CAMPEMENT INDIEN
Cr
les Sauvages. C'est du côté le plus étroit que s’attelle l'animal de trait, cheval ou chien (quand ce n'est pas la femme) ; ce traineau sert le plus souvent au transport du bois.
Nous pénétrons dans la loge (tente) du chef en passant, à demi courbés, par une étroite ouverture, La tente, composée de morceaux de toile de divers âges et de grandeurs variées, est soutenue par une douzaine de hautes perches qui se croisent au sommet, laissant au jour un orifice par où passe également la fumée. La marmite est sur le feu au centre même de la tente. Sur des cordes tendues à hauteur d'homme se balancent des morceaux de viande plus ou moins sèche, qui répandent un parfum de venaison des plus accentués. Une douzaine de personnes peuvent tenir à l'intérieur de la tente. Le chef s’asscoit en face de l'entrée, sur des toiles qui recouvrent une partie du sol, Une de ses femmes (car il est polygame) enfile des perles roses et bleues sur ces petits carrés en peau d'orignal qui servent d'ornement. Voyant que nous la regardons avec curiosité, elle soulève un des replis de la toile qui lui sert de tiroir et en sort, pour nous prouver son adresse, deux de ces carrés entièrement terminés. Mais c’est en vain que nous voulons les lui acheter ; rien ne peut la décider à les vendre.
Une autre des épouses de Tête-de-Bœæuf reçoit la visite d’une sauvagesse de ses amies et toutes les deux, pour se distraire, jouent.... aux cartes, tout bonnement. Elles fument la même pipe, qu’elles se passent d'une bouche à l’autre après en avoir tiré quelques bouffées. Notre présence ne les trouble nullement et elles ne paraissent même pas s’en apercevoir. Leur figure hâlée et brûlée par le soleil a cette rudesse qui fait que souvent il est difficile de les reconnaitre des hommes sous leurs couvertures rayées et leur couches de peinture. Il fait chaud sous cette tente et l'odeur de viande qui s’y dégage ne nous invite pas à prolonger outre mesure notre visite, Nous serrons la main du chef et battons en retraite vers nos équipages, le char embourbé ayant été extrait, non sans peine, du marécage dans lequel il s'était affaissé,
En quittant les abords du camp nous remarquons deux arbres morts, n'ayant plus que quelques branches, sur lesquelles les Sauvages ont déposé leurs fétiches pendant la fête du Soleil, Autrefois, cette fête était annuelle, mais les missionnaires et le gouvernement ont fait tous leurs efforts, depuis quelque temps, pour la faire tomber en désuétude. Elle
a cependant encore des racines assez profondes, et de temps à autre on la tolère pour ne pas mécontenter trop fortement les Sauvages.
C'est généralement au mois de juillet que cette fête se célèbre en présence d’un grand concours de guerriers, La cérémonie commence la nuit par une Danse à la Lune, espèce d'invocation religieuse accompagnée de musique sauvage. Puis, au lever du soleil, apparaissent les jeunes guerriers qui, après avoir passé la nuit dans une tente autour d'un grand feu, malgré une chaleur intense, doivent exécuter la Danse du Poteau, véritable scène de torture, auprès de laquelle les exercices hypnotisants et répugnants de la secte arabe des Aïssaouas ne sont qu'une
jonglerie. Après avoir passé par diverses épreuves préparatoires pour
montrer leur insensibilité à la douleur, les jeunes guerriers à demi nus, la figure peinte et les cheveux ornés de plumes, se font entailler des lambeaux de chair qui tiennent encore solidement au corps. A ces lambeaux on attache des lanières fortement assujetties à l’arbre qui sert de poteau, ct les guerriers doivent se détacher ces lambeaux de chair en exécutant des danses convulsives et en poussant des hurlements de douleur au milieu des chants, des clameurs et des excitations des assistants, C'est bien alors un retour à la barbarie la plus horrible, Les jeunes guerriers ne parviennent parfois à se délivrer de leurs attaches qu'au bout de deux ou trois heures, quand ils ne tombent pas évanouis auparavant et ne suceombent pas sur place à leurs cruelles blessures. A la fin du spectacle, les Peaux-Rouges sont dans un tel état d’excitation que la moindre chose peut les porter aux pires excès et leur faire jouer du tomahawk. C'est pour éviter ces scènes de désordre et de cruauté que les plus grands efforts sont faits auprès d’eux pour les amener à renoncer désormais à ces sauvages pratiques. Aussi ces barbares réjouissances deviennent-elles de plus en plus rares et le jour de leur complète disparition est proche.
De retour à Calgary, il nous faut attendre plus d’une journée le train de Colombie. Pendant que nos compagnons se livrent à la recherche de bibelots indiens authentiques, tels que calumets, mocassins, broderies, tomahawks, qui deviennent aussi rares que les Sauvages qui le sont entièrement, je profite d’une offre gracieuse que me fait le P. Lacombe d'aller visiter l’école industrielle de Naint-Joseph, en compagnie de ME Grandin et du P. Legal, qui doivent poursuivre jusqu’à Mac Leod.
