AU C AU CASH
lonnait dans les veines, savez-vous... Voilà que nous approchons, nous regardons, je vois un second retranchement; impossible d'aller plus loin. Là... Mais comment ça s'appelle donc? Ah! comment donc.
— Un autre fossé I dis-je à mon tour.
— Point du tout, fît l'autre avec humeur. Pas un fossé ! Mais... Mais voyons, comment appelle-t-on cela?
Il fit de la main quelques gestes incompréhensibles .
— Ah! mon Dieu! Comment donc ?. . .
Visiblement il souffrait, à tel point qu'on
cherchait malgré soi à lui venir en aide.
— Une rivière, peut-être, dit Bolkhov.
— Non, un simple fossé. Seulement...
nous nous précipitons, et alors, me croirezv.ous... un feu, un véritable enfer...
UNE COUPE EN FOB Ê r |9Jj
A ce moment, quelqu'un m'appela du dehors. C'était Maximov. Et comme, après avoir écouté les histoires variées des deux premiers retranchements, il m'en restait encore treize à avaler, j'étais bien aise de saisir cette occasion de rejoindre mon peloton. Trossenko sortit avec moi.
— Il ne fait que mentir 1 me dit-il à quelques pas de la cabane. Il n'a pas même pris
part à l'affaire des retranchements.
Et il se mit à rire avec tant de bonhomie, que je l'imitai.
Il faisait nuit noire. A peine les brasiers jetaient-ils de vagues clartés sur le campement quand, mon service fini, j' arrivai près de mes hommes. Un gros tison couvait sous la cendre ; trois hommes seulement étaient assis autour. Antonov, qui soignait la marmite sur le feu, où cuisait le riabko1, puis Jdanov qui, d'un air songeur, remuait les cendres avec un petit bâton, et enfin Tchi-
i. Mets de soldats, biscuit mouillé, cuit dans le saindoux.
IJiNE COUPE EN FORÊT 197
kine, avec son brûle-gueule qui ne prenait jamais.
Les autres étaient déjà couchés, qui sons des caissons, qui dans le foin, qui le long du brasier. A la faible lueur des charbons, je distinguais des dos, des jambes et des têtes que je reconnaissais. Dans le tas se trouvait la jeune recrue qui, allongée près du feu, semblait déjà endormie.
Antonov me fit place. Je m'assis près de lui et j'allumai une cigarette. L'odeur du brouillard et de la fumée qui montait du bois humide s'étendait dans l'air, piquait les yeux; du ciel noir tombait la même bruine humide.
Autour de nous s'entendaient des ronflements cadencés, des crépitements de branches dans le brasier, des murmures de voix
et parfois le cliquetis des fusils de la ligne. Partout des feux, éclairant, autour d'eux, dans un étroit rayon, les ombres des soldats. Non loin de moi, j'aperçus, dans un de ces espaces éclairés, des silhouettes de soldats nus et secouant leurs chemises au-dessus de la flamme.
Beaucoup ne dormaient pas encore. Us se remuaient et causaient sur un espace de quinze sagènes carrés. Mais la nuit sombre imprégnait de son mystère toute cette agitation, comme si chacun de nous eût senti peser sur lui son calme morne et craint de troubler sa paisible harmonie.
Quand je me mis à parler, je sentis que ma voix n' avait pas sonintonation habituelle. Sur les visages de tous les soldats assis autour du feu, je lisais la même impression.
Je croyais d'abord qu'avant mon arrivée ils parlaient de leurs camarades blessés.
Point du tout. Tchikine racontait l'arrivée, d'effets militaires à Tiflis et je ne sais quelle escapade des écoliers de cette ville.
Toujours et partout, mais surtout au Caucase, j'ai reconnu chez nos soldats le tact d'éviter, pendant le danger, les sujets de conversation de nature à affaiblir le moral. Le courage russe ne rappelle pas celui des peuples du Midi, dont l'enthousiasme prend feu instantanément et s'éteint de même : il est aussi difficile à s'enflammer qu'à s'éteindre. Il n'a pas besoin de moyens à effet, de discours, de cris de guerre, de chansons et de tambours; il lui faut, au contraire, la tranquillité, l'ordre, la franchise. Chez un soldat russe, vraiment russe, on ne remar-
que jamais ni la vantarelke, la frnfannade, ni le besoin de se monter la tête et de s'échauffer pendant le danger. Au contraire, la réserve, la simplicité et le don de voir dans le danger autre chose que le danger, voilà les traits saillants de son caractère.
