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CANNES

Si les Cercles de Nice résument la société cosmopolite, les éléments de la haute vie, appelés de toutes les contrées par l'attraction du soleil et par celle du plaisir, leur voisin, le Cercle de Cannes, représente plus spécialement l'aristocratie épurée qui, chaque année, députe à cette plage heureuse une colonie fidèle, moins enfiévrée que celle de Nice, plus solide, plus homogène.

On fuit à Cannes les hivers et la froidure; on y amène sa famille et ses malades; on y cherche

un établissement stable; on y trouve ses pareils, venus aussi dans ces paisibles conditions; on s'y fait une existence agréable et douce, au milieu de voisins sûrs et connus. Mais cette villégiature ensoleillée ne comporte ni la fièvre ardente de la dépense et du mouvement, ni l'afTolement du jeu, ni la danse aux écus, ni la danse aux grelots, que procurent à leurs visiteurs d'autres stations plus bruyantes.

Le luxe est, pour ainsi dire, intime; il garde toujours les pudeurs de la bonne compagnie; il se sent chez lui et ne poursuit pas les excentricités tapageuses.

Ce caractère spécial à Cannes, cette note de bienséance calme, d'élégance distinguée se répète naturellement au salon commun, au Cercle nautique, qui s'ouvre chaque année du 1" octobre au 15 mai.

C'est au duc de Vallombrosa et à ses amis qu'est due cette création.

Tout le monde connaît ce grand seigneur et sa charmante femme. 11 est peu de ménages où le charme, la grâce et la séduction se rencontrent à cet enviable degré. Ils sont l'un et l'autre grandement appréciés à Paris; mais, dans leur villa deGannes,ilsexercentunevéri table royauté, groupant autour d'eux toute la noble colonie que leur attrayant exemple appelle dans ce paradis enchanté, captivant même, à l'occasion, les oiseaux de passage les plus insaisissables, comme le général de Charette.

Sous les auspices du duc, une société se constitua, il y a vingt ans, dans le but d'organiser un Cercle pour l'agrément de tous. Le capital nécessaire, partagé en actions de cinq mille francs, fut aussitôt souscrit par Tinitialeur lui-même,

par le chevalier de Colquhoun, M. de Béchevet, le prince de Montmorency-Luxembourg, le baron Adolphe de Rothschild, le prince de Sayn-Witgenstein, M. Adolphe Fould, M. Frémy, M. de Rozière, et vingt autres.

Le terrain de construction fut choisi sans retard dans une situation merveilleuse, au bord de la mer, sur la magnifique promenade de Cannes, en vue du panorama que forment les flots d'azur au midi, le cap de la Groizette et les poétiques îles de Lérins au levant, la montagne des Maures au couchant.

L'édifice s'éleva très rapidement; il a grand aspect, avec ses perrons, ses terrasses et ses vérandahs. Dans la cour, un kiosque très élégant où la musique municipale se fait entendre le lundi. A l'intérieur, la salle de billard, les salles de jeux, la bibliothèque, la salle à manger, la magnifique galerie des fêtes, sont desservies par une vaste salle en rotonde qui sert à la conversation et à la correspondance. Quelques logements annexes sont mis à la disposition des sociétaires.

Le nouveau Cercle se rattacha, dès sa naissance, à la Société des régates et se nomma,

pour ce motif, Cercle nautique de la Méditerrannée. Il a donné, en effet, de grandes fêtes maritimes auxquelles les escadres française et étrangères, les embarcations de plaisance très nombreuses pour le service des Anglais, ont apporté leur attrayant concours.

L'administration municipale organise directement ces régates aujourd'hui : mais le Cercle a conservé ses droits à l'estrade d'honneur qu'il occupe sans conteste.

La Société fondatrice expirait statutairement l'année dernière; elle s'est prorogée pour vingt nouvelles années.

Tel est le cadre de cette réunion choisie où les fêtes ne sont pas assurément si fréquentes et si nombreuses qu'elles le sont à Nice, mais où la composition défierait le plus sévère contrôle; où le vin de Champagne coule moins fas-

tueusement peut-être, mais où l'on dîne avec ses pairs; où la partie, quelquefois animée, sait cependant s'interdire les hardiesses dangereuses ; où les concerts donnés au profit des pauvres, sous le patronage de la belle duchesse de Vallombrosa, rassemblent une élite, et non pas un mélange ; où l'on vit moins, mais où l'on vit mieux.