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Nous passons encore une fois l'Elbow à gué et suivons à peu près le même chemin que la veille. Cette piste est une des moins désertes des environs de Calgary. Près de la ville nous rencontrons une de ces énormes voitures en forme de cage rectangulaire, qui ne contient pas moins d’une tonne de foin. Plus loin c’est un groupe de cavaliers indiens gravissant une colline au petit galop de leurs chevaux, le fusil posé devant eux, en travers, la chevelure flottante, et profilant sur le sol une gigantesque silhouette dessinée par le soleil levant, Quels beaux cavaliers que ces Peaux-Rouges et quel coup d'œil séduisant que de les voir fendre l'air à toute vitesse dans leurs chatoyants costumes ! Ces Sauvages ont un air de dignité, de noblesse et de grandeur comme on n'en trouve plus que bien rarement, et malgré tous leurs défauts et leur inaptitude à la civilisation (je parle de la nôtre), on se sent pris d'un sentiment de compassion pour cette race fatalement condamnée à bientôt disparaitre.
Non loin de la réserve de KSarcis nous apercevons des arbres funéraires dont les branches recèlent encore, selon toute apparence, la dépouille de Sauvages. Ceux-ci ont, en effet, pour principe de ne pas enterrer leurs morts ; ils les enveloppent dans des couvertures et les déposent à peu de hauteur du sol sur les maîtresses branches des arbres, en ayant bien soin de les couvrir de feuillage et de branchages disposés de façon à former une voûte. Près du mort ils placent, entre autres objets, une pipe, du tabac et des allumettes.
Comme tous les peuples, les Sauvages possèdent à un haut degré le culte des morts et, bien que païens, ont en honneur leur religion mêlée de superstitions. Le Soleil et la Lune sont des divinités très répandues, mais certaines nations, comme les Sioux et les Pieds-Noirs, adorent d’une façon particulière le Soleil, Une éclipse est un signe de mauvais augure et annonce l'approche de quelque calamité. En principe les Indiens reconnaissent un Dieu bon et un Dieu mauvais; un grand Esprit, qui est bon, et un mauvais Esprit, souvent original, bizarre, qui s’incarne dans le tonnerre, les songes, les manitous, les sorciers, les jongleurs. Parmi leurs êtres surnaturels ils placent un Génie, qui tantôt a le pouvoir de commander, quand il s’agit d'une bonne action, tantôt subit une influence supérieure qui le domine, quand il est porté à mal agir. Nombre de légendes cou
Re
rent sur son comple; en voici une, celle du bouleau, qui montre de quelle facon particulière les Sauvages expliquent les phénomènes de la nalure :
Le Génie, traversant un jour une savane, aperçut un ours qui se frottait fréquemment les yeux avec ses pattes, IE se dirigea vers lui. «Eh! s'écria-tail, salut, frère, » L'ours leva la tête et Fayant reconnu : € Salut, frère», car les animaux le comprenaicnt et pouvaient lui répondre, « Qu'as-tu done à te frotter comme cela les yeux ; as-tu mal? — Eh! oui, j'éprouve une démangeaison que je ne puis faire cesser, — Oh! si ce n'est que cela, dit le Génie après l'avoir regardé, je puis te guérir. Veux-tu que je l'indique un remède? — Oui, répondit l'ours, car j'ai confiance en toi. — S'il en est ainsi, je vais prendre ces petites graines rouges que tu vois là-bas, en exprimer le jus et te le verser dans les yeux. Ce sera cuisant, mais cela ne t'en guérira que plus rapidement. I faut pour cela que tu te mettes sur le dos afin de me faciliter l'opération, — C'est entendu, » fit l'ours, qui de suite se plaça dans la position requise, Le voyant ainsi sans défense, le Génie prit une grosse pierre et, d'un coup, lui broya la tête, « Voici, se dit-il alors, mon déjeuner assuré, »
I se demanda ensuite comment il ferait cuire l'ours, Réflexion faite, il se décida à le faire rôtir tout entier avec le poil, L'opération terminée, il regretta de ne pas avoir un grand appétit afin de pouvoir dévorer l'ours à belles dents.
I cut alors une idée. S'adressant à un bouleau formé de deux tiges partant du mème pied, il lui dit (car les arbres le comprenaient aussi) : « Je vais me placer entre es deux branches et tu me resserreras jusqu'à ce que je te dise d'arrêter, afin que, par cette opération, je puisse me dilater et absorber une plus large part du festin qui m'attend, » Le bouleau le resserra, « Encore, ditil, ce n'est pas assez, » Le bouleau continua son mouvement, « Encore un peu, fit-il. Là; c’est bien, Desserre-moi maintenant, » Mais le bouleau, voulant le punir de sa mauvaise foi envers l'ours, resta immobile et le maintint attaché malgré ses supplications,
Voyant qu'il ne pouvait remuer et restait comme pris au piège, les loups et les coyottes, qui attendaient dans le fourré que le repas fût consommé pour en recueillir les restes, s'avancèrent sans crainte en vue de rassasier leur faim. IS mangèrent de si bel appétit que de l'ours il ne resta bientôt plus rien. Alors seulement le bouleau se desserra et, Satisfait de la leçon qu'il venait de donner, rendit la liberté à son captif.
Mais le Génie voulut à son tour se venger du bouleau qui l'avait humilié, « Désormais, lui dit-il, ton écorce ne poussera plus en hauteur comme celle des autres arbres, mais elle s'étendra de côté, »
Et voilà pourquoi, depuis cette époque, l'écorce du bouleau pousse dans le sens horizontal.