J'ai vu un soldat blessé à la jambe, dont le premier mouvement fut de regretter sa schouba neuve que la balle avait trouée. Un cavalier, en se dégageant de son cheval tué sous lui, lui ôta en même temps la selle pour ne point la laisser perdre. Qui ne se rappelle cet événement du siège de Herghebel, alors que, au laboratoire, s'enflamma la mèche d'une bombe déjà remplie, et que l'artilleur ordonna à deux servants de prendre la bombe et de courir la jeter dans le fossé; les soldats, ne voulant pas la lancer
trop près de latente du colonel, dressée sur le bord du fosse, la portèrent plus loin de peur de réveiller les officiers qui dormaient dans la tente, et tous deux furent réduits en morceaux.
Autre souvenir de l'expédition de 1852 : un des jeunes soldats ayant dit, par hasard, pendant un combat, que son peloton resterait sur la place, tous ses camarades lui reprochèrent violemment ses mauvaises paroles, qu'ils ne voulaient même pas répéter.
Et voici qu'à cette heure, où chacun ne devait songer qu'à Yelentchouk, où une attaque de Tartares pouvait, à chaque moment, nous surprendre à l'improviste, tous prêtaient l'oreille aux joyeux récits de Tchikine, et personne ne soufflait mot de l'engagement de la journée, ni du danger imminent, ni
du blessé, comme si tout cela se fût passé Dieu sait depuis combien de temps, ou ne se fût point passé du tout.
Il me semblait toutefois que leurs visages étaient plus mornes que d'ordinaire. Ils ne donnaient pas grande attention au conteur qui, sentant lui-même qu'on ne l'écoutait guère, parlait comme machinalement.
Maximov s'approcha du brasier, s'assit auprès de moi, Tchikine s'étant effacé pour lui faire place. Après un silence, ce dernier. se remit à aspirer son brûle-gueule.
— La ligne a envoyé chercher de la vodka à la forteresse, dit Maximov après un long silence. Les envoyés sont de retour.
Il crache dans le feu.
— Le sous-officier dit qu'il a vu le nôtre.
— Est-ce qu'il est encore en vie? de-
une coupe en fou et 203
manda Antonov, en tournant la marmite.
— Non, il est mort.
La jeune recrue releva tout à coup sa tète couverte d'un bonnet rouge, regarda fixement Maximov, puis moi, puis, se remettant en place, s'enveloppa dans son manteau.
— Voyez-vous cela ? Il n'a pas vu impunément la mort auprès de lui, quandje l'ai réveillé dans le parc, dit Antonov.
— Des bêtises, fit Jdanov en retournant le gros tison.
Tous se turent.
Au milieu du silence général, on entendit derrière nous, clans la direction de la forteresse, un coup de feu. Nos tambours lui répondirent, et battirent aux champs. Quand le dernier roulement se fut apaisé, Jdanov,
le premier, se leva et ôta son bonnet. Tous nous suivîmes son exemple.
Dans la profonde sérénité de la nuit monta un chœur harmonieux de voix mâles : « Notre Père, qui êtes aux cieux, que votre nom soit sanctifié; que votre règne arrive, que votre volonté soit faite sur la terre comme au ciel;, donnez-nous aujourd'hui notre pain quotidien , pardonnez-nous nos offenses comme nous pardonnons à ceux qui nous ont offensés, et ne nous laissez pas succomber à la tentation , mais délivrez-nous du mal. Ainsi soit-il ! »
— C'est ainsi que chez nous, en 1845, un des nôtres fut contusionné là, dit Àntonov lorsque, après avoir remis nos bonnets, nous fîmes de nouveau cercle devant le brasier.
Alors nous remmenions avec nous sur nos pièces... Tu t'en souviens, de Sclievtchenko, Jdanov ?... Nous finîmes par l'abandonner sous un arbre.
A ce moment, un soldat de ligne, à grands favoris et à longue moustache, fusil sur l'épaule et sac au dos, s'approcha de notre brasier.
— Permettez, pays... Un peu de feu pour allumer ma pipe, dit-il.
— Soit, allumez ; ce n'est pas le feu qui manque, remarqua Tchikine.
— Vous parliez sans doute de Dargo ?
dit le soldat en s'adressant à Antonov.
— La campagne de 1845, à Dargo, répondit Antonov.
Le soldat hocha la tête, ferma les paupières et s'accroupit auprès de nous.
— Ah! oui, il s'en est passé de belles, par là, fît-il.
— Et pourquoi Pavez-vous abandonné ?
demandai-je à Antonov.
— Il souffrait trop du ventre. Tant que nous étions arrêtés, cela allait encore ; mais à peine nous mettions-nous en route, il ne cessait de crier. Il nous suppliait, au nom de Dieu, de le laisser là ; mais on avait pitié. Et puis, lui commençait à nous harceler par trop; il nous tua, rien qu'à notre pièce, trois hommes et un officier ; en outre, nous étions séparés, je ne sais comment, de notre batterie. Un véritable malheur. Nous craignions de ne pouvoir ramener notre pièce. Et quelle boue !
