POUR CEUX QUI LIRONT CES PAGES
C'est à vous que je dédie ces pages, chers compagnons de fierté et de tristesse. Plus heureux que beaucoup d'entre vous, fai, dans un long adieu ^ pris congé de celui dont j'avais ouvert les yeux et qui devait fermer les miens.
Dans ces heures dernières il m'a dit ce que le vôtre vous aurait dit, si la Gloire n'avait pas eu tant de hâte à vous l'enlever. Il a désiré qu'en son nom, au mien, au nom de ceux qu'il a vus tomber autour de lui, je rende ce témoignage :
Ce qui s'étend sur le Champ d'Honneur, à la minute oîi les yeux de nos héros s'obscurcissent, ce n'est pas la Nuit. Au-dessus du ciel de mitraille qui écrase la terre un firmament se déploie, où, dans l'azur inaltérable^ planent les chères Idées.
Et c'est la Foi.
La Foi qui, de ses mains guerrières^ écarte la voûte pesante. La Foi qui dans les feux de la
bataille voit poindre V aurore de la Justice. La Foi qui dans la France crucifiée contemple le triomphe de la France perpétuelle. La Foi qui croit à l'intervention de ce suprême Maître des Heures que, d'une génération à l'autre, nos écotiers nomment : « Celui de qui relèvent tous les Empires^ qui fait la loi aux Rois, et qui leur donne quand il lui plaît de grandes et magnifiques leçons, »
Et c'est l'Espérance.
L' Espérance qu'à travers nos larmes nous apercevons dans sa tunique d'arc-en-ciel. L'Espérance plus forte que les doutes. L' Espérance que l'on n' enferme pas dans un tombeau. U Espérance qui ramène les disparus, fait tomber les entraves des prisonniers, guérit les blessures. L 'Espérance qui rouvre les yeux des morts.
Et c'est la Charité.
La Charité brûlante de tous les feux de l'A mour. Un amour qui accepte de ne plus bercer, de ne plus étreindre, un amour qui n'attend plus et qui se souvient. L'amour qui avec sa douleur panse les blessures d' autrui, l'amour qui avec sa chaleur d'autrefois fait de la lumière.
Une secousse telle que les Bibles prédisent qu'il
s'en produira à la fin des temps vient d' ébranler le monde. Faux luxe, fausses joies, faux principes, tout ce qui n est pas vérité s' abîme dans ce gouffre. V homme et la femme que Von disait en désaccord se retrouvent l'un en face de l'autre dans l'attitude de leur rôle primitif : il la défend et elle l'assiste.
Finies les querelles de a classes », grâce auxquelles, un instant, on avait espéré pousser les uns contre les autres ceux qui, dans le sacrifice y viennent de se retrouver frères. Finies ellesmêmes ces divergences de pensées qui, sous des bannières opposées, hélas, parfois ennemies, avaient groupé les convictions sincères de nobles esprits. Nous le savons à cette heure : sous des noms différents, leur bonne foi servait le même idéal.
Ceci est la victoire que nos morts ont gagnée^ nos morts qui ne veulent pas avoir tout donné pour rien. Ne disons donc plus qu'ils sont morts. Ils vivent. Diaphanes, transfigurés, ils se groupent, légions innombrables y autour de Vimage de la Patrie. A jamais leur esprit peuple nos campagnes, nos rivières, nos bois. Ils se mêlent à la substance même de la France. Ils sont, désormais.
dans la brise qui ride les eaux et les prairies, dans V appel des cloches, dans la fanfare des clairons, dans le bruit frais que font les livres dont nos écoliers tournent les pages ^ dans le sourire, voilé de larmes, dont, demain, nous suivrons les voiles blancs des jeunes mariées, dans ces paroles mystérieuses que le cœur entend quand la nuit tombe, dans le secours que nous voulons porter à la douleur des autres, dans la part que nous ne cesserons point de prendre dans leurs foies.
Est-ce bien cela, mon Fils impalpable, que tu veux que fe dise à ceux qui s'aimaient comme nous nous aimions et qui ont été séparés?
C'est fait. Mais, ne me quitte pas encore. Penche-toi vers moi afin que je f embrasse dans le vide.
AU
Paris, I" août 1914.
Je le sais depuis ce matin : la mobilisation est décidée. Robert, mon sous-lieutenant, part pour TEst.
Ce n'est pas une surprise. L'an dernier il a fait une démarche qui a été agréée. Il trouvait son régiment trop enfoncé dans le pays d'Ouest. En cas de guerre, il désirait, dès les premiers jours, agir sur la frontière. Je me suis mis en route pour appuyer sa requête.
On m'a répondu :
— Ce n'est pas une faveur. Les notes de cet officier le recommandent au choix.
Et cela m'a été doux.
L'appartement que mon cher fils habite est situé juste en face du mien : la Seine, le beau jardin des Tuileries nous séparent. J'y cours.
Sa concierge met des points à une culotte rouge, la sienne. Dès sept heures du matin, il est parti, comme d'ordinaire, pour son usine de banlieue^ afin de remettre son service à ses chefs.
Je vais l'attendre à son bureau de Paris, dans le vieux quartier du Temple.
Le président du conseil d'administration me dit :
— Votre fils s'est fait estimer et aimer chez nous. Nous avions été heureux, il y a trois semaines, d'apprendre ses fiançailles. Il semblait si rayonnant de joie! C'est un bonheur retardé...
Onze heures moins le quart.
Les ingénieurs qui reviennent de l'usine m'annoncent que Robert est rentré à Paris avec eux. Il ne reparaîtra plus dans les
bureaux. C'est chez lui maintenant que j'ai chance de l'atteindre.
Me voici donc assis dans son petit salon de la rue de Rivoli. Comme sa chambre, cette pièce n'est guère qu'une chapelle dédiée au souvenir de la mère dont il vient bien juste de quitter le deuil. Les portraits de sa fiancée se mêlent aux nôtres. Sa cantine est ouverte sur le divan. Des effets de manœuvre, des souliers usagés en sortent. J'attends toujours. J'ai hâte que son entrée finisse le silence qui règne dans ces deux chambres.
Le voici enfin.
— Eh bien! Cette fois, ça y est!
— Mon pauvre enfant...
Il le sait : je ne m'attriste pas sur la tâche elle-même. Depuis qu'il raisonne, nous avons parlé de cette chance de guerre ainsi que d'un beau rêve. Mais comment ne pas songer à la joie d'hier, à cette chute du haut de son bonheur qui était si proche?
Il devine et il sourit.
Je lui connais ce sourire-là. Je le lui ai vu, il y a dix ans, le soir de la mort de son
frère aîné. Je lui demandais de ne pas coucher dans la chambre que, depuis leur enfance, lui et notre cher Guy, ils avaient habitée en commun.
Il m'a répondu :
— Il faut que je m'habitue... Que ce soit tout de suite...
Aujourd'hui il dit :
— Si c'avait été l'an dernier, au moment où je partais pour mes manœuvres, j'aurais été joyeux sans réserves. Mais aujourd'hui... J'ai eu un mauvais moment. C'est fini — et, maintenant, tout va. Seulement cela me fait de la peine de penser que je vais partir sans « la » revoir.
Quoi qu'il arrive, la feuille de mobilisation ne l'atteindra pas avant ce soir. Tout de même il a du mal à se laisser persuader de faire ce qu'il désire tant.
Donc nous voici roulant dans le plein midi d'août, vers une campagne lointaine.
Malgré l'éclat du ciel, on a le sentiment qu'une trombe a passé. Déjà, on ne voit plus d'hommes. Dans les petites agglomérations, les femmes causent devant les
portes. Elles pérorent, elles lèvent les bras. Elles se racontent leur cas; les isolées pleurent. D'ailleurs la route est libre, vide de charrois, de tout ce roulage paysan qui, d'ordinaire, fait la sourde oreille à la trompe de l'automobile. Nous ne causons guère, non pas seulement parce que nous sursautons sur les pavés, mais parce que nous aurions trop de recommandations à échanger.
— Je t'en prie, mon petit, crois en mon expérience d'homme de route : dors plutôt sur de la pierre, sur des cailloux, que sur la terre. La guerre, ça finit un jour! Et il faut revenir bien portant quand on est aimé!
Il sourit, plus gaiement que ce matin, et il m'abandonne sa main. Je la tiens dans la mienne comme au temps où il était enfant.
Elle n'était pas prévenue, la petite fiancée : mais son cœur devait être tendu vers les bruits de la rue. Nous n'avons pas le temps de sonner : déjà la grille est ouverte.
Je ne la connais, moi, que depuis peu de temps, cette jeune fille en qui le seul fils qui me reste a mis sa tendresse et nos espérances. J'ai eu avec elle ces rapports de courtoisie que l'on noue au cours de fiançailles. Ici, avec ses beaux cheveux en révolte autour de sa figure éplorée, avec ses larmes, elle n'est plus pour moi l'étrangère gracieuse que l'on accueille pour la joie et pour l'épreuve, dans un sourire qui ait crédit ; elle devient mienne, comme sa douleur.
Elle s'est jetée au-devant de son fiancé.
Je les regarde et au fond de mon souvenir, je Tentends monter en sanglot, cette petite chanson où, comme dans une larme traversée de lumière, un peuple passionné a enfermé toute la chance du bonheur de l'homme :
Je garde deux baisers dans mon âme Qui ne s'éloignent pas de moi, Le dernier de ma mère, Le premier que je t'ai donné.
La mère d'Hélène est partie pour Paris, aux nouvelles. La jeune fille veut la rejoindre. Donc, tous les trois, nous allons chercher le chemin de fer. Il nous ramènera plus vite que l'auto.
Dans le wagon je laisse mes fiancés en tête-à-tête. Je m'efforce de regarder par la fenêtre.
Les trains militaires succèdent aux trains militaires. Les chevaux apparaissent en condition splendide, les hommes debout à leurs têtes. Des bras nus, bien musclés, débordent les fenêtres de ces voitures-écuries. Tout cela, hommes et bêtes, est écla-
tant de force irrésistible. Ils défilent, escortés par les hourras.
Dans un fourgon tout pareil à ceux-ci, il y a quinze mois, en Bulgarie, j'ai passé un jour et une nuit, au milieu de soldats que Ton emportait du champ de bataille. Ils saignaient, ils agonisaient dans la paille... Écartons-en le souvenir! Il ne faut pas montrer une face d'angoisse à ces deux enfants qui causent des espérances encore possibles de leur bonheur.
Aucun ordre n'est arrivé rue de Rivoli à l'adresse de notre sous-lieutenant. La jeune fille va rejoindre sa mère. Le soir, Robert dînera avec elles. Moi, je viendrai retrouver mon fils chez lui, à minuit.
Les nouvelles que je recueille aux Affaires Étrangères sont pour provoquer un sursaut d'espoir.
Le président du conseil a dit à l'ambassadeur d'Allemagne ;
— Mobilisation ne signifie pas guerre.
L'ambassadeur a parlé d'une négociation favorable : l'Angleterre, la Russie, l'Allemagne elle-même y interviendraient.
AU CHAMP D'HONNEUR g
On inviterait l'Autriche à écouter les avis de l'Europe. Et ce serait la paix.
Quel chemin ai-je donc parcouru depuis ce matin?
Ce mot àe « paix » me tombe lourdement sur le cœur.
Lorsque, à minuit, je sonne rue de Rivoli, le concierge dort, la maison est éteinte.
Jamais je ne suis venu ici de nuit. Je monte à tâtons par un chemin compliqué. Il y a deux escaliers, un ascenseur, une porte vitrée. Presque au hasard, je frappe sur ma droite. C'est là.
Aucun ordre particulier n'a touché mon sous-lieutenant, mais les affiches invitent chaque mobihsable à ne pas profiter des délais d'appel. Donc il part demain matin.
Il écrivait quelques lettres à des parents, à des amis d'enfance, à sa sœur, notre Marie-Rose, que la guerre surprend en Normandie : elle n'aura pas le temps de venir l'embrasser.
Il me demande d'envoyer de temps en
AU CHAMP D'HONNEUR ii
temps mon domestique mettre de l^ordre dans son logis et « battre » ses habits.
— Afin que tout ne soit pas mangé des vers quand je reviendrai...
Et il sourit encore.
La nouvelle que je lui apporte et à laquelle, moi-même, je ne crois plus devant sa cantine bouclée, ses armes fourbies, n'arrive ni à son cerveau, ni à son cœur. Il ne désire pas que cette reculade de l'ennemi soit vraie.
— Maintenant que mon sacrifice est fait...
Sa pensée et la mienne vont à sa fiancée. Il dit avec mélancolie :
— Quand je songe seulement à moi, j'envie ceux qui se sont mariés hier et qui ont eu leur jour. Quand je pense à elle, je me dis que les choses sont mieux comme elles sont.
J'insiste pour qu'il se couche et pour qu'il prenne un peu de repos. Je regarde sur le divan un tapis de prière que je lui ai donné. Bien souvent, dans ma tente, en Afrique, il m'a servi de lit quand je chemi-
nais seul, à travers le sable, la brousse, les montagnes et les marais. Je voudrais bien m'étendre une fois de plus sur ce petit tapis, dormir jusqu'au matin, sous le même toit que lui, le conduire au chemin de fer. Mais, visiblement, il ne le désire pas. Il ne me dit pas sa raison, je la devine.
Ce n'est pas à moi que demain matin il portera son dernier adieu. Il y a autour de l'amour une pudeur d'isolement.
Je te comprends sans que tu parles et moi aussi, mon Fils chéri, je fais mon sacrifice.
Je me souviens de ce temps où le robuste athlète que tu es devenu n'était qu'un pauvre petit enfant. Le croup t'étoufîait, l'acier du chirurgien avait traversé ta gorge. Autour de toi, tous ceux, toutes celles qui t'aimaient étaient touchés de la contagion affreuse. Le mal t'avait réduit à un état si désespéré que des journaux avaient annoncé ta mort. Moi, je voulais lutter jusqu'au bout pour te sauver. J'étais assis sur une plage, au bord de la mer, avec ton agonie sur mes genoux. Quand tu t'effondrais, je te piquais
d'éther. Je versais l'eau-de-vie et le Champagne dans ton gosier d'enfant.
Je t'ai « eu » tout de même en ces jours de lutte, où je t'ai aimé comme un père et comme une mère, où contre mon cœur, cher Fils, tu es né une seconde fois. Cependant, à cette heure, ce n'est pas pour moi qu'est ta pensée dernière. Plus qu'à moi tu appartiens à des espérances de lignée. Et c'est sans doute une douceur de te donner, à la fois, à la patrie et à l'amour.
Tout de même il faut qu'il dorme.
Il prend un flambeau. Ensemble nous redescendons ce chemin compliqué où tout à l'heure je me suis débattu dans l'ombre.
Dans la loge on dort toujours. A cette minute où nous voudrions nous recueillir, il faut appeler, appeler. J'ai l'air de quelqu'un qui est pressé de sortir et s'impatiente.
Enfin, la porte s'ouvre.
C'est là, sur le seuil, que je l'ai embrassé. Sa lumière qu'il tenait d'une main l'éclairait par en dessous. Je l'ai regardé des
pieds à la tête. Je vois ses molletières bleues, sa culotte rouge, sa chemise de flanelle. Je sens dans mes mains les beaux muscles de ses épaules et de son dos.
Tandis que je me penche pour l'embrasser, il sourit et il me dit :
— Tu sais que je ferai mon devoir...
Un peu plus si j'en ai la chance.
2 août 1914.
Je viens de passer devant la gare par laquelle, ce matin, il est parti.
Les rues, les boulevards sont dangereux à traverser à cause de la folle vitesse des automobiles. Des soldats de toutes armes qui filent vers les trains, les surchargent. Des drapeaux se sont accrochés aux fenêtres. On pavoise comme en un jour de 14 Juillet. La foule déborde les trottoirs, elle envahit les chaussées; elle s'ouvre à l'appel des sons de trompe, elle se referme tout de suite. A sa surface court une rumeur de mer agitée. Il y a de la décision, de la foi, de l'honneur, de la gaieté dans l'air. Ce peuple se réveille dans la joie de l'action de l'immobilité qu'un sortilège lui
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a imposée depuis quarante-quatre ans. Ici, là, pourtant des femmes, — des jeunes et des vieilles, — que leurs hommes tiennent par la taille, avancent avec des figures de somnambules.
Rue Lafayette, j'ai croisé un couple dont le souvenir me poursuit : lui, un ouvrier d'une trentaine d'années, des muscles, mais déjà, sur ses épaules, les usures du travail et du destin. Il tenait par la main une petite fille qui n'avait pas six ans. L'enfant avait un tablier, et sur la tête, une espèce de bonnet tout sale, qui écrasait les cheveux noirs. Il lui parlait comme à une grande personne, à quelqu'un qui depuis longtemps sait ce que c^est que la résignation, quelqu'un qui a doit » avoir du courage. Il lui disait ces deux mots que, depuis hier soir, tous les hommes que l'on rencontre, murmurent à l'oreille de toutes les femmes qu'ils entraînent :
— Tu comprends...
Elle « comprenait » très bien, la petite fille de six ans. Elle comprenait qu'elle avait eu une mère, depuis longtemps morte
OU disparue. Du moins il lui restait cette force un peu brusque, mais si tendre, un père, celui qu'elle tenait là, par la main. Elle comprenait que cette pauvre petite main, toute gonflée, à force d'avoir serré, il allait falloir l'ouvrir. Tout à l'heure son père l'embrasserait; il l'enlèverait dans ses bras, il la remettrait à des inconnus, et puis il s'en irait, sans tourner la tète. Elle voyait cela clairement, la petite fille de six ans. Elle ne pleurait pas : elle comprenait.
En la regardant, j'ai senti mon cœur se soulever de honte.
Je me suis dit :
— Ton fils ne part pas seul.
Et ma pensée s'est tournée vers ces autres jeunes gens qui, avec leur gaieté de vingt ans, emplissaient tous les dimanches ma maison de campagne.
A toi, mon cher Charles, le fils de ma sœur, que ma vieille mère aimait tant. Encore deux mois, et, avec un galon de souslieutenant sur ta manche, tu allais quitter la caserne. Ton père songeait avec fierté qu'un garçon qui a fini son droit, passé par
i8 AU CHAMP D'HONNEUR
rÊcole des Sciences Politiques, est prêt pour la bataille de la vie. C'est l'autre combat qui t'appelle d'abord, mon Chariot. Je sais comment tu vas nous honorer, nous, les tiens.
J'ai pensé à toi, mon Jean, cher fils d'adoption que je me suis donné pour le réconfort de mon cœur. Tu t'en souviens : mon cher fils Guy venait de fermer ses yeux et partout je le cherchais. Un jour d'été, dans le train qui me conduisait à mon travail quotidien, un jeune homme est monté dans mon compartiment et s'est assis en face de moi. J'ai reçu dans la poitrine un coup très doux. C'était mon enfant perdu que je revoyais, vivant, tel qu'il était vers sa dix-huitième année. Même dessin, si caractéristique, du visage, même position des sourcils, même couleur des yeux. Je m'attendais à entendre sa voix.
Je n'ai pas pu y tenir. En arrivant à Paris je me suis approché de toi, cher Jean, je t'ai touché l'épaule. Je t'ai dit, si humblement :
— Excusez-moi. monsieur... Mais vous
ressemblez tant à un fils que j'ai perdu...
Il s'est trouvé que tu avais l'âme qu'il fallait pour accueillir une telle -confidence. Tu m'as dit que toi-même tu étais sur le point de te séparer d'une mère que tu adorais : ton chagrin t'aidait à comprendre ma peine. Quelques jours plus tard tu m'as conduit au chevet de cette mère qui allait s'éteindre. Certes, elle était justement fière des cinq enfants qui entouraient son lit. Mais pour parler de toi, sa voix prenait une intonation particulière. Elle a dit avec une délicieuse tendresse qu'elle voulait que « son petit Jean » devînt mien.
Le départ de cette mère charmante a fini de nous lier. Comment se fait-il qu'un enfant de vingt ans ait pu devenir l'ami d'un homme dont les tempes grisonnent? C'est la vérité pourtant. Le dimanche, quand tu venais, été comme hiver, te mêler à la bande joyeuse des amis de ma fille et de mon fils, tu savais trouver le chemin de la chambre où je me retirais^ seul, pour ne pas gêner de ma présence ces gaietés de jeunes gens. Tu me visitais. J'étais ton pauvre. Tu avais
retenu, comme un vrai fils, toutes les dates d'anniversaires où, au fond de mon cœur, le souvenir sonne des glas. J'étais bien fier de toi quand, après tes deux années de service, tu es revenu de Saint-Mihiel, aguerri par la vaillance avec laquelle tu as supporté cette discipline de fer qui pèse sur les régiments de frontière.
Je me disais alors :
— Voilà mon Guy, tel que l'armée me l'aurait rendu.
Aujourd'hui, mon petit Jean, il me semble que tu vas te battre avec deux âmes : la tienne et la « sienne » , — deux âmes vaillantes, deux âmes faites pour se fondre, deux âmes sur lesquelles des mères disparues veillent d'en haut.
Comme j'aurais voulu prendre, une fois de plus, ta tète à deux mains, et t'embrasser sur le front avant ce départ de guerre !
J'ai pensé à toi aussi, mon cher Max. Tu as bien juste tes dix-huit ans et ce n'est pas pour toi que les clairons sonnent. Mais je te connais : tu ralHeras. Le temps d'apprendre à manier un sabre.
Te rappelles-tu ces malins de mai où tu venais monter à cheval avec Robert et Marie-Rose dans notre forêt?
Ta chère mère me faisait dire :
— Choisissez-lui une bête tranquille.
Elle est prête aujourd'hui à te laisser serrer entre tes genoux ce cheval de guerre qui te portera au péril et à l'honneur. Elle et toi vous savez que tu es le fils de l'Homme qui a gouverné ce pays aux heures où il fallait faire le choix entre le sacrifice et les abandons, — de l'Homme qui a plaidé^ gagné sur l'égoïsme et sur la folie de quelques-uns, la cause de la France. Va porter au camp, mon petit Max, ta gaieté d'alouette. Toi aussi, nos yeux te suivront dans le ciel(i).
(i) Le Brigadier Max Barthou, mort pour la Patrie, le 14 décembre 1914.
« 3 août 19 14.
« Mon cher Fils,
« Que de fois dans ma vie, j'ai été « Celui « qui part » .
« A travers tout, par-dessus tout, les profits, les chances d'honneur, les joies, j'étais appelé.
« Cela venait tantôt du dedans de moi et tantôt du dehors. Il avait, cet appel, la voix de ceux que j'ai aimés. Il était le commandement des pères lointains dont je n'ai pu te dire que les noms, aïeux normands et bretons, gens de la barque et du navire, qui, tous, vécurent au large, en amour et en bataille avec le vent, entre la mer et le ciel.
« Parfois, pendant des mois, voire pen-
dant des années, l'impérieuse sommation se faisait plus basse. J'avais la licence de savourer ces plaisirs que goûtent à terre, avec une ardeur brûlante, ceux qui savent que demain ils seront rembarques. Puis, soudain, un vent se levait de terre : il m'arrachait à tout, à l'abri du foyer, à la douceur d'appuyer mes mains sur vos têtes d'enfants.
« Il me fallait partir.
« Vingt ans, cette voix des aïeux a soufflé sur ma vie. Elle soulevait mon cœur, elle tendait ma volonté. Je m'en remettais à elle de régler le sens du voyage.
« Comment aurais-je deviné que, pour moi, ce port où l'on désarme, ce serait une tombe, le carré d'herbes où mon fils premierné s'est étendu, dans sa vingtième année, les mains toutes chargées des espérances d'icibas? Comment aurais-je pu prévoir qu'en s'en allant, cette âme nous emporterait une autre âme, que la mère suivrait le fils, et qu'au milieu de mon voyage il me faudrait jeter l'ancre entre deux vagues de gazon?
« Ceci est sûr : depuis qu'à mes pieds
j^écoute le petit bruit que fait dans un cimetière un souffle qui incline l'herbe sur des tombes, l'impérieuse Voix que j'entendais en moi s'est tue. Ce n'est plus à moi qu'elle parle quand l'irrésistible volonté des Morts formule les ordres auxquels il faut obéir. C'est à toi qu'elle s'adresse maintenant, mon Robert, cher Fils qui me restes, dernier de notre nom, toi en qui aboutissent tant de vaillances, aujourd'hui effacées sous la terre et sous la mer.
« Veux-tu savoir quand j'ai compris qu'elle t'avait appelée, la Voix de ma Jeunesse?
0 C'est un soir, l'an dernier, lorsque tu m'as dit :
« — En cas de guerre, je demande à servir sur la frontière.
« Soit! Qu'il te guide à ton tour, qu'il te soutienne à l'heure où l'on fait le choix, le Commandement des Tiens.
« Souviens-toi seulement qu'aujourd'hui, moi, le voyageur d'hier, je suis devenu « Celui qui reste ».
a Écris-moi souvent, mon Fils. »
Ce qui se passe dans notre famille, tandis que nos fils se battent, est un exemple, entre tant d'autres, des efïorts que le devoir présent impose à notre société française.
Dans le Midi, mon beau-frère, le professeur à la Faculté de chirurgie, est placé d'office à la tête d'un hôpital de la Croix- Rouge. Mon second beau-frère, le père de Charles, reprend son uniforme de médecinmajor. Mes deux sœurs ont revêtu l'une et l'autre la robe des infirmières. Ma chère fille, Marie-Rose, ma nièce Alice, entrent comme assistantes dans des hôpitaux normands que leur tante administre en qualité de Présidente de l'Union des Femmes de France. Moi je suis accrédité auprès du ministre de la Guerre. J'ai charge de recueillir
à son cabinet et puis de commenter, ces nouvelles que, chaque jour, le Grand Quartier Général, assisté du Gouvernement, met au point vers minuit.
A l'heure tardive où je viens chercher cette manne qui, demain, nourrira les cœurs d^espoir ou d'inquiétude, la porte du ministère est gardée comme un accès de forteresse. Dans toutes les façades se découpent desfenêtres éclairées. Entreles informations qu'on reçoit et les ordres qu'on expédie, on ne connaît plus, ici, ni jour ni nuit.
Au rez-de-chaussée de la rue Saint- Dominique, les huissiers officient comme à l'ordinaire, en cravates blanches et en fracs. Une haute statue de la Victoire Ailée — la déesse de Samothrace — déploie son vol sans tête, au pied de l'escalier.
Je détourne les yeux de cette gloire décapitée : le symbole en est de mauvais augure sur ce seuil du Palais de la Défense Nationale. Je laisse ma pensée escalader les étages. Elle cherche, elle pousse une porte connue.
Ici, avant la guerre, j'ai eu de réconfor-
tants contacts avec ce Généralissime à qui, nous autres les pères, les vieux, les femmes, nous remettons les espérances de la patrie et de notre sang. J'aime à évoquer sa puissance de bon géant, tranquille et sûr de sa force, la lucidité de son regard, cette foi que lui inspire l'esprit de son armée. Et, dans l'ombre de ce Grand Chef, je t'aperçois, cher Lieutenant, en qui s'incarne pour moi l'élan de notre jeunesse guerrière.
Tu souris, tu me dis :
— Aie confiance! Nous sommes commandés.
Chaque soir, avant d'entrer dans l'épreuve du sommeil, je relis les deux bulletins qui encadrent ma vie : le communiqué de minuit et la dernière lettre de mon fils.
Voilà une vingtaine de jours que tu es parti, mon enfant, et déjà l'histoire a changé de figure. Liège a barré la route aux Allemands, une armée anglaise est venue renforcer notre front du Nord, nos drapeaux ont reparu en Alsace et puis, hélas, ils en sont ressortis.
Sur les routes du pays plat que notre loyauté estimait barrée par un engagement d'honneur, l'ennemi déborde. Nous reculons, mais collés à l'adversaire, la face vers sa face, les bras à sa ceinture.
Les officiers d'état-major qui, chaque
nuit, sur la carte, commentent pour moi les énigmes du communiqué affirment :
— Notre offensive s'est changée en défensive, mais ce n'est qu'un repli. Demain notre résistance va s'appuyer ici, là, et s'arc-bouter.
J'ai foi, moi aussi, dans nos soldats, dans nos chefs, dans le triomphe final de la justice. Je rejoins donc mon journal à la hâte. Les sténographes qui recueillent ma dictée se succèdent d'une minute à l'autre. Je ne les vois pas changer de figure. Ce que j'aperçois à travers mon commentaire, qui du pire tire le meilleur, c'est le lecteur de demain, ce frère qu'il faut mettre à l'abri de l'abattement irréfléchi et des espoirs trop fougueux.
Cela fait, je retraverse Paris, dans la nuit d'été qui déjà touche à l'aurore. Pour apaiser mon cœur, je marche seul au milieu des rues sonores. En passant, je salue, mon Fils, la porte de ta maison. Je traverse la rivière où pâlissent les étoiles. Et, certes, avant de fermer les yeux, je relis ta dernière lettre.
C'est mon baume, à moi qui distribue le
baume. Ces petites pages crayonnées réfléchissent la belle santé d'âme de tes compagnons et la tienne. Votre grande vaillance ne s'arrête pas au déchiffrage des bulletins que Ton colle pour vous à la porte des mairies. C'est du côté de l'ennemi que vous regardez. Vous ne voyez que votre tâche. Vous ne vous attachez qu'à votre volonté de victoire.
23 août 1914.
Je la voyais revenir avec mélancolie, la date du 23 août. Ce jour-là, mon Robert, il y a dix ans, ton cher frère Guy nous a quittés dans sa vingtième année.
Je rentrais d'une exploration en Afrique orientale. D'avance ma pensée voyait sur le quai de la gare ceux que j'aime et qui m'aiment, groupés pour la joie du retour.
Tu m'attendais seul. Il fallait que je me hâte si je voulais recueillir un dernier regard de ton frère, mon premier-né!
J'ai revécu ces heures comme je passais sans y entrer devant notre Maison de la Forêt, la maison où, d'une année à l'autre, j'ai inscrit, mes enfants, les traces de vos
croissances sur la porte de mon cabinet de travail.
Et, je ne sais pourquoi, ce souvenir des jours heureux s'est levé sur ma route vers nos tombes.