De la légende je reviens à la réalité en reprenant la route de l’école Saint-Joseph. Nous franchissons successivement la Fish et la Pine Creek, gravissons plusieurs côtes pour descendre enfin dans un repli de terrain qui abrite l'école, Le site est assez pittoresque : à deux pas de la maison, coule, en de sinueux contours, la rivière du Grand Bois ; de gracieux bouquets d'arbres donnent de la vie à ce petit coin de terre, sur lequel apparaissent des affleurements de charbon, Celui-ci est malheureusement trop disséminé pour pouvoir être extrait avec profit.
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L'école n'a que deux ans d'existence, aussi l'installation est-elle à peine terminée, Les communs sentent leur provisoire, les jeunes arbres se plantent, les clôtures se dessinent; seul, un beau potager est dans toute sa splendeur, Une petite hutte basse attire mon attention. Au-dessus d'un trou, creusé jusqu'à mi-hauteur d'homme, s'élève une rotonde de branchages que l'on recouvre de toiles et de couvertures. Au fond du trou s’entassent des caïlloux rougis, et sous cet abri, où l'air ne se renouvelle pas, pénètrent en rampant des Sauvages malades et rhumalisants, qui viennent faire une longue séance d’inhalation. C'est ce que, dans la traduction littérale, on appelle une suerie,
En fondant des écoles industrielles pour les Sauvages, le gouvernement a voulu voir s'il serait plus facile de transformer les Indiens en artisans qu'en agriculteurs. Jusqu'ici, les résultats ne semblent pas meilleurs, mais l'épreuve n'a pas été suffisante pour qu'il soit possible de se prononcer, L'école est une petite colonie, mais une colonie anglaise. En effet, les maîtres, les serviteurs, les Sœurs qui y sont installés, sont tous de langue anglaise, à l'exception d’une novice, ori-
ginaire de France, dont la pénitence (qui ne sera pas longue sans doute) est de ne posséder aucune notion de la langue britannique.
L'éducation des jeunes sauvages se fait en anglais, car, à part les missionnaires chargés de la surveillance des écoles, aucun des maîtres ne possède les deux langues. Bien inieux, quand le maitre est de langue française, c’est encore l'anglais qu'il doit enseigner. C’est ainsi que dans l'immense Nord-Ouest se pratique l'égalité des deux langues. C'est là un fait extrêmement fâcheux, non pas au point des résultats qu'il donne actuellement, mais de ceux qu'il pourrait donner et des précédents qu’on ne manquera pas d’invoquer à l'avenir. Il faut cependant reconnaitre que, dans le cas actuel, il n'y a en jeu que des intérêts indiens, et non français.
Jusqu'à ce jour, le plus difficile a été de retenir les Indiens. La première année de l’école, on en avait amené, et non sans peine, de 12, 45 et même 18 ans; au bout de quelques mois, et une fois l'hiver passé, il n’en restait plus un seul, tous avaient pris successivement la clef des champs. Cette année, on n'a cherché à élever que des enfants de moins de 12 ans. Le résultat a été meilleur, mais bien faible encore. Que peut-on obtenir de ces pétulants enfants, qu’il est impossible
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de faire tenir tranquilles, et qui ne savent qu'inventer pour faire tourner la tête à leurs maitres? Quand nous sommes entrés dans l'é cole, ces petits Pieds-Noirs se laissaient glisser sur la rampe de l'escalier ou jouaient à qui descendrait le plus vite les marches sur la partie postérieure de leur individu, Pour captiver leur attention et obtenir un peu de calme, leur surveillant leur faisait des ombres chinoises représentant toutes sortes d'animaux, et il était devenu de preinière force à cet exercice, Grâce à de petits talents de société de ce genre, on parvient à infuser quelques connaissances dans ces esprits réfraclaires à toute discipline; mais qu’en restera-t-il quand ils seront rendus à eux-mêmes ?
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Le garage de Cochrane, — Les cow-boys, — Les ranches au Nord-Ouest, — La descente des Rocheuses, — La passe du Cheval Qui Rue, — Mineurs français et délicatesse américaine, — Donald. — Yes, no, — A travers les précipices, — Vancouver et la Colombie,
Au départ de Calgary commence, quoique fort douce encore, la montée vers la chaîne des Rocheuses, que nous apercevons au loin. Mais
avant de nous engager dans les gorges de ces Alpes d'Amérique, jetons
un coup d'œil sur le ranche de Cochrane, situé sur la ligne, à peu de distance de Calgary.