Ce n'est pas dire que Cannes ait aucune prétention de sanctuaire exclusif rigoureusement réservé à l'aristocratie française. Cannes, cette serre chaude et embaumée, prodigue ses salutaires bienfaits à beaucoup d'étrangers, d'Anglais surtout. On ne vous demande nullement, à la porte du Cercle nautique, si vous êtes sorti de la cuisse de Jupiter; l'abonnement, assez modeste, est de cinquante francs pour un mois, de vingt francs pour une semaine; on y entre aisément, comme visiteur ou comme invité : on peut même y dîner sans en faire partie. Ce qui a protégé le Cercle nautique contre toute invasion compromettante, ce ne sont point de soupçonneuses barrières, c'est le fond soUde du Cercle et de la colonie, le bon ton et le bon t>oùt de ses

fidèles, s'imposant à ceux qui surviennent et à ceux qui passent.

Monsieur le comte de Paris a bien voulu s'inscrire parmi les membres permanents du Cercle nautique. C'est une faveur appréciée, que ne partage aucune autre société de ce genre, pas même à Paris.

Le duc de Chartres y a pareillement figuré, durant la dernière saison.

I/écusson de Cannes n'a point dû offusquer leurs regards. Par une heureuse rencontre, il exhibait, aux yeux de Leurs Altesses, les fleurs de lys de France.

Les princes et les princesses ont laissé à Cannes un souvenir de simplicité gracieuse et bienveillante. Les habitudes locales, totalement exemptes de pose, de recherche, de réclame, paraissaient agréer à ces augustes visiteurs, qui

rencontraient partout le respect, sans viser à éblouir personne, et qui se mêlaient familièrement à la vie commune, sur la promenade de la Groizette, dans les salons du Cercle, ou dans les magasins.

Le pauvre duc d'Albany parut aussi au Cercle nautique, durant l'hiver de 1884, peu avant sa mort.

Voici le duc de La Iiochefoucauld-Doudeauville que ses quatre jolis poneys viennent d'amener au Cercle, avec son cousin, le comte de Canclaux, un diplomate aimé de tous ses collègues, auquel sa grand'mère, madame Delphine de Girardin, a légué quelque chose de sa grâce spirituelle et bienveillante.

Voici d'autres passants de bonne souche: le comte de Levis-Mirepoix, le comte Philippe d'Alsace, le marquis de Latour-Maubourg, le comte deCaraman, le prince Charles de Ligne, le comte de Vogiié, M. de Salignac-Fénelon, le comte de Saint-Priest, le duc de Rivoli, le comte deMontlaur, et le comte Bruno de Boisgelin,un veneur normand qui vient, au Midi, se remettre de ses beaux laisser-courre.

Ces deux élégants amis ce sont le baron Maurice Martin du Nord et le comte Arthur de Rougé, s'allant reposer là-bas de son intrépide candidature qui s^afficha si crânement royaliste, et qui, dans un quartier de Paris, enleva plus de six mille suffrages, nous montrant que l'énergie et la franchise sont partout des armes supérieures aux tortueuses compromissions.

Ce Français d'Alsace, c'est le comte Paul de Leusse; des fenêtres de son château, il put applaudir, il y a quinze ans, aux charges héroïques de Reischoffen, et, sur le champ de bataille, recueillit nos blessés, consola nos mourants, bravant les colères du vainqueur et associant son nom au plus glorieux de nos revers.

Ce courtois et raffiné conteur, qu'on entoure et qu'on écoute si volontiers, c'est un poète, qu'a décoré de ses fleurs l'Académie de Clémence Isaure, que l'Académie française a couronné de ses lauriers, qui, par la sincérité de ses convictions et le charme de son talent, nous a séduits nous-mêmes, nous ses adversaires d'autrefois; le chantre ému des triomphes et des deuils impériaux, M. Stéphen Liégeard.

En somme, vous trouverez au Cercle de Cannes deux bienfaits très appréciables, le confortable et la bonne compagnie. Pour beaucoup, cela suffit; cela et les caresses du brillant soleil, au milieu des fleurs calmes et'reposées.

Si vous cherchez autre chose, la furie des plaisirs intenses, l'imprévu des rencontres hasardeuses, les commerces épicés, les faveurs de la Dame de pique ou de certaines autres dames... allez ailleurs!

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