— Le pire endroit, remarqua le soldat, c'était près de la Montagne-Indienne.
— Eli bien lia, il se sentit plus mal. Alors nous réfléchîmes, avec Anochenka, — un vieux brigadier. — qu'il ne vivrait pas quand même, et lui-même nous suppliait de nouveau, par Dieu, de l'abandonner. « Laissons-le donc ici I » C'est ce que nous fîmes. Il avait poussé à cet endroit un arbre très touffu. Nous prîmes quelques biscuits trempés que Jdanov avait sur lui, et nous les déposâmes à côté du blessé. Nous l'appuyâmes contre l'arbre, nous lui mîmes une chemise propre, nous lui fîmes les adieux d'usage, et nous l'abandonnâmes ainsi.
— Était-ce un bon soldat?
— Un assez bon soldat, dit Jdanov.
— Ce qu'il advint de lui, Dieu le sait! continua Antonov. Il en resté beaucoup des nôtres, là-bas.
— A Dargo? fît le soldat de ligne en se levant et en vidant son brûle-gueule.
Il ferma de nouveau les paupières et dit avec un hochement de tête :
— Ah! il s'en est passé de belles, làbas!
Et il s'éloigna.
— En reste-t-il encore beaucoup, dans notre batterie, des combattants de Dargo ? demandai-je.
— Beaucoup? Jdanov, moi, Patsan, ac tuellement en congé, et cinq ou six autres, pas davantage.
— Eh quoi I notre Patsan s'attarde dans son congé, dit Tchikine en allongeant ses jambes et en appuyant sa tête contre un tronc d'arbre. Il me semble que voilà bientôt un an qu'il est parti.
— Et toi, cs-tu déjà allé en congé d'un an? demandai -je à Djanov.
— Non , jamais, répondit-il à contrecœur.
— C'est bon de rentrer au pays quand on a de quoi, ou bien quand on peut travailler, dit Antonov; alors tout le monde est content à la maison.
— Autrement, à quoi bon rentrer, lorsqu'on n'a que deux frères qui, loin de pouvoir nourrir un soldat, ont à peine de quoi se suffire. On n'est pas bon à grand chose, quand on a servi pendant vingt-cinq ans. Et d'ailleurs, je ne sais même pas s'ils sont encore en vie.
— Tu ne leur as donc jamais écrit?
— Comment donc? J'ai envoyé deux lettres, mais elles sont demeurées sans réponse.
Sont-ils morts, ou si, vivant dans la pauvreté, le loisir leur manque d'y penser?
— Y-a-t-il longtemps que tu as écrit?
— C'est en revenant de Dargo que j'ai écrit la dernière lettre. Chante donc « le Petit bouleau », dit Jdanov à Antonov, qui, les coudes sur les genoux, chantonnait.
Antonov chanta « le Petit bouleau ».
— C'est la chanson favorite de Jdanov, me dit Tchikine en me tirant parla manche. Quand il arrive à Antonov de la chanter, le vieux en pleure.
Jdanov, assis d'abord dans une complète immobilité, les yeux fixés sur la braise, le visage éclairé par la lueur rougeâtre, semblait morne ; puis ses pommettes se mirent à trembler jusqu'aux oreilles ; enfin il se leva, étendit son manteau sur le sol, et se
coucha à l'écart du brasier, dans l'ombre. Etait-ce parce qu'il se remuait en attendant le sommeil, était-ce l'influence de ce temps de tristesse et l'idée de la mort de Vêlentchouk?... Il me sembla qu'il pleurait.
Le gros tison, se refroidissant du bout en charbon, n'éclairait plus que de rares rayons la silhouette d'Antonov, avec ses moustaches grises, son visage rouge et les décorations de son manteau, les bottes d'un autre, des tètes, des dos. D'en haut tombait la même bruine désolée. On sentait clans l'air le même relent d'humidité et de fumée. Çà et là étincelaient les mêmes points lumineux des brasiers s'éteignant. Et, au milieu du calme universel, s'exhalait la mélancolique mélopée d'Antonov. Et lorsqu'elle s'interrompait un moment, le bruit des mouvements nocturnes
du camp, les ronflements, les cliquetis des fusils de sentinelles, des chuchotements semblaient lui donner la réplique.
— Deux hommes de garde, Makatiouk et Jdanov ! cria Maximov.
Antonov se tut. Jdanov se leva, soupira profondément, enjamba le tronc d'arbre et se dirigea du côté des canons.