Grâce à l'obligeance de M. Egan, surintendant général du Pacifique, nous avions obtenu qu'un wagon de voyageurs fût accroché à un train de marchandises et laissé à la station de Cochrane, où le train tri-hebdomadaire de voyageurs le prendrait en passant le lendemain, après nous avoir laissé le temps de visiter le ranche. Nous télégraphions à M. Cochrane, propriétaire du ranche qui porte son nom, pour l'avertir de notre arrivée à la fin de la journée, En route, il nous arrive une mésaventure : la locomotive, avec son chasse-pierre ou attrape-vache (dont le nom est cette fois bien justifié), écrase une de ces bêtes à cornes, qui s'engage si malheureusement sous la machine, qu'il faut près de deux heures pour l'en retirer, Cet événement nous fait arriver assez tard dans la soirée à Cochrane, Avant que nous ayons le temps de nous reconnaitre, le train, qui n’a pas à s'arrêter ici, pousse notre Wagon sur une voie de garage et continue sa route sans plus tarder,
Cet abandon sans avertissement nous fait supposer que nous sommes
arrivés à destination, Nous regardons autour de nous, mais ne voyons absolument rien à travers la nuit noire, pas même la cabane qui sert de gare, Rien ne remue et ny a pas une lumière à l'horizon, Evtin deux d'entre nous se dévouent pour aller en reconnaissance, Is finissent, grâce aux aboiements des chiens, à découvrir la station, où, vu l'heure avancée, on ne leur ouvre qu'après quelque attente, Là on apprend que M. Cochrane est absent et que personne n'a été averti de notre arrivée, car il ny a pas de bureau télégraphique ouvert, L'employé qui avait reçu notre télégramme, lavait lu bien attentivement, en avait perçu scrupuleusement le prix, mais ne s'était pas donné la peine de
nous dire qu'il ne parviendrait pas. En présence de ce tour par trop
américain, il nous faut renoncer à l'hospitalité du ranche, sur laquelle nous comptions un peu, Notre wagon, fermé à ses deux extrémités, est transformé en campement, Chacun, en déplaçant à sa guise les banquettes mobiles, s'organise une couchette de sa façon, et le poêle, dans lequel nous remettons le charbon laissé à notre portée, nous permet de ne pas trop nous ressentir de la fraicheur de la nuit.
Le lendemain, nous nous rendons à l'établissement d'élevage qui est le but de notre visite, Avant d'arriver au ranche nous rencontrons le troupeau de chevaux, fort de 3 à 400 têtes, qu'un seul cow-boy mène s'abreuver à la rivière, Le cow-boy (gardien de bestiaux) est toujours monté, etsouvent avec un certain luxe, Son costume — un pantalon de cuir à franges, une vareuse de peau ornée de broderies et de franges — lui donne beaucoup de cachet, Cavalier intrépide et chasseur émérite, il exerce un dur métier en surveillant en tout temps de nombreux troupeaux qu'il a pour mission de protéger contre les rapines des Indiens. Parfois c'est un déclassé de haute famille qui expie sous la veste de cow-boy, les dissipations de sa jeunesse ; mais la leçon ne sert guère, ar le cow-boy dépense souvent au jeu le fruit de plusieurs mois de travail, s'il lui arrive de icatrer, ne fût-ce qu'un instant, dans le giron de l'humanité civilisée. Fort habile dans le maniement de son troupeau, le cow-boy que nous rencontrons nous en donne une preuve en lançant sa troupe au petit galop. C'est un curieux spectacle de voir s'ébranter cette longue file de chevaux et, pour en prendre un, 1l faut se servir du lasso, utile à double fin, car c’est avec lui qu'on capture également les maraudeurs.
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Le ranche Cochrane se compose d'in enclos couvert, pour les moutons, qui ne pourraient sans cela résister à lhivernage, et d'un autre, qui n'a pour toiture que la voûte céleste, Ce dernier est réservé aux chevaux et au gros bétail, Si lon ajoute un abri pour les étalons et une maison en bois pour les rancheros, on à une idée complète de l'établissement.
Les ranches canadiens sont d'origine toute récente, Le premier date de 4881 et fut fondé par le sénateur Cochrane, chez qui nous somimes et par M. Mac Eachran, directeur de l'école vétérinaire de Montréal. Depuis cette époque, grâce à l'achèvement du chemin de fer du Pacifique, des étendues de terrain considérables ont été consacrées à l'élevage des chevaux et du bétail, Les animaux doivent se nourrir euxmêmes hiver comme été et vivent presque à l'instar des bêtes sauvages. Le propriétaire d'un ranche n'a guère à sa charge que la surveillanee de son troupeau dont la valeur s'augmente chaque année par le croit. Afin de permettre aux rancheros de reconnaître leur bien, une grande réunion de tous les propriétaires, cow-boys et troupeaux, a lieu deux fois par an, au printemps et à l'automne, aux environs de Calgary. Là, on procède à la marque du bétail et l'on règle les différends qui ont pu surgir.