Un soir d'été, — nous venions de nous irîstaller dans cette vieille demeure et nous avions beaucoup d'espérance devant nous, — vers dix heures, un inconnu a sonné à notre porte. Sans dire son nom il a demandé à être reçu.
Je me suis trouvé devant un homme d'âge dont tout le monde respecte le nom.
Il m'a dit :
— Il y a vingt-huit ans, j'ai habité cette maison avec ma jeune femme. La guerre de 70 nous y a surpris en plein bonheur, et nous avons dû fuir. Une fois, pendant l'occupation allemande, je me suis risqué à revenir jusqu'ici, pour voir ce que ces barbares avaient fait de notre nid. J'ai eu une vision qui m'a chassé. Un officier d'administration occupait le miheu de la cour. Pour régler ses paiements, il avait pris, dans notre salon, une table précieuse. Ses
bottes, qu'il ne voulait point souiller, étaient posées sur un coussin que ma femme avait brodé. Derrière lui, sur la pelouse, une centaine de chevaux, pansés par leurs cavaliers, s'ébrouaient au piquet. Depuis, j'ai perdu la femme de ma jeunesse et jamais je n'ai eu le courage de revenir ici. Mais, tout à l'heure, en passant devant votre maison, — notre maison — j'ai vu toute la façade éclairée. J'ai demandé qui habitait là. On m'a dit votre nom. J'ai frappé à la porte, je suis entré pour vous demander : « A cette place où j'ai connu tant de joie, à votre tour, êtesvous heureux? »
Depuis, souvent, quand je rentrais de Paris par les trains de nuit, je me suis remémoré cette visite, toujours avec un frisson. Aux soirs de lune, le grand arbre qui masque comme un écran toute la profondeur du jardin, laissait tomber derrière soi une clarté mystérieuse. Il me semblait que je les voyais, moi aussi, dans cette blancheur, les soldats allemands, les chevaux fantômes, ce payeur avec ses talons enfoncés dans la soie du coussin...
Est-ce que ces profanateurs vont revenir?
Il y a un instant, le long de cette route du mont Valérien que suivait ma voiture, la dynamite effondrait les maisons. On faisait la place nette à la vue du canon.
Pour la première fois, assis devant mes tombes, je n*ai pas regretté, mon Guy, que ta mère et toi^ vous soyez entrés dans la paix. Veillez seulement sur notre bien-aimé qui se bat et sachez-le :
On vit ici-bas des heures où le pauvre cœur soupire : « Heureux les morts ! »
3 septembre 19 14.
Donc, il ne m'aura pas trompé le pressentiment qui m'étreignait l'âme sur le banc du cimetière.
Une seconde fois depuis que je comprends et que je souffre, allons-nous voir le cœur de la France, Paris, percé de l'outrage de leurs lances?
L'autre soir, quand je me suis présenté au Ministère de la Guerre, on m'a laissé passer sans vérifier mes permis. La cour d'honneur n'était qu'à demi éclairée. Les huissiers avaient disparu de la galerie. La salle qui leur fait suite était plongée dans une obscurité complète.
J'ai attendu là, longtemps, en face du Grand Carnot qui médite le menton dans sa
main. A travers les vitres et les rideaux légers, les phares d'une automobile officielle, rangée en retrait du perron, éclairaient faiblement la silhouette de la statue. Comme il a été pesant pour mon cœur, déjà si usé, ce tète-à-tête, où j'avais l'air de veiller seul avec l'Organisateur de la Victoire!
A la fin, un soldat qui passait chargé de dossiers m'a dit :
— Le commandant qui vous recevait d'ordinaire n'est plus là.
Par un dédale de couloirs, il m'a conduit à un petit bureau vide. J'y ai trouvé mon informateur de tous les soirs. Il était en tenue de campagne. Il m'a dit avec une joie sombre :
— Le Ministre m'accorde la faveur de rejoindre mon régiment.
Et là-dessus il m'a demandé :
— Quelles nouvelles de votre fils ?
— Je sais seulement qu'il est impatient de se battre.
— Il va être satisfait.
Ce matin, j'ai compris avec toute la France le secret des ténèbres d'hier : le
Gouvernement nous a quittés. Naturellement les journaux le suivent. Je reste ici pour servir de lien entre notre Matin de Paris, qui continue de paraître, et le nouveau Gouverneur de la Place.
Il y a bien des années que je le connais et que je Taime, ce pilote de tempête que Ton nous donne.
Au temps où il gouvernait sa grande île africaine et où je me débattais, moi, dans la boue des Nils, nous correspondions.
Je suis allé lui demander une ligne de conduite.
De sa voix de commandement qui hache la pensée, comme à coups de sabre, il m'a dit:
— A quiconque m'approche, j'inculque cette notion simple : dans la partie engagée, notre vie, celle des nôtres, ne comptent pas. A ce prix nous gagnerons.
Puis, après un silence :
— Hier, j'ai vu un régiment. On lui avait demandé un sacrifice nécessaire. Ils revenaient dix. Ils me rapportaient leur drapeau. Voilà l'exemple. Répandez-le.
12 septembre 19 14.
Le premier de ceux qui me sont chers tombe.
Voici le faire-part :
« Cher Monsieur,
« J'ai une triste nouvelle à vous annoncer. Mon pauvre frère Jean a été frappé d'une balle à la tête. Depuis il a disparu et l'on ignore absolument ce qu'il est devenu. Y a-t-il quelque moyen de connaître s'il a été recueilli par une ambulance ? Les miens ignorent ce que je vous dis là. Je voudrais vous voir. »
Je viens de recueillir des précisions : Notre Jean combattait dans le Nord. La
trahison d'un brouillard a jeté son régiment sur une embuscade de mitrailleuses.
Sept cents de ses compagnons sont tombés. Jean était intact. Comme il se repliait aux côtés de son commandant, soudain il a dit:
— Je suis touché.
Il venait d'être atteint à la tête. Il a ôté son képi. Son sang ruisselait.
Il a dit encore :
— Ce n'est rien.
On l'a vu ramper vers un petit bois où il a pu se blottir. Ce fourré était plein de nos blessés. Les Allemands le savaient. Ils y ont mis le feu.
Je viens de voir le frère de Jean.
Je lui ai affirmé que les blessures à la tête, on en guérit quand on n'est pas mort sur le coup. J'ai supposé que Jean avait pu être recueilli par une ambulance ennemie, ou fait prisonnier, — enfin tout ce que je ne crois pas.
Il m'écoutait, le pauvre frère. Il avait l'air d'être persuadé. Soudain, il m'a dit à voix basse :
— Et sMls Font achevé dans le bois?
J'ai attendu qu'il fût sorti pour pleurer.
Est-ce vrai, mon petit Jean? Nous ne te verrons plus? J'aurai connu ton âme charmante pour la perdre! Et le raffinement barbare du destin te tue à cette date précise du 23 août où, il y a dix ans, j'ai fermé les yeux du fils que tu me ressuscitais ! Je te perds et en toi, mon Jean, je perds mon Guy une seconde fois (i).
(i) Le Sergent Jean Bernarda/zi, tombé au Champ d'Honneur, le 23 août 1914.
13 septembre 19 14.
J'ai caché à Robert que notre Jean est tombé au Champ d'Honneur. Il ne doit pas savoir à quel prix nous payons pour notre part le bonheur de la victoire.
« Je veux que tu connaisses, mon Fils, avec quelle constance Paris apprend que les destinées se retournent et que sa majesté ne sera pas violée.
« Par ce dimanche ensoleillé qui lui apportait la nouvelle de sa délivrance, Paris n'a pas chanté, il n'a pas illuminé; il n'a pas rempli ses boulevards d'une foule en délirre. Il n'a voulu d'autre hymne d'allégresse que le texte de ces comptes rendus officiels, si longtemps maudits pour leur réserve, qui soudain laissent tomber le
voile, et vous montrent, vous, nos combattants, dans votre gloire.
« Je reviens du champ de bataille. J'ai vu de mes yeux ce spectacle de grossièreté et d'horreur dont tu me parles si discrètement dans tes lettres. Comme d'ordinaire, dans une saleté sans nom, ils avaient accumulé des caisses éventrées, des nippes volées, des choses précieuses, souillées, perdues. Les bouteilles de Champagne et d'alcool étaient, auprès de leurs pièces démontées, aussi nombreuses que les gargousses. J'ai vu leurs morts abandonnés sur la terre. Des grêles de pommes, fauchées en même temps qu'eux, jonchaient l'herbe autour des cadavres. C'étaient les colosses de la Garde.
« Par quel miracle, mon Fils, les culbutez-vous dans le corps à corps, ces géants qui semblent vous dominer de toute leur stature et de tout leur poids?
« Je le sais : vous « voulez », et, eux, ils ne sont qu' « obéissants ». Ils cherchent une proie; vous combattez pour une idée.
« Mais comment ne pas frissonner, mon
Fils, quand je lis dans ta dernière lettre : « Maintenant, mes bonshommes sont « cuirassés contre les émotions du bom- « bardement et des marmitages. Je les « attends à Tassaut. »
20 septembre 19 14.
Est-ce le deuil de notre Jean ou ces funestes visions du champ de bataille?
Depuis dix jours que je vis sans lettres, je ne dors plus.
J^ai trop appris à lire les communiqués pour ne pas comprendre que, vaincu sur la Marne, l'ennemi cherche une revanche sur la Meuse. C'est là, mon Robert, que tes camarades et toi vous tenez bon. A quel coût?
Sans précisions de lieux, sans date, le compte rendu d'hier louait votre vaillance. Il concluait sans fard :
« Des deux côtés les pertes sont lourdes. »
J'ai emporté ce poids-là, ce soir, dans mon chemin de nuit.
A cette heure, toutes lumières éteintes ou voilées, la lune triomphante fait de Paris un grand mausolée.
Je regardais dans le ciel cette lumière pâle et je songeais :
— Toi qui marches là, pauvre homme, après une journée de labeur, et qui vas chercher un peu de repos avant que le jour se lève, sais-tu seulement si, à cette heure, quelque part, dans l'herbe, ton fils n'est pas renversé, la bouche et les yeux ouverts?
L'angoisse était si intense que je crois bien que j'ai gémi dans l'ombre, comme un chien égaré.
Oui, la vie et la mort ont perdu ces valeurs absolues que nous leur donnions aux jours de la paix. Il y a quelques mois, mon Robert, ta sœur, toi et moi, nous lisions avec étonnement une de ces chroniques de Quatre- Vingt-Treize où la jeunesse monte à l'échafaud avec un sourire sur les lèvres. Tant de courage, tant de détachement nous semblaient un mystère.
Aujourd'hui nous comprenons : vous, les combattants, qui êtes remontés aux sources
de rhéroïsme; nous, qui vous aimons tant, et qui avons mis au jeu plus que nos propres vies. Pour vous comme pour nous, une seule chose importe : il faut qu'il se lève, le « Jour de Gloire ».
C'est bien cela, n'est-ce pas, que tu penses et que tu veux que je pense, mon Fils, là où tu es de l'autre côté de la lune?
21 septembre 1914.
Dans les lettres qu'il m'a régulièrement écrites jusqu'à la fin d'août, Robert m'a donné toutes les clartés qu'il pouvait me fournir sans manquer aux instructions de ses chefs. Il me parlait de ce qui l'intéresse plus que lui-même : ses hommes et la manœuvre.
Je n'ai pas grand mérite à deviner que, malgré tout, sa fiancée, notre chère Hélène, doit être un peu plus libéralement traitée. Pour tromper mon inquiétude présente, j'ai sollicité qu'on me communiquât quelques bribes de cette richesse.
Celle que, dans un de ses billets, mon cher fils baptise gaiement ma « bru en herbe » vient de m'envoyer un vrai « Cahier
bleu ». Depuis le i'' août, jusqu'au présent contact avec Tennemi, notre Robert conte ici l'histoire de son âme. Quelle émotion pour moi, qui sais par où il passe depuis quinze jours, de voir comme il évite, dans ses lettres, tout ce qui pourrait donner à celle qu'il aime une ombre d'inquiétude. A le lire par-dessus l'épaule d'Hélène, on croirait vraiment qu'il s'agit d'une promenade de manœuvres, dans un pays de rêve, où les fleurs ne poussent que pour être offertes à une fiancée, où la lune ne se lève que pour éclairer son apparition.
Si tu reviens, mon Fils, de cette terre d'enchantement, où, par la magie de ton amour, les obus se changent en églantines, comme tu auras mérité que cette enfant te rende heureux î
Si tu dois continuer de monter plus haut, toujours plus haut, la route du sacrifice, jusqu'à ce sommet où sont les croix, gloire à ce jeune amour qui emplit ton âme, et, dans l'horreur de la guerre, te fait vivre cette vie surnaturelle.
Lettres de Robert à Hélène (Août- septembre IÇ14).
(Fragments) .
(t 2 août 19 14.
« Ma petite fiancée si chère,
« De la première étape je vous écris ma première lettre. Le trajet m'a paru très long car je m'éloignais de mon bonheur. Nous étions empilés dans les couloirs du wagon, assis sur des cantines, et comme chacun montrait sa meilleure figure, nous avions tout à fait l'air de partir en train de plaisir.
« Les paysans échelonnés le long de la voie étaient dans le même état de belle humeur. Nous leur avons demandé :
« — Qui rentrera les récoltes?
« Partout on nous a jeté la même réponse :
« — Les femmes.
« Et on nous a salués en faisant flotter des mouchoirs.
« J'ai retrouvé des camarades et à leur contact me voilà redevenu soldat. Toute ma vie de Paris me paraît déjà si lointaine; mais vous, vous dominez. Je conte à ceux avec qui je suis lié (on se lie assez vite tous ces temps-ci avec les gens de son milieu), que je suis fiancé. Tous ont des choses gentilles à dire. J'ai rencontré par hasard dans mon train un employé de notre usine. Il m'a tout de suite parlé de vous, timidement, pour me faire plaisir : « Est-ce que « vous avez pu « lui » dire adieu ? Vous avez « dû avoir du chagrin? » — Quel brave garçon ! Ma petite Hélène, je pense à vous tout le temps, j'écoute votre montre à mon bracelet, et vos dernières paroles dans mon cœur. »
« 3 août 1914.
« Vous me souhaitiez un ami : j'en ai trouvé un, c'est un confrère de mon père. Il dirige un grand journal illustré que vous connaissez depuis votre enfance; il fait jouer des pièces de théâtre qui ont du succès. Pour tout cela, ce vrai Parisien est le plus simple, le plus cordial et le plus rayonnant des compagnons qu'on puisse rêver pour faire campagne.
« Nous l'appellerons, si vous voulez bien, par son petit nom, le lieutenant Jean-José. Ce sera plus commode pour le désigner dans nos lettres. La jolie tendresse qu'il porte à sa femme et à un petit garçon le rend indulgent pour mes préoccupations.
Avec lui je pourrai parler de vous et de mon père. »
« Mardi, 4 août 1914.
« Ma journée a été très remplie. Il a fallu habiller mes hommes, les armer, leur distri-
buer des cartouches, leur matériel, les plats, les marmites, les vivres. J'ai travaillé toute la journée, secouant mes sergents et mes caporaux. Tout ça tient en deux lignes, mais ça remplit seize heures.
« Mes hommes ont grand besoin que je les reprenne en main. Individuellement, ils sont tout feu, tout flamme. Mais comme ils n'ont aucune cohésion et comme il y a longtemps qu'ils n'ont été soldats, ils manquent de discipline. Je vais les repétrir.
« Si tu me voyais, mon Hélène, tu ne reconnaîtrais pas ton danseur de l'hiver dernier. D'abord, je suis très sale, ayant peu de temps à consacrer à ma toilette et puis j'ai touché tant de cuivres, tâté tant de souliers, que mes mains sont devenues impossibles. Je hurle, je répands la terreur, je suis très féroce. Autant d'habitudes que je ne garderai pas, je te le promets. . . »
« 5 août 19 14.
«... Nous savons maintenant ce que nous allons faire dans l'Est pour débuter. Nous
formerons une partie de la défense mobile d'une forteresse, un célèbre évêché qui a joué un rôle important dans vos compositions d'histoire de France quand on vous donnait des bons points.
a J'ai rassemblé mes hommes à sept heures. Je leur ai commandé un ou deux mouvements. Ça va assez bien.
« Pendant ces deux jours nous avons été aidés par des jeunes filles et des femmes. Sans s'arrêter, elles ont cousu des écussons, raccommodé des pantalons, mis des étiquettes aux sacs. Les hommes étaient ravis
« Ce matin elles nous ont apporté des fleurs. Les hommes en ont mis sur leurs fusils, sur leurs képis .Toute la compagnie était fleurie de marguerites énormes et de dahlias. Le train est parti couvert de branches.
« Il faut que ça devienne des lauriers. »
« 7 août 19 14.
« Nous attendons l'ordre qui doit nous appeler plus en avant. Il me semble que nous
avons peut-être huit ou dix jours à croquer le marmot. C'est crispant. Pardonne-moi de t'avouer cela, mais tu comprends, n'est-ce pas, ce que je ressens ? Je ne risque pas plus en allant au feu maintenant que dans quinze jours, et cette attente assomme. Nous ne pouvons pas sortir du casernement, car l'ordre de partir peut arriver d'un moment à l'autre. Alors on s'énerve à ne rien faire.
« Mes hommes vont être au point dans deux ou trois jours : ils y seraient déjà au besoin. Ils sont prêts à faire très convenablement ce qu'il faut.
« L'autre matin on nous a présenté le drapeau : le nôtre. C'est la première fois qu'il sort, car notre régiment vient d'être formé et il ne porte naturellement le nom d'aucunes victoires. C'est joli de penser que ce sera nous — si nous pouvons — qui les inscrirons sur sa soie.
« Je parle de toi à mon ordonnance, un brave garçon, assez débrouillard, qui, lui, devait se marier samedi. Il peut me comprendre. J'ai envie de me battre bientôt pour te revenir bientôt. »
« 7 août 19 14.
« Nous ne sommes toujours pas en danger. Nous couchons dans les villages où souvent on ne trouve pas de bureau de poste. Et puis il faut que je m'occupe de mes bonshommes, de leur nourriture, de leurs pieds.
« Ils sont gentils, ils ont confiance en moi. Ils savent que je suis fiancé depuis un mois et ils me sont déjà dévoués.
« Hier, nous avons « cantonné » dans un village ravissant, au creux d'une vallée traversée par une rivière minuscule. Jean- José et moi, nous avons fait transporter nos cantines dans un pré et nous nous sommes baignés en pleine eau. C'était délicieux. Le soir je me suis promené dans le village, pour mon service d'abord, car j'étais de jour, c'est-à-dire chargé de l'ordre, et puis pour mon plaisir, parce que ce village endormi, avec nos feux qui rougeoyaient en plein air, et la lune toute ronde qui montait dans le ciel, c'était vraiment beau. Je suis
entré un instant dans l'église. Il y avait trois vieilles femmes agenouillées et l'église n'était éclairée que par deux bougies. J'ai prié pour nous.
« La campagne est merveilleuse. Des fleurs partout, de toutes les espèces : des bleuets, des marguerites énormes, des digitales, de l'angélique, des reines-des-prés, des liserons.
« Je Renvoie un oeillet sauvage que j'ai cueilli sur la route ce matin, pour toi... »
« 13 août 1914.
« J'ai reçu aujourd'hui quatre lettres de vous. Mon fourrier me les a apportées triomphalement. Comme toute ma compagnie, du reste, il sait de qui elles viennent, et il est ravi de me les donner.
« L'autre jour, le commandant a passé la revue du bataillon. Notre compagnie a été félicitée pour sa bonne tenue; elle l'a été seule. Cela ne semble pas grand'chose de loin, mais ici, avec ce soleil qui éreinte, les
difficultés pour se laver, l'absence de toutes ressources, c'est une affaire très compliquée d'obtenir des hommes que leurs souliers soient propres et qu'il ne leur manque pas de boutons. L'année dernière, quand je suis parti pour mes vingt-trois jours, je me trouvais encore déguisé dans mon uniforme. Aujourd'hui je n'ai plus rien autour de moi qui me fasse penser à ce que j'étais hier. C'est ainsi que ce matin j'ai fait à nouveau aiguiser mon sabre. Un de mes hommes lui a donné sur la meule un tranchant merveilleux; il m'a fignolé la pointe comme une aiguille. Je suis d'avis, du reste, que mes bonshommes sont ma meilleure arme. Je veux qu'ils puissent me suivre. Ils y sont tous résolus. Ils m'ont affirmé que je reviendrai pour vous épouser. Et je sais qu'au moment du danger, ils ne me lâcheront pas. »
(€15 août 19 14.
« Je n'aurai pas la joie d'aller au feu pour l'anniversaire de mes vingt-sept ans. Cette
lettre va vous arriver longtemps après que cette date du 15 août aura sonné. Elle vous dira que ce jour-là j'aurai pensé à vous. Pas plus que d'habitude, mais encore avec plus de piété. C'était chez nous un jour de fête^ à cause de maman, de Marie-Rose et de moi. Et mon père nous gâtait tant.
« Je pense à tous ces êtres chers que j'ai aimés et que j'aime. J'aurais voulu, en souvenir d'eux et de vous, faire quelque chose de joli. Et nous sommes toujours ici.
« Ne croyez pas qu'on nous juge inutilisables. Nous sommes prêts. On nous garde pour nous porter au point où nous serons le plus utiles quand aura lieu ce choc dans lequel nous vaincrons, à cause de vous qui priez pour nous.
« Ma chérie, je vous demande une grâce.
« Le 23 août est l'anniversaire de la mort de mon frère. Maman faisait toujours dire une messe ce jour-là, là où je me trouvais, j'en ai fait dire une quand elle n'a plus été là. Vous savez combien je l'ai aimé, mon frère Guy. Il était charmant. Il vous aurait aimée, lui aussi. Vous me donnerez de la
joie, en priant ce 23 août, pour lui comme pour moi.
« Il a été plutôt morne, mon anniversaire. Nous nous sommes levés à trois heures pour mener nos hommes sur le terrain et pour leur faire creuser des tranchées. On se hâte car on prévoit que la grande bataille dans le Nord va bientôt commencer.
« Ce matin je vous suivais par la pensée dans toutes vos actions. Vous vous leviez, vous alliez à la messe. Je voyais ça dans le bleu car le plateau où nous campons domine toute la vallée de la Moselle et l'horizon est très loin.
« Oui, ma petite Hélène, je me recom-^ manderai à Dieu quand j'irai au feu pour la première fois et, à ce moment-là, je penserai à vous. Ce n'est pas le sentiment un peu lâche du monsieur qui se convertit « parce qu'on ne sait jamais ». Non, je té l'ai dit : je « crois » et il me semble que si jamais notre vie est entre les mains de Dieu, c'est dans des jours comme ceux que je traverse. J'ai toujours prié aux heures graves de ma vie, je continuerai.
6o AU CHAMP D'HONNEUR
« Ce soir — pour vous — je me suis fait aussi beau que possible; c'est-à-dire que je me suis « astiqué » des pieds à la tête, qu'après ma barbe, je me suis passé de la poudre de riz sur les joues — c'est bien la première fois que ça m'arrive. J'ai mis de votre parfum dans mon mouchoir et j'ai relevé mes moustaches. Jean-José en a gloussé de joie. »
« 19 août 19 14.
« Nous partons demain matin à 5 heures.
« Ma bien-aimée, n'ayez aucune crainte.
Je pars après quatorze jours d'entraînement. Je connais mes hommes. Je suis sûr d'eux. C'est une grande chance. Je suis très calme et je connais mon métier. Nous allons occuper un emplacement de combat. Il se peut d'ailleurs que l'on ne nous porte pas au feu avant quelques jours. Tout ça, ce sont les hasards de la guerre.
« Pardonnez-moi de vous dire que je suis heureux de partir. Enfin, je vais pouvoir faire quelque chose pour vous! C'est un
AU CHAMP D'HONNEUR 6ï
bonheur inouï qui m'est donné de me battre pour vous.
« Ma chérie, vous pouvez autant pour moi, — plus même que moi pour vous. Vous pouvez prier pour moi et me protéger par votre amour. Parce que je sais que mes morts veillent sur moi et que vous me recommandez à Dieu, je pars tranquille. »
« 21 août 19 14.
« Nous avons avancé un peu vers le Nord, nous voici à une quinzaine de kilomètres des retranchements allemands, en première ligne. Tous les jours maintenant, nous rendons les honneurs au drapeau. Et c'est une très jolie minute d'émotion.
« J'ai encore un lit aujourd'hui chez un vieux ménage sans enfants, grincheux malheureusement, elle surtout. Mais dans ces cas-là on finit par être mieux installé que chez les gens accueillants. En effet, lorsque j'ai demandé poliment une table, de l'eau, du matériel pour la cuisine et qu'on
me fait des difficultés, je prends ce qu'il me faut d'autorité, — le droit de réquisition est un des principaux avantages de la guerre. Vous le voyez, chérie, je ne suis pas toujours le jeune homme trop poli que vous plaisantiez hier. Du reste nos hommes ne massacrent rien. Je suis très sévère sur ce pointlà. Je veux qu^ils se comportent poliment. »
u 26 août 19 14.
« Il ne m'arrive toujours rien de grave. Être en ligne ici est de tout repos. Le village est très solidement retranché et il commande la plaine sur une très grande étendue. « Ils » ne passeront pas par là.
« Je suis en train de me faire un manteau. J'ai découvert dans ma compagnie un tailleur qui me fabrique ça avec une capote de soldat. Une vieille tunique a fourni les boutons et la doublure. Nous avons arraché à deux képis la toile raide pour le col. Avec de la soutache dorée trouvée dans une boîte à ouvrage, le type en question va me con-
fectionner des numéros pour les écussons. Ça m'amuse de posséder ce manteau fait en route avec les moyens du bord.
« Maintenant il n'y a plus de clair de lune et il fait nuit de bonne heure. Quand je sors le soir pour mon service, je contemple toujours ce ciel, ces étoiles que vous voyez, vous aussi. C'est vraiment émouvant, ces soirs d'absolu silence où nous éteignons tous nos feux pour ne pas trahir notre présence, où nous n'entendons que les « halte là! » des sentinelles qui arrêtent les rondes.
« C'est beau et peut-être à cause de cela je me sens très seul.
« Bien sûr, je ne peux pas souhaiter que vous soyez ici avec moi. Vous y seriez mal et je ne trouverais pas à vous faire une place dans ce milieu d'hommes. Seulement je voudrais te voir en apparition... »
« 27 août 1914.
« Si tu savais comme ça me fait du bien de te lire I
Quand « ça tire » un peu, je me dis :
« — Hélène m'aime.
« Et je repars.
« Tout le temps pendant la journée j'embrasse votre montre. Je crois que mes hommes s'en sont aperçus, mais ils trouvent ça gentil. Ils me parlent de vous :
« — La fiancée du lieutenant...
« Quand un d'eux grogne, ou fait de la nostalgie, j'en entends généralement un qui lui dit : ,
« — Si tu crois que le lieutenant n'aime- « rait pas mieux être avec sa fiancée ! »
« Et ça clôt la discussion.
« Dans ces paysages sans femmes, nous vivons d'une vie physique qui absorbe toutes les énergies. Alors il ne nous reste que cette hantise : le baiser. Dans notre souvenir à tous, il n'est qu'une caresse d'âme à âme. Je te l'apporte donc. »
u 29 août 19 14.
« Je vous supplie de tout faire comme si j'étais là, pour que j'aie l'impression que
votre vie continue et que, lorsqu'enfin je reviendrai près de vous, c'est l'Hélène d'il y a un mois que je retrouverai. Quand je fais marcher mes hommes, je veux qu'ils manœuvrent ferme comme si vous les regardiez. Quand j'ai une bonne inspiration, j'en suis fier comme si vous l'approuviez. Enfin je vous mêle à tous les actes de ma vie.
« Cette nuit j'ai couché dans une chambre où la petite fille de la maison avait laissé ses poupées : une Alsacienne à grandes coques noires, un berceau avec des poupons. Ça faisait un contraste divertissant avec moi tout équipé sur le lit.
« C'est amusant ces intérieurs qu'on traverse et qui vous révèlent un peu de la vie de ces gens qu'on ne verra qu'une fois. On nous met généralement dans la belle chambre. On y entasse tout ce dont on est fier : la couronne de fleurs d'oranger, les photographies des parents, les groupes de mariage, les vases dorés, les boîtes. La peluche et la fausse écaille abondent. Beaucoup d'images de sainteté, de statuettes, de ro-
saires. Il leur reste un peu de ce qui a fait l'âme de Jeanne d'Arc... »
« 30 août 19 14.
« Ce matin j'ai fait une promenade délicieuse. Ici, ça s'appelle une patrouille. Je suis parti à trois heures avec six hommes et un de mes caporaux, bon tireur. Nous avons battu les champs et les bois en avant des avant-postes, pour voir s' « ils » approchent.
« On part avant le petit jour, car c'est au lever du soleil que se poussent les reconnaissances de cavalerie allemandes que nous cherchons. C'a été délicieux, mais nous n'avons pas eu de résultat. Les pins, le thym, le foin sentaient merveilleusement bon dans la nuit. Et puis on traverse les petits postes avancés, on passe la ligne des sentinelles qui vous arrêtent de loin et vous demandent le « mot ». Et la chasse commence. C'est très amusant. Il y avait de la brume, nous avons d'abord fait tournoyer les oiseaux de nuit, puis les perdrix. Le
soleil s'est levé et nous sommes rentrés vers cinq heures et demie avec les cloches des premières messes dans Tair.
« J'ai pensé à vous tout le temps, ma petite fiancée chérie. Il y avait dans le ciel des mauves, des gris, des bleus, que vous auriez aimés. Vous étiez avec moi.
« Autour et derrière nous, nos six bonshommes, l'arme chargée, vous servaient de garde... Je voudrais pouvoir me donner pour vous. Je me donnerai corps et âme pour mon pays et pour vous : vous ne faites qu'un dans mon cœur. Mais lorsque j'aurai fait tout ce que je dois, je tâcherai de revenir. »
M 31 août 1914.
« Nous sommes très pris en ce moment, ma compagnie est détachée en avant-postes assez loin du bataillon. Il faut garder toutes les issues, les routes, le soir faire des rondes et des patrouilles en dedans et en dehors des lignes. Nous couchons tout habillés et en armes depuis trois jours. Ça
pourrait être fatigant, c'est amusant. Je me porte à merveille, mais tout à fait bien.
