‹ Au CaucaseChapitre 2 sur 19 · Féminin de pomestchik, propriétaire terrien · texte numérisé non relu

Féminin de pomestchik, propriétaire terrien

Pachegnka (comme elle appelait le vieux et grisonnant capitaine), et que, lettre vivante, je pourrais lui donner force détails sur la vie de sa mère, et lui remettre quelque souvenir d'elle. Après m'avoir régalé d'excellents gâteaux et de volaille, Maria Ivanovna s'en fut dans sa chambre à coucher, et en revint avec un assez gros amulette, suspendu à un ruban de soie noire.

— Voilà notre petite mère protectrice, ditelle en baisant l'image de la Sainte Vierge, qu'elle me tendit ensuite. Ayez l'obligeance, petit père, de la lui remettre. Voyez-vous, quand il est parti pour le Caucase, j'ai fait dire une messe, et promis que s'il demeurait vivant et sans blessure, je ferais faire cette image de la Sainte Vierge. Et voilà déjà dixhuit ans que la protectrice et les saints le

préservent : il n'a jamais été blessé une seule fois, et Dieu sait pourtant à combien de batailles il a pris part 1... Quand Mikhaïlo, qui se trouvait avec lui, me parlait de mon fils, alors, le croirez-vous, mes cheveux se dressaient; du reste, tout ce que je sais de lui, c'est parles autres ; mon petit pigeon, lui, ne m'écrit jamais rien de ses campagnes, il a trop peur de m'effrayer...

Moi-même, au Caucase, j'avais appris, par d'autres que lui, qu'il avait été blessé déjà quatre fois; et, effectivement, il n'en avait rien dit à sa mère...

— Qu'il porte maintenant sur lui cette sainte image, poursuivit-elle; par elle, je le bénis. Qu'il l'ait toujours sur lui dans la bataille ; dis-lui bien, mon petit père, que c'est la volonté de sa mère.

Je lui promis de m'acquitter fidèlement de sa commission.

— Je sais que vous l'aimerez, mon Pachegnka, reprit la vieille dame. C'est un si brave garçon 1 Me croirez-vous, il ne passe pas une année sans m'envoyer de l'argent ; et il vient aussi en aide à ma fille Annouchka : tout cela au moyen de sa seule solde. Je remercie vraiment Dieu, conclut-elle les larmes aux yeux, de m' avoir donné un pareil enfant.

— Est-ce qu'il vous écrit souvent ? demandai-je.

— Rarement, petit père; une fois par an, peut-être, et aussi, parfois, en envoyant l'argent. « Si, me dit-il, maman, je ne vous écris pas, c'est que je suis vivant et en bonne santé; et si, — Dieu préserve! — il m'ar-

rivait quelque chose, on t'écrirait bien sans moi. »

... Lorsque je remis au capitaine le souvenir de sa mère, il me demanda du papier, l'enveloppa avec soin et le serra précieusement. Je lui parlai beaucoup de sa mère : il gardait le silence. Quand j'eus fini, il se retira dans un coin et se mit à bourrer longuement, trop longuement, sa pipe.

— Oui, une bonne vieille, dit-il de son coin, d'une voix un peu voilée; je ne sais si Dieu nous permettra de nous revoir.

Ces simples paroles trahissaient une grande affection nuancée de tristesse.

— Pourquoi servez-vous ici? demandai-]' e.

— Il faut bien servir quelque part, répondit-il d'un air convaincu, et ici nous touchons

double solde, ce qui est beaucoup pour nous autres pauvres gens.

Le capitaine vivait sobrement. Il ne jouait pas aux cartes, faisait rarement la noce, et fumait le tabac le plus ordinaire.

Le capitaine me plaisait déjà avant : il avait une de ces figures russes simples et paisibles qu'il est agréable et facile de regarder droit aux yeux. Mais, après cet entretien, je me sentis pour lui une estime véritable.

Le lendemain, à quatre heures du matin, le capitaine vint me chercher. Il portait une vieille redingote tout usée, sans épaulettes, de larges pantalons de Lesghis1, une papakha2 blanche, à fourrure jaunie, un mauvais yataghan en bandoulière. Le petit cheval blanc qu'il montait marchait en baissant la tète et en agitant sans cesse sa queue peu fournie. Quoique l'accoutrement du bon capi-

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