Les ranches qui augmentent chaque jour comme nombre et comme importance (il y à des troupeaux de 40 à 15,000 têtes), sont tous situés sur le versant oriental des Montagnes Rocheuses, à une altitude de 12 à 1,500 mètres. Le climat y est assez doux Fhiver, et la neige, qui n'y est jamais très haute, fond axsez rapidement sous les effluves des vents chauds venant de l'océan Pacifique. Grâce à l'absence de population, les troupeaux ont un espace considérable pour se mouvoir et trouver une nourriture qui ne manque jamais, même en hiver, car les bêtes savent parfaitement gratter la neige pour trouver lherbe qu'elle recouvre, La mortalité du bétail est ordinairement de 5 0/0 ; parfois elle descend jusqu’à 2 0/0. Un ranche bien choisi, c'est-à-dire près d'un cours d’eau, sur un sol bon pour le pâturage et sur un terrain mouvementé, qui procure un abri contre les tourmentes, donne de beaux bénéfices qui sont ordinairement de 30 à 40 0/0 et atteignent parfois 70 et 75 0,0. Mais l'élevage a quelque chose d'assez aléatoire, car une épidémie, une tempête de neige (blizsard) peuvent tarir la source
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même de ces bénéfices en anéantissant entièrement le troupeau. Cette destruction totale est chose rare, mais les pertes partielles sont quelquefois assez importantes pour faire reculer de plusieurs années la marche ascendante du troupeau. Jusqu'ici, Pexpédition du bétail et mème sa consommation sur place ont été peu considérables ; mais beaucoup de troupeaux se trouvant fortement constitués, le surcroit ne tardera pas à prendre la route de la Colombie, des États-Unis et des vieux pays canadiens,
La station de Cochrane est située près de la rivière de P'Are (Bow River) dont nous suivons les contours depuis Calgarv. Nous voici de nouveau en chemin de fer. Au fur et à mesure que nous approchons des Montagnes Rocheuses, dont les neiges étincèlent à l'horizon, la vallée se dessine, et, de chaque côté de notre wagon, les collines se transforment graduellement en montagnes. A Padmore ces montagnes se rapprochent des deux côtés et nous entrons dans les premiers contreforts de la grande chaine, en passant et repassant sans cesse la rivière de l'Arc. Le jour est sur son déclin quand nous arrivons à Canmore, où le train s'arrôte, car on ne traverse pas encore de nuit les Rocheuses,
Le gite faisant défaut, il nous faut encore camper dans notre wagon. Le lendemain, nous ne nous remettons en route qu'après avoir regardé les premières lucurs de l'aurore se dessiner sur les arêtes neigeuses et les teinter de pourpre comme pourrait le faire un gigantesque incendie. Nous sommes maintenant au cœur du système montagneux. Tantôt ce sont des cimes disparaissant sous une couronne de verdure, tantôt des pies inaccessibles et déchiquetés, tantôt d'énormes masses ayant la forme d’un cône tronqué, où bien des sommets arrondis, La plupart de ces montagnes sont dénudées par suite de l'escarpement de leurs parois, leur structure est originale et elles affectent en général une couleur gris-cendré, Quelques-unes ont des veines rocheuses de diverses couleurs et se profilant parallèlement en longues lignes horizontales. Parfois ces veines forment un relief régulier et dessinent sur les flancs de la montagne une série d'étages disposés avec une harmonie parfaite. Ces étages servent d’abri à une couche de neige qui enguirlande la montagne avec une régularité mathématique.
Le chemin de fer se fraye facilement un passage en remontant la rivière de l'Arc dont le lit est de moins en moins profond, mais dont les
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Depuis, Banff à changé d'aspect: ses sources sulfureuses, son site grandiose y attirent les touristes qui trouvent à s'y loger autrement qu’à la belle étoile, Comme les États-Unis, le Canada à voulu avoir son Parc national, et ce sont les environs de Banff qui, avec une grâce charmante, formeront le cadre de ce site si vanté.
Plus loin, à Castle-Mountain, on aperçoit sous le feuillage de la vallée une vingtaine de maisons en bois: mais la plupart sont abandonnées. Jadis cet endroit, qui porte aussi le nom de Silver-City, eut quelque réputation; on y avail découvert une mine d'argent dont l'exploitation avait été entreprise, mais le filon était médiocre et la population de mineurs abandonna bientôt toutes ses installations qui tombent en ruines aujourd'hui.
La station est dominée par un énorme bloc de granit à deux étages qui représente avec beaucoup d’exactitude un puissant château-fort (Castle-Mountain) du moyen âge, avec ses tours et ses donjons. Son aspect est saisissant et l'on se sent comme écrasé sous cette masse aux parois abruptes et dénudées, Au fond de la vallée, disparaissant sous des massifs de bouleaux et de maigres sapins, se dresse une triple rangée de hauteurs que recouvre, au dernier plan, un blanc manteau de neiges éternelles.
Lagean est la dernière agglomération que nous rencontrons sur le versant de l'Atlantique. Cinq ou six baraquements, plus mal alignés que dans une foire de village, se présentent de front devant la voie ferrée. Une enseigne en toile à demi déchirée, portant la mention : Royal Hôtel, billard-hall, flotte sur la devanture d'une de ces masures, dent les planches mal jointes sont une invite adressée aux courants d'air beaucoup plus qu'aux voyageurs. A côté, l'écriteau d'un hardware (quincaillier), aussi répandu au Nord-Ouest que le plat à barbe dans la patrie de Figaro.
A Laggan, notre train reçoit une forte locomotive à l'arrière, afin
de faciliter la manœuvre dans les parages difliciles que nous allons avoir à franchir pour entrer en Colombie par la passe du Cheval-Qui- Rue (Kicking-Horse Pass). La montée est toujours peu sensible et rappelle d'autant plus celle de fa Manche, en se rendant de Madrid à Cordoue, que, comme celle-ci, elle est suivie d’une brusque et rapide descente. Le défilé se forme peu à peu près de Stephen, et se resserre pour arriver à Hector, point culminant de la ligne à 1,800 mètres d’altitude, Puis, subitement, on s'aperçoit que lon vient de franchir la ligne de partage des eaux. Un ruisselet, qui bientôt devient torrent, se fraye un passage vers l'océan Pacifique dans un défilé abrupt où le chemin de fer à peine à trouver place. Mais bientôt le torrent se creuse un chemin de plus en plus profond au milieu des rochers et ses eaux, sans cesse rebondissantes, transforment son lit en une mousse argentée. Nous sommes en pleine forêt d'arbres verts et, pour la première fois, les sapins se présentent sous un aspect majestueux.