« Nous avons droit de vie et de mort dans ce village. Nous n'en abusons pas. Les habitants en ont pris leur parti et nous donnent tout ce qu'ils peuvent : des œufs, du lait et des fruits, car le village est grand et ils ont encore des poules et des vaches.
« Je complète ma tenue au fur et à mesure. Comme je n'avais pas les écussons de mon nouveau régiment, — ce qui désespérait mon colonel chaque fois qu'il me rencontrait, — je m'en suis fabriqué. Une soutache d'or effilochée et une brodeuse de village ont opéré ce miracle. On m'avait signalé cette jeune personne comme une artiste.
Ça m'a coûté dix sous. C'est assez exactement ce que ça vaut. Elle a réalisé pour mon képi, mon manteau et ma tunique trois chiffres « cubistes » très couleur locale. Je serai au numéro de mon régiment.
« Votre ruban n^a pas bougé de mon bras. Vous le dénouerez à mon retour. Je voiXs envoie deux fleurs à nos couleurs que j'ai cueillies ce matin. Le trèfle à quatre
feuilles, — ou plutôt ce qui, à la rigueur, peut passer pour tel, — m'a été donné pour vous, aoué comme ça, par un de mes hommes. J'ai promis de vous l'envoyer de sa part. »
M Carte postale, date grattée.
« Je vais tout à fait bien. Pas trace de fatigue, et le moral est excellent. Je pense à vous tout le temps et je voudrais que vous ne soyez pas inquiète. Nous les repousserons sûrement et je reviendrai. N'ayez aucune crainte, je pense à vous. Je vous aime. Nous avons des journées splendides et des nuits très belles : hier soir, la rue dont vous voyez ici l'image était pleine des feux de nos hommes. Au-dessus un clair de lune bleu qui enveloppait les formes. Je vous aime. J'espère qu'on peut dire ça sur ces cartes sans qu'elles soient arrêtées ? Je pense à vous. Je garde tout ce qui me vient de vous. Votre montre marche très bien. Je m'y fie complètement et je la dorlote comme un peu de vous. Je vous envoie
toute ma grande, toute ma grande tendresse. »
« 8 septembre 1914.
« Ma bien-aimée, il y a un trou dans mes lettres. Il n'y en a pas dans ma peau et à cause de cela vous serez tout de même contente. Hier, nous avons traversé Nancy, c'a été inouï. On était satisfait de notre travail de ces jours-ci et on nous donnait de tout. Une dame distribuait des cartes qu'elle recueillait pour les mettre à la poste. Je t'ai griffonné deux mots. Un jeune homme nous a photographiés. Il a promis de vous envoyer les épreuves. Jean- José affime que si vous résistez à cette vue, c'est que vous m'aimez bien. Il faut vous dire que nous avons là-dessus cinq jours sans nos bagages, deux nuits dans les tranchées, et que nous venons de faire une assez longue route au soleil, dans la poussière. Nous sommes sales! Mais tu vois, je suis entier. Le soir, sur notre plateau, je priais en pensant à vous, en face
de la lune. C'était très beau. Représentezvous la terrasse de Saint-Germain, plus longue, avec, devant soi, la plaine de Lorraine jusqu'à Lunéville. Dans cette plaine ils ont malheureusement incendié cinq villages que nous avons vus brûler. Ils bombardent à tort et à travers, visant mal, du reste, car ils n'ont pas pu descendre un seul clocher et ils essayent tant qu'ils peuvent. Je pensais à vous.
« Connaissez-vous cette figure dans la lune qu'on appelle le baiser? Elle était très nette pendant ces deux nuits-là et je ne me lassais pas de la regarder. »
« 14 septembre I914.
« Je vous envoie une fleur que j'ai cueillie cet après-midi en pays reconquis. Je l'embrasse tant que je peux. Je voudrais que vous y retrouviez un peu de mon amour.
« C'est délicieux d'avancer sur de la terre qu'ils abandonnent. Ils se sont re-
tirés très loin, brusquement, et ils étaient plus nombreux que nous. Ils ont lâché pied tout de suite.
« J'ai eu des journées intéressantes; et vos portraits m'ont bien protégé. Vous savez, je les embrassais tous les soirs dans le noir. C'était compliqué. Il fallait déboutonner mon manteau, ma tunique sous la pluie. Mais je n'y aurais manqué pour rien au monde.
« Je vous ai dit que lorsque j'ai reçu vos lettres sur la ligne de feu, un quart d'heure avant l'attaque, je m'étais adossé à un arbre pour les lire tranquille. Ne croyez pas que ce soit par trac. J'avais passé le commandement à un de mes sergents et je me couvrais un peu des rafales pour être sûr de vous lire jusqu'au bout. J'ai repris mon poste tout de suite et, d'ailleurs, l'arbre servait plus à empêcher mes hommes de me voir qu'à m'abriter des obus.
« Pendant que nous étions dans nos bois, comme nous n'avions plus d'eau à boire, malgré la pluie (ça peut paraître idiot), j'ai été chargé d'une reconnaissance dans
AU CMAMJP D'HONNEUR 73
un des trois villages qui étaient devant nous et où l'ennemi venait se ravitailler.
« C'est très amusant, une reconnaissance pour corvée d'eau. On part avec dix bonshommes bien choisis et suivis d'une dizaine d'autres, armés aussi, mais portant des bidons et des seaux. On approche doucement, on fait le tour et on entre par les jardins.
« Il n'y avait pas d'Allemands à ce moment-là, ce qui a été moins drôle. Mais c'est une très jolie joie de voir sortir les têtes affolées des habitants et de constater que ces malheureuses figures s'épanouissent en apercevant nos pantalons rouges. On est content de pouvoir leur dire : « Ne craignez « rien, je vous promets qu'ils ne revien- « dront plus. »
« Nous avons pris notre eau et ces braves gens nous ont donné tout ce qu'ils ont pu : du lait, des œufs, un petit morceau de beurre et le dernier litre de vin blanc du village, qu'un vieux bonhomme est allé nous chercher. Ils n'ont pas voulu que je les paie. Ils étaient stupéfaits que j'interdise
à mes hommes de cueillir leurs fruits. Nous avons emporté tout ça dans nos képis. J'a placé un petit poste en surveillance audessus du village, à une corne du bois, et Tennemi n'est plus revenu.
« Aujourd'hui je suis allé voir une de leurs batteries qui nous a joliment « arrosés » pendant deux jours et qu'une des nôtres a enfin démontée. J'ai pris un panier à obus comme souvenir. Je tâcherai de le rapporter : cela fera un très joli panier à ombrelles pour accrocher à votre voiture.
« Quelles brutes ils sont, ces Allemands! Si vous voyiez l'aspect des villages que nous traversons et qu'ils viennent d'évacuer. Ils n'ont pas eu le temps d'incendier ou ils n'ont pas osé, craignant des représailles. Mais ils ont tout saccagé. Les habitants vous racontent des histoires effroyables et trop souvent vraies. Sur leurs ignobles casques à pointe, sur leurs plaques de ceinturon, sur tout ce que nous trouvons abandonné, ou sur les morts, ils ont prodigué les Gott Mitt Uns (Dieu est avec nous). Mais ici, dans ce malheureux petit village,
ils ont saccagé Téglise et y ont installé leur écurie. C'est lamentable à voir : de la paille par terre, dans l'état que vous imaginez, les statues culbutées et brisées, l'autel renversé, les fleurs piétinées, les chasubles, les surplis transformés en couvertures, la sacristie pleine de bouteilles vides. Je crois qu'aucun autre peuple au monde ne se comporterait comme ça. Malgré tout, ça fait joliment plaisir de regagner du terrain à mesure que cette boue se retire. Et puis je me dis que ça me rapproche du moment où je te reviendrai.
0 Je suis couvert de boue depuis longtemps et nous sommes tous dans le même état. Les hommes ont l'air de bandits. Nos vêtements^ nos cuirs, nos armes ont pris les teintes qu'il faut. C'est très pittoresque, mais peu élégant.
« L'autre jour, en passant par Saint- Mihiel, j'ai acheté un délicieux petit cachenez violet et chocolat. Il a beaucoup de succès, car le propre de la guerre est de modifier les uniformes. Il faut avoir aussi chaud qu'on peut puisqu'on est tout le
temps dehors. Et nous nous munissons contre les nuits d'hiver.
« ... J'aurais dû passer ces jours de septembre auprès de vous à Fontainebleau.
J'y pense tout le temps. Je suis si heureux qu' « ils » ne soient pas allés jusque là! Nous retrouverons tout comme nous l'avons laissé. »
« 17 septembre 19 14.
« Hier, ma bien-aimée, nous étions en contact avec eux par nos éclaireurs, aujourd'hui ils ont disparu. Nous sommes dans les bois, tout au bord d'un plateau qui borde et domine la plaine de la Woëvre. Nous voyons très loin, là-bas, les forts de Metz.
« Le village est ravissant avec une église et un cloître du quatorzième siècle, perchés au bord de la falaise que forme ce plateau. En bas, à perte de vue, la plain«e et les forêts où ils se sont retirés et par lesquelles ils se glissent vers la frontière.
« Nous sommes installés dans des abris
faits par les Allemands et qu'il est amusant de réoccuper. Nos hommes les ont fignolés et notre village nègre vous ravirait. Jean- José, le capitaine et moi, nous avons pris un abri rond, — la forme du wigwam d'un chef indien. C'est très confortable. Dehors, le grouillement de l'acte de Cyrano devant Arras.
« Je me suis fait confectionner un dagobert en branches. Jean-José est assis sur quelque chose d'analogue. Nous jouons à l'écarté sur un tambour. Tout à l'heure nous avons pris le thé, du thé à la russe, avec des tranches de citron et du pain grillé à la pointe d'une baïonnette sur les feux. Tout ça devant l'ennemi. N'est-ce pas que ça a du chic? Malheureusement l'ennemi est navrant. Il refuse systématiquement le combat et se replie sans un coup de canon. De temps en temps on accroche une patrouille qui est restée en arrière. Mais pour les rosser il va falloir les rattraper chez eux.
« Ma bien-aimée^ la pluie filtre tout de même un peu par la porte de notre cabane»
J'ai été forcé de me rapprocher de la lumière et voilà que cette page est terriblement salie. Vous me pardonnez? Je n^ai pas le temps de recommencer.
« Je parle de vous tout le temps à Jean- José qui est vraiment un camarade exquis. Nous jouons aux cartes pendant que nous n'avons rien à faire. Nous avons d'abord joué des bouteilles de Champagne. Nous y avons renoncé : nous ne trouvons jamais de Champagne. Puis nous avons joué notre tour de marche. Le gagnant marchait le premier. C'était trop ennuyeux pour le perdant.
« Je viens de perdre une partie : un dîner que nous ferons, vous, sa femme, lui et moi, à notre retour. En ce momient nous jouons le souper. Ce sera très amusant.
« Un de mes hommes vient de me remettre un croquis de notre abri. C'est moi qu'on voit de dos, pérorant au moment du thé. Il est convenu que ce type, un sculpteur, fera un dessin que je vous enverrai.
c( Mon Dieu! que vous me paraissez hors de ma portée! Vous êtes si peu faite pour l'être boueux que je suis. »
« 19 septembre 19 14.
« Nous sommes au repos dans un village; Jean-José et moi, nous coucherons dans le même lit chez une brave vieille. Nous avons envoyé nos ordonnances dormir dans une grange et nous faisons un feu d'enfer pour nous sécher. Moi, je casse le bois. Jean-José souffle à travers le tube de fer qui, dans ce pays, remplace le soufflet. C'est un tableau idyllique.
a Je vous écrirai demain si nous avons fait de bons rêves... »
« Dimanche, 20 septembre igi4, 4 heures du matin.
« Il est quatre heures du matin. On vient de nous réveiller en sursaut. Départ à cinq. Nous allons descendre dans la plaine pour y attendre dés ordres. S'ils sont ce que j'espère, ma bien-aimée, l'heure que j'ai tant désirée est là. N'aie pas peur. Je te reviendrai, parce qu'il faut que cet amour-là continue. »
28 septembre 1914-
Nous avons clos, cet après-midi, à Versailles, notre session du Conseil Général. Un de nos collègues me ramène à Paris en automobile. Il n'est que six heures. Je décide de passer au Matin^ avant le dîner, pour y connaître les nouvelles.
Mon bureau est vide. Les cartes d'étatmajor sont préparées pour la besogne du soir; le courrier est posé sur la table, à sa place habituelle.
Je ne suis pas encore assis et, déjà, dans la pile, j'ai distingué deux lettres de même apparence, deux lettres dans des enveloppes administratives, pas cachetées, sans timbres, avec des adresses tracées à la hâte et de la même main... Une carte postale militaire les dépasse.
AU CHAMP D'HONNEUR 8i
Ce n'est pas Robert qui a écrit cette carte. Sa signature est au bas. Il a dicté :
« Hôpital militaire Alpha.
« Samedi, 26 septembre 19 14.
« Mon cher Papa,
« J'ai : r le bras droit traversé, et ce n'est rien, 2" la poitrine traversée de droite à gauche, avec plaie à la moelle : c'est plus ennuyeux, car cela me paralyse les jambes. Mais on m'assure que, la plaie étant nette, je m'en remettrai. Ce sera long. Voilà tout. Bon moral. On est auxpetits soins pour moi. Je t'écris grâce à la courtoisie de M. N..., officier d'administration dans cet hôpital. »
Au-dessous, la signature informe.
Il n'est pas mort.
Voyons les lettres.
Je tombe sur celle que sa tendresse a souhaité que je lise la première. Je ne connais pas le nom du Médecin-Major qui l'a signée. Cette lettre a été écrite au bord du champ de bataille, un peu après que mon enfant a été ramassé.
« Le 23 septembre (sans indication de lieu).
« Monsieur,
« Je vous écris à la requête de votre fils blessé gravement, hier matin, d'une plaie de poitrine. Pour être très sérieuse, la blessure n'est cependant pas mortelle. Ce sera une question de jours et de longs soins. Il est en ce moment dans une ambulance et sera évacué probablement dans quelques jours. Il est entre les mains d'un bon chirurgien et rien lui manquera. »
« Louis P...
« Médecin- Major de i" classe. »
« La blessure n'est pas mortelle »... « Il sera probablement évacué... »
C'est vrai, ça?
Alors pourquoi la seconde lettre?
Je l'ouvre.
Elle porte la même date que la première.
« Monsieur,
« Je vous ai écrit à l'instant, sous les yeux, presque sous la dictée de votre fils, une lettre qui pouvait vous laisser un assez grand espoir. En toute sincérité, je suis obligé de la démentir. Je ne l'aurais pas fait, ne voulant pas être le premier à vous apprendre une mauvaise nouvelle. Mais il y aurait manque de foi de ma part à vous laisser sous l'impression d'une lettre que vous auriez pu croire complètement sincère.
« Votre fils supporte avec un grand courage le calvaire d'une telle blessure. Toute sa pensée est pour les siens.
« Veuillez agréer. Monsieur, mes sentiments d'affectueuse sympathie en une heure si douloureuse pour un père, et de cordiale admiration pour votre fils.
« Louis P... »
C'est l'arrêt.
Merci, mes amis, merci à tous les deux,
à VOUS, cher inconnu, qui, avec tant de pitié fraternelle, avez pris le temps de m'écrire la vérité... A toi, mon fils, qui m'as menti.
La carte et les deux lettres sont ouvertes* sur la table. Je n'ai pas besoin de les relire. Je ne joins pas mes mains. Je ne dis pas : « Mon Dieu ! » J'attends la fin de ce vide qui vient de se produire dans mon cerveau. Je porte déjà un fils et sa mère ensevelis en moi. Mais, il y a une minute, il me restait encore un fils. Il tombe à côté des deux autres. Il me faut quelques instants pour soutenir la secousse.
Allons prévenir mes collaborateurs, en bas.
Je descends à la rédaction et je leur tends ma carte postale.
— Eh bien, mais ça, c'est la lettre d'un héros !
— Oui, mais l'autre?
Et je lis.
Je ne sais pas très bien ce que je vais faire. Je crois que je vais remonter dans mon bureau écrire mon article du soir. Une
main affectueuse se pose sur mon épaule :
T — Vous allez le retrouver?
Je regarde le camarade qui a dit cela, comme si cela dépendait de lui d'abaisser les difficultés qui me barrent la route.
Ce n'est pas, mon enfant, que je n'aie pas envie de me rapprocher de toi, vivant, même enseveli. Mais en ce moment, voistu, je n'existe plus par moi-même, seulement par mon père et par les pères de mes pères. Et, tu sais, ces hommes de la mer étaient des gens de devoir. Ils ont toujours été disciplinés. On a tant répété ces tempsci, j'ai moi-même affirmé à tant de pauvres gens que, quand vous tombez, chers fils, on ne peut pas aller vous retrouver, que je n'ai pas rêvé d'une telle faveur pour nous deux.
— Mais si ! Si ! Il y a un train pour l'Est ! A sept heures et demie! Par exemple vous ne pouvez pas partir sans une autorisation du Gouverneur de Paris. Courez chez lui! Avec un peu de chance vous partirez peutêtre ce soir.
J'ai écouté passer le mot : « un peu de chance ».
Comme ils sont bons. Comme ils m'aident. Les huissiers se sont groupés près de la porte pour me voir partir et ils me saluent.
Je les remercie et je dis :
— Tiens, il pleut.
Je suis encore dans le hall du journal. Il ne pleut pas. C'est une sueur glacée qui coule de ma figure sur mes mains.
J'ai de la chance.
Le Gouverneur me reçoit tout de suite.
— Mon Général, quand je suis venu vous visiter, il y a quinze jours, vous m'avez dit : « En ce moment, une seule chose compte : se donner soi, tout ce qu'on a, tout ce qu'on aime. » C'est fait : mon enfant est blessé mortellement.
— Mon pauvre ami!
J'ai cru que j'allais pleurer quand il a dit ça, en me tendant la main, ce chef si désincarné qu'il n'a plus l'air que d'une pensée en action.
— Où est-il tombé, votre fils?
Je dis l'endroit, là-bas, si loin, sur la terre lorraine...
— Ça dépend du Quartier Général. On va demander une autorisation pour vous... Un
Bè ÀU CHAMP D'HONNEUR
laissez-passer pour une automobile. Maïs jamais ça n'arrivera avant demain. Essayez toujours de prendre le chemin de fer.
J'ai de la chance.
Je réussis à partir, rien qu'en montrant au Commissaire de gare les lettres que j'ai reçues.
Je roule toute cette nuit dans le noir. Je n'essaie pas de regarder par la fenêtre si le canon a fauché ces régions que nous traversons. Je cherche mon enfant, en dedans de moi.
Il n'est pas question de se demander : « Va-t-il vivre ? » mais seulement : « Est-ce qu'il sera encore vivant? » a Est-ce qu'il sera encore sur son lit? »
Seulement sur son lit, les yeux fermés et les mains jointes.
Je voudrais le voir encore une fois.
29 septembre 19 14.
Moi qui ai parcouru presque toute la terre, je ne l'ai jamais visitée, cette cité historique. Elle est de celles que dès Fenfance on dessine dans son imagination en lignes héroïques. Quand j'étais écolier, elle m'apparaissait comme un des piliers de cette porte formidable qui défend la terre natale. Elle dominait cette tache d'ombre qu'après la guerre de 70, nos maîtres de collège ont étendue sur l'Alsace-Lorraine. Je rêvais d'être un des soldats qui, un jour, relèverait ce voile de deuil sur la face de la France.
Ah ! si on m'avait dit en ce temps-là : — Cette gloire-là est réservée à ton fils, mais tu l'enseveliras dans la victoire.
Nous ne sommes plus loin du but. La ville se révèle : des lignes d'arbres plongeant dans des fossés pleins d'eau, des toits de tuiles, serrés autour d'une cathédrale. A quelque distance, sur une hauteur, l'hôpital.
Je le reconnais, car mon enfant me l'a décrit dans ses premières lettres. A ce moment-là, dans les casernes que j'aperçois au bas de la côte, il vivait avec ceux qui préparent leur entrée en action. Maintenant il est au sommet de la colline, étendu sur le dos, la face vers le ciel, aux côtés de ceux dont la campagne est finie.
O mon Dieu! Permettez seulement que je revoie mon fils.
Le Commandant de la gare m'a donné son automobile. Nous franchissons la ville en coup de vent, nous dépassons une pauvre chapelle « hors les murs », — une façade de carton décorée d'un trophée de drapeaux. Devant cette porte ouverte, des soldats descendent un cercueil.
Si c'était Robert?
On me dit le nom. Ce n'est pas lui. En route...
Le chauffeur, qui me voit si pâle, me parle avec douceur. Il est, lui, un jeune curé lorrain. Avant-hier son village a été bombardé, ses parents étaient dans le presbytère. Il est sans nouvelles d'eux, il me dit :
— Je prie pour eux. Je prierai pour votre fils.
C'est le dernier tournant. Voici la grille
de l'hôpital et le poste qui la garde. Derrière des jardins administratifs, un haut bâtiment se dresse. Une horloge sonne les quarts que les mourants entendent au fond de leurs lits.
On me conduit au bureau de l'officier d'administration, qui a eu la bonté de m'écrire. Déjà, je l'entends qui vient.
Il est charmant, cet ami inconnu, avec son petit bonnet de police, le sourire qui glisse dans sa barbe d'or :
— Réconfortez-vous. . . Vous allez le voir.
— Il me reconnaîtra?
— Je l'ai visité, il y a une heure. Il n'espérait pas votre venue. Comme il va être heureux de vous embrasser!
M. l'Officier d'Administration veut que j'entre une seconde dans son bureau pour prendre haleine. Il ne convient pas que j'apporte à mon blessé la figure que j'ai là. Obéissons.
Sur le pupitre, des actes de décès s'entassent. Je les regarde avec indifférence, car, je le sais maintenant, son nom à lui n'est pas sur la liste.
Que rhomme est ingrat! On vient de me dire : « Il est vivant, il va vous parler... » et déjà je voudrais plus de joie.
Je demande avec un peu de honte :
— Il n^y a pas d'espoir?
Le joli officier cesse de sourire. Il répond évasiment :
— Vous connaissez la blessure...?
Je la connais : si par miracle son cœur battait quelques années encore, de sa ceinture à ses pieds, il serait un mort vivant. Il n'a pas mérité ce supplice. Je serre les mains de cet homme pitoyable. Je ferme les yeux. Je rentre en moi. C'est fini : je ne serai plus lâche.
Nous pouvons aller le voir.
Dans l'étroit corridor, sa chambre est la deuxième adroite. Entre lui et moi, il n'y a plus que l'épaisseur de la porte. L'officier passe le premier, pour lui annoncer que je suis là. Mais je ne peux plus attendre et j'entre.
En face de moi, le long de la fenêtre, est poussé un lit vide. A droite, dans le coin, un autre lit.
Il est dessus.
Il a la tête inclinée du côté du mur. En entendant la voix de l'officier, il se retourne lentement. Il le voit et il me voit. Ses paupières se relèvent, ses lèvres remuent. Il parle :
— C'est toi?... Comme tu es bon d'être venu.
— Mon Robert!
L'officier a disparu.
Je le vois, je le touche.
Nous sommes seuls.
Il était à côté de moi quand j^ai fermé les yeux de son frère et de sa mère. Il sait ce que c'est que d'étreindre une forme chère qui ne répond plus. Il essaie de mettre ses bras autour de mon cou. Il ne serre pas. L'heure est finie, où de ce côté-ci des choses, il pouvait s'attacher à ceux qu'il aime le plus.
Se doute-t-il qu'à travers sa chemise d'hôpital j'ai senti ses bras, — ses bras forts dont j'étais fier, — desséchés maintenant, déjàraides?
Il me regarde avec une gravité infinie.
— Mon Robert! Comme tu nous as honorés!
Il ne répond rien. Il voit que j'ai baissé les yeux et que je contemple ses mains sur le drap.
Soudain, comme s'il remontait du fond d'un songe trop noir, il me dit :
— Ça ne sera pas la petite voiture.
Et il sourit.
Il sourit, comme il m'a souri, rue de Rivoli, sur le seuil de sa maison, à cette minute des adieux où il a dit :
— Tu sais, je ferai mon devoir, et un peu plus, si j'en ai la chance.
O mon enfant, que je n'ose interroger, que signifie-t-elle la parole qui vient de tomber de tes lèvres pâles ?
Est-ce un aveu d'espoir qui échappe à ta misère?
Crois-tu encore qu'un jour tu te relèveras de ce lit? Que tu marcheras, parmi les hommes, enivré de ton jeune amour?
Ou bien, est-ce un mot de résignation, une ironie sur ton destin?
Je te connais. Tu parles par générosité d'âme, — pour moi.
Tu veux que je pense :
— Notre sort n'est pas le pire... Il aurait pu survivre !
Le joli officier à la barbe d'or vient me chercher afin de me conduire chez le Médecin-Chef.
Derrière ce bureau, que l'administration de la vie et de la mort encombre, je trouve un autre ami.
Trente années de carrière coloniale l'ont préparé pour les imprévus de la guerre. Cette expérience l'a laissé humain. Breton de race, il présente le tempérament d'un homme de mer, encore plus que d'un praticien. J'ai l'impression que je l'aborde sur la passerelle d'un navire. 11 a vécu les absences pendant lesquelles, au fond d'un poste perdu, on aperçoit le foyer lointain. Ayant aimé dans la misère des départs, il se représente le déchirement de la sépara-
tion définitive. Sa bonté fraternelle, je le sens, va m'adoucir mon sort.
— Votre fils, vous l'avez vu?... Ouais... C'est ce que j'appelle un héros. Beaucoup sont braves sur le champ de bataille... Mais quand on nous les amène ici, ils se détendent. Lui il sait où il en est et n'a jamais eu une seconde de faiblesse. Quand le Général, Gouverneur de la Ville, est venu me rendre visite, je lui ai dit : a J'ai là, en bas, un sous-lieutenant qui s'est crânement comporté sous le feu. En ce moment-ci, il fait bonne figure à la mort. » Le Gouverneur a voulu voir votre fils. 11 l'a félicité de sa tenue. Le Lieutenant était content.
— Moi aussi, je suis content. Monsieur le Médecin-Chef.
Il approuve. Et, tout de suite :
— ' Vous nous restez?
— Si je pouvais !...
— C'est contraire au règlement... Mais vous êtes un colonial?... Vous vous contentez de peu de chose?... Vous ferez popote avec nous. On vous dressera un lit...
Et comme cet homme-là est trop loyal pour maquiller la vérité, il ajoute :
— Non, non! Vous n'abuserez pas... car malheureusement, votre séjour ici ne sera pas long. Nous ne pouvons plus nourrir le Lieutenant, pas même le rafraîchir. Tout ce que nous lui donnons le traverse comme un verre de lampe ! Il ira jusqu'au bout de ses forces. Et il en a encore! C'était un homme vigoureux. Enfin ! Je vous reverrai ce soir à dîner.
Et, par-dessus son bureau, il me tend la main.
Il convient maintenant que je fasse la connaissance de Mme l'Infirmière Titulaire.
L'Officier d'Administration me dit :
— C'est elle qui gouverne ce rez-dechaussée. Une maîtresse femme... Les mains douces pour toucher à la chair souffrante. Et avec ça, une vigueur de reins! Les blessés l'appellent au secours quand il est question de les soulever dans leurs lits. Votre fils a de l'affection pour elle et les mauvaises langues prétendent qu'elle le gâte.
J'entre dans le réduit où les infirmiers préparent tout ce que les blessés réclament et lavent tout ce que les blessures ont souillé. On verse, on frotte, on pèse, on chauffe, on s'interpelle.
AU CHAMP D'HONNEUR loi
Une voix de femme calme cette bousculade et commande la hâte.
C'est r Infirmière Titulaire. Je la regarde avec émotion, car, en face de moi, aux dernières minutes, de l'autre côté du lit de mon enfant, elle tiendra la place de la Femme de France, de la mère qui n'est plus, de la petite sœur qu'on n'a point laissé venir, de la fiancée qu'il ne reverra pas.
L'abord de cette professionnelle des douleurs est un peu rude. Cette vaillante s'occupe des blessés avec tout son zèle. Elle n'a pas de temps à perdre avec leurs parents.
Je la comprends, je la remercie et je lui demande :
— Vous-même, vous avez peut-être quelqu'un dans la bataille?
Sans s'arrêter d'observer le liquide qu'elle filtre, elle répond :
— Un fils unique. Et je suis sans nouvelles de lui... Comme tout le monde. Je n'y pense pas. Qu'est-ce qu'on deviendrait ici, si l'on s'attendrissait?
Elle pose cette question à la cantonade
si rudement que je ne la crois pas rude. Je baise donc une de ses mains, promptes à voler au secours de la souffrance.
Ces choses-là ne se font guère ici. Alors elle est surprise. Elle redevient mère et femme. Elle dit à demi-voix :
— Mon fils!... C'est lui que je touche quand je les remue, sur leurs matelas. Le vôtre est bien gentil. C'est un martyr! Et jamais on ne l'entend se plaindre. Par exemple il est resté coquet! Pendant que vous étiez chez le Chef, il m'a appelée. Il a fallu que je lui fasse un peu de toilette, à cause de vous probablement.
Je traverse la salle commune pour aller rejoindre mon enfant.
On envoie ici ceux qui ne peuvent aller plus loin. Beaucoup d'entre eux attendent la fin. Ils savent encore qu'ils vivent, parce qu'ils souffrent.
Leurs lits de fer sont rangés à droite et à gauche, les têtes adossées aux fenêtres, leurs pieds vers nous. Leurs draps blancs, leurs couvertures grises évoquent une émouvante alliance de soins et de misère.
Il y a ceux dont les têtes sont totalement bandées et qui vous regardent passer par le cercle d'une seule prunelle, dilatée et fixe; il y a ceux qui ont remonté leurs draps jusqu'au menton, comme des suaires; ceux qui dorment la bouche ouverte ; ceux qui tendent au pansement des trous cernés de
zones grises; ceux qui se savent là; ceux qui sont loin; ceux qui ne sont plus nulle part.
