Monnaie de Perse, d'une valeur de 0 80 c. environ
— Non, permettez, Abram Iliitch, dit timidementl'aide-de-camp. Il nereste rien pour le thé et le sucre. Vous comptez qu'un uniforme dure deux ans, tandis qu'ici, en campagne, on manque toujours de pantalons. Et les bottes? J'en use une paire par mois. Et le linge, chemises, serviettes, essuie-mains, et les dessous. Tout ça, il faut bien l'acheter. A bien faire le compte, il ne reste rien. Parole, Abram Iliitch.
— Oui, porter des dessous, c'est très bien, fit Krafft aprèsunmoment de silence, en prononçant le mot « dessous » avec une intonation caressante. C'est simple, vous savez, c'est russe.
— Je vous ferai observer, ditTrossenko, que de quelque manière qu'on fasse le compte, il en ressortirait que nous n'aurions plus,
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nous autres, qu'à déposer noire râtelier sur l'étagère i. Tandis qu'en réalité nous vivons fort bien, prenant du thé, fumant du tabac, buvant de la vodka. Quand tu auras servi aussi longtemps que moi, continua-t-il en s'adressant au sous-lieutenant, tu sauras vivre, toi aussi. Vous savez, Messieurs, comment il traite ses ordonnances?
Et Trossenko, avec un éclat de rire, raconta l'histoire du sous-lieutenant et de son ordonnance, quoique nous l'eussions déjà entendue plus de mille fois.
— Qu'as-tu donc, frère, à me regarder comme une rose?poursuivit-ilen se tournant vers le sous-lieutenant qui rougissait, suait et souriait à faire pitié... Ça ne fait rien, frère; moi aussi, j'étais comme toi; et vois
i. Expression russe : se serrer le ventre.
maintenant quel gaillard je suis devenu. Laissez-donc quelques lurons venir de Russie, — nous en avons vu de tels, — ils en auront des spasmes, des rhumatismes ; et moi, c'est ici que je fixe ma demeure; c'est ici ma maison, mon lit et le reste. Tu vois bien?
A ce moment il but un autre verre de vodka.
— Hein? fit-il en regardant fixement Krafït dans les yeux.
— Voilà mes hommes, voilà véritablement un vieux Caucasien. Permettez-moi de serrer votre main.
Et Krafft, nous bousculant, se fraya un passage vers Trossenko, lui prit la main et la secoua vivement.
— Oui, nous pouvons dire que nous en
avons vu de belles ici, dit-il. En 1845... vous v étiez sans doute, n'est-ce pas, capitaine?.. Vous rappelez-vous la nuit du 12 au 13, que nous avons passée, la boue jusqu'aux genoux, et le lendemain nous avons attaqué la redoute. J'étais alors près du commandant en cbef, nous avons enlevé, dans une seule journée, quinze retranchements, vous rappelez-vous, capitaine ?
Trossenko fit de la tête un signe d'assentiment, et, avançant sa lèvre inférieure, il ferma les paupières.
— Eh bien ! voyez-vous.. . poursuivit Krafft très animé, en gesticulant hors de propos et en s'adressant au major.
Mais le major, qui avait déjà sans doute entendu plus d'une fois cette histoire, le regarda d'un air si indifférent, si vague, que
Krafft se détourna de lui et se tourna vers moi et Bolkhov, en nous considérant tour à tour. Quant à Trossenko, Krafft ne jeta pas une seule fois les yeux sur lui pendant son récit.
— Eh bien î voyez- vous, quand nous sortîmes, le matin, le commandant en chef me dit : « Krafft, prends ces retranchements. » Vous savez tous qu'il n'y a pas à répliquer dans le service militaire. Je porte la main à la casquette : « A vos ordres, Votre Excellence! » Et en avant !Apeine arrivionsnous près du premier retranchement que je me tourne vers mes soldats et je leur dis : « N'ayez pas peur, enfants! Regardez des deux yeux! Celui qui traînera, je le sabrerai de ma main! » Avec un soldat russe, vous savez, il faut agir simplement. Voilà
tout à coup une grenade... Je regarde : un soldat, un autre, un troisième... Puis des balles... Yzjinn! Vzjinn ! Vzjinn !.. Je crie : « En avant, enfants ! Suivez-moi ! » Seulement, nous approchant et regardant, je vois là... comment cela?., savez-vous... comment cela s'appelle-t-il?
Et le conteur se mita faire les grands bras en cherchant le mot.
— Un fossé ! souffla Bolkhov.
— Non... Ah! comment cela... bon Dieu!... Mais comment est-ce donc?.. Un fossé, ditil vivement. . . Seulemen t. . . l'arme aux pieds. . . Hurrah! Tara-ta-ta-ta-ta ! . . D'ennemi, pas l'ombre d'un. Savez-vous... tous s'éfonnèrent. Enfin... c'est bien... Nous allons plus loin... Un second retranchement. Là, ce fut une autre affaire. Le sang nous bôuil-