Tout à coup le torrent s’affaisse et se dérobe au regard, pour ne plus laisser apparaitre au-dessus du précipice qu'un de ces grands ponts de bois, aux piles à claire-voie, dont le tablier à juste la largeur nécessaire pour recevoir les deux lisses (rails) de la voie ferrée. De ce point, le regard plonge à grande distance sur le ravin qui s'ouvre et s'élargit dans des proportions considérables. En levant les yeux, on se trouve face à face avec d'énormes parois de rochers et, par-dessus le faite ondulant des sapins, on devine au loin la vallée dans laquelle on va déboucher. Le spectacle est aussi sauvage que grandiose ct digne de toute admiration.
La descente est raide, car il faut racheter une différence de niveau de plus de 900 mètres sur un parcours de 19 kilomètres. Le train marche avec une sage lenteur, en rasant le rocher, qu'il a fallu entailler à vif à maintes reprises. Par instants la voie est tellement sur le bord du précipice qu'un regard mal assuré serait susceptible d'engcndrer le vertige. Sur divers points, le flanc rocailleux de la montagne n'offrant aucune résistance, il a fallu are-bouter des traverses en bois qui surplombent le précipice au-dessus duquel roule le train. On ne peut vraiment qu'admirer, mais non sans quelque effroi, la hardiesse des ingénieurs et des constructeurs du chemin de fer,
A plusieurs reprises un embranchement se détache de la voie et
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la voie et
s'engage dans les replis de la montagne en conservant une position horizontale et parfois même légèrement ascendante. Ce sont des voies de garage. Quand le mécanicien se sent entrainé sur la pente et craint de ne pouvoir serrer les freins d’une manière satisfaisante, il engage le train sur une de ces voies d’évitement, qui sont au nombre de quatre. Ces précautions sont nécessaires, car si un accident survenait au cours de la descente, il serait peut-être impossible d'enrayer sur la pente.
Nous côtoyons le flanc d'un pie abrupt dont la cime altière se perd dans les nuages. Cette fois ce n’est plus seulement de la neige, qui couronne ce géant de granit, mais un véritable glacier dont les crevasses profondes laissent entrevoir des reflets bleuâtres. Plus loin, le rocher fait une saillie tellement proéminente qu'il a fallu percer un court tunnel pour rendre possible l’établissement de la voie. Ce tunnel mérite d’être signalé, car c’est le premier que nous rencontrons depuis Winnipeg et le seul qui existe dans toute la descente des Rocheuses, Bientôt le fond du précipice s’élargit, et sur le versant opposé, dépourvu de toute végétation, se dresse menaçante, une colossale paroi de rochers grisâtres, qui semble dépasser, en hauteur à pic, le fameux ap Éternité, du Saguenay.
Enfin, nous arrivons au bas de cette belle descente, à la station de Field, où nous retrouvons deux mineurs français, vicilles connaissances de quelques minutes, contractées à Calgary. Ces compatriotes nous offrent quelques échantillons de minerai d'argent que nous serrons précieusement dans un ancien sac de provisions, Le métier de mineur est pénible et il faut souvent des années d'exploration et de sondage avant d'arriver à mettre la main sur un filon riche en métal, Encore faut-il que l'extraction n’entraîne pas de frais trop élevés, sans quoi la mine devient pratiquement inexploitable. Telle n’est pas la situation de notre compatriote, qui vient de revendre 1,000 piastres une faible part de sa concession payée 200 piastres en tout el pour tout.
A quelques stations de là, nous étions presque tous descendus à terre lorsqu'un voyageur d’assez bonne apparence, qui nous avait vus examiner notre minerai d'argent, vient le plus simplement du monde s’asscoir à côté du sac qui le renferme, l’ouvre délicatement et, jetant un coup d'œil rapide sur son contenu, en extrait un bel échantillon
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qu'il met de côté. Puis, renouant le sac, toujours avec la même déliatesse, il retourne sur sa banquette prendre une pose aussi calme qu'indifférente, après avoir eu soin de placer dans sa valise fermée : clef, le précieux minerai qu'il vient de nous soustraire avec un naturel si touchant, On n’est pas plus Américain. Notre ami G.Tiret-Bognet, qui avait assisté à cette petite scène, croqua sur son album la silhouette du monsieur à l'air distingué, que nous sûmes depuis être M. F.-R. R., ingénieur du gaz.
Laissant Field en arrière, nous suivons une étroite vallée entourée de montagnes, disparaissant sous l’épaisse chevelure des pins. On travaille à l'entretien de la voie, et, comme dans ces parages déserts, les restaurants font quelque peu défaut, les ouvriers prennent leur pension dans un boarding-car, Wagon de forte dimension placé sur une voie d’évitement,.
Au delà de Palliser et de ses cinq maisons de bois, le paysage redevient fort pittoresque jusqu'à Golden City. I faut franchir cinq fois la rivière et traverser quatre tunnels de forme courbe. L'un d’eux est pourvu, sous la voûte, d’un revêtement en bois en vue d'éviter les infiltrations. Nous sommes engagés dans un long ct sinueux défilé encaissé dans de majestueuses montagnes boisées à la base, mais se terminant par des parois à pie entièrement dégarnies. Malheureusement les sapins ont été brûlés sur de grandes étendues et l'aspect de ces hautes tiges noircies et dépourvues de feuilles est profondément triste. La rivière, dans ses brusques évolutions, ronge tantôt une rive, tantôt l'autre, ce qui oblige le chemin de fer à se frayer un passage dans le vif de la roche tour à tour granitique, ardoisée et charbonneuse. En certains endroits les parois de la montagne sont perforées et parsemées de rayures fort curieuses. Parfois le rocher est formé par du bois pétrifié et, d’un simple coup d'œil, on peut reconnaître la trace des rainures ligneuses.