J'ai honte de traverser ce quartier de douleur sans m'approcher, sans m'arrêter, sans parler à personne, comme si j'étais indifférent à la souffrance des autres, comme si je ne sentais pas dans Tair, plus lourd que tous ces relents, le poids de leurs pensées.
De quelle profondeur de vie remontet-il, ce souvenir de mon enfance?
En rentrant dans ta cellule, je me suis rappelé, mon Fils, ces jours lointains, où, après la naissance de quelque frère nouveau, ma mère nous rouvrait sa chambre.
Elle était si fraîche, alors, ma mère à moi, ma vieille mère qui, heureusement, n'est plus, si douce dans son lit blanc, avec un peu de rose à ses joues...
Pour toi, mon Fils, l'hôpital militaire a épuisé ses coquetteries. On t'a changé de place : tu n'es plus dans l'ombre contre le mur; on t'a fait les honneurs du lit vide qui est poussé contre la fenêtre. Ma présence aura servi à rapprocher ta fin de la lumière.
En me revoyant, une clarté de joie t'illumine, et à travers tout ce qui est rompu,
io6 AU CHAMP D'HONNEUR
tant de choses sont pour moi renouées par ce sourire qu'on dirait que tu ne nous as pas quittés pour faire la guerre; tu n^es pas blessé; tu n'es pas devenu un héros, tu ne vas pas mourir... J'entre comme autrefois, le matin, quand tu grandissais, au temps du collège. Je viens te dire :
— Mon Robert! c'est l'heure... Lèvetoi.
Je m'accoude à la barre de ton lit, juste en face de toi, car cela te fatigue d'incliner la tête, et puis ainsi je te vois mieux. Je me rassasie de te voir.
Ta barbe a poussé, ta barbe que je ne connaissais pas, car tu ne voulais porter, comme ton père, que des moustaches. Elle est d'une couleur ardente, le brun italien des cheveux de ta mère qui, au temps de sa jeunesse, se dorait lorsqu'elle passait dans le soleil.
— Elle te va bien, ta barbe, mon gas! Il faudra que tu la portes.
Il me regarde avec une pitié qui nous enveloppe tous les deux; mais il ne proteste pas. Ni lui, ni moi, nous ne sommes
des dupes ; mais, au fond d^un amour comme celui qui nous lie, survit une politesse qui défie les désastres.
C'est dit, mon Fils, le contrat est signé dans un regard et nous l'observerons sans défaillance. Ni toi, ni moi, nous ne savons combien de jours, combien d'heures, il nous sera donné de passer encore ensemble. En face l'un de l'autre, nous allons vivre comme si nous ne savions pas tous les deux que l'arrêt est signé, comme si j'attendais que tu sois guéri pour t'emmener avec moi.
Hier, il était trop fatigué par rémotion que ma venue lui a causée pour raconter ce qu'il veut me dire et ce que je veux savoir. Il en a remis le récit à ces minutes de répit que, sur la fin de sa première piqûre, avant la seconde, la souffrance lui accorde.
Il m'a dit d'une voix brève, — comme un ordre, — car la parole lui coûte, et, tout de suite, il faut obéir :
— Assieds-toi là.
Et il a commencé le récit qui sera son testament.
— Si jamais le carnet de route que je rédigeais au jour le jour arrive dans tes mains, tu verras qu'il s'arrête au 20 septembre 1914. Je te conterai donc l'histoire de mes trois derniers jours.
« Ce dimanche 20, nous avions quitté
notre gîte dès cinq heures du matin. Le vent alternait avec une pluie furieuse. Les hommes creusaient des tranchées face au nord. Nous sommes descendus dans la plaine pour attendre des ordres.
« Ils n'ont pas tardé à venir. On nous a informés qu'une action était engagée dans le voisinage et que nous allions y prendre part.
« Je me réjouissais comme tout le monde, pourtant ma satisfaction ne devait pas être de longue durée. A la minute où notre bataillon se portait vers le canon, un ordre m'a envoyé avec ma section en soutien d'artillerie.
« La batterie que je devais garder était logée dans un creux de vallon et habilement dissimulée. Elle tirait sur un gros village que tenait l'ennemi, juste en face. Nous la regardions travailler, mes hommes et moi, avec de l'envie dans le cœur. En effet, notre régiment s'engageait déjà sous nos yeux. On l'appelait à renforcer un autre régiment de ligne qui atteignait le village.
« Pour me consoler, je me disais :
« — Supposons que ce village-là soit pris « sans toi? La guerre n'est pas finie! Tu a auras d'autres occasions de te battre. »
« J'écoutais ce raisonnement-là d'une oreille; de l'autre, j'entendais le canon; de sorte que ça me consolait et que ça ne me consolait pas.
« Vers le milieu de la journée, une fumée à base de flammes a jailli du village. Le tir de nos canons avait porté. Nous allions doubler la dose d'obus, quand j'ai aperçu un soldat qui venait à nous. En courant, il faisait de grands gestes. C'était un homme à Jean-José.
« A portée de voix, il a crié :
« — Ne tirez plus!... Nos troupes pccu- « pent le village! »
a Un frisson nous a passé dans les os, car, en pareil cas, on n'est jamais sûr de n'avoir pas envoyé cinq ou six boulets de trop.
« J'ai reçu l'ordre de rallier vers neuf heures du soir. Il fallait, pour rejoindre notre bataillon, traverser une partie du champ, où, dans la journée, l'on s'était
AU CHAMP D'HONNEUR m
battu. Je me souvenais d'avoir lu dans des récits de guerre, ces mots qui donnent froid : « Nous marchions sur les blessés et « sur les morts. » C'est une sensation que j^ai connue ce soir^à. Ceci était particulièrement pénible : nous ne pouvions pas nous arrêter pour répondre à ces pauvres gens qui nous appelaient. J'avais reçu un ordre précis : « Ralliez au plus vite et par a le plus court. »
« Il était dix heures quand nous avons pénétré dans le village en flammes. Nous devions y cantonner dans des bâtisses que l'incendie épargnait encore. Je venais d'enfoncer la porte d'une grange pour installer ma section quand j'ai eu le plaisir de retrouver mon camarade, le lieutenant Jean- José.
« Lui et ses hommes avaient connu un moment difficile au passage de la crête. Ils étaient sortis d'affaire indemnes. J'aurais souhaité connaître les détails de l'action, mais Jean-José qui avait payé de sa personne était trop las pour répondre à mes questions. Je suis entré avec lui dans une
maison abandonnée. Un voisin nous a vendu des confitures et une bouteille de vin. Nous avons poussé un matelas devant le feu et nous nous sommes endormis.
« Pas pour longtemps. A trois heures du matin — c'était donc le lundi 21 — nous étions déjà relevés et en route dans la nuit noire. A l'aube notre colonel nous amassés dans la clairière d'un bois. Il nous a adressé quelques mots. Il nous a dit qu'il était content de la façon dont le régiment s'était comporté la veille. Il fallait s'attendre à ce qu'aujourd'hui et demain, ça chauffât davantage. Il parlait du haut de son cheval. Il a conclu :
« — Nous les aurons ! Quand les trois « quarts d'entre nous devraient rester sur « le carreau! Vive la France! »
« Son discours a fait une bonne impression. On s'est enveloppé dans les manteaux et on a essayé de dormir, malgré la pluie qui faisait rage et le bombardement de l'ennemi.
« Cette journée du 21 septembre m'a paru longue. Ce n'était pas l'appréhension
du lendemain : j'appelais ce choc depuis des semaines. Mais les choses ne se présentaient pas comme je les avais imaginées.
« Lorsque, le soir, devant un feu de bivouac, on rêve de l'occasion où l'on recevra le baptême du feu, toute l'aventure prend une couleur héroïque. On suppose que l'on aura devant soi un ennemi un peu supérieur en nombre et qui attaquera avec présomption. On l'attend de pied ferme. On brise son élan. On lutte corps à corps. On le pousse. On le culbute. Bien entendu on ne perd point la chance de se distinguer. Et tout cela se passe dans le soleil.
« La partie que le destin nous offrait se présentait sous des couleurs différentes. Nos hommes, appesantis par la pluie et par le manque de sommeil, sentaient qu'ils n'allaient pas combattre sur un terrain vierge. On les appelait en soutien de camarades qui avaient été contraints de céder. Les blessés, que l'on rapportait à travers notre bois, disaient : ^
« — Nous reculons. Mais aussi ils sont a trop! »
« Enfin — je peux bien t'avouer cela à toi — j'ai toujours été superstitieux. Or, c'est dans une nuit du 22 au 23 que notre cher Guy nous a quittés.
« A la fin de la journée, on ne nous dissimulait pas l'insuccès. Nous avons reçu Tordre d'aller occuper des tranchées sur la droite. Notre consigne était claire : nous devions protéger la retraite de ceux des nôtres qui se repliaient. Dans le cas où les Allemands se lanceraient à la poursuite, nous avions ordre de les arrêter tant que nous pourrions tenir.
« La pluie avait changé lesdites tranchées en mares communicantes. L'eau nous montait aux mollets et, ceci était plus fâcheux, nous voyions passer dans l'ombre les brancards, qui, à la file, descendaient de la ligne de feu.
« Je me suis rapproché de Jean-José pour mâchonner une croûte en sa compagnie.
Mais la conversation a langui. Nous claquions des dents tous les deux et il n'y avait pas moyen de battre la semelle. C'est ainsi que nous sommes entrés dans le mardi 22.
« Vers une heure et demie du matin, le colonel a jugé que l'ennemi ne tenterait aucun mouvement de notre côté, cette nuitlà. Il nous a envoyé l'autorisation de sortir de notre bain de pieds et l'ordre de nous replier,
« C'était un soulagement pour les hommes de marcher, même sous la pluie, après cette station dans l'eau. Ils se sont donc mis en route de bonne humeur, pour une marche glissante, dans une obscurité totale, à travers bois.
« A cinq heures du matin les hommes ont espéré qu'on allait leur accorder une halte sérieuse et qu'ils pourraient enfin dormir. Mais quand ils ont vu que le colonel envoyait chercher de l'eau et qu'ils étaient invités à en remplir leurs bidons, ils ont compris que cette journée se souderait à celle de la veille. Tout de même ils se sont couchés un instant sur le bord du chemin. Ils étaient si boueux que je les distinguais à peine de la terre. Et comme leurs figures étaient grises!
« A sept heures du matin, nous étions
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installés à la lisière d'un bois. Nous occupions des tranchées que les Allemands avaient creusées avec beaucoup de soin, quelques jours auparavant. La pluie faisait trêve, un vent très sec lui avait succédé. Il séchait nos manteaux; dessous il nous laissait grelottants.
« Vers huit heures, on a signalé des patrouilles ennemies. Elles remuaient de la terre sur notre droite. Notre capitaine a jugé qu'il fallait y voir de près. Il avait remarqué ma mine, l'avant-veille, quand on m'avait envoyé en soutien d'artillerie tandis que notre bataillon s'engageait. Il m'a appelé et il m'a ordonné :
a — Prenez votre section et allez faire a une reconnaissance de ce côté-là. Ces a Boches ont vraiment trop de toupet! »
« J'avais déjà rempli des missions du même caractère : jamais en contact si proche avec un ennemi si nombreux. Aussi mon contentement était vif. Je ne pensais plus à la pluie, ni aux dates défavorables, ni à l'insuccès des autres. Je rentrais du même coup dans l'action et dans la confiance.
Mes hommes étaient aussi heureux que moi. « Ce qui s'est passé au cours de la journée, tandis que le combat se déroulait, a prouvé combien cette audace de l'ennemi était préméditée. Tu sais de quelles dissimulations on entoure les préparations d'une tranchée où l'on se propose d'établir une batterie. On se protège contre toutes les indiscrétions, on se garde de tous les contacts, on se casse le cou à guetter en l'air si quelque aéroplane ne vous observe pas. En effet, une batterie éventée n'a pas la vie longue, au moins l'artillerie de l'adversaire s'arrange-t-elle pour neutraliser son effort. Connaissant les précautions que les nôtres prennent en pareil cas, l'insouciance dont les Allemands nous donnaient la vue me déconcertait. Ils n'ignoraient pas plus notre présence dans l'immédiat voisinage que nous la leur. Cependant les soldats que je voyais là, distinctement, — j'avais rampé un peu en avant de mes hommes dans une pièce de trèfle, — terrassaient, accumulaient des branchages, ne prenaient nul souci de masquer leur besogne. Pis que cela : une
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douzaine d'entre eux avaient mis bas leurs tuniques. Ils travaillaient en chemise. Ils auraient fait exprès de se rendre voyants qu'ils n'auraient pas agi autrement.
a Ces singularités aiguisaient ma curiosité d'examiner leurs tranchées de plus près. Il fallait savoir si l'ennemi opérait de bonne foi dans une imprudente sécurité, ou s'il était en train d'organiser quelque fausse batterie, dans le but d'égarer notre artillerie au moment de l'action. Et c'était tout justement cela que l'on ne voulait pas me permettre de diagnostiquer. Une sentinelle qui, sans doute, me tenait à l'œil depuis quelques minutes, a trouvé que j'avançais trop. Elle a donné l'alarme. Je n'ai eu que le temps de crier à mes bonshommes ;
« — Ventre à terre et ne bougez plus ! »
« Déjà une volée de balles tuait du bois au-dessus et autour de nous.
« J'allais commander à mes gens de se replier jusqu'à une rigole où nous aurions été en meilleure posture pour répondre à un ennemi très supérieur en nombre, lorsqu'en sens inverse, nous avons entendu de
AU CHAMP D'HONNEUR ii^
la bonne grêle qui arrivait. C'était une mitrailleuse de chez nous qui entrait en action. Averti par le bruit de la fusillade, le capitaine avait jugé le moment venu de soutenir notre mouvement. Il nous rappelait. J'avais eu le temps de prendre un croquis rapide de la tranchée. J'ai ordonné à mes hommes de ramper à reculons jusque sous le bois. Et nous avons rallié en recouvrant nos empreintes.
« Du plus loin qu'il nous a vus, le capitaine m'a crié :
« — Vous avez tout votre m.onde avec « vous? »
« J'ai répondu :
« — Pas de casse. »
« Alors, moitié riant, moitié fâché, il a déclaré :
« — Je vous avais dit d'aller voir ce qu'ils « faisaient. . . Je ne vous avais pas dit d'entrer « dedans ! »
« J'aimais ce reproche-là plus qu'un autre et mes hommes sentaient de même. Je les ai laissés pour aller faire mon rapport à notre colonel.
« J'aurais voulu lui dire que les préparatifs dont j'avais eu la vue m'avaient tout l'air d'une feinte. Mais cela c'était de l'interprétation de faits : ça ne me regardait pas et, après tout, ce n'était qu'une impression.
« Mon chef m'a écouté en mâchant son cigare, puis il est allé rejoindre le colonel du régiment qui devait attaquer avec le nôtre. Ce colonel-là, tu n'as qu'à traverser le jardin pour le voir. C'est une belle figure militaire. Tu le trouveras installé dans le petit pavillon que nous apercevons par ma fenêtre. Il est tombé vingt-quatre heures après moi. Il a reçu une balle en pleine poitrine. Elle est entrée au-dessus de sa croix d'honneur. Il te contera avec plus de précision que moi ce que nous espérions faire dans ces journées des 22, 23 septembre, et ce que nous avons fait.
« Je m'attendais à retrouver mes bonshommes endormis. Ils s'étaient levés, Tavant-veille, le dimanche, à quatre heures du matin. Nous étions aujourd'hui au mardi midi. Cela faisait cinquante-six heures pendant lesquelles ces pauvres gens avaient
marché, contremarche, fait des corvées, des reconnaissances, et même s'étaient battus, sous une pluie torrentielle, sans feu, ni sommeil. A présent, ils auraient pu prendre un peu de repos, car, ils le savaient : l'attaque ne commencerait pas avant midi. Pourtant j'ai trouvé tous les yeux ouverts. Un d'eux m'a dit en goguenardant :
« — On aura toujours le temps de dor- « mir après, que l'on gagne ou qu'on y « reste. »
« C'est un peu après midi que j'ai eu la joie d'apprendre la nouvelle qui m'a fait bien heureux.
« Le commandement me donnait une marque de confiance précieuse. Il y avait là-haut un village que notre colonel estimait évacué. Il jugeait que l'unique pièce lourde qui, depuis le matin, répondait au feu de notre 75, avait été laissée là par l'ennemi pour nous tromper. Son plan était simple : la 19' compagnie allait se déployer sur le terrain dans la forme d'un losange. Les sections se rangeraient à cent mètres les unes des autres, dans tous les sens.
Nous avions le village par la droite. A cet effet, je passais en tête avec ma section : cinquante hommes.
« Depuis, j'ai entendu dire que notre colonel n'aurait pas dû se contenter d'examiner le paysage à la jumelle; qu'il aurait dû envoyer une reconnaissance contrôler si le village en effet était vide, comme il le présumait. Cette précaution aurait évité le massacre de notre bataillon et de lourdes pertes pour le régiment. C'est un débat dans lequel je ne veux pas entrer. Un chef reçoit des ordres qu'il ne communique pas à ses subalternes. Je tiens d'ailleurs à te le dire : dans mon lit je reste reconnaissant à mon colonel de la chance qu'il m'a donnée. Grâce à lui, si les choses avaient bien tourné, j'aurais pu me distinguer.
« Il était à peu près deux heures, lorsque nous sommes sortis de nos tranchées pour défiler sur la lisière du bois. D'abord nous avons marché à la queue-leu-leu pendant une cinquantaine de minutes. Ma montre disait trois heures quand nous avons atteint la hauteur où, selon le plan, ma section
devait déboucher en tête, sur la gauche. Déjà Tennemi nous avait vus.
« Nous étions faits depuis longtemps au fracas des obus ; mais pour la première fois nous nous sentions enveloppés dans un réseau si serré de balles, tirées de si près. C'était bien ici la ligne où commence la mort.
« J'avais sincèrement désiré cette minute. Depuis le début de la campagne et avant : quand je faisais mes manœuvres; plus tôt encore, au lycée, lorsque j'étudiais le nouveau dessin de notre frontière de l'Est. Je me disais dans ce temps-là : « Tant que tu « n'auras point passé par cette épreuve, tu « ne sauras pas ce que tu vaux. » Je ne t'apprendrai rien en te disant qu'à ce moment-là, le mouvement instinctif ne vous porte pas en avant. Je me suis souvenu de toi, de maman, de notre Guy, de notre Marie-Rose etd'Hélène. Je vous ai dit dans mon cœur : « C'est pour vous », et puis après, les yeux fermés, j'ai piqué ma tète.
« Le bois était derrière nous, nous rampions dans le découvert.
« Tu connais la manœuvre. Quand la fusillade respire, on fait un bond à quatre pattes. Je m'étais placé au milieu de mes hommes. Nous avancions comme en nageant.
« Notre horizon était masqué par une crête qui, à trois cents mètres à peu près, se découpait au-dessus de nous sur le ciel. Les Allemands, qui étaient retranchés là derrière, avaient le loisir de viser leur homme comme des lièvres dans une battue.
« Tout de suite j'ai eu des blessés, probablement des morts, car toutes les balles ne se contentaient pas de soulever la terre devant notre nez ou de cogner dans nos gamelles. Je ne m'arrêtais pas à compter ceux qui s'aplatissaient. Je criais : « Serrez! « Serrez! » Et je me jetais en avant pour entraîner mon monde.
« Dans cette suite de bonds nous avions franchi à peu près deux cents mètres, et nous avions commencé de gravir la pente. A chaque élan ma section maigrissait; mais elle me suivait toujours.
« On s'habitue à tout. Quand nous avions
essuyé la première décharge au bas de la côte, j'avais cru : « Nous ne couvrirons pas « dix mètres ! » Maintenant il me semblait que les balles n'étaient plus pour moi. Je me voyais déjà à la crête. Je jetais ma section sur ce qui se cachait derrière... Perrette et le Pot au lait! C'est tout de même bon d'avoir connu cette espérance-là î Ça ressemble à la foi d'un petit enfant, à de l'amour, à tout ce qui est surnaturel et complet.
« Ça n'a pas duré longtemps...
« J'ouvrais la bouche pour crier une fois de plus : « En avant, les enfants ! » quand une trombe de terre et de poussière a passé par-dessus nous et nous a collés au sol. Les Boches venaient de mettre leurs mitrailleuses en action. Avec cela l'averse crépitait comme à Paris quand un nuage de grêle crève et oblige les gens à se réfugier sous les portes cochères. J'ai rejeté la terre qui me couvrait. J'ai empoigné par les épaules le soldat qui était couché à ma droite. J'en ai fait autant à celui qui était couché à ma gauche... A d'autres... Rien!
Ils me regardaient avec de pauvres yeux. Impossible de savoir s'ils étaient tués ou s'ils étaient morts de peur.
« Là, j'ai eu un moment de désespoir : ce n'était pas cela qu'ils m'avaient promis. Je me suis levé dans la mitraille et je leur ai crié de toutes mes forces :
« — Vous allez me faire tuer, mais je « resterai debout tant que vous serez cou- « chés! »
« Ils m'ont entendu. Quatre ou cinq d'entre eux se sont relevés sur leurs coudes, puis d'autres.
« Ils se sont décollés, ils ont avancé encore une fois.
« Je voulais voir ce qu'il y avait derrière la crête et j^ai rampé jusqu'à la ligne de faîte.
« C'est à cette minute-là que j'ai eu le bras traversé par cette balle dont je t'ai parlé dans ma lettre... Ici... D'abord, j'ai cru que c'était un ricochet de pierre. Le sang qui coulait dans ma manche m'a renseigné. J'ai fait jouer mes doigts. La balle n^'avait rien touché d'essentiel et je n'en ai pas tenu compte.
« Ce que je venais d'apercevoir derrière la crête m'inquiétait davantage.
« Elle n'était qu'un relief assez mince, derrière lequel un palier s'étendait en contre-bas. C'était un espace à franchir en courant, sous le feu de l'ennemi, avant que d'arriver au pied d'une seconde crête que l'on n'aperçoit pas de la plaine. Derrière cette deuxième défense les Allemands étaient retranchés solidement et toujours invisibles.
« J'avais confiance que mes hommes se laisseraient enlever et jeter de l'autre côté de cette crête. Mais, pour que ce sacrifice servît à quelque chose, il aurait fallu que tout le bataillon fût déjà au faîte de la pente, prêt à nous succéder et à pousser.
« Cet ordre-là, je ne le recevais pas. Je ne recevais pas non plus l'avis de redescendre. Je ne recevais rien. Je souffrais de laisser tuer mes pauvres bonshommes, l'un après l'autre, à plat ventre. Ils méritaient que l'on tirât un parti plus utile de leur vie ou de leur mort.
« Je suis revenu vers ma section et j'ai regardé derrière nous.
« Sur la gauche, les choses allaient mal. Il y avait là une compagnie qui se disloquait. Sa disparition allait nous laisser tout à fait en l'air. D'autre part notre artillerie s'épuisait sur les tranchées que ma reconnaissance avait repérées le matin et qui n'étaient bien qu'un trompe-l'œil. Elle ignorait tout à fait l'emplacement des batteries qui nous tiraient dessus.
« Presque en même temps j'ai aperçu mon cher ami, le lieutenant Jean-José. A la tête d'une demi-section, il faisait une suite de bonds pour se rapprocher de moi. La rafale des mitrailleuses se calmait un peu, mais les obus et les shrapnells venaient d'entrer dans le jeu.
« Je lui ai crié de loin :
« — Ne vous emballez pas! Je des- « cends. »
« Nous avons fait tous les deux la moitié du chemin et je lui ai demandé :
a — M'apportez-vous des ordres?
a — Aucun.
« — Je vais en demander. »
« Sur le trajet de ma descente, j'ai ren-
contré notre capitaine et je lui ai dit :
« — Le 20*, là-bas à gauche, vient de « lâcher pied. Dois-je me porter à son « secours? »
« Il était à genoux. Il a regardé de ce côté-là et il a secoué la tête :
« — Laissez-le se débrouiller. Le cornet mandant continue le mouvement d'en- « semble. »
« Je suis descendu jusqu'au commandant et je lui ai rendu compte de ce que j'avais vu là-haut. Il m'a déclaré :
« — Vous avez réussi à vous accrocher?
« Maintenez-vous. Je vai^ tâcher de mon- « ter le long de vous. Il faut que je donne « un coup d'œil par-dessus cette crête. »
« J'ai donc rejoint mon poste et j'ai dit à mes bonshommes :
« — On attend. »
a De fait l'averse qui tombait ne leur avait pas réussi à tous, et nous n'étions plus nombreux à attendre.
« Cependant le commandant s'était mis tout de suite en mouvement. Il atteignait notre hauteur. Le temps de prendre haleine
et il a rampé jusqu'à la crête. Je voyais son képi se détacher sur le ciel. Soudain, il s'est soulevé sur le bras gauche. Il a fait un geste avec le bras droit et il a crié...
« Quoi?...
« Il n'a pas eu le temps d'articuler son commandement. Il est tombé sur le dos. Il gémissait :
« — Ma femme!... Mes enfants!... »
« Peut-être avait-il voulu crier : « En « avant! » J'ai donc appelé un homme à moi, un séminariste, un garçon de grand cœur, et je lui ai dit :
« — Sergent Bresson, allez au com- « mandant. Portez-lui de l'eau. Demandez- « lui s'il a un ordre pour moi et faites-le « descendre. »
« Je suivais mon sergent des yeux. Au moment où il s'agenouillait près du commandant, j'ai vu son bras tomber. Une balle venait de le lui démolir. Ça n'empêchait pas Bresson de dire des prières.
« J'ai pensé :
« — Le sergent ne reviendra pas et le « commandant agonise. Il faut que j'aille
« le trouver et que je me hâte. Autrement « je ne saurai pas s'il veut que je passe de « l'autre côté de la crête. »
« Je me suis donc levé. Pour faire vite, au lieu de ramper sur le sol, j'ai couru vers mon chef. Je ne suis pas allé loin. Le bon tireur qui avait visé le commandant et puis Bresson, ou un de ses camarades aussi adroit que lui, m'a mis en joue. Deux fois de suite. Son premier coup a traversé la musette qui ballottait sur mon dos. 11 a rectifié son tir d'une largeur de trois doigts. Alors ça m'est entré sous le bras droit, ça m'a traversé les deux poumons et ça m'a fait la blessure que tu connais.
« Il paraît que j'ai dit :
« — Je suis touché! »
« Aussitôt mes braves bonshommes sont venus à moi.
« Je leur ai commandé :
« — Prévenez le lieutenant Jean-José. »
« On m'a averti que ce généreux ami montait vers moi. Ça n'en valait pas la peine. J'ai ordonné qu'on lui criât :
« — Ne venez pas ! »
« Le lieutenant était utile à la tête de sa section et puis je comptais sur lui pour prévenir Hélène. Il n*y avait plus d'ailleurs, à ce moment-là, rien à faire pour moi. J'ai commandé à mes bonshommes :
« — Allez à votre affaire. »
« Et je me suis installé pour attendre. »
Il y a près d'une heure que mon pauvre enfant me parle, et je suis si pendu à ses lèvres que je n'ai pas le courage de l'arrêter. Je le sens bien : il use là des forces qui ne reviendront plus, mais c'est sa volonté de parler et l'on ne fait pas taire les mourants.
Tout de même, une seconde, il s'arrête et il ferme les yeux. Quand il les rouvre, il s'aperçoit que j'ai passé à la tête de son lit. Il me dit avec un souci de moi qui me bouleverse :
— Ne te fatigue pas à soutenir cet oreiller. Je resterai comme cela, un instant, et puis je recommencerai.
Après quelques minutes, il reprend :
— Au moment même où j'ai été touché et où je suis tombé à plat, je me suis rendu
compte que j'allais être paralysé. Je me suis retourné pendant que j'en avais encore la force. Je pensais très vite. Je me suis dit : « Si plus tard on vient nous ramasser, je « ne veux pas qu'on me croie mort. » Et aussi j'avais envie de voir jusqu'à la fin.
« Quand mes hommes m'ont installé un peu plus bas que la crête, j'ai fait un petit naufrage. Je ne me suis pas aperçu qu'ils glissaient un sac sous ma tête. Il y était quand j'ai recommencé de réfléchir. La mitraille continuait à me raser la tête. Tout notre monde était redescendu au bas de la pente. J'étais seul.
« Je pouvais remuer mes bras. J'ai retourné mon poignet et j'ai regardé ma montre-bracelet. Il était un peu plus de quatre heures. Au-dessus de moi le ciel était gris et il pleuvait toujours un peu. J'avais bien envie de remuer mes jambes et je n'osais pas, de peur d'apprendre qu'elles ne m'obéissaient plus. Enfin j'ai pris mon courage. J'ai essayé de les remuer plusieurs fois... Elles pendaient comme deux sacs... Alors j'ai compris ce qui m'était arrivé... »
Il s'arrête pour ne point dire le mot que nous ne prononçons pas. Et le souvenir de son sacrifice s'achève dans un silence où je le rejoins.
Je le sais, mon Fils, une heure va venir où tu ne me parleras plus. Près de moi quelque voix dira : « Il a fini de souffrir », et nous joindrons tes mains. Alors en effet tu auras cessé de vivre pour nous. Mais je sais maintenant quand tu es mort pour toi-même : à cette minute où, étendu, seul, sur cette colline, devant ton Dieu, ton Pays et ton Amour, tu as renoncé sans murmurer.
— Maintenant, mon enfant, je voudrais que tu te reposes...
— Non, non. Je vais encore te parler.
Il n'ajoute pas :
— Est-ce que je pourrai, demain?
Il devine ce qui me passe par le cœur et il ne veut pas que je me désole.
— Je te l'assure : physiquement, je ne souffrais pas autant que tu pourrais le croire. Je dis de ma blessure, car, tout de suite, j'ai été tourmenté par la soif. C'était presque un bien : ça m'empêchait de trop penser. Je ne me disais pas : « Je voudrais « me relever, je voudrais guérir... » mais : « Je voudrais boire. » Boire, ça devenait tout. J'ouvrais la bouche dans l'espoir que quelques gouttes de pluie tomberaient dedans. Je ne les sentais pas. La mitraille, qui
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continuait de grêler, ne me gênait plus. Seulement le temps était lent, terriblement lent.
