu aides à embellir ta patrie.
20 «Et ça me soutenait le moral.
«Malheureusement, j’avais, parmi mes compagnons, des citoyens un peu trop sensibles aux charmes du cognac; si bien qu’un jour, l’un d’eux, qui voyait sa main gauche à droite, s’avisa de battre le briquet près d’une 25 mine chargée: la mine prit feu sans dire gare, et nous envoya une mitraille de cailloux qui tua trois hommes et emporta le bras dont il ne me reste plus que la manche!
— Ainsi, vous étiez de nouveau sans état? dis-je au ,% vieux soldat.
— C’est-à-dire qu’il fallait en changer, reprit-il tran-
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quillement. Le difficile était d’en trouver un qui se contentât de cinq doigts au lieu de dix; je le trouvai pourtant.
— Où cela?
— Parmi les balayeurs de Paris. 5
— Quoi ! vous avez fait partie ... ?
— De l’escouade de salubrité; un peu, voisin, et c’est pas mon plus mauvais temps. Le corps du balayage n’est pas si mal composé que malpropre, savez-vous! 11 y a là d’anciennes actrices qui n’ont pas su faire d’écono- 10 mies, des marchands ruinés à la Bourse; nous avions même un ancien étudiant qui, pour un petit verre, vous récitait du latin ou des tragédies, à votre choix. Tout ça n’eût pas pu concourir pour le prix Montyon; mais la misère faisait pardonner les vices, et la gaieté 15 consolait de la misère. J’étais aussi gueux et aussi gai, tout en tâchant de valoir un peu mieux. Même dans la fange du ruisseau, j’avais gardé mon opinion que rien ne déshonore de ce qui peut être utile au pays. «Chaufour, que je me disais en riant tout bas, après l’épée le marteau, 20 après le marteau le balai; tu dégringoles, mon vieux, mais tu sers toujours ta patrie.
— Cependant vous avez fini par quitter votre nouvelle profession? ai-je repris.
— Pour cause de réforme, voisin; les balayeurs ont 25 rarement le pied sec, et l’humidité a fini par raviver les blessures de ma bonne jambe. Je ne pouvais plus suivre l’escouade; il a fallu déposer les armes. Voilà deux mois que j’ai cessé de travailler à l’assainissement de Paris. Au premier instant, ça m’a étourdi ! De mes quatre mem- 30 bres, il ne me restait plus que la main droite, encore
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avait-elle perdu sa force; fallait donc lui trouver une occupation bourgeoise. Après avoir essayé un peu de tout, je suis tombé sur le cartonnage, et me voilà fabricant d’étuis pour les pompons de la garde nationale; c’est une 5 œuvre peu lucrative, mais à la portée de toutes les intelligences. En me levant à quatre heures et en travaillant jusqu’à huit, je gagne soixante-cinq centimes; le logement et la gamelle en prennent cinquante; reste trois sous pour les dépenses de luxe. Je suis donc plus riche que la 10 France, puisque j’équilibre mon budget, et je continue à la servir, puisque je lui économise ses pompons.»
A ces mots, le père Chaufour m’a regardé en riant, et ses grands ciseaux ont recommencé à couper le papier vert pour ses étuis.
15 Je suis resté attendri et tout pensif.
Encore un membre de cette phalange sacrée qui, dans le combat de la vie, marche toujours en avant pour l’exemple et le salut du monde! Chacun de ces hardis soldats a son cri de guerre: celui-ci la patrie, celui-là la famille, 20 cet autre l’humanité; mais tous suivent le même drapeau, celui du devoir; pour tous règne la même loi divine, celle du dévouement. Aimer quelque chose plus que soimême, là est le secret de tout ce qui est grand; savoir vivre en dehors de sa personne, là est le but de tout 25 instinct généreux.
E. Souvestre.
Pierersclie Hofbuchdruckerei Stephan Geibel & Co. in Altenburg.
Diesterwegs Neusprachliche Reformausgaben herausgegeben von Prof. Dr. Max Friedrich Mann.