Mais la voice ferrée n’a pas à surmonter seulement des obstacles granitiques; il lui faut encore lutter contre les éboulements de gravier, les affaissements de la montagne, qui parfois déverse jusque par-dessus la voie des masses de boue. Le cas venait précisément de se présenter à la suite de pluies fréquentes et la circulation avait été momentanément interrompue au moment de notre passage. Ces obstacles de
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la nature disparaîtront peu à peu. La rapidité avec laquelle la voie a été construite ne permettait pas de l'entourer de prime abord de toutes les mesures de précautions qui viendronten leur temps.
La partie la plus curieuse du défilé dont la traversée ne demande pas moins de trois quarts d'heure, est certainement la dernière, Ici le feu a épargné la magnifique végétation colombienne, et c'est un vrai bonheur. Les sombres aiguilles des pins se marient agréablement au fcuillage des bouleaux et des hêtres dont les nuances d’un jaune d'or éclatant s’harmonisent admirablement avec les teintes écarlates des essences que le soleil couchant embrase de ses feux.
Ce site vraiment séduisant fait bientôt place à une riante vallée couverte de prairies, et les cimes neigeuses, un instant masquées par le défilé, réapparaissent plus étincelantes que jamais. Mais le soleil se cache brusquement, les nuages se forment avec rapidité sur les crêtes des montagnes, et quand, à la chute du jour, nous arrivons à Donald, dernière station ouverte à l'exploitation de ee côté, une pluie maussade est la seule autorité présente pour nous recevoir sur le sol de la Colombie,
Nous nous réglons ici à l'heure du Pacifique, en retard de 3 heures sur Montréal et de 8 heures sur Paris. Une différence de 2% heures existant pour le tour complet du globe, mème avant le roman si connu de Jules Verne, le trajet que nous avons parcouru depuis notre point de départ représente donc le tiers du tour du monde.
A Donald nous n’apercevons qu'une dizaine de maisons, voisines de la rivière Columbia que nous venons de traverser, On peut donc juger, par l'importance de la localité, de la valeur de l'hôtel de quinzième ordre qu’on y rencontre. Les trois seules chambres disponibles sont adjugées aux dames et au curé Labelle, Dire qu'on s'y trouvait mieux que nous autres, pauvres délégués, campant encore une fois à bord de notre char, serait, je crois, faire offense grave à la vérité,
Dans cet affreux petit trou où nous pataugeons dans une boue intense, nous parvenons cependant à faire un solide diner grâce à la circonstance suivante. L'un de nos compagnons, Ch, de Bouthillier, qui avait obtenu pour rous une lettre de recommandation de M. Van Horne, directeur de la Compagnie, étuit allé voir M. Ross, surintendant de la section colombienne, Ne trouvant pas ce dernier, il s'adressa à son secrétaire qui, sans lever les yeux de dessus son papier, et avec
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ce flegme britannique bien connu, répondait invariablement à toutes les questions par ces deux monosyllabes : yes, no, aussi agaçants que décourageants. Impossible d'en tirer le moindre renseignement sur la possibilité de continuer la route par terre ou par un train de ballast.
Mais quand ce même secrétaire cut appris que nous avions une lettre de son directeur, il leva la tête et commenca à sortir de son impassibilité. Puis, quand il eut lu la lettre, il devint immédiatement l'homme le plus aimable du monde, nous invita aussitôt à venir nous chauffer dans son bureau, installé dans un Wagon placé sur une voie de garage, Il nous fit alors connaître l'absence de M. Ross, ce qui rendait à peu près impossible la continuation de notre voyage, et, finalement, nous annonça qu'il nous faisait préparer à diner avec tout ce que la Compagnie pouvait nous offrir de mieux. Voilà comment, grâce à M. Van Horne, nous fimes honneur à la table de la Compagnie du Pacifique.
Le soir, nous nous rendons à l'hôtel encombré d'ouvriers aux traits tirés et aux figures parfois rudes et farouches. Ce sont pour la plupart des terrassiers qui ont travaillé tout l'été à la construction de la ligne et sont en route, par escouades, pour repasser les Rocheuses. Nous trouvons là quelques rares Canadiens-Français, un de nos compatriotes, originaire de Decazeville, et un individu bavard qui se dit aussi Français, et qui, pressé de questions sur son lieu d'origine, finit par déclarer qu'il est de... Lombardie. Tous sont peu satisfaits, car l'abondance de la main-d'œuvre à amené forcément une baisse des salaires, IL y à un an, chacun recevait 3 piastres par jour; or cette année, le salaire quotidien n'a été que de 2 piastres. Sur ces 2 piastres, il faut chaque jour en prélever une pour le prix de la pension et, quand il fait mauvais temps, l’ouvrier chôme et n'est pas payé. Depuis deux semaines le temps est presque toujours à la pluie et la campagne de travail est virtuellement terminée.