« Et je ne sais pas combien cela a duré.
« Eh bien, dans cette misère-là, il m^est arrivé quelque chose de très beau. Soudain j'ai entendu une voix à côté de moi. J'ai demandé :
« — Qui est là? »
« Car je craignais plus que tout d'entendre les Allemands venir... Je ne voulais pas tomber vivant dans leurs mains.
« On a répondu :
« — C'est moi, Péguy. »
« C'était un homme à moi, un pauvre garçon que j'avais souvent bousculé parce qu'il avait toujours l'air de tomber de la lune et que cela donnait à rire aux autres. Je savais qu'il avait une femme et un enfant. Il était ressorti du bois pour me porter secours. Il m'avait atteint en rampant. C'était terriblement dangereux et, certes, si j'attendais une assistance de quelqu'un, ce n'était pas de lui.
« Quand il a été tout contre moi, il a dit :
« — Mon lieutenant, je n'ai pas été un « bon soldat et je vous ai causé beaucoup « d'ennui ; mais aujourd'hui, vous nous « avez honorés, et ça me fait trop de peine « de vous laisser comme ça. Alors je viens « vous chercher. »
« On ne peut pas savoir comme on est content de sentir qu'on n'est pas abandonné!
« Je lui ai répondu :
« — Mon cher Péguy, je te remercie de « tout cœur, mais je ne peux pas bouger. « Jeté ferais tuer pour rien. Seulement dé- « grafe-moi, parce que j'étouffe... Et si tu « peux, donne-moi à boire. »
« Il a fait ce que je lui demandais. Il m'a donné à boire de l'eau avec un peu de menthe. Alors je lui ai dit :
« — Péguy, je t'ordonne de redes- « cendre. »
« Et il a obéi en rampant.
« Après son départ, je crois bien qu'il était à peu prèsjcinq heures, — je suis resté seul jusqu'à la nuit.
« Ce n'était pas de ma blessure que je
souffrais le plus : c^était de ce qui se passait au-dessus de moi et sous moi. Leur mitraille me fatiguait. Elle ne pleuvait plus à mes côtés. Elle passait très haut. Sans doute, elle bombardait le bois dont nous étions sortis au commencement de la journée.
Sous moi, c'était la sensation de la terre qui serait devenue un radeau : je montais à l'escalade de vagues très dures, et puis, je retombais dans des creux. Je m'imaginais ça, bien entendu : leur bombardement était violent, mais la pente sur laquelle j'étais couché n'en tremblait pas. Cette houle-là était en moi. Elle y est encore, du reste. J'ai beau être dans mon lit et le savoir, je ne me sens pas à plat. Je gravis et je descends des lames. C'est une grande fatigue. »
En disant cela, il s'arrête un moment de parler. Et sur sa figure de naufragé, je vois se creuser la détresse de cette dérive, dans laquelle, les pieds en haut, la tête en bas, il s'en va vers la plage inconnue.
Il veut tout de même finir son récit pour n'y plus revenir, car l'effort qu'il fait là, après tant d'autres, est pour lui cruel.
Il reprend :
— J'étais heureux de voir la nuit venir, parce que je me disais : « Quand ceux qui « nous ont visés n'y verront plus, peut-être « que les miens viendront me chercher. »
« C'était à mes hommes que je pensais, parce que je les ai bien aimés et ils m'aimaient aussi.
« Ce que j^espérais est arrivé.
« Vers dix heures du soir, j'ai entendu du remue-ménage. On m'appelait dans la nuit. J'ai répondu. Un moment après ils étaient autour de moi. Quatre ou cinq, des chers garçons dont j'avais quelquefois porté les sacs dans des marches trop longues ; et puis, comme tu m'avais recommandé de le faire, tous les jours je soignais leurs pieds. A cause de ces petites choses-là, ils sont venus me chercher sous le feu.
« Ils n'avaient pas de civière. Ils ont essayé de me transporter tel quel. Ça n'a pas marché. Alors ils ont fait un brancard en mettant leurs fusils en biais et en jetant une capote dessus. J'avais bien envie d'être emporté, mais les fusils c'était trop dur,
SOUS une blessure comme la mienne. Je sentais que je me refroidissais. Je leur ai dit :
« — Mes amis, je suis à bout... Mettez- « moi par terre... Il vaut mieux que je « finisse là. »
« Ils étaient bien fatigués, mais ils ont décidé de ne pas m'abandonner. Ils m'ont donc déposé dans l'herbe. Deux d'entre eux sont restés à me garder, les autres sont partis à la recherche de quelque chose de meilleur.
« Je ne sais pas combien de temps, mes veilleurs et moi, nous sommes restés en tête-à-tête. J'avais une idée fixe : tâcher de rentrer... Où ça?... A Paris, probablement.
« Il était près de minuit quand je me suis vu sur la paille, au rez-de-chaussée d'une ferme. Il y avait dans la pièce beaucoup d'autres blessés, des mourants et des morts. Depuis, on m'a conté qu'au passage de mon brancard, notre colonel qui, lui aussi, était atteint, s'est traîné à la rencontre. En effet, j'ai dans la mémoire qu'il m'a nommé et qu'il a dit :
« — Adieu, Lieutenant... Adieu, mon pauvre enfant ! ... »
« Je n'ai pas pu lui répondre. Il a compris, car il paraît que j'avais mauvaise mine.
« Je ne sais pas si j'ai été examiné à ce moment-là. Si on a eu le temps d'y regarder, on a vu ce que j'avais, et on s'est très justement occupé de ceux qui pouvaient encore être tirés d'affaire. Il y avait de la presse! Notre commandant était mort, notre capitaine, un sous-lieutenant, sans parler des soldats, qui agonisaient.
« Tout ce qui s'est passé cette nuit-là est obscur pour moi. Il paraît que nous avons reçu la visite d'un aumônier. Je lui aurais donné mon portefeuille, mes papiers, tes lettres, celles d'Hélène, vos adresses. Je ne m'en souviens pas. J'aurais donc agi comme dans un rêve qui, au réveil, ne laisse pas de traces. Je sais, par exemple, qu'à un moment quelconque, j'ai vu devant moi mon cher ami, le lieutenant Jean-José.
« Il m'avait vu tomber et il me cherchait. Il me cherchait, malgré la balle que luimême il avait reçue dans le genou. C'a été
bien doux pour moi de le revoir. Depuis le début de la campagne, nous avions vécu comme deux frères. Nous nous étions promis que s'il arrivait malheur à Tun des deux, le survivant écrirait une lettre, moi, à sa femme, lui à ma fiancée. Il me cherchait pour savoir s'il devait tenir sa promesse.
« Je lui ai dit :
« — Je suis gravement touché : les deux « poumons et la colonne vertébrale... Mais « on peut s'en tirer, peut-être, à mon « âge... »
« Il a compris. Il a entendu que dans la lettre qu'il devait écrire à Hélène, je voulais qu'il dise : « Robert a encore de l'es- « poir. »
« Il a fait ce que je lui demandais et je ne l'oublierai jamais. »
Vous entendez, Jean-José, mon ami, l'ami dévoué des derniers jours de mon Fils? Il a dit : « Jamais », à une minute où pour lui ce mot avait pris le sens de ce qui est éternel.
Encore une fois, j'essaie de l'interrompre, car sa pâleur basanée s'est éclairée d'un peu de rose aux joues.
Il insiste :
— Ça ne fait rien. J'ai quelque chose de très beau à te conter :
« Je t'ai souvent écrit que j'étais très fier de mes hommes... Il faut que tu saches ce qu'il y a de bonté dans leurs cœurs... »
Déjà, je le vois sourire à une vision chère, dont je devine le contour : un instant, entre sa résignation et ma douleur, flotte l'évocation de son amour pur.
— Cette nuit, dans la petite ferme, a été pénible. Le bombardement ne cessait pas et « ils » tapaient juste. Nous entendions les toits crever, crouler les pans des murs,
tomber les arbres. Et nous, les grands blessés, nous étions poursuivis d'une terreur. Elle dominait les souffrances. Nous pensions :
« — Si ça continue, on va évacuer le vil- « lage,.. Et alors? Nous autres qui ne pou- « vons pas nous lever sur nos jambes, on « nous laissera. »
« Vraiment, nous aimions tout, plutôt que d'être achevés par les Allemands, seulement de les voir avant de mourir.
« Vers six heures du matin on a signalé la venue de quelques chars à bancs. On a chargé dessus ceux qui s'aidaient. Je n'en étais pas. J'ai attendu jusqu'à trois heures de l'après-midi, sans qu'on puisse seulement me donner à boire.
« De nouveau des voitures ont été envoyées. Un médecin-major est entré dans la pièce où j'étais. Du regard il a fait le tour de la chambre. Il pesait nos chances, car on disposait de peu de places et nous étions beaucoup.
« J'allais être laissé encore une fois, quand un de mes hommes qui, lui, était
désigné pour partir, m'a montré du doigt. Il a crié aux infirmiers qui entraient avec un brancard :
« — Celui-là ! . . . Prenez-le ! . . . Emmenezle!... Il est fiancé! »
« Je t'ai nommé Péguy qui m'a porté à boire sur la ligne de feu, et je sais bien que tu ne l'oublieras pas. Mais pour celui-là, je ne peux pas te dire son nom. J'étais trop bas. Seulement j'ai entendu ce qu'il disait. Ça m'a fait passer de la rosée dans le cœur, et, une seconde, il m'a semblé que j'étais sauvé. Je n'ai même pas eu la force de dire a merci » à ce camarade qui, en un tel moment, me donnait son tour. Parce qu'il savait que j'aimais et que j'étais aimé ! Parce qu'il pensait que j'arriverais jusqu'à un lit, et que, peut-être, une main viendrait se poser sur moi... »
La nuit commence de faire la chambre obscure. Déjà, à deux reprises, Mme l'Infirmière Titulaire a poussé la porte. Cette fois elle entre. Elle me montre notre blessé avec une ombre de reproche :
— Il s'épuise... Laissons-le seuL
Je me retourne sur le seuil de la chambre pour le voir encore une fois.
Il a fermé les yeux, mais il ne dort pas, car ses lèvres remuent.
Il prie pour celui dont il ne sait pas le nom et qui, au milieu de ces agonies, s'est effacé, afin de céder le passage à l'Amour plus fort que la Mort.
Je rentre pour me recueillir dans l'abri que la faveur du Médecin-Chef m'a ouvert à la porte de l'hôpital.
C'est, presque en face de la grille d'honneur, un débit de boissons, aujourd'hui évacué. Dans le temps de la paix, les bonnes gens qui venaient visiter les malades s'arrêtaient là, pour boire un coup de courage.
La pièce où je couche ouvre dans la cuisine. Comme cette partie de la maison n'est pas bâtie sur cave, ses murs sont glacés. On en a profité pour installer dans ce réduit, ainsi que dans un cellier, les réserves de fruits, les citrouilles, les fromages, les jattes de lait. En d'autres temps ces odeurs m'empêcheraient de dormir; mais je suis dans un état d'âme et de sens où rien ne me gêne.
Derrière ma porte, j'entends aller et venir notre cuisinier, le Grand Louis, et son aide Godin. L'un et l'autre sont infirmiers. Ib montent tour à tour des gardes de nuit.
Dès le soir de mon arrivée, ib m'ont adopté. Ils me traitent avec des délkates^s^s qui, parfois, me font monter aux yeux les larmes que je ne veux pas verser devant mon fils.
Le Médecin-Chef m'a dit :
— Avec un garçon comme le Grand Louis on peut aller au bout du monde.
On peut aller aussi au bout de la douleur, n est boucher de son étaty mais il est né avec un cœur fraternel : de la cornsolation en découle pour ceux qu'il approche.
La règle ne permet pas que la nuit je m'installe dans k^ cellule de mom bkssé, sur ce lit vide qui fait fâ;ce au sien.
Le Grand Louis sent que j'en sôufïfe. H m'a dit tout de suite :
— Godin et moi, nous nous relaierons la nuit, d-ans le pavillon de votre fils. Si ça venait à mal tourner, on accourrait votïs prévenir.
i5o AU CHAMP D'HONNEUR
Le brave garçon se doute qu'entre mon angoisse, ces fruits et ces laitages, je passe mes nuits les yeux ouverts. Il a remarqué que je m'endormais le matin, dans le frisson de ces aubes d'automne qui, au dehors, fument dans le potager et ruissellent sur les murs de ma cave. 11 fait le moins de bruit qu'il peut en préparant le café, pour respecter ce pauvre sommeil. Je n'ai pas ouvert les yeux que déjà, dans l'entre-bâillement de la porte, il me présente sa tête fine et frisée. Il annonce :
— Le Lieutenant a passé une bonne nuit.
En ces jours d'universelle destruction où la mort fauche dans cette caserne anonyme de la douleur, au bord de ta -tombe, mon Fils, j'ai le cœur réconforté par cette bonté d'un simple. Elle est pareille à la générosité de celui qui t'a porté à boire, de cet autre qui t'a donné son tour. Le Grand Louis veille maintenant, la moitié de la nuit, sans souci de sa propre fatigue, pour que mon angoisse, dont il a pitié, connaisse des minutes d'oubli.
— Et maintenant je n^ai plus à t'apprendre grand'chose...
Si je ne savais pas ce que je sais, je pourrais croire que mon blessé va mieux.
Le Grand Louis affirme :
— C'est la joie de vous revoir.
Le Médecin-Chef ne dit rien.
Et, tandis que mon enfant me parle, si lucide, son âme à demi détachée sur ses lèvres, je songe à ces flammes qui, avant de retomber, ont un sursaut clair.
— Ce que j'ai souffert dans le chemin, pendant que la charrette qui nous roulait se heurtait aux cailloux, tombait dans les ornières, j'aime mieux ne pas m'en souvenir. Je n'étais toujours pas pansé. Je me cramponnais à des poignées. Quand nous sommes parvenus au bout du chemin j'étais
un être qui n'était plus qu'un regard. Je voyais les yeux d'Hélène. C'était ma raison d'être.
« Il faisait nuit quand on nous a descendus devant un petit château que j'avais admiré une semaine auparavant, au cours d'une halte. Maintenant le château, les communs débordaient de blessés.
« On m'a déposé dans un corridor et j'ai entendu les hommes qui me déchargeaient dire à demi-voix :
« — Celui-là, il est frit. »
« Chaque fois qu'un Major passait, je disais mon nom, ton nom, le plus distinctement possible pour qu'on prenne soin de moi.
« A la fin un Major qui passait s'est arrêté. Il s'est penché vers moi. Il m'a demandé si j'étais ton fils, le neveu du professeur de chirurgie à la Faculté de Montpellier?
« J'ai répondu que oui. Là-dessus, il m'a déclaré :
« — Votre oncle a été mon maître. At- « tendez un peu. Je vais vous examiner tout tt à l'heure. »
AU CHAMP D'HONNEUR i^^
• Et il a promis qu'il me dirait la vérité,
* Un petit moment après il m'a examiné sur mon brancard et on m'a pansé pour la première fois. Je ne voyais pas la figure au Major, mais j'ai entendu le diagnostic qu'il dictait. Quand il m'a dit : « Je vais vous ins- «> taller à coté de moi sur un matelas dans le « salon »,. il m»' a regardé si fraternellemcBt que j'ai été fixé. C'est alors que je lui ai demandé de t'écrire. Comment a-t-il trouvé le temps de le faire ! C'est un homm^e qui a du cœur.. Les horreurs qu'il a vues ne l'ont pas blasé.
« Nous étions trois sur le matelas. Il y avait du sang, partout^ mais j'étais bien» mieux que par terre. Je revenais tout à fait à raîoi. J'étais très reconnaissant,
K La nuit, par exemple, a été terrible.. Une table d'opération était installée au milieu du salon, sous le lustre. Les blessés passaient dessus, les uns après les autres. Je me souviens en particulier d'un capitaine que l'on opérait du trépan.. Il revivait sa bataille. Il vociférait : « A moi, mes amis! « En avant l » Et aussi, c'est dur d'eatendre
des hommes qui ont des cheveux gris et qui appellent : « Maman ! » Beaucoup de ceux à qui on avait donné le chloroforme criaient aussi fort que les vifs. J'ai peut-être bien crié comme eux. Je me croyais toujours à la tête de mes bonshommes, braillant, hurlant!... C'est encore comme ça du reste; je ne peux pas me représenter que je suis seul.
« Je me suis pourtant endormi vers le matin, — pas évanoui, endormi. C'était la première fois depuis que j'étais tombé.
Lorsque je me suis réveillé dans le grand jour, j'ai eu une surprise charmante.
« J'ai vu, assis à côté de moi, au bord de mon matelas, un charmant garçon que tu ne connais pas, mais avec qui je me suis lié très cordialement, l'hiver dernier : le maréchal des logis de dragons Dombrowsky (i). Sa sœur et lui-même sont des amis d'Hélène. Nous avons dansé dans les mêmes soirées. C'est un garçon plein de race, très lettré, même un peu précieux. Il avait été un des premiers à m'écrire en apprenant mes fian-
(i) Mort au Champ d'Honneur le 6 avril 19 15.
cailles, à me féliciter de mon bonheur. Il devait faire partie de notre cortège de noces.
« Je ne pouvais pas en croire mes yeux. Je lui ai demandé :
« — Toi, Dombrowsky! D'où sors-tu? »
« Ce qu'il m'a conté m'a bien touché. La veille il avait appris par l'ofîîcier payeur que j'étais tombé et dans quelles circonstances. Aussitôt il est allé trouver son colonel. Il lui a dit l'amitié qui nous unissait. Il a demandé et il a obtenu la permission de venir me serrer la main.
« Ce charmant garçon était si joyeux de m'avoir retrouvé dans le tas, que moi-même je me suis senti comme soulevé de mon matelas. J'aimais à me figurer que c'était Hélène qui me l'envoyait. Et nous nous sommes mis à causer, à causer, comme si nous ne nous retrouvions pas dans cette ambulance, à côté de la table d'opération, mais chez l'illustre Baraduc, pour une leçon de « Turkey-Trott », ou d' « Hésitation- Valse ». Il me disait : « Te rappelles-tu?.,. » Et je lui répondais : « Te rappelles-tu?... » Nous étions heureux.
«> Tout d'un coup il m'a demandé :
« — Qu'est-ce que je peux faire pour « toi? »
« La soif me torturait toujours. Je lui ai répondu :
« — Trouve -moi du Champagne. »
« Tu devines bien que j'ai dit ce mot de « Champagne » en l'air, comme j^aurais- dit du « caviar » ou la lune. Mais lui, il s^'est touché le front, et il a déclaré j
« — Tu vas en avoir, w
« Je voulais le retenir^ lui dire que c'était une médiocre plaisanterie, j'aimais mieiïx le garder une minute de plus.
« Déjà, il s'était levé et il était sorti du salon.
« Il est revenu quatre heures- après^. Il apportait vraiment une bouteille de Champagne. Le récit de son aventure m'a par» aussi miraculeux: que le reste.
« Deux jours aupararant il âVâit surprix dans un village des environs, et obligé à la fuite, une poignée de ublan». Là^dessus un vieux paysan que les Allemands- avaient eu le temps de malmener s-' est j.€té à son cou*
Il lui a dit ; « Si jamais vous avez la fan- « taisie de boire une bouteille de cham- « pagne, pensez à moi. Nous vous en fe- « rons trouver une, » Ma demande lui avait remis ce souvenir en tête. Il a sauté sur gon çhevaL II est allé trouver son obligé. Il l'a gommé de tenir sa promesse, ce que ce brave homme a fait, paraît-il, de la meilleure grâce du monde. Il a déterré au pied d'un noyer la bouteille que Dombrowsky nous apportait,
« Nous l'avons bue comme si c'était de l'élixir de vie. Je dis « nous », car tu devines bien que mes deux compagnons du matelas ont été invités à trinquer,
« Et c'est la fin de mon aventure. En effet, quelques heures plus tard, j'ai été chargé avec précaution dans une ambulance automobile. Elle m'a apporté ici. M. l'Officier d'Administration a bien voulu me servir de secrétaire. Je lui ai dicté une lettre pour Hélène, une autre pour toi et tu es venu.
« Quand j'essaie de résumer dans ma mémoire mon bout de campagne, j'ai un peu
de dépit. Je vous avais promis à toi, à Hélène, à Marie-Rose, de faire de mon mieux. J'aurais souhaité une meilleure occasion de tenir ma parole. En effet, les semaines de préparation, les marches, les contremarches, les jours de tranchée, les reconnaissances, la pluie, le marmitage, tout ça ne compte pas. Mon effort a vraiment commencé au pied de cette colline quand j'ai reçu l'ordre de passer devant et de porter ma section à l'assaut de la crête. Il était trois heures et demie. A quatre heures j'étais par terre. Ma guerre, c'a été une demi-heure et trois cents mètres. »
Voilà ce que mon cher Fils m'a conté, ce soir d'octobre, sur ce lit d'hôpital qu'il ne quittera que pour descendre dans la terre.
Sous prétexte d'envoyer des détails à sa fiancée et à sa sœur, j'ai écrit, autant dire, sous sa dictée.
Si, dans des années d'ici, quand notre présente misère sera devenue une légende de gloire, quelque jeune homme de notre sang — je ne peux plus dire de notre nom
— vient à lire ce récit, qu'il y puise le goût de rhonneur et Tamour de la France.
En mémoire du cher Fils qui m'a dicté ces lignes, — et de moi, le père, qui les ai recueillies au pied de son lit.
Il y a maintenant tout près d'un quart de siècle, j'ai traversé le Sahara, du sud-marocain au sud-tunisien, avec une mission militaire, pendant les mois de canicule, sur un dromadaire coureur. Au cours de cette randonnée, j'ai connu la soif.
Celle qui dépasse les lèvres, tarit la parole dans la gorge, descend dans la poitrine et provoque les hallucinations. Mais, au moment où nous étions éprouvés, nous le savions : chaque foulée de nos montures abrégeait notre misère. La grande dune fondait derrière nous ; l'oasis se rapprochait.
Entre ces quatre murailles, je suis enfermé avec un voyageur que rien ne désaltérera plus. La pitié qu'on a de lui accumule sous mes mains du Champagne, du lait, des eaux saines. Son œil me suit avec
AU CHAMP D'HONNEUR i6i
une intensité douloureuse tandis que, pour tromper l'attente que rien ne soulage, je m^efforce à varier les mélanges de ces breuvages :
— Maintenant, je vais te demander un peu de Champagne et d'eau... Un peu de lait et d'eau de Vichy... Un peu d'eau pure. Est-ce que toute ma glace est déjà fondue ?. . .
Hélas, il a bu la Mort ! La saveur arnère en brûle sa bouche.
Tandis qu'il me faisait le récit de sa Passion, je voyais ses lèvres se dessécher et se tendre. Les minutes où il s'interrompait, pour implorer un contact avec de la fraîcheur, se rapprochaient comme les battements de son pouls.
Que souffrait-il donc, quand je n'étais pas là, quand il appelait des infirmiers qui, souvent, faisaient la sourde oreille pour courir à d'autres douleurs ? Ne t'excuse pas, mon enfant, de me faire lever sans cesse. C'est mon bonheur de te servir, tant que tu me commanderas. Ordonne! Aie des caprices! Dis ce que tu veux!
Quand après une patience trop longue,
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oh. tu t'étais condamné pour ménager ma peine, je t'ai tendu un verre que la glace ternissait, tu m'as dit :
— Je rêve qu'un jour je serai dans un endroit où je pourrai prendre de l'eau fraîche, tant que je voudrai, tant que je voudrai...
Et je me suis détourné pour cacher ma figure, car dans tes yeux j'ai vu le Paradis.
Je ne puis plus tarder davantage à porter mes respects aux Autorités Militaires et aussi à solliciter d'elles une prolongation de séjour.
C'est mon ami, le petit curé automobiliste, qui me redescend en ville.
Elle est, cette cité, vide de ses habitants. Les exilés ont fermé leurs persiennes et leurs portes. Les boutiquiers ont rivé leurs volets. Et, maintenant, ces vieux quartiers bourgeois présentent des enfilades de façades plates, des murailles muettes que débordent, ici-là, une vigne vierge, les verdures d'un jardin abandonné.
Aux jeunes femmes, aux petits enfants, dont l'éternelle promenade égayait les places, les voies importantes de la ville, a succédé un peuple de soldats. Tous les uni-
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formes, tous les grades. Pas de flâneurs. Chacun, porteur d'une consigne, se hâte vers un devoir précis. On marche sur la chaussée autant que sur les trottoirs. De temps à autre l'appel rauque d'une trompe d'automobile fend cette foule de piétons : et c'est la fugitive apparition d'un officier supérieur enveloppé d'un manteau. Des camions automobiles qui semblent trop longs, trop larges, pour les courbes de ces rues moyenâgeuses, font sursauter les maisons anciennes sur leurs fondations; ou bien un peloton de cavalerie défile avec un cliquetis de sabres, un bruit frais de gourmettes, dans le rythme sonore des fers battant les vieux pavés.
Mon petit curé connaît la ville comme son mouchoir à carreaux. Il me conduit d'abord chez le Général d'État-Major, et puis chez le Général Gouverneur de la Place.
Je leur apporte Paris, à ces officiers en exil, — ces mots qu'on n'imprime pas, mais qui, un jour, feront partie de l'histoire, car ils en témoignent : la France continue de sourire pendant qu'on la tenaille.
Mais je leur présente aussi ma douleur. Et, dans l'état où je suis, c'est un réconfort de constater que, pour ces chefs, la disparition d'un sous-lieutenant qui a fait son devoir, demeure visible dans le massacre immense, dans la splendeur de ^universel sacrifice.
Le Général Gouverneur de la Place me déclare :
— J'ai rendu visite à votre fils. Vous l'avez bien élevé, je vous félicite.
A l'état-major, un Commandant Etienne — je ne l'oublierai jamais — me dit en me reconduisant :
— Un camarade, jeune et glorieux, qui meurt sans plainte, un père qui ne veut pas le pleurer : c'est un exemple. Tout le monde a besoin d'exemple. Revenez-nous voir.
J'avais gravi les marches de ce bureau le cœur serré. Je redescends plus fort, car j'emporte un permis de séjour sans limite : mon enfant ne me verra pas partir. Je me pencherai sur lui, jusqu'à ce que ses yeux s'obscurcissent. Seule la mort me congédiera.
Aujourd'hui, à deux heures, quand je suis rentré dans sa cellule, j'ai reçu un choc :
Un Robert nouveau est sur ce lit.
Le blessé d'hier, à qui chaque mot coûtait une souffrance, a disparu. J'ai devant moi un jeune homme heureux. L'accident quelconque qui le retient étendu ne trouble ni son cerveau, ni la liberté de sa parole. Il déborde de confidences. Elles jaillissent de ses lèvres, presque avec volubilité :
— Cette nuit j'ai pris une décision : je ne voudrais pas laisser échapper l'appartement que j'ai visité avec Hélène, à la fin de juillet... Il nous a tant plu... Tu sais, quai Malaquais... en bordure de la Seine. La maison est un peu ancienne et nous nous attendons à ce que le chauffage laisse à désirer. Mais Hélène aura là toute la lu-
mière qu'elle réclame pour sa peinture.
Moi, je serai à deux pas de mon bureau. Si tu rentres à Paris avant moi, je t'en prie, va voir si l'écriteau est toujours pendu audessus de la porte.
Je regarde mon enfant avec une stupeur dont il ne s'aperçoit point, car ce qu'il dit en ce moment, c'est le fond de sa pensée joyeuse. Une mystérieuse main a tourné le disque obscur qui lui masquait « demain ». Il refait son rêve d'avant la guerre. Il y y rentre de plain-pied. Il m'y entraîne.
Il écarte, en souriant, mon inquiétude :
— Tu ne te sens pas de fièvre?
— Mais non! Je veux encore te parler d'une chose qui, au premier abord, te semblera un peu folle... Tu te rappelles notre serviteur kabyle, Amara?...
Je revois un cavalier indigène que, il y a une vingtaine d'années, j'ai amené à Paris, de sa montagne algérienne, pour soigner mon cheval. Sa chéchia, sa petite veste bleue, sa culotte rouge, ses éperons, troublaient les jeunes servantes de l'avenue de Villiers à la place Malesherbes. Il était
i68 AU CHAMP D'HONNEUR
bon à tout, comme ceux de sa race qui ont été façonnés dans des bordjs, par des femmes d'administrateurs.
— Tu ne l'as pas oublié ! Eh bien ! je ne sais comment, au fond de sa province d'Oran, Amara a connu l'annonce de mon mariage. Il m'a écrit. Il me demande de le prendre à mon service. Il me rappelle qu'il est bon cuisinier, qu'il sait laver, repasser, quoi encore? Ne m'as-tu pas conté toimême, qu'autrefois, il avait été la première bonne d'enfant de notre Marie-Rose? Cela nous ferait un fonds de maison incomparable ! Et puis, Hélène est comme moi : sensible au pittoresque.
Je n'ai même pas le temps de répondre :
— Tout ce que tu voudras, mon enfant...
Déjà sa pensée poursuit un autre papillon dans la lumière.
Et cela dure ainsi deux longues heures, courtes pour lui. Alors, par degrés, sa pensée s'assombrit, redevient morne, jusqu'à ce que, brusquement, il déclare :
— Tout cela c'est un beau rêve...
... Sur le seuil de la salle commune, je croise M. le Médecin-Chef. Il voit mon trouble, s'enquiert et dit :
— Le Lieutenant avait cruellement souffert la nuit dernière, alors nous avons accru sa ration de morphine. Vous l'avez surpris dans une phase d'illusion.
Je devrais me réjouir qu'il connaisse un peu d'oubli avant le total oubli? Pourquoi est-ce que j'ai envie de sangloter?
Marchons un peu pour calmer ce pauvre cœur qui bat trop fort. Je franchis la grille de l'hôpital. Je laisse mes pieds me mener.
Ils savent où ils me conduisent.
Au mois d'août, mon enfant m'a parlé dans ses lettres d'une église du treizième siècle qui est une des perles de cette cité ancienne. On y pénètre par une petite place et par un cloître. Un jour qu'il était venu dans la ville, en corvée de ravitaillement, il a un instant abrité dans cet asile sa foi et son amour. C'est là que je veux m'isoler.
L'église est déserte comme la ville. Les rayons du couchant incendient les vitraux où le moyen âge fait flamber les gloires du
Paradis. Ils pâlissent les étoiles de quelques bougies allumées à la hâte par des soldats qui ont poussé cette porte avant que d'aller se battre.
Voici la vasque du baptême où, depuis des siècles, des cortèges de joie apportent les nouveau-nés. Voici Tautel où, depuis des générations, les jeunes gens que la tendresse inclinent l'un vers l'autre, agenouillent leur amour dans le rêve de ce qui est éternel. Voici les dalles qui ont été usées par le poids de ceux que recouvre un drap.
C'est ici que je me placerai, mon Dieu, pour élever ma supplication.
Vingt années durant, j'ai marché entre deux fils. Ils étaient mon honneur. Jamais je n'ai cru qu'ils étaient à moi plus qu'à Vous. Je n'oubliais pas qu'ils venaient de Vous et qu'ils allaient à Vous. Quand Vous m'avez redemandé mon premier-né, j'ai baissé la tête. Je ne Vous dispute pas aujourd'hui le seul fils qui me reste. Mais faut-il que devant cette tombe, ma bonne volonté s'effondre?
Ma pensée est humble. La science dont quelques hommes de mon temps ont voulu faire un dogme demeure pour moi un mystère. Il est aussi profond que vos mystères à Vous. J'ai lu leurs livres. J'admire l'effort qu'ils font pour toucher la vérité. Ce que j'ai compris par eux ne me détache pas de l'espoir qu'un souffle de Vous habite ces formes tant aimées dont la substance nous vient de la terre et y retourne.
Vous voulez une fois de plus qu'une de ces apparences chères s'échappe de mes mains. Il faut qu'après tant de deuils j'assiste, dans la disparition de mon dernier fils, à la fin de notre lignée. A cette minute où j'ai tant besoin de réconfort, qu'est-ce que je vois?
Je connais la vaillance de ce fils qui meurt. Ni la douleur physique, ni l'autre, ne lui auraient arraché la plainte qu'il ne veut pas me faire entendre et qui semblerait Vous accuser. Quand sa misère est trop forte, il feint qu'il a besoin de repos et il m'éloigne pour ne pas me donner le spectacle de sa tristesse. Cependant, aujour-
d'hui, je l'ai trouvé baigné d'une brusque joie. Il commençait une vie nouvelle, les espérances qu'il a sacrifiées refleurissent. Il va guérir. Devant moi il forme des projets de travail. Il reprend par la main cette jeune fille dont la réponse d'amour a fait déborder son cœur. Il me sourit sans ombre. Il me demande : « Quand m'emmèneras-tu! »
Cet espoir dont il est dupe et qui me crucifie, est un mensonge. Il ne le puise, ni dans sa foi en Vous, ni dans ses ménagements pour moi. La douceur n'en est pas entrée dans son âme par un miracle de Votre grâce : elle jaillit d'un poison qu'on tient dans une fiole. La piqûre d'une aiguille la glisse dans ses veines. Il y a une dose qui calme la souffrance de la blessure. Il y en a une qui détend l'angoisse du cœur. Il y en a une plus forte qui recrée la félicité.
Où est-elle, pendant ce temps-là, cette âme de mon fils que ma volonté s'efforce à dégager de ce corps que je vais mettre au tombeau? Que devient-elle cette âme in-
tangible, insubstantielle, immortelle, tout esprit, que je m'obstine à chercher en Vous? Qui a raison?... Ma douleur que le néant épouvante devant l'agonie d'un fils, ou la voix qui affirme : « Tout cela, pensée, respiration, sentiment, ces phénomènes que tu épies ne sont que les effets d'un mécanisme unique. Tout cela va s'arrêter en même temps et pour toujours... »
O mon Dieu, ne permettez pas que ma bonne volonté désespère... Ne me laissez pas succomber à la tentation.
— Clef de sol... Clef de fa..., m*a dit le Médecin-Chef avec son sourire de Celte, si bon, si triste. Notre préoccupation, voyez-vous, c'est que le charme du poison s'use moins vite que la résistance du blessé.
Il faut donc se résigner à cela, comme au reste. A partir d'aujourd'hui, je te suivrai, mon enfant, dans tes deux vies, sans murmurer.
... Quand je sens que le voile d'illusion devient plus mince et que l'ombre remonte à son front, j'ai, moi aussi, à mon service, un talisman. Il prolonge sur ce cher visage la clarté qui va s'éteindre.
Je demande à demi-voix :
— Si nous relisions les lettres d'Hélène? Invariablement il répond :
-— J'allais t'en prier.
Quand je suis arrivé ici, elles étaient, ces lettres d'amour, accumulées au-dessus de sa tête, sur une planchette. Il y touchait quelquefois. Il ne les dépliait point, car leur écriture, pourtant large et loyale, danse devant ses yeux, indéchiffrable.
Il savait qu'elles étaient là.
Je les ai classées. Avec lui, elles ont reçu la pluie et la mitraille. Il était couché sur elles quand il a agonisé, pendant tant d'heures, seul, au revers de cette crête. Il y en a une qu'il portait dans sa poitrine : elle est tachée de boue et de sang.
Elles disent, ces jolies lettres d'amour, toute la tendresse d'un cœur de jeune fille. Elles comptent les jours. Elles se plaignent des angoisses du soir. Elles suivent sur la carte les pas de l'absent. Elles tempèrent son audace; elles chérissent sa vaillance. Elles parlent de ce passé si court qui, pour ces deux enfants, a été un monde. Elles peignent un avenir où le bonheur se dore du reflet de la gloire. Elles enferment une espérance qui monte facilement de la terre au ciel.
Je les lis et mon assoiffé avance les lèvres pour les boire.
Jamais il n'est las de m'entendre dérouler ce court roman de ses fiançailles. Il y a les lettres qui le font songer et celles qui le font sourire. Il y a celles qu'il préfère : il les aime toutes.
Il souffre de penser qu'un seul de ces billets, tracé par une main chérie, pourrait s'attarder au guichet des postiers.
Et c'est pourquoi, chaque jour, notre lecture se conclut par la même prière :
— Demain matin, pendant qu'on me pansera, tu descendras, n'est-ce pas, à la poste de la ville? Je t'en serai si reconnaissant! A cette heure, Hélène a dû recevoir la lettre que Jean-José lui a écrite. Elle sait que je suis blessé. Pauvre petite!
Ma visite quotidienne au bureau de poste me cause la même impression que la traversée des dortoirs de rhôpital. On y reçoit une saine leçon de fraternité.
Certes, je ne permets pas que ma peine me masque la souffrance d'autrui ; mais la douleur qui s'isole risque de devenir aveugle : elle se fait, comme l'amour, centre du monde.
Dans ce bureau des postes militaires, je me heurte aux angoisses, aux tendresses de ceux qui aiment comme nous. Pères et mères, femmes et maris, frères et sœurs, fiancés et amants, leur inquiétude du revoir emplit ces sacs qui roulent, ici, par terre, qui s'accumulent dans tous les coins, qui s'entassent en stocks.
Assis, jour et nuit, autour de tables arra-
chées à des cabarets, les soldats postiers classent et ficèlent. Ils ont Tordre de faire vite : leur bonne volonté est encore plus active que leur consigne. Ils ne l'oublient pas : ce qu'ils remuent là, ce sont des baisers et des adieux.
Où va-t-on le retrouver maintenant le soldat Un Tel, de la 19* Compagnie, 356' Régiment, 145' Brigade, 73* Division, XX' Corps d'Armée? L'autre jour, à quelques kilomètres d'ici, son bataillon a été décimé. Attend-il sa lettre à l'hôpital, au dépôt, dans la tranchée, ou sous la terre? Ainsi des autres. Et pourtant ces simples si affairés ne se rebutent pas. Ils manipulent ces enveloppes lasses, toutes ces cartes sans timbres, comme si c'étaient des billets de la Banque de France, — une richesse dont il sont comptables.
Le guichet où chaque jour je m^adresse est au fond du bureau. Maintenant les employés me connaissent. Quand ils ont fini d'additionner les mots de mes dépèches, qui, dans des termes différents, chaque jour, répètent la même misère : « lia encore
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des forces... Il pense à vous... Il vous nomme... Mais nous n'avons pas d'espérance... » ces témoins de ma détresse me regardent avec pitié. Ils sont heureux quand on nous a écrit. Il leur coûte de me dire :
— Rien encore.
Ces lettres que nous recevons sont, elles aussi, des mensonges. Il est entendu que ma petite Marie-Rose, nos parents, nos amis, écrivent au cher blessé comme si j'étais venu assister à sa convalescence. Tous ils parlent de la joie qu'ils auront à le revoir, de la récompense qui l'attend et qu'il a si bien méritée.
Ces choses sont dangereuses à lire tout haut, au pied du lit, sans que les yeux se troublent et que la voix fléchisse.
Ce matin, comme je revenais de Tétatmajor, au coin d'une rue, je me suis trouvé devant l'ami de Robert et le mien, le lieutenant Jean-José.
La dernière fois que je lui ai serré la main, c'était dans un foyer de théâtre, un soir de « Première ». Des amis s'empressaient pour le féliciter du succès de sa pièce. La guerre et la souffrance lui ont rapporté une jeunesse mâle, alerte, malgré la canne sur laquelle il faut qu'il s'appuie et cette double reprise à sa culotte, aux places où la balle a traversé son genou.
Le coup de lumière qui lui a passé sur le visage au moment où il m'a vu s'éteint tout de suite : il devine trop bien ce que ma présence signifie.
— Et Robert?... Le pauvre ami!... J'ai
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passé à son sujet par une alternative de chagrin et d'espoir. Quand, dans la nuit qui a suivi le combat, je l'ai revu pour la première fois, à la lueur d'une petite lampe, sur la paille, au coin d'une cheminée de ferme, je l'ai cru agonisant. L'aumônier qui lui avait parlé avant moi, m^a dit : « Il n'y est plus... » Et je l'avais quitté bouleversé... Et puis, au matin il avait repris sa bonne figure... Il m'a demandé d'écrire à sa fiancée. Il désirait que j'envoie un mot consolant. Je l'ai fait avant de m'étendre et nous ne nous sommes pas revus. On m'a envoyé ici dans un hôpital de la ville... Je viens d'y passer sept jours sur le dos.
Et, à voix basse :
— Alors, il ne s'en tirera pas?
Puis, brusquement :
— Allons le voir.
Jean-José entre dans la chambre. C'est pour son camarade un sursaut de bonheur. Le visage de mon blessé a l'air d'une façade fermée dont soudain on rouvre les fenêtres, la lumière rentre dans la maison et de nouveau le paysage se reflète dans les glaces.
Ce beau garçon, debout près de son lit, qui lui tend la main, a été son confident d'amour pendant les heures où Ton rit au nez de la Mort qui rôde. Et, d'abord, entre eux ce sont des éclats de gaieté comme si la guerre était depuis longtemps finie, comme s'ils en évoquaient le charme, déjà un peu pâli, afin de se réchauffer aux aventures de leur vaillante jeunesse. Mais ces joies mêmes ont été courtes, de sorte que, très vite, ils en arrivent aux souvenirs de l'assaut. Ils sont encore heureux de se voir, mais ne sourient plus.
Et les questions se pressent :
— Notre capitaine?
— Mort.
— Et le lieutenant Pascal, notre petit Saint-Cyrien, qui gambadait sous le feu avec des gants blancs?
— Mort.
— Et nos deux commandants... Un Tel.
Et Un Tel? Et mes pauvres bonshommes?
C'est une macabre revue d'ombres. Le régiment a fondu dans la mitraille.
Robert réfléchit un instant et dit :
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— Toi et moi, nous avons été très convenables.
— Toi surtout !
Et, se tournant vers moi, Jean-José raconte :
— Vous a-t-il dit comment il s'est comporté sur sa crête?... J'entends bien. Il vous a rapporté la chose en gros, mais j'en suis sûr, il ne vous a pas parlé de ceci : quand il a jugé à propos d'aller demander des ordres à notre commandant, il a descendu la pente face à l'ennemi, face à la mitraille, debout, à reculons. Et quand je lui ai crié : « Tu es fou! Qu'est-ce que tu fais ? » il m'a répondu par ce mot bien français, et qu'il faut espérer qu'on épinglera dans son ordre du jour : « Je ne veux pas recevoir une balle dans le dos. »
Je regarde mon enfant.
Il a légèrement rougi :
— Mes bonshommes ne devaient pas penser que je les quittais pour une promenade d'agrément.
Et ces deux amis qui ne se reverront plus se serrent la main.
Comme au jour de mon arrivée, me voici assis dans le bureau de M. l'Officier d'Administration. Il a ôté son petit bonnet de police, si coquet. Ses yeux marrons, dorés comme sa barbe, me considèrent avec une charitable tristesse.
— Je vous ai entendu dire, fait-il, que vous désiriez emmener votre fils,... après. Peut-être en obtiendrez-vous la permission avant la fin de la guerre. En tout cas, vous savez les conditions que les règlements imposent à ces transports... Du bois... Du plomb. . . Nous n'avons ici ni l'un, ni l'autre. Or, je viens d'être averti qu'en ville il leur reste tout juste un cercueil. On ne nous en apportera pas d'ici longtemps. Si vous voulez ce cercueil-là, il vous faut l'acheter tout de suite. Je connais votre cou-
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rage et j'ai cru que je devais vous avertir.
Penser d'avance : c'est toute l'amitié et tout l'amour. Les mères n'attendent pas l'heure de la naissance pourpréparerle berceau de leurs nouveau-nés. Faisons comme elles.
M. l'Officier d'Administration veut bien descendre avec moi jusqu'à la ville. Il me présentera au menuisier qui détient ces dernières feuilles de zinc, ces dernières douves de chêne.
C'est un homme de frontière, mi-Alsacien, mi-Lorrain, cordial et rond, avec une pointe de ventre.
Je lui dis l'aventure de mon petit, comme si les raisons qu'il y a de l'estimer devaient changer quelque chose à la fabrication d'un cercueil. En réponse, le menuisier tient à me vanter l'excell&nce de sa fourniture :
— Le chêne que je vous donne, on ne vous en procurerait pas à Paris. C'est poussé en Lorraine française, dans la montagne, près du village où je suis né. Poussez seulement jusque-là. Vous n'entendrez dire que du bien de ceux de notre nom.
Les Boissec? Des patriotes, toujours prêts à ouvrir une bouteille pour rafraîchir un soldat qui traîne la patte. Votre enfant, à vous, on ne pourrait plus le réconforter avec un coup de vin. Mais on va lui soigner son affaire 1 Foi de Boissec! Comme s'il était de la famille! Depuis 93, monsieur, on compte cent dix Boissec qui ont été tués au service de la patrie,
Je le sais, mon brave homme, notre génération n'a inventé ni l'épreuve, ni le sacrifice, ni la mort des fils. Mais les deuils des aïeux effacés sont comme les feuilles des saisons abolies qui, pendant des lustres, se sont accumulées au pied des chênes. Ce qui comptait pour nous, c'était la frondaison du dernier printemps, celle qui faisait une couronne à l'arbre et qui offrait un peu d'ombre au travailleur, lassé par le poids du jour.
Pour ne pas mécontenter Boissec, j^obéis à tout ce qu'il ordonne. Je goûte à son vin, je palpe le bois, je choisis les ferrures qu'il désigne. J'accepte même, mon Dieu, cette condition terrifiante :
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— Et quand le cercueil sera fini, vous Tenlèverez tout de suite! Je ne veux pas avoir à le défendre contre les supplications de ceux qui me viendront. Archipayé, on me l'ôterait ! ... Je ne pourrais plus que vous rembourser. Vous serez plus tranquille, que diable ! quand vous l'aurez avec vous.
Vous avez raison, mon cher Boissec : je serai plus tranquille. Je ne veux pas que mon enfant, encore si tiède sous mes mains, aille tout nu dans la terre.
Au moment où j'allais remonter dans l'automobile de M. le Curé, un soldat me tire par la manche. Il me tend un télégramme qu'une erreur de transmission a retenu vingt-quatre heures dans le bureau du contrôle.
C'est une dépêche d'Hélène.
Elle dit :
« J'arrive. Demain matin. Avec ma mère. »
Je savais que cette jeune fille vaillante viendrait dire adieu à son fiancé. Mais « demain matin », c'est aujourd'hui! Or, il est près de dix heures. Et le train arrive à huit.
A la gare on a vu passer cinq ou six personnes qui venaient de Paris. On n'a pas remarqué la jeune fille. Que sont devenues
ipo AU CHAMP D'HONNEUR
ces deux pauvres femmes entre nos barrages de sentinelles? Je suis si occupé d'elles, mon Robert, que j'ai à peine le temps de songer à toi, à l'émotion que tu vas éprouver quand il te sera donné de la revoir.
L'automobile du curé nous enlève à toute allure.
Au bas du raccourci de piétons qui monte à pic vers la grille de l'hôpital, j'aperçois Hélène et sa mère.
Elles redescendent vers la ville, lentement, à deux pas l'une de l'autre, sans se parler. Chacune d'elles est isolée dans son chagrin différent.
Est-ce qu'on ne les aurait pas reçues?
Elles l'ont vu, et de cette vue la fiancée de mon fils demeure foudroyée. Son esprit est resté sur le calvaire' qu'elle vient de gravir; mon tendre remerciement s'adresse à une âme absente.
— Ma vraie Fille! Je vous chérirai toujours pour cette joie dernière que vous lui avez apportée.
Elle ne m'écoute pas.
Les yeux mornes, les bras tombés, elle murmure :
— Ce n^est plus lui. . . Ce n'est plus lui !
Hélas, ma chère Fille, qu'espériez-vous trouver au faîte de cette côte? Vous voliez vers un rêve blessé. Vous avez vu un homme agonisant.
Hélène pleure.
Dans la chambre sombre où nous sommes abrités, elle et moi, en tête à tête, tandis que sa mère fait aménager leur modeste gîte. Elle pleure sur tout ce bonheur qui aurait pu être, sur la souffrance infinie qu'elle a vue, sur sa propre vie dont le cristal est fêlé.
— Comme notre Robert a dû être heureux de vous voir?
— Si! Si! Autant qu'il le pouvait. Mais déjà il est trop loin de moi pour que je puisse l'atteindre. Nous nous voyons : nous ne nous saisissons plus.
Je serre les mains de la jeune fille entre les miennes. Ceci est la bague de promesse que mon enfant lui a mise au doigt. Elle est formée d'un des brillants que sa mère portait
aux oreilles, au temps de sa jeunesse. Il a fait monter cette goutte de lumière avec des rubis autour.
Hélène devine mes pensées, l'angoisse crispe ses beaux sourcils. Elle gémit :
— Devinez ce qu'il m'a dit, ce dernier soir d'août, avant de me quitter : « Si c'est « la volonté de Dieu que je ne vous revienne « pas, mon désir d'amour est qu'après moi « un honnête homme protège votre vie « comme j'aurais voulu l'abriter. Mais il « regarderait cette bague avec tristesse. « Alors vous l'ôterez de votre doigt. Et si « jamais vous avez une fille, vous la lui « donnerez, le jour de ses fiançailles, en « souvenir de notre espoir. »
Elle tord ses mains, elle dit :
— Tout à l'heure il la regardait, il la regardait, notre bague... Ah! pourquoi a-t-il dit ce qu'il a dit au moment de la séparation!
J'écoute et il me semble que je revois ma maison de la forêt, notre table des fiançailles, leurs jeunes amis autour. Il y a trois mois, pas davantage. Je regardais alors
par la fenêtre, dans mon jardin. Je contemplais le marronnier au pied duquel, il y a dix ans, j'ai vu le cercueil de mon premier-né. Et je pensais :
— Bientôt, dans cette place d'ombre, nous abriterons un berceau. Une jeune mère se penchera vers une tendre faiblesse. La chaîne de vie sera renouée.
Robert et Hélène passent la journée en tête à tête.
Elle me remplace dans le service de Teau, de la glace et du lait.
Pendant ce temps la mère d'Hélène et moi, nous suivons dans le jardin le buis des plates-bandes. Nous faisons gémir sous nos pieds le gravier de l'allée qui passe sous la fenêtre de notre blessé.
Elle est sage, cette mère d'Hélène; pleine de bonté et de paix. Elle assiste à la souffrance de sa fille avec cette tristesse sans étonnement que les Madones font paraître dans les tableaux de sainteté.
Elle semble dire :
— Pauvre petite ! Tu avais cru qu'ici-bas on touche le bonheur complet? Ta n'avais pas regardé mon voile.
Elle le sent, cette mère : pour aimer sa fille, moi qui vais survivre, je ne serai pas plus égoïste que mon enfant qui meurt.
Nous parlons d'Hélène comme si c'était mon fils à moi qui était venu du dehors, comme si elle était notre fille à tous les deux. Ce mélancolique accompagnement convient au duo d'amour que les âmes de ces deux enfants chantent. Tune en face de l'autre, derrière cette fenêtre close, derrière le sourire qu'une résolution héroïque impose à leurs deux détresses.
Car, je l'ai compris à travers le récit d'Hélène : devant sa fiancée, mon cher Fils veut conserver cette maîtrise d'âme dont il s'est fait une règle vis-à-vis de moi.
Sait-il qu'elle sait la vérité autant que luimême? Il refuse de s'éclairer là-dessus. Entre eux, jusqu'à la dernière minute, il ne sera question que de la certitude du revoir.
Le regard qu'il m'a jeté lorsque, suivi de la mère d'Hélène, je suis entré dans sa cellule, m'a révélé sa volonté. Et nous obéissons, tous les trois, sans nous être
concertés, comme ces soldats qui se sont jetés à son secours lorsqu'il est tombé sur la crête, et auxquels il a ordonné :
— Retournez sur la ligne de feu.
La salle commune qui précède ce petit couloir où Robert a sa cellule est pleine d'isolés. Aussi bien nous apporte-t-on ici ceux qui n'ont pas la force d'aller plus loin, ceux que l'on ne veut pas voir mourir au milieu de leurs camarades sur une banquette de wagon. Si près de la ligne de feu, ces désespérés ne reçoivent pas de visites. Il faut qu'ils se contentent des lettres que l'on écrit sous leur dictée, des réponses qu'on leur lit, — tant qu'ils peuvent entendre.
J'ai si grande pitié de leur solitude que j'ai prié Hélène de ne pas traverser la salle où ils gisent. Pour aller retrouver Robert, nous contournons la haute bâtisse, nous rasons les murs, à l'abri des regards, comme
si nous nous glissions vers un rendez-vous interdit.
Or, voici que ces pauvres gens ont appris que le Lieutenant, leur camarade, reçoit ces jours-ci une visite chère. Ils me font savoir par le Grand Louis qu'ils souhaitent voir la jeune fille traverser leur salle. Ils ont dit :
— Ça nous fait plaisir qu'un de nous ait un bonheur.
De quel socle, mon Dieu, vous servezvous pour retourner ainsi le cœur de l'homme, enterrer Tégoïsme qui .desséchait la surface de la terre, et ramener à votre lumière le grain de la bonté fraternelle?
Je le sens, d'ailleurs, avec une émotion qui me bouleverse l'âme : celle que ces abandonnés veulent voir passer au pied de leurs lits n'est ni une mère, ni une épouse. Elle est la fiancée qui n'aura pas de noces, le rêve qui restera un rêve^ le symbole de ce qui aurait pu être, le pur amour où chacun de ces mourants mire, un instant, le souvenir de son cœur.
C*est ce soir qu'Hélène lui dit adieu.
Tous les deux, jusqu'à cette dernière épreuve, ils ont soutenu, l'un en face de l'autre, leur effort de générosité. Il n'a pas été question de la séparation définitive. Mon enfant, si brave, l'avait bien choisie. Comment ne pas regretter le petit-fils qui me serait venu d'eux?
Nous parlons du retour. Le retour à Paris...
— Dès que je serai transportable, Hélène m'a promis qu'elle m'enverra une automobile. On me conduira directement à l'hôpital de Neuilly. C'est là que nous nous retrouverons.
Il y a de l'extase dans les yeux de mon Fils bien-aimé, quand il prononce ces mots ;
« Nous nous retrouverons. »
A ce moment-là, il aura bu à ces fontaines que, déjà il entend sourdre. Il y aura laissé, avec sa soif, le souvenir de la souffrance.
Elle viendra à lui, plus diaphane que son voile de mariée. Elle aura dans les mains le bouquet qui ne se fane plus. Et ils seront pour toujours ensemble, dans la Lumière.
Partir.
C'était là ridée fixe qui le possédait quand ses soldats l'ont ramassé sur le champ de bataille. Quelle angoisse il avait dans ses yeux, quand il m'a dit :
— Je voulais tâcher de rentrer.
Depuis qu'Hélène nous a quittés, la même hantise l'habite. Aux minutes, tous les jours plus courtes, où le vertige le gouverne, « partir » cela veut dire : « Guérir par les mains d'une fiancée chérie. » Quand le poison a fini d'agir et que, de nouveau, en face, il regarde demain, « partir » signifie : « Rentrera Paris et m'endormir sur l'épaule d'Hélène. »
Alors, moi, son confident, je télégraphie au Ministre de la Guerre, je visite les autorités militaires et civiles, je fais des courses, je supplie, je mendie, pour que, l'heure venue, on me permette d'emporter d'ici, non
pas le cœur et la pensée, encore vivants, de mon Fils, mais, entre quatre planches de chêne, ce qui fut lui.
Le Ministre m'envoie ses condoléances affectueuses : jusqu'à la fin de la lutte, la voie ferrée demeure interdite. M. le Préfet est prêt à m'ouvrir la route — quand le plomb sera scellé, le chêne vissé.
— Mais vous et moi, nous ne savons ni le jour, ni l'heure? Ainsi, dans tous les cas, il vous faudra déposer le corps dans une tombe provisoire. Et cela dépend de la municipalité.
Le corps!
Je veux le « corps ».
M. le Maire dit oui, avec des larmes dans les yeux. Il me conseille de me rendre au cimetière, de m'entendre avec le gardien des caveaux, avec le fossoyeur.
J'en reviens. J'ai vu la place. Aussi, mon enfant, quand tu me demandes :
— Tu t'es donné beaucoup de mal pour moi... As-tu réussi?...
Je peux te répondre, sans mentir :
— Tu partiras.
Je t'avais assisté, mon Fils, dans les préparatifs de ton mariage. Dans ce que je possède, je t'avais choisi des objets qui sont des souvenirs de tes pères. Je me réjouissais de les voir passer dans la maison que tu allais fonder.
Tu ne les emporteras pas où tu vas, et, aujourd'hui, tu me donnes d'autres soins.
Mon enfant, tu ne seras pas mis nu dans la terre ; mais je souhaite pour toi d'autres douceurs.
Je voudrais un oreiller pour le placer sous ta tête.
Dans la ville, tous les jours, pendant une heure ou deux, par la permission de l'autorité militaire, les volets d'une boutique, autrefois très achalandée, s'écartent. Longtemps avant que la porte s'ouvre, des sol-
dats s'assemblent devant cette devanture. La tranchée nous les envoie. Ils tiennent dans leurs mains les listes des commissions dont ils sont chargés. Tout le monde, dans ces trous de pluie, désire le réconfort de la flanelle et de la laine. Toi-même, dans tes lettres, tu m'as parlé « d'un superbe cache-nez violet » dont tu étais fier.
Je fais queue avec ces vaillants, couverts de boue, heureux de vivre encore. Lorsque c'est enfin mon tour et que je demande une taie d'oreiller, la bonnetière lève les bras au ciel :
— Pourriez-vous, au moins, madame, me vendre deux mouchoirs?... Un peu fins et de même taille?
— De la batiste?... C'est un article que les poilus n'épuisent pas!
Je trouve ce que je veux. Je coudrai ces deux mouchoirs l'un sur l'autre. Je glisserai à l'intérieur ce coton que me vend le pharmacien. Ta tête renversée, mon Robert, ne touchera pas le plomb.
Il me faut encore un drapeau. Je veux te border dedans. Tu meurs pour lui.
2o6 AU CHAMP D'HONNEUR
J^ai trouvé le drapeau. Une main amie coud l'oreiller. Et maintenant j'ai ces deux trésors avec moi dans mon cellier. Je les vois le soir quand je me couche, je les vois le matin quand je me réveille. Ils sont posés sur une planche, car je n'ai pas d'armoire. Je me souviens tout le temps qu'ils sont là.
Tous les soirs, après que Mme Tlnfirmière Titulaire nous a donné cette troisième piqûre qui embarque mon blessé pour la durée de la nuit, je sors de la chambre, sur la pointe du pied, je traverse le jardin. De l'autre côté de la plate-bande, je frappe à la porte d'un pavillon.
Je rends visite au colonel qui, un jour après Robert, sur un autre versant de la colline, est tombé dans l'assaut, à la tête de son régiment.
Yeux flambants, moustaches ébouriffées, c^est, sur l'oreiller, une de ces figures de chef que Neuville aurait voulues pour modèle.
Le colonel est né dans ces îles françaises que caresse l'océan Indien. Sur tous les champs de bataille d'Afrique et
2o8 AU CHAMP D'HONNEUR
d'Asie, sa carrière a été celle d'un enleveur d'hommes. Il ne sait pas, et on ne sait pas^ s'il va survivre au passage de cette balle qui lui est entrée dans la poitrine, juste au-dessus de sa croix d'honneur.
Le colonel s'est marié tard. De son oreiller il aperçoit sa jeune femme, des enfants tout petits, le fils qui lui envoie son amour en caractères de pages d'écriture. Cela met une goutte d'eau dans les yeux de ce soldat héroïque.
J'aime à m'asseoir à la petite table que les tasses de tisane encombrent, afin d'écrire sous la dictée du blessé à cette jeune femme, à ces petits enfants.
Et après cela nous parlons du mien.
Même avant ma venue, le colonel faisait prendre quotidiennement des nouvelles de son jeune voisin. Il règne ici une camaraderie de l'héroïsme et de la mort où les distances de grades s'effacent.
Le colonel m'a conté « notre » bataille.
Quand il a su que, sans autre préparation d'artillerie, on lui demandait de lancer ses soldats à l'assaut d'une position si défen-
due, ce chef a éprouvé le chagrin d'un cavaHer qu'on obHge à jeter un pur sang généreux sur un obstacle infranchissable.