Tout est très cher à Donald : une chambre pour la nuit avec un petit déjeuner se paie 4 piastre 1/2, et quelle turne! Si l'hôtelier se plaint de ce que les ravitaillements sont coûteux, par contre il ne dit pas quels bénéfices il réalise sur les liqueurs fortes. Le petit verre de brandy se vend 50 cents (2 fr. 50 c.), et les ouvriers en consomment presque tous. Or, comine le gallon (4 litres 1/2) revient à 4 piastres
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Nous passons la soirée dans la grande salle de l'hôtel Selkirk où se trouve un billard sale et défraichi qui ne manque pas d'amateurs.
Les carambolages se succèdent et les boules roulent toute la nuit, A côté, autour d'une grande table, éclairée par une lampe fumeuse, des joueurs suivent, l'œil hagard, avec une attention bruyante, la fortune des cartes, et les piastres, froissées et crasscuses à force d'avoir passé Cas les portefeuilles, tombent par paquets devant le banquier, sur un tapis qui a pu être considéré comme vert à une époque déjà éloignée, La demi-clarté qui enveloppe ce groupe fait encore ressortir l'énergie de ces figures rébarbatives, mineurs, bücherons, peut-être même brigands, avec qui on ne voudrait pas avoir même l'ombre d'une discussion, Quel beau sujet d'étude il y aurait là pour un Gustave Doré!
Donald était, au moment de notre passage, le terminus du Pacifique, à l’est de la Colombie, (andis qu'à l'ouest la voie ferrée était exploitée de Port-Moody à Kamloops. Quelques semaines plus tard (7 novembre) le dernier rail était posé, réunissant les deux sections et, par suite, les deux océans. Huit mois après, le train d’inauguration partant de Montréal, arrivait à Port-Moody (4 juillet 1886).
L'intérieur de la Colombie, hérissé de montagnes et couvert de forêts, est, pour ainsi dire, inhabité et ce n’est que dans le voisinage de l'océan Pacifique que la colonisation réapparaît. Mais avant d'y arriver le chemin de fer traverse une région aussi pittoresque que sauvage.
A Donald, on se trouve sur le versant oriental de la chaîne de Selkirk. Pour arriver à Revelstoke, sur le versant opposé, sans s'astreindre à suivre les détours de la Columbia, la voie ferrée grimpe, pour ainsi dire, à l'assaut de la montagne qui disparait sous un manteau de sombres forêts que couronnent des neiges étincclantes. S'engageant dans la gorge étroite du Castor, elle se glisse ensuite dans celle, plus accidentée encore, de Roger pour arriver, par une série de précipices, au sommet de la chaîne, à plus de 1,600 mètres au-dessus du niveau de la mer. De ce point la descente s'effectue par une série de zigzags à flancs de rochers, la voie ayant à racheter une différence d'altitude de 200 mètres sur un parcours de 10 kilomètres environ, avant de suivre les capricieux crochets de la rivière Illecillewait dont les caux roulent au fond d’une
coulée de granit de 60 mètres de profondeur, Ce parcours est d’un effet grandiose et l'on ne sait trop ce qu'on doit admirer le plus de la beauté sauvage de la nature ou des tours de force exécutés par les ingé nieurs pour faire passer la voie sur une série de ponts, jetés à une grande hauteur en travers de gouffres profonds, où accrochés à leurs flancs,
Au delà de Revelstoke commence une série de lacs poissonneux que l'on suit jusqu'à Kamloops non sans franchir une succession de ponts et de tunnels, À Kamloops la scène change et la montagne cède le pas à la plaine, Bientôt on atteint la rivière Fraser, dont les eaux, comme celles de la Columbia, renferment une quantité prodigicuse de saumons qui s'expédient en conserves dans toutes les parties du monde, Le sol redevient mouvementé et le paysage aussi varié qu'agréable jusqu'à l'arrivée à Port-Moody, premier terminus du chemin de fer, remplacé aujourd'hui par Vancouver-City, sur les bords mêmes de Focéan, Huit heures de bateau mêônentà Victoria, capitale de la Colombie, située au sud de File Vancouver, dans Féchancrure d'une baie du détroit de Fuca,
Victoria, point le plus important de la province, port naturel de tous les bateaux arrivant au Canada par le Pacifique, est une petite ville dotée d'une véritable colonie éhinoise formant le quart de la population et avant son quartier, ses magasins et jusqu'à son théâtre, Sobres, durs à la fatigue, se contentant d'un salaire notablement inféricur à celui des travailleurs américains, les Chinois deviennent un danger pour le Nouveau-Monde qui, de touseôtés, cherche maintenant à leur fermer ses portes, Le champ de la colonisation est cependant assez vaste, surtout en Colombie, où la pénétration dans Pintérieur est encore peu avancée,
Par la douceur de son elimat, Fhumidité de sa température, la Colombie fait un contraste frappant avec les autres provinces de la confédération. Les richesses de ses pécheries, de ses forêts et de ses mines lui ont fait donner le nom de Californie du Canada, n'est point de provinee où lémigrant d'Europe trouve une plus grande variété d'occupations et une plus grande facilité d'acclimatement, La trouée faite par le chemin de fer du Pacifique à travers les Montagnes Rocheuses soude désormais les unes aux autres les provinces les plus éloignées du Canada, Elle leur assure avec une cohésion politique plus forte, un développement commercial considérable auquel ne contribuera pas peu le choix de cette voie nouvelle
comme route de transit entre l'Europe et l'Extrème-Orient,
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