— Je suis allé trouver le Commandement, au milieu de la nuit. J'ai supplié que l'on différât l'attaque de quelques heures... Que l'on attendît au moins la protection de la nuit suivante! On m'a promis de transmettre ma requête au Commandement qui nous venait de plus loin et de plus haut. Mais, sans doute, notre action était liée à un ensemble. On avait besoin de nous là. A midi, l'ordre est venu d'attaquer.
Il y a un silence. Et le colonel conclut :
— On a bien fait, puisque aujourd'hui nous sommes maîtres de la position.
Il ne dit pas, il ne pense pas :
— A quel prix!
Mon enfant non plus.
Moi non plus.
Aujourd'hui Robert a reçu la visite d'un sergent-major qui, de la part de l'officierpayeur, vient lui remettre sa dernière solde.
Sur la porte, ce militaire a rendu le salut. Il a maintenu sa main levée un peu plus longtemps que dérègle, parce qu'au lieu de le recevoir debout, le Lieutenant est là, horizontal, dans un lit.
Ce sergent-major est un homme de consigne. Il représente l'Administration, une puissance qui ne doit pas commettre d'injustice et qui ne peut pas s'attendrir. Il prononce :
— Mon Lieutenant, je vous apporte ce que nous vous devons.
Mon blessé tend la main à son visiteur et il a sur les lèvres un fugitif sourire :
AU CHAMP D'HONNEUR 2ii
— Ma solde! C'est vrai, au fait! Je n'y pensais plus...
Payer est un devoir. Le sergent-major est le mouvement extérieur qui remplit ce devoir-là. Il répond gravement :
— Mon Lieutenant, il y a des officiers, des hommes qui ont une femme, des enfants. Ils réclament une part de solde. On ne doit pas les faire attendre.
Il y a un silence. Robert a baissé les yeux et le sergent-major conclut :
— Je vais verser votre solde entre vos mains.
Sur le lit il étale un peu de papier bleu, quelques pièces blanches, des sous.
L'acte réglementaire est accompli. Mais le sergent-major aime les bons comptes. Il est d'avis que le régiment doit quelque chose de plus à ce mourant.
Il dit, toujours correct, mais plus affectueux :
— Mon Lieutenant sait la nouvelle?
— Laquelle?
— Le Lieutenant a été cité à l'ordre du jour.
— De la brigade?
— De l'armée.
Ça c'est le paiement, car mon fils est comme ses pères : il a chéri l'honneur.
— Vous savez les termes de la citation ?
— Je ne les connais pas.
— J'espère que je les connaîtrai.
Le sergent-major est sorti sur un salut encore plus prolongé que son salut d'entrée.
Un instant Robert soupèse dans sa main la petite somme déposée sur son lit.
Et il dit :
— Ce n'est pas lourd, le prix du sang... Mais c'est ce que c'est... Il faudra mettre I cette richesse de côté. Et quand notre \ Rosette se mariera, cela servira à lui ache- ^ ter un cadeau. Mon cadeau!... Ton cadeau
à toi, je te l'offre aujourd'hui, si ce brave J
garçon ne s'est pas trompé. 1
Quand répuisement est victorieux et que, soudain, ses paupières s'abaissent, je ne peux plus rester assis. Il faut que je me lève, que je me penche sur lui, que je Tépie. Si, de temps en temps, il ne plissait pas son front pour chasser les mouches qui le tourmentent, je pourrais croire qu'il ne se réveillera pas.
Contemple-le bien, pauvre homme, et tâche de t'habituer, car ceci est l'aspect qu'il aura quand la lutte sera finie.
Dans les bras de la mort victorieuse, j'aperçois un Robert transfiguré.
C'est lui, mais davantage encore c'est toi, mon Guy, que je vois : tel qu'au temps où je marchais entre vous, deux, heureux d'entendre ce murmure sur notre passage : « On dirait trois frères », — tel surtout que
je t'ai contemplé dans la paix de ton dernier sommeil. A |ce moment-là, mon premier-né, tu t'étais à ce point rapproché de mon apparence, que, vraiment, ce n'était plus toi, mais moi-même qui gisais sur le lit funèbre avec les traits de ma vingtième année. Tu voulais laisser cet héritage à ma douleur :
— J'étais de toi encore plus que tu ne le savais !
O mes Fils, pourquoi prenez-vous pour mourir la figure de ma jeunesse?
Souhaitez-vous me montrer dans un mirage « Celui » que me devait votre amour et qui ne naîtra jamais?
Voici ce qu'il convient que j^apprenne :
Nous trois, nous sommes un seul être, un instant multiplié et qui se resserre pour retourner à Dieu.
Le soldat qui garde la grille de l'hôpital vient de m'arrêter au passage. Ce simple a mis toute sa raison d'être dans une fillette d'une douzaine d'années. A côté de lui, elle regarde sans trouble les blessés qu'on amène, les morts qu'on emporte. Pour elle, ils sont des hôtes de passage que l'on salue, les uns d'un sourire, les autres d'un signe de croix, entre deux parties de volant.
Ce brave homme semble embarrassé devant moi et il faut que je l'encourage .
— Monsieur, c'est Boissec... Vous savez, le menuisier de la ville?... Il m'a chargé d'une commission pour vous... Il a fini son travail... Il voudrait vous le livrer sur l'heure... Il paraît que vous êtes d'accord?
— Il dit vrai, mon ami.
— Alors? Ce serait pour demain matin?. . .
Ôi6 Àl) CHAMP D'HONNEUR
Et plus bas :
— Où faudra-t-il « le » mettre?
Mais avec moi^ avec les autres reliques, le drapeau, l'oreiller. J'en suis arrivé à un point où cela m'est une certitude douce de posséder le cercueil de mon fils avant sa mort. Maintenant, j'en suis sûr, son corps brisé ne recevra pas par surcroît le poids de la terre. Je suis dans ma peine plus heureux que des milliers d'autres pères, ceux qui, devant eux, ne verront qu'un champ vallonné et ne sauront pour prier où poser leurs genoux.
Depuis longtemps, M. l'Officier d'Administration m'a promis de me montrer les portraits de deux enfants très petits qu'il a. Il regrette qu'un rayon de soleil, glissé à travers des feuillages, m'empêche de voir sa jeune femme, aussi gracieuse qu'elle est.
Tandis que je souris à ces images, le vaguemestre m'apporte le courrier. Je reconnais sur une enveloppe l'écriture de mon beau-frère Eugène, présentement médecin-major dans une gare de triage où des milliers de blessés passent par ses mains.
Je conte à M. l'Officier d'Administration le joli roman qui a fait entrer cet homme de cœur dans notre famille.
Il y a vingt-quatre ans de cela (notre Robert allait sur ses trois ans), le croup s'était abattu sur ma maison. 11 avait pris
2i8 AU CHAMP D'HONNEUR
mes deux petits à la gorge. On ne nous avait pas encore donné, à nous autres les pères et les mères, ce remède béni qui attaque le mal dans son principe et le mate. Minute par minute, il nous fallait lutter contre Tétoufïement.
Le grand clinicien que j'avais appelé à notre aide m'avait dit ;
— Voici le nom et l'adresse d'un de mes élèves. Espérons qu'il consentira à quitter ses études et qu'il viendra s'installer chez vous. C'est pour vos enfants l'unique chance de salut.
Je me vois d'ici, battant le Quartier Latin, ricochant d'une rue à l'autre. Mes recherches m'avaient conduit jusqu'à une maison d'étudiants dont, aux jours de la Sorbonne et des licences, j'avais été l'hôte. Or, dans la chambre même où j'avais prolongé tant de veillées, le destin me le faisait trouver, ce jeune homme de qui j'attendais le secours!
Il disait poliment des choses raisonnables :
— Je prépare mon concours d'inter-
nat, je ne puis laisser mes études en plan.
Je répondis :
— Il y a huit ans, j'étais assis derrière cette table. J'aurais, monsieur, répondu comme vous. Je ne savais pas ce que j'ai appris en devenant un père. Vous-même, vous connaîtrez quelque jour jusqu'où va notre tendresse pour un fils. Alors vous regretteriez d'avoir écarté ma douleur. Et puis, ce n'est pas seulement par goût du savoir que vous choisissez cette carrière de médecin : vous voulez soulager la souffrance humaine. Venez à l'aide d'un père qui ne veut pas voir mourir ses fils.
Il me crut. Il me suivit. Il entrait dans un foyer d'épidémie intense. L'un après l'autre, les deux enfants, leur mère, un de mes frères, une de mes sœurs, allaient être touchés du mal. La lutte dura deux mois. Elle s'acheva par une totale victoire. Bien plus, dans ces heures mortelles, nous vîmes naître un gracieux amour.
Ma sœur Marie-Louise était alors dans tout le charme de sa vingtième année. Autour des oreillers de nos chers souffrants
ses mains avaient rencontré les mains du jeune docteur. Elles se joignirent. Ainsi, après les convalescences, ce fut un mariage d'amour. Le sourire en dépassa l'enceinte d'une vieille église provinciale et le cercle de nos amitiés. Il alla réjouir au loin ceux qui aiment que des histoires tragiques finissent dans du bonheur.
— Aujourd'hui, monsieur l'Officier d'Administration, le fils unique de mon beaufrère, le docteur Eugène, se bat, son « Charles ». « Notre Charles. » Un souslieutenant de vingt et un ans, qui a brillamment passé par la Faculté de Droit, par l'École des Sciences Politiques. Quel frisson a dû passer par le cœur du docteur Eugène quand il a su que le dernier des enfants qu'autrefois il m'a sauvés, expire aujourd'hui dans mes bras et que vainement son savoir accourrait à notre aide !
J'ai ouvert l'enveloppe.
Ah! mon Dieu! Vous les voulez tous!
Charles est tué (i). D'une balle dans le
(i) Le sous-lieutenant Charles Didier, mort au Champ d'Honneur, 24 septembre 1914.
cœur, à quelques lieues de la place où est tombé son cousin, sur l'autre rive de ce fleuve lorrain. Il s'élançait hors de la tranchée et enlevait ses hommes.
C'est fini. — Fini. Dans une branche comme dans l'autre. Mon père n'a plus de petit-fils.
Il me faut un moment pour comprendre cette chose-là et pour y croire.
Trop est trop.
La lettre du père de Charles est restée toute la journée contre ma poitrine. Elle me brûlait quand mon Robert m'a demandé, une fois de plus, des nouvelles de ses amis qui se battent, du jeune cousin aimé comme un frère et qui, au jour du mariage, devait lui servir de garçon d'honneur.
Pour déchiffrer ces pauvres lignes, j'ai attendu la nuit, la solitude de mon cellier.
Ainsi donc, c'était pour en arriver là, mon cher Eugène, qu'il y a vingt-cinq ans je suis venu te chercher à ta table de travail et que je t'ai conduit dans ma maison?
Je te disais :
— Vous saurez plus tard jusqu'où va notre amour pour un fils.
Tu m'as cru, tu m'as suivi. Vers quelle
destinée! Aujourd'hui je lis ta lettre à côté du cercueil où j'attends d'enfermer mon dernier fils, et toi, tu es allé sur le champ de bataille déterrer le tien !
Deux jours et deux nuits, tu l'as cherché dans l'herbe, cet enfant cher, sous la pluie de la mitraille. Tu as été ballotté entre les ignorants qui ne savaient où te conduire et les indifférents qui s^étonnaient de ton obstination. Tu t'es usé les yeux à déchiffrer sur des croix de bois des noms qui s'effacent. Tu as senti ton cœur défaillir devant des tombes sans nom. Et, lorsque enfin tu as su dans quelle direction diriger ta recherche, tu t'es fait comme moi l'ami de ceux dont dépendait ton espoir : le vieux menuisier qui consentait à te fabriquer un cercueil en une veillée, le voiturier qui a attelé son cheval dans la nuit, le curé du village qui t'a donné un drap, le sergent qui a jeté son fusil à son épaule pour te montrer le chemin, les soldats que ton fils avait commandés, et qui sont partis avec toi, avant l'aube, pour retrouver au flanc de la colline la pâle petite place de gazon.
Chacun des mots de ta lettre, chacune de tes pensées, pauvre père, me tombe sur le cœur :
« Je marchais l'œil fixé sur le bois de la Selouze. Nous avons atteint un premier buisson. Deux mètres plus loin, un autre, — tout proche de la place oii notre petit a été frappé. Le sergent allait devant d'un pas sûr. Il nous a menés à la tranchée qu'il avait occupé la veille : un petit tas de terre, une petite croix faite de deux branchée croisées. C'était là. Charles et moi, nous étions réunis.
« Je me suis aperçu que les hommes attendaient mon ordre. Je leur ai dit : « Allez! » Et les pelles ont commencé de rejeter la terre. Légèrement, respectueusement, les soldats grattaient tout le pourtour de la fosse. Une tache rouge est apparue d'abord. « Halte! » J'ai écarté la terre avec mes mains. J'ai découvert peu à peu les deux jambes dans la culotte toute neuve. J'ai soulevé les membres. Je lésai dégagés. Le manteau avait été rabattu sur le torse et sur la tête.
« Le corps se dessinait tout entier maintenant. Il était couvert de sang. La terre, elle aussi, en était arrosée. Cela avait coulé du trou qui perçait sa poitrine.
« Je ne voyais pas encore sa chère figure, mais je voyais ses pauvres pieds, chaussés de gros souliers ferrés, si lourds pour lui^ et ses mains, ses doigts longs, amaigris, ridés, desséchés déjà.
« Nous Tavons amené sur le bord de la fosse. J'ai soulevé le manteau. Pauvre petit ! C'était bien sa belle figure pâle, son nez droit, sa bouche légèrement entr'ouverte. La mort avait respecté ses traits. Mais quelle expression inconnue! Sa tète était renversée en arrière dans un geste d'effort suprême et de défi. Sa face exprimait une énergie farouche. Il avait vécu vingt ans dans cette minute de combat.
« Je n'en pouvais plus. Je l'ai embrassé pour sa pauvre mère, pour sa sœur, pour moi. Mes larmes coulaient sur son front. Pendant ce temps-là, le jour s'était levé. Le brouillard tombait en pluie fine, les obus avaient recommencé de grêler. Il fallait
partir pour ne pas ajouter de nouveaux deuils à ce deuil. Les soldats ont posé le corps sur le brancard et le cortège s'est ébranlé. Je marchais à côté, en serrant dans ma main la main de mon Charles, sa main glacée, tout près l'un de l'autre, comme au temps où nous faisions des rêves d'avenir. »
La lettre est encore longue. Mais je n'irai pas plus loin ce soir.
Mon petit Charles, je ne dirai pas à Robert que tu es tombé au Champ d'Honneur. Il comptait sur toi pour me consoler. La pensée que, toi ausai, tu nous quittes, lui causerait trop de peine, malgré ta gloire. Mais demain comme il sera heureux de te retrouver de l'Autre Côté des Choses, entre Guy et Jean ! Dans la joie de vous revoir, n'oubliez pas, chers enfants, ceux qui vous ont tant aimés ici-bas, et qui vont finir leur journée sans vous. Et puis, mon Charles, mon Robert, il faut me pardonner la révolte que tout à l'heure j'ai eue. Ne tombez-vous pas, chers Fils, pour nous apprendre à nous, vos pères, que la raison n'est pas la mesure du sacrifice?
Tous les soirs vers six heures, la cathédrale, pendant le jour déserte et muette, se peuple d'ombres mouvantes. Ce sont des soldats de passage, les vaillants que la tranchée renvoie à l'arrière pour un court repos.
Quelques cierges, alignés dans un des bas côtés, sur un autel, barrent au loin l'obscurité. Une petite lumière, recueillie par un abat-jour, éclaire au bas du chœur un cahier de plain-chant. Des reflets de clarté ricochent dans la hauteur des voûtes. Ils s'accrochent aux cuivres d'un lustre, aux ors éteints d'une bannière, aux franges d'un drapeau.
Au pied des piliers, il fait nuit comme dans une forêt.
Entre ces arbres de pierre, sous ces feuillages de chapiteaux, une foule se tient debout, dans un parfait silence et dans une totale immobilité. Est-ce Tillusion que créent ces capotes raides de boue, qui tombent à grands pans ? Est-ce Tembroussaillement de ces têtes hirsutes? Est-ce l'intensité des faces recueillies? Dans l'obscurité, ces hommes d'aujourd'hui semblent moins des vivants que des statues moyenâgeuses, des figures de portail, lasses d'être restées si longtemps exposées aux intempéries, hors de l'église, et qui sont venues s'abriter dans la cathédrale pour rendre témoignage sur leur martyre et sur leur résignation.
Il y a de tout dans cette foule : des gens de foi et des incroyants, des hommes qui n'avaient jamais tout à fait cessé de joindre leurs mains, des esprits forts qui ricanaient à la seule idée d'une autre vie. Ils sont ensemble ceux qui viennent d'échapper à la mort, ceux qui, demain, y retourneront.
Recueillis dans les mêmes pensées pro-
fondes, ils écoutent cet aumônier militaire qui, là-bas, au pied d'un autel, récite la prière du soir, puis la prière pour les morts. Un chant monte porté par quelques accords d'harmonium. Il est plein et sûr. De cette foule muette il fait jaillir l'antique appel de la souffrance humaine :
« Des profondeurs de l'abîme, j'ai crié vers Vous, Seigneur! »
« Seigneur, écoutez ma voix!... »
J'attends la fin de la cérémonie pour m'approcher de l'officiant.
Aujourd'hui même il a fait à l'hôpital son inspection d'âmes. Il semble, cet aumônier militaire, moins un prêtre enveloppé d'une soutane qu'un Saint-Georges en éperons et en armure.
Il me déclare :
— Votre fils est prêt.
Sur le ton dont un officier instructeur dirait de ses recrues :
— Elles sont au point.
Sa foi jaillit de lui comme une lumière. Depuis longtemps il a passé la minute où l'on s'attarde à ménagfer des hésitations et
à recueillir des regrets. Il est un Archange aux traits sévères, debout sur le seuil du Paradis. Il pousse la porte avec sa lance. Il vous commande d'entrer.
LU
Après le souper, M. le Médecin-Chef me dit :
— Allons voir le Lieutenant.
C'est par son ordre que j'ai renoncé à la douceur de visiter mon enfant chaque soir, et de baiser son front moite, avant la traversée de la nuit. On craint que j'interrompe la torpeur où, pour quelques heures, il s'engourdit et, peut-être, oublie.
Alors cette brusque invitation m'effraie. Je demande en tremblant :
-— Il va plus mal?
Le Médecin-Chef allume sa lanterne sourde. Il me précède dans le jardin de l'hôpital. Au milieu de l'allée, il s'arrête :
— Ce n'est pas pour demain, mais je vous conseille de ne plus vous éloigner.
Nous traversons le dortoir où toutes les
lumières sont éteintes. Le Médecin-Chef arrête, ici-là, sur un oreiller le reflet de sa petite lante-rne. Il éclaire des faces de suppliciés dont les yeux sont clos; il lit des courbes de fièvre accrochées aux murs. Il hoche la tête et nous passons.
Nous voici dans le couloir sur lequel s'ouvrent les cellules des officiers. Dans le silence, une voix que je ne connais pas s'élève très haut. Elle monologue, elle s'efforce d'articuler des mots inintelligibles.
Le Médecin-Chef prête l'oreille et il dit :
— C^est le Lieutenant qui parle à la cantonade. Je vais vous laisser une minute avec lui. Ne vous attardez pas.
A la lueur d'une veilleuse, je vois mon enfant.
Il est très renversé sur ses oreillers; son cou, maintenant si décharné, me semble long, long; la sueur boucle sur son front ses cheveux légers.
Il ouvre les yeux. Il me regarde. Il ne me voit pas.
— Robert...
Il répond :
— Maman?
Où se croit-il? Dans sa chambre d'enfant, comme jadis, quand sa mère venait, le soir, le border, lui et son frère, et dans sa foi simple d'Italienne, recommandait ses deux fils aux anges qu'elle croyait présents à la tète de leurs lits.
Dans la crainte où il est de descendre dans une émotion si profonde qu'il ne serait plus maître de remonter à la surface de son calme, pas une fois, notre fils, depuis que je l'assiste, n'a prononcé devant moi le nom cher que je viens de surprendre.
Irrésistiblement, je lui dis :
— Mon Robert, tu ne me parles jamais de ta mère...
Je l'appelle de trop loin. Il ne me voit toujours pas. Mais il m'entend. Il me répond. Et, sur ses lèvres, s'ébauche un sourire ineffable :
— Je suis avec elle toute la nuit.
S'est-il souvenu de ma visite nocturne?
Veut-il répondre à l'appel que je lui ai laissé et me donner pour ceux qu'il porte dans son cœur un dernier message?
Il me dit, ce matin, entre ses dents, avec une hâte nerveuse :
— J'ai une prière à t'adresserau sujet de mon ami Jacques. Tu sais comme il m'est cher. Nous sommes entrés ensemble à l'École de Chimie. Nous y avons pris nos grades à côté l'un de l'autre. Depuis que je travaillais dans mon usine, il ne se passait point de journée qu'il ne vînt, le soir, fumer une cigarette, jue de Rivoli, sur mon petit divan. En été, quand j'avais deux jours de repos, j'aimais à les passer avec lui et sa mère, dans leur villa, au bord de la Manche. Lorsqu'il venait déjeuner dans notre maison de la forêt, c'était pour moi une joie
complète. Il connaissait tous mes projets, je savais les siens..» C'est d'un de ces secrets-là que je voudrais te dire un mot.
Dans la série des instantanés que, chaque jour, je présente à mon cher blessé, deux couples de jeunesse passent et repassent : lui et sa fiancée, et puis son ami Jacques et la sœur d'Hélène. Ces deux-là sont un peu en arrière, moins au point. Mais le désir que leurs compagnons ont de se rapprocher n'est pas la seule raison qui, eux-mêmes, les tournent l'un vers l'autre. C'est d'abord à Marie-Thérèse que Robert a dit son espoir, c'est elle qu'il a prise pour confidente et pour ambassadrice. J'ai lu les lettres par où cette gracieuse enfant le réconforte à une minute où il tremblait encore pour les chances de son bonheur. Et bien sûr l'ami Jacques jouait son rôle dans cette naïve conspiration. Quand il dansait avec Hélène, il avait charge de lui dire le bien qu'il pense de son ami. Ces jeux de l'amour ne se jouent pas impunément autour de la vingtième année et le reflet du feu a tôt fait de devenir flamme.
Je dis donc sans surprise :
— Ton ami Jacques a un faible pour Marie-Thérèse?
— Il l'aime.
— Et elle?
— J'en suis sûr, elle l'aime aussi ; mais elle ne veut pas encore en convenir. Jacques a besoin de moi auprès d'elle, comme j'ai eu besoin de lui auprès d'Hélène. Je ne voudrais pas manquer à mon plus fidèle ami dans une occasion si importante. Alors j'ai besoin de toi.
Il sourit. Il voit un instant ces deux couples qui auraient pu se faire vis-à-vis dans la vie, comme dans les quadrilles de l'hiver dernier. Avant que cette pensée de joie se soit voilée de mélancolie, il me recommande :
— Tu diras du bien de Jacques à la mère d'Hélène... Tout ce que j'aurais dit moimême... De cette façon-là, Marie-Thérèse et lui se marieront, et il y en aura deux d'heureux (i).
(i) Mariés le 13 janvier 1915.
— Et maintenant, parlons un peu de notre Marie-Rose.
Il Ta aimée, cette petite sœur, de dix ans plus jeune que lui, d'une tendresse délicieuse. Quand elle avait l'âge où, avec une pelle de bois, on fait des tas de sable dans les allées, il plantait là ses livres favoris, il descendait dans le jardin pour jouer avec elle. Il la conduisait dans l'écurie. Il lui apprenait à ouvrir sa main toute grande pour présenter un rond de carotte à mon cheval, une pincée de tabac à cette gazelle que l'enfant recherchait et dont elle avait peur.
Il Quand le départ de Guy l'a laissé seul en face de sa sœur, ces liens d'affection se sont encore resserrés. Il avait l'air de dire : « Tu as perdu un de tes chevaliers? Je te
reste, et tu seras bien défendue. » Lorsque, à son tour, la mère de Marie-Rose nous a quittés, cette passion fraternelle s'est faite presque farouche. Et elle a monté, se fortifiant toujours, jusqu'à la minute où une autre image de jeune fille est venue se placer devant cette tendresse première, dans laquelle, dix-huit années durant, Robert s^était absorbé.
On dirait aujourd'hui qu'un voile se lève. Pour la première fois, il s'avise qu'une sœur si longuement chérie a pu souffrir quand elle s'est aperçue qu'elle ne passait plus la première dans les pensées d'un frère bien-aimé et qu'il lui fallait céder le pas à une autre reine.
— Chère Rosette ! comme elle a été gentille pour moi, au moment de mes fiançailles! Elle semblait heureuse de me voir heureux. Et comme elle s'est effacée, hier encore, afin de permettre à Hélène de venir jusqu'à moi, puisque la règle de la forteresse est si sévère que je ne pouvais avoir deux joies.
Il parle vite, trop vite, et si sa pensée
reste nette, les mots qui se pressent sur ses lèvres se confondent :
— Je vais te dire où j'ai vu Rosette pour la dernière fois. Tu te rappelles qu'elle était en séjour au château du Mont-Fortin, chez mon oncle et ma tante? Moi, avant d'aller prendre ma petite vacance auprès d'Hélène, j'étais venu les embrasser tous les trois. Le matin du départ, elle m'a accompagné jusqu'à cette terrasse qui domine un horizon immense, la ville, le fleuve, des clochers, des prairies. Il faisait un magnifique soleil de juillet. Les corbeilles de fleurs embaumaient. Nous avons regardé un instant ensemble tout ce lointain bleu et nous nous sommes embrassés avec joie. Je suis content d'avoir dit adieu à ma Rosette dans cette lumière. De cette façon-là, elle va toujours penser à moi comme à un Bienheureux.
Il a passé la journée dans l'angoisse.
Il croit que ses fiançailles sont rompues :
— A cause de mon état, tu comprends!
Je tiens ses deux mains pour l'empêcher
de se débattre contre les fantômes qui le cernent :
— Ton Hélène souffrirait, mon enfant, si elle savait que tu n'as pas confiance en elle.
— Sans doute... sans doute... Ce n'est pas elle qui est en cause.
Dans le vide, il regarde « ce qui est en cause ». Et je n'arrive pas à effacer le pli de souci sur son front.
Il ne croit plus qu'il est cité à l'ordre du jour de l'armée.
— Tu n'as rien reçu?... Rien d'officiel?
Moi non plus. Si le sergent- major avait dit cela pour me faire plaisir. . .
— Mon pauvre enfant, ne te tourmente pas, c'est sûr! Cet honneur-là, c'est le moins qu'on te doive après ce que tu as fait.
— Alors, qu'ils se hâtent.
Il souffre infiniment, au delà de sa blessure, au delà de l'horreur de mourir.
Vers le soir, il me dit :
— Pardonne-moi... Il y a des moments dans la journée où le Diable s'amuse à me montrer la lanterne magique.
Puis, tout d'un coup, il se détend, il me revient. Ma tendresse lui apparaît rayonnante au cœur des ombres qui se dissipent.
Et l'inconsolé me dit ce mot qui sera ma consolation :
— Comme tu es bon!
Lui et moi, nous guettons chaque jour la petite minute où il peut rassembler les forces qui lui restent. Alors, je me place au pied de son lit et il me dicte un billet pour Hélène.
Nous nous arrêtons après chaque phrase, souvent après chaque mot, longtemps. Il ne veut pas que je l'aide, il sait ce qu'il veut dire. Quand nous sommes au bas de la carte-lettre, je m'approche et je lui présente le petit carré de carton.
Il essaie de relire et il signe.
Trois lettres seulement : le nom d'amitié qu'elle lui donnait.
Chaque jour, il éprouve une difficulté plus grave à tracer ces trois lettres-là, car son bras ne transmet plus sa volonté à ses doigts. Quand il a réussi, il baise la place
de son nom et il me regarde cacheter le message, tandis que des gouttes de sueur lui coulent du front.
Aujourd'hui, il m^a dit :
— Mets bien la date exacte.
Et nous avons attendu près d'un quart d'heure, lui, les yeux fixes, moi, la main prête à recueillir les mots qui vont sortir de ses lèvres.
Enfin, il a dicté :
« Ma chère femme. . .
C'est la lettre d'adieu.
Elle n'est pas longue : il veut seulement lui répéter une dernière fois :
« Pour toujours. »
Mes mains tremblent presque autant que les siennes quand je lui présente cette lettre pour qu'il la signe. Il essaie une fois, dix fois : il ne peut plus. Au bas de la page le griffonnage est informe.
Il me regarde pour voir ce que j'en pense, puis, plus longuement qu'à l'ordinaire, il appuie là ses lèvres brûlées.
Je lui ai apporté les dernières violettes d'automne, cueilHes dans le jardin de l'hô-
pital. Il les baise aussi. Il veut que je les glisse sous l'enveloppe. Quand c'est fait, il dit:
— Espérons que cette lettre ne se perdra pas.
Il me regarde placer ce billet dans mon portefeuille. Sa pensée le suit jusqu'au bout du chemin, il le voit arriver dans les mains d'Hélène. Il sait que les lèvres de sa fiancée se poseront à cette place que ses lèvres mourantes ont touchée. Il abaisse ses paupières pour recevoir ce dernier baiser.
J'attends.
Ses yeux sont rouverts. La paix y est entrée.
Il me dit avec fermeté :
— A présent tu ne me parleras plus d'Elle.
Hier, il a pris congé des espérances de sa jeunesse, mais dans le calme où il veut accueillir la mort, il peut encore faire une place à ses tendresses d'autrefois.
11 me demande :
— Ma mère m'a appris à lire dans les Contes de Perrault. Pourrais-tu me les découvrir?
Il faut obéir aux caprices des mourants. Mais comment m'y prendre? Je ne puis le quitter pour descendre en ville. Et quelle chance, dans la maison de douleur que nous habitons, de découvrir ces histoires de fées?
La fille du portier les possède. Elle les a reçus en prix à son école, un recueil accommodé pour les enfants où il manque des pages. N'importe, c'est le miracle. Il
ne peut presque pas croire à notre bonheur, quand il voit que je m'assois à côté de son lit avec le livre sur mes genoux...
— Mon cher Fils, laquelle de ces histoires veux-tu que je te lise?
Il se rappelle le serrement de cœur qu'il a éprouvé, petit enfant, au récit des aventures de Barbe-Bleue et du Chaperon Rouge. Il ne veut plus qu'on lui parle des méchants. Il me répond cette phrase qui me bouleverse :
— Lis-moi seulement les histoires qui finissent bien.
Nous évoquerons donc ce rêve de l'amour que rien n'a découragé, ni les sorts, ni les maléfices, ni les buissons de l'inextricable forêt, la Belle au Bois Dormant.
« Il y avait une fois une princesse... »
Je lis et je lis.
— Ça ne te fatigue pas, mon enfant?
— Non, non, continue.
L'heure passe et quand je m'arrête un instant, nous entendons le tic tac de ma montre. Personne ne marche dans l'allée sous notre fenêtre. Les choses autour de
nous ont une complicité de silence et de recueillement.
Et je lis, et je lis.
Il ne s'attache pas au contour des paroles elles-mêmes. Il en goûte la musique. A travers ma voix il entend l'Autre Voix qui l'appelle :
— C'était pendant notre hiver à Bordighera, après le croup. Maman nous lisait le soir. Elle avait tendu des toiles de Gênes tout autour de la chambre. On y voyait des palmes, des fleurs, des arbres, des palais, des navires, des choses aussi merveilleuses que dans le conte de fées...
Et je lis, je lis.
Je lis jusqu'à cette phrase dorée qui couronne tous ces songes par le suprême bonheur permis aux amours terrestres :
« Ils vécurent longtemps et ils eurent beaucoup d'enfants. »
Le Grand Louis qui me réveille a une mauvaise nouvelle sur sa figure :
— Monsieur, le Lieutenantn'estpas bien.
Il a parlé toute la nuit et nous ne pouvons pas le calmer.
J'ai tôt fait de me lever.
Non,leLieutenantn'estpasbien.Ilnesera plus jamais bien. Nous avons eu hier notre dernière intimité d'âme. Elle a été si douce.
Le Lieutenant a la figure crispée d'un lutteur qui tient son adversaire corps à corps et qui se défend. La Mort s'est trompée si elle a cru qu'elle allait le terrasser sans résistance. Son âme, hier encore consciente, a fait le sacrifice : mais sa jeunesse, elle, ne se rend pas. Il faut se contenter de lui donner à boire, d'essuyer de temps en temps son visage en sueur et d'assister aux phases du combat.
Le Médecin-Chef est venu à dix heures. Il a un instant considéré le Lieutenant. Il m'a serré la main, il s'est tourné vers les infirmiers et il a ordonné :
— Qu'on ne le quitte plus!
A tout prix, il veut échapper au chevalet sur lequel il est lié.
Il y a des minutes où ma voix lui arrive, et le calme. Il y en a d'autres où il se laisse retomber sur ses oreillers. Il respire bruyamment comme un cheval qui a peur. Il regarde le plafond, son lit, la porte fermée, la fenêtre grillée. Il ne sait plus pourquoi il se trouve ici, ni même où il est. Il avance les lèvres. Et quand on lui tend à boire, il se défend :
— Encore ce poison.
Les sources fraîches où il a rêvé de se désaltérer sont devenues des eaux mugissantes. Elles déferlent dans la cellule, elles battent son lit, elles emplissent ses oreilles, elles bourdonnent dans son cerveau.
...J'avais espéré qu'il s'endormirait sans cauchemar et qu'il ne battrait pas avec son front la porte de la Mort.
Midi.
Il parle depuis depuis des heures, mais ce n'est plus à nous qu'il adresse les rapides confidences qu'il chuchote tout bas.
Je me penche sur lui pour en saisir le sens. En vain. Derrière la barrière de ses dents, c'est le bruit doux et sourd de ces petits cailloux que la marée pousse à la grève et puis qu'elle ramène vers soi, à chaque descente de flot.
Dehors, c'est la splendeur de midi, un midi radieux d'octobre. Une lumière ardente et chaude tombe de la voûte toute bleue. Elle ravive les couleurs, les parfums des fleurs d'automne. Il fait bon vivre, entre la Terre et le Ciel.
Oh! comme elle me blesse, mon fils, cette beauté des choses, tandis que je te regarde descendre tout seul, dans l'ombre, en plein jour.
3 heures.
Il pense encore.
Il lève sur l'oreiller sa tête hagarde, et il me fixe.
Il a encore une question à me poser.
Presque avec violence il demande :
— Voyons, voyons, « elle » est plus grande ?
— Qui ça, mon chéri?
Il me regarde avec une ardeur terrible, comme si toute la paix du tombeau dépendait pour lui de ce que je vais répondre.
Il voit que je suis désespéré de ne pas le comprendre. Alors il fait un effort suprême, Distinctement il prononce :
— La France...
C'est juste, mon Fils. Tu ne veux pas t'en aller sans que nous l'ayons nommée, la
France, puisque c'est pour elle que je t'ai élevé. Pour la réparation de la blessure que l'ennemi a creusée dans son flanc^ comme dans le tien, pour que les petits enfants qui demain fréquenteront les écoles la contemplent en son intégrité, cette France que, toi et moi, nous avons connue, mutilée d'ombre. Pour qu'ils disent en souriant :
— Nos aînés ont mis un laurier à la place du crêpe.
C'est pour cela que tu meurs, mon Fils. Et tu veux être sûr, avant de partir, que tu n'as pas tout donné pour rien.
Soit. Puisque tu n'as pas le temps d'attendre, je devance l'heure. Je te dis la vérité que tu nous laisses, toi qui t'en vas vers la Vérité de Dieu :
— C'est fait, mon Robert! Tes compagnons et toi, vous nous rendez la France toute grande! La tache d'ombre est effacée ! Vous les avez vaincus !
6 heures.
Une ordonnance vient me prévenir que le Colonel, notre voisin, demande d'urgence à me voir.
Je le trouve assis sur son lit.
Dans la chambre à peine éclairée, ses yeux flamboyants jettent de la lumière.
Il ne me laisse pas le temps de parler :
— Le Médecin-Chef m'a prévenu. . . Votre pauvre enfant s'en va le premier... Je voulais lui envoyer des fleurs ; mais on ne trouve rien, ici!... Vous voyez ce que je fais!
11 a commandé au soldat qui le sert de lui apporter son dolman. Celui qu'il portait dans l'assaut; celui que la balle a troué à la place du cœur. Avec un canif, il s'applique à découdre les rubans de ses croix; — pau-
vres rubans décolorés, l'Asie, l'Afrique, le soleil, la poussière, la pluie, la neige, le sang, toutes les gloires de sa vie militaire. Quand il a fini son travail, il met ces rubans dans ma main.
— Vous porterez ça à votre fils, de ma part. Ce que je fais là, ça ne signifie rien, car mes croix, elles sont à moi, elles ne sont pas à lui. Mais, c'est à cela que j'ai le plus tenu sur la terre. Vous les lui donnerez... Je veux qu'il les emporte.
Sa fiancée était venue lui dire l'adieu de l'Amour. Ceci, c'est l'adieu de l'Honneur.
Il n'est pas étonné, ce soldat, que je ne cherche pas de mots pour lui dire merci. Il veut que ce père qui va fermer les yeux d'un brave fils ait plus de force au moment difficile. Il sait d'où ce réconfort coule, pour les gens qui ont du cœur.
Il me serre dans ses bras et il ordonne :
— Allez le retrouver.
La nuit est tout à fait tombée. On a allumé les lampes dans la chambre de Robert. Mme l'Infirmière Titulaire est à son chevet, elle occupe une place qu'elle sait vide.
Comme il a changé pendant ma courte absence!
Je m'approche et je lui dis :
— Mon Robert, notre Colonel ne veut pas que tu attendes plus longtemps la récompense qui t'est promise : il t'envoie les rubans de ses croix.
Et je lui présente le trésor sur mes mains ouvertes.
Ses sourcils se soulèvent un peu audessus de ses joues où monte une joie émerveillée. Son regard dit ;
« C'est pour moi?... Je ne méritais pas... »
Et derrière sa bouche que déjà la mort rapetisse, un bonheur sourit — pour la dernière fois.
1 1 heures du soir.
Il ne parle plus, il ne chuchote plus, mais, depuis des heures, il chante.
Je les reconnais, ces gammes. Il les a déjà montées et descendues quand il était le tout petit enfant qu'on porte sur les bras. Nous écoutions, ravis, cette chanson jaillie de sa bouche encore fraîche de lait. Nous y surprenions les syllabes hésitantes qui, bientôt, seraient nos noms, — ces doux noms, qui, pour le père et la mère, sont la récompense de tous les soins. Il avait l'air de se douter que sous nos yeux il accomplissait un grand miracle. Vers le rivage inconnu, sa petite âme se tendait comme une voile.
A cette heure, les yeux clos, les bras lassés, couché dans la pourpre de sa blessure, je l'écoute psalmodier d'une voix qui s'éteint, on ne sait quel Office de Ténèbres.
Minuit.
Quelqu'un frappe à la porte : le Grand Louis va ouvrir.
C'est un soldat-prêtre que j'ai souvent croisé dans la salle commune.
Il me dit :
— L'autre jour, j'étais de service auprès de votre fils. Il m'a parlé d'un frère qu'il aimait et qui l'a précédé chez Dieu. C'est de la part de ce frère-là que je viens.
Il va au lit, s'agenouille dans sa capote bleue et murmure sa prière à voix basse.
Je le suis dans mon âme.
« O Père, qui êtes caché derrière les mondes, ce fils que vous rappelez prononçait votre nom avec foi. Pour abriter son pur amour, il souhaitait votre règne. Il a répondu sans murmures à l'appel de votre
volonté. Jamais il n'a exprimé de colère contre cet ennemi qui Ta visé dans la bataille et qui s'est réjoui de le voir tomber. Il sait qu'après son départ, je joindrai les mains devant mon pain quotidien et que j'aurai honte de le porter à ma bouche. Pour toutes ces soumissions, pour toutes ces douleurs, protégez-le, protégez-moi contre la tentation qui se lève entre la Mort et Vous. Faites taire la voix qui crie : « Tout « cela. Foi, Justice, Devoir, Patrie, Hon- « neur, n'était qu'une ironie du mal triom- « phant! »
Le soldat achève sa prière avec ferveur. Sur le front qui se refroidit, sur les mains qui ne toucheront plus, sur le cœur qui a tant aimé, il trace le signe du supplice. Il me regarde et il voit que, moi aussi, je suis cloué sur une croix. Sa charité va de celui qui part à celui qui reste. Il me dit avant de nous quitter :
— Ne soyons pas tristes, comme ceux qui n'ont pas d'espérance.
i8 octobre 19 14, 3 heures du matin.
C'est à trois heures du matin que Mme l'Infirmière Titulaire a dit :
— Son pouls semble éteint.
Alors Godin et le Grand Louis ont pleuré. Et moi, j'ai entrelacé ses doigts, j'ai fermé ses yeux.
... Tout de suite il faut lutter pour lui.
La discipline de l'hôpital est rigide. Elle défend que, sur ce lit, vaincu, il reste si près de ceux dont la lutte dure encore. Elle ordonne qu'il descende dans une salle souterraine, antichambre du tombeau, plus affreuse que le tombeau.
Par une porte battante, un jour j'ai eu la vision de cette géhenne. J'ai aperçu des morts alignés, à peine recouverts, attendant
sur les dalles l'enlèvement pour la fosse communCv
— Monsieur le Médecin-Chef, puisque, si las, vous vous êtes levé au milieu de la nuit afin de nous apporter la consolation de votre présence, accordez-nous encore une grâce : ne nous séparez pas avant la fin de cette veillée! Je vous le jure : le jour levant trouvera ce lit vide.
Le Médecin-Chef réfléchit gravement. Il demande :
— Le cercueil est près d'ici?
— Je n'ai qu'à le faire entrer...
— Soit... Mes collègues et moi, nous viendrons à huit heures saluer la dépouille du Lieutenant.
3 heures et demie.
Voici des heures et des heures que le Grand Louis, Godin et cette femme en blanc nous assistent. Ils oublient leurs fatigues accumulées, et qu'après cette nuit, une journée de labeur va recommencer pour eux. Ce n'est pas seulement la pitié qu'ils avaient de lui et de moi, qui les soutient : son courage et mon amour ont ravivé les émotions de leurs âmes. Eux, qui virent tant d'agonies solitaires, touchent ici avec douceur les respects qui rendent à la Mort sa dignité.
Mme l'Infirmière me dit :
— Entre son épaule et son coude gauche, autour du bras, est noué un large velours noir. Sa fiancée quand elle est venue en
portait un, tout pareil, dans les cheveux. Faut-il lui laisser ce ruban?
L'infirmière relève la chemise de grosse toile pour me faire voir :
— Ah ! Mon Dieu ! Il dit : « Non ! » Nous avions cru qu'il avait fini de vivre.
Il n'avait pas fini d'aimer. Les mains jointes, les yeux clos, renversé sur l'oreiller, il dit : « Non! » avec sa tète. La Mort, touchée de sa constance, lui permet de faire un pas en arrière pour défendre son secret. Il a, d'ailleurs, deux mots à prononcer encore avant que d'entrer dans le silence.
Pour cette mère inquiète de son fils, qui l'a soigné comme un fils, il murmure :
— Merci.
A moi, dont il ne fermera pas les yeux, il veut me rendre son âme :
— Papa...
Maintenant c'est bien la paix. Les lampes peuvent s'éteindre, le jour peut se lever, le cercueil peut venir.
Mes trois amis ont reçu ses volontés formelles : pas plus après qu'avant il ne permet que je voie la blessure par où sa vie s'est écoulée.
C'est une dernière façon de le faire vivant que lui obéir. J'ai d'ailleurs, moi aussi, à travailler pour lui, car le jour se lève et il faut que nous nous hâtions.
Dans le petit oreiller que j'ai préparé pour sa tête, je mettrai ses lettres d'amour, les lettres de sa sœur Marie-Rose, les miennes, celles de ses amis. Et puis les portraits qu'il avait toujours sur lui, celui de sa mère, celui d'Hélène, celui de son frère Guy, le mien, des « instantanés » du printemps dernier, quand il faisait sa cour, des promenades du dimanche, le matin, après l'église, dans les allées du Bois; — un groupe de
Lui et d'EUe abrités sous la corbeille des fiançailles...
Ce n'est pas l'heure de regarder ces images. Je retrouverai celles-là et d'autres — plus tard. J'ai le temps.
Quand je reviens vers lui, nos amis ont fait son lit tout blanc. Ils ont cueilli des fleurs, la dernière moisson de la platebande, pour encadrer sa tête, semer son drap.
Il m'appartient comme jamais il ne m'a appartenu.
Ne nous oublions pas dans cette douceur : j'ai engagé une promesse, il faut la tenir.
Au moment où nous le déposons dans son cercueil, ses paupières que j'avais fermées se rouvrent. L'obscure terreur qui troublait ses prunelles depuis qu'il a vu ce qu'on ne devrait pas voir est dissipée. Jusqu'à ce que je le voile, il vaf' me regarder avec une confiance tendre, avec ses yeux d'enfant.
C'est fait : l'oreiller est sous la tête, les rubans de croix sont épingles sur la poitrine, les fleurs jonchent le suaire.
Donnez-moi le drapeau pour que je le borde.
— Mon Robert?
Pourquoi est-ce que je Tappelle, puisque je sais qu'il ne me répondra plus? Chers amis qui m'entourez, nous voyons sa figure pour la dernière fois... J'étais si heureux le jour où il est né. Allons, allons, soyons aussi courageux qu'il était. Baisons son front, recouvrons sa face.,. Je ne l'aperce- ^ vrai plus qu'au travers du drapeau.
8 heures.
M. le Médecin-Chef entre, suivi de M. le Professeur de Nancy et de MM. leurs collègues. Tous ils ont revêtu leurs tenues d'honneur pour nous apporter leurs condoléances.
Dans les ténèbres dont s'enveloppe le monde, ces hommes sont la clarté consolante, l'effort de la science et de la bonté pour panser les souffrances que la puissance du Mal va multipliant.
Je veux leur rendre le témoignage de notre gratitude :
— Messieurs, avec le fils que votre compassion salue, mon nom finit. Il finit bien et je l'en remercie. Quant à vous, qui l'avez assisté jusqu'au dernier battement de son cœur, je vous remercie à votre tour. De sa
part et de la mienne, de la part de tous ces pères, de toutes ces mères, de toutes ces tendresses en angoisse qui vous aperçoivent de trop loin pour que leur gratitude vous arrive. C'est par vous que tant de blessés qui semblaient perdus se relèvent de leur lit. Par vous que s'atténuent les souffrances de ceux qui doivent aller au bout du supplice. Pour tout ce don de votre savoir et de votre pitié fraternelle, soyez récompensés dans ceux que vous aimez.
M. le Médecin-Chef considère un instant le cercueil et il répond :
— Nous garderons votre fils dans notre souvenir auprès des nôtres.
M. le Professeur de Nancy ajoute :
— Il a fait pleurer des médecins.
M. l'Aumônier me fait savoir qu'il monte à bicyclette pour aller administrer des mourants dans des villages aux alentours. Il ne s'occupera pas de nous avant quatre heures du soir.
Je commence donc ma veillée auprès du cercueil.
Au-dessus de sa tête, j'ai posé le képi qu'il portait quand il a été relevé. Une coiffe bleue le recouvre. Le numéro de son régiment y est brodé avec ces fils d'or qu'une petite fille, au mois d'août, a détachés d'un galon. Au-dessous, invisible, est le numéro de son régiment d'autrefois : celui qu'il avait quitté volontairement pour s'approcher tout de suite de la ligne de feu.
Sur sa poitrine, j'ai placé son sabre.
Il a tordu le fourreau sous lui, en tom-
bant, et la lame est brisée. On voit sur le pommeau de petites éraflures en cercle.
C^est la marque des dents de sa fiancée. A Paris, au moment du départ, il lui a demandé de mordre dans cet acier. Elle y a laissé une trace que ses lèvres à lui ont effleurée bien des fois.
Mme rinfirmière Titulaire, Godin et le Grand Louis m'ont quitté pour servir d'autres douleurs. Je reste seul avec lui et je me souviens.
Je le vois jouer, autour de moi, petit enfant, dans ses vêtements de matelot. Il passe l'hiver aux bords de la Méditerranée. Une bonté princière gâte sa convalescence. A cette heure le vieux palais où il habite est fier de donner l'hospitalité à un Roi. Devant la porte par où le souverain sort sur la terrasse, afin d'admirer la mer, mon petit matelot monte des gardes. Et le Roi rend le salut au passage, à cet enfant si grave qui croit remplii un devoir.
Maintenant nous sommes ensemble dans notre ferme d'Algérie. J'ai pris pour manège Taire où Ton vient battre le blé. Je lui
apprends à monter à cheval. Il se cramponne sur la bête nue et dans le galop la crinière l'enveloppe.
Il va passer avec sa mère et son frère une année en Allemagne. Il voyage en Angleterre. Il parle les langues de ces deux payslà comme la sienne. Il lit pour son plaisir l'italien, le portugais, l'espagnol. Et pourtant, devant moi, il reste presque toujours silencieux. Je lui demande :
— Mon Robert, je ne te fais pas peur? Il répond :
— C'est par respect.
Il ne donne d'importance, ni à sa personne, ni à ses désirs. Il considère son frère comme un gradé qui ouvre la marche et qui lui indique le mouvement. Le jour où ce frère tant aimé expire sous ses yeux, il nous dit :
— Il aurait mieux valu que ce fût moi. Et sur sa figure terrifiée, je vois la honte
de vivre.
Le voici adolescent. Il achève ses études d'ingénieur-chimiste dans l'école du Luxembourg. Un jour, tandis que ses camarades
et lui-même manipulent des substances inflammables dans ces baraquements de bois, le feu éclate. Tous quittent la place. Cependant quelqu'un court au fond du laboratoire. Il faut fermer le compteur et empêcher une explosion. C'est lui. Il porte encore sur la joue le reflet d'une légère brûlure qu'il reçut ce jour-là. Elle se rosait quand il était touché du froid.
Un autre jour, — c'est pendant une vacance heureuse au bord de la mer bretonne, — au milieu des gaietés du bain, des cris retentissent : un jeune homme et une jeune fille, qui se sont trop éloignés du bord, coulent. Un nageur vigoureux se porte à leur secours. Il plonge, les saisit, les ramène, et puis se sauve, anonyme, au milieu des bravos de la foule. C'est encore lui. Il ne veut pas que sa mère s'inquiète en pensant que son dernier fils s'expose. Nous apprenons l'honneur qu'il nous a fait, quelques jours plus tard, par hasard, dans la rue en voyant une dame inconnue, la mère de ces deux imprudents, qui se jette à sa rencontre.
Ainsi de suite.
Il est aussi modeste qu'il est brave.
Oh ! comme ce serait doux si les choses se passaient ainsi que nos pères Tont cru, — si sa mère, son frère, ses jeunes amis, tous les siens, étaient à cette heure en train de le recevoir; — si, entre ma douleur et leur joie invisible, il n'y avait que l'épaisseur de la voûte bleue!
Quelle que soit, mon Dieu, la réalité qui vous plaît, vous avez fait bon accueil à sa simplicité de cœur.
4 heures et demie.
M. rAumônier vient lever le corps. Tous nos amis se sont groupés à la grille. Ils nous disent adieu.
Il a plu au début de la journée. Le ciel est bas, la nuit se rapproche, il fait froid.
Au sommet du raccourci que nous allons descendre, malgré la rapidité de la pente, parce qu'il se fait tard et qu'il faut nous hâter, deux colonels en grande tenue se rangent. Ils saluent leur jeune camarade, puis ils viennent me serrer la main et se placer derrière moi.
M. le Général commandant d'État-Major, M. le Général commandant la Place, les ont délégués pour nous faire honneur, M. l'Officier d'Administration est là aussi. Il repré-
sente l'hôpital. Il a désiré m'accompagner jusqu'au bout. Je marche devant eux, seul, tout près du corps.
Avant de nous enfoncer dans ce chemin creux, j'embrasse du regard le paysage.
Voici les collines que ses yeux ont vues quand on le montait au sommet de son calvaire. Voici, à nos pieds, la ville avec ses clochers historiques; et là, à droite, en contre-bas, voici la caserne d'où il a daté les lettres qu'il nous écrivait, pendant les premières semaines de sa campagne. Des soldats y manœuvrent encore. Une faible sonnerie de clairon se détache de leurs groupes, rapetisses par la distance.
Est-ce avec ma bouche qui se tord ou avec mon âme que je leur crie :
— Mon fils est mort!
... Il faut le suivre.
J'ai désiré qu'en cours de route, il s'arrêtât un instant dans cette pauvre chapelle hors les murs, que l'on a poussée au bord du chemin afin de bénir le passage des morts. Une halte de dix minutes... Cela ne nous retardera guère.
Comme il est déchirant, ce gémissement du cercueil qui glisse hors d'un fourgon dans les mains des porteurs ! Et pourtant je ne veux pas boucher mes oreilles, fermer mes yeux; car c'est mon Fils que l'on transporte entre ces planches, et, je le sais d'expérience, une heure viendra où je donnerais beaucoup pour revoir seulement ce cercueil.
M. l'Aumônier a fait de sa triste chapelle une porte triomphale du Paradis. Les drapeaux étalés, déployés en faisceaux, masquent la misère de tout. Quelques lueurs de cierges tremblent à travers cette splendeur tricolore, — telles ces étoiles, qui, au couchant d'un beau jour, apparaissent dans l'azur, les roses et les blancheurs du ciel.
M. l'Aumônier a revêtu l'éclat rigide de ses ornements d'or. Il marche autour du cercueil en balançant l'encensoir. Il envoie cette âme détachée en reconnaissance sur la route de l'Au-delà.
« Le Repos dans la Lumière. »
Voilà ce que nous Vous demandons. Seigneur, pour Celui qui s'en va. Voilà ce que
Vous nous promettez après tant de souffrance et d'obscurité.
Il faut encore traverser la ville tout entière, franchir les ponts-levis, côtoyer la rivière. Le crépuscule est fini quand nous franchissons la porte du cimetière comme des ombres.
Tout a été préparé ainsi qu'on me Ta promis.
En attendant Theure où il ira dormir entre sa mère et son frère, entre le murmure de notre forêt et la maison où il avait grandi, il aura ici un asile sûr.
Mon ami, le colonel Etienne, m'a fait dire :
— S'il est encore là le jour de la Toussaint, de la part de T État-Major nous lui porterons des fleurs.
Dors donc en paix, mon Fils, ces premières heures de ton sommeil sans fin. Je te laisse au seuil de la nuit : mais tu n'es pas abandonné.
A Thôpital, dans le lit où mon Robert s'est éteint, un blessé nouveau est étendu. Au cimetière, dont ce matin j'ai poussé la grille, la dalle de la tombe est scellée.
Je n'ai plus rien à espérer ici. Il faut partir.
Comme je Tai fait, il y a vingt jours, quand j'accourais vers lui, je me penche par la fenêtre du wagon.
Je veux voir, au faîte de la colline, la place où il a rendu l'esprit.
A quoi bon fatiguer dans cette recherche mes yeux et mon cœur?
Celui que j'ai aimé n'est plus là.
Au delà de la voûte que mon regard croit atteindre, jusque dans les profondeurs de l'empyrée, le ciel est bleu. La terre, toute blonde, réfléchit ces rayons d'azur. De
chaque côté de la voie, des sorbiers qui ont gardé leurs feuilles, tous leurs fruits, se succèdent. Autant de buissons de corail et d'orfèvrerie. La vitesse croissante du train les rapproche les uns des autres, jusqu'à former une haie. Elle est si éblouissante que je ne puis en soutenir l'éclat.
Dans quel dessein, mon Dieu, m'offrezvous cette beauté de la terre quand j'ai le flanc percé du coup qui a tué mon dernier fils?
Les miens avant moi, moi après eux, nous avons vécu pour le respect et pour la durée de notre nom. Ce nom, sorti du champ normand et de la mer bretonne, représentait pour nous tout le devoir, toute l'espérance, toute la raison de vivre. Que de fois, aux jours de ma jeunesse, j'ai vaincu des désirs passionnés qui auraient pu jeter de l'ombre sur l'éclat intact de ce nom !
Je me disais :
— Songe à ceux qui l'ont porté avant toi, pense à ceux qui en hériteront.
Ainsi, le nom de mes pères m'a servi de boussole dans ma vie aventureuse. Il était
88s AU CHAMP D'HONNEUR
ma religion terrestre. Une religion qui ne me détachait pas de l'autre, mais qui était à ma portée.
Pour ce nom j'avais bâti un temple. C'est dans ma maison de la forêt une salle, haute et longue comme une église. A son fronton brille la devise Au large! que les pavillons de nos navires ont portée sur tous les océans. A côté d'elle, comme ma contribution à ces fiertés familiales, j'ai suspendu la carte africaine où, entre les convulsions des montagnes et les caprices des fleuves mystérieux, j'ai eu le bonheur d'écrire notre nom sur une parcelle dernière de la terre encore inexplorée.
Autour d'elle, j'ai groupé les portraits des nôtres. Amable, qui fut banquier sous le roi Louis XV; son fils, l'officier bleu qui, par mariage avec une Vendéenne, a mis dans nos veines du sang de chouans ; Pierre- Chéri, qui occupa une heure le cœur inconstant de la princesse Pauline; l'oncle Gaspard, qui suivit son Empereur à Sainte- Hélène; et tous les Jean-Louis, tous les Paul-Louis, tous les Charles-Henri, tous
les Robert-Hugues, qui firent leur devoir sur la terre et sur la mer, depuis le temps où le Roi se confondait avec la Patrie, jusqu'à nos jours glorieux de la Marseillaise ressuscitée.
Je ne me suis pas contenté de bâtir cette demeure pour y abriter la mémoire de notre nom. J'en ai fixé l'histoire dans un petit livre qui a touché beaucoup d'âmes, car on est sûr d'atteindre le cœur des hommes quand on vient s'asseoir sur des tombes pour évoquer les souvenirs de l'enfance et les fantômes du cher Passé.
Voilà ce que j'avais préparé dans le respect de mes pères, dans ma tendresse pour ceux qui devaient continuer notre nom. Je me remémorais avec fierté ce mot du philosophe :
« Celui-là a vécu la vie dans sa plénitude qui a élevé un fils, bâti une maison et écrit un livre. »
Qu'avez-vous fait, mon Dieu, de toute cette sagesse trop humaine?
Au moment du départ, on m'a remis quelques lettres, — une de ma petite Marie- Rose, la chère fille qui me reste.
Elle m'écrit de l'hôpital où, depuis le commencement de la guerre, comme toutes ses sœurs de France, elle soigne des blessés.
Je n'osais pas l'ouvrir, cette lettre de mon orpheline. Je craignais d'y trouver de trop justes larmes sur sa propre perte, sur la suite des deuils imposés à sa dix-huitième année, qui maintenant se connaît une mère et deux frères au tombeau.
Ma petite Marie-Rose, j'avais peur de perdre en te lisant un peu des forces qui me restent... Tu m'en rapportes, car dans ta douleur, c'est seulement de ma douleur que tu t'occupes :
« Ainsi, mon père bien-aimé, tu auras tout souffert... »
Ta clairvoyance sonde le déchirement de mon âme. Elle y touche avec une douceur qui me rafraîchit. Elle t'inspire cette parole, humble comme Tamour, à laquelle Dieu même doit sourire :
« Les fils qui te viendraient de moi ne compteront pas! »
Ils compteront, mon enfant, ils compteront! Nos pères n'ont pas tout perdu puisque tu es.
Et maintenant qu'est-ce que je vais faire?
Une des dernières fois que nous avons causé, lui et moi, comme deux amis, dont les pensées cheminent côte à côte, vers le même horizon, mon cher Fils m'a dit :
— Il faut que les hommes de ta génération se remettent au travail et se préparent à vivre de longues vieillesses. Autrement, qui prendra tous nos petits par la main? Qui les aidera à franchir ce large espace que va remplir nos tombeaux? Les traditions de la France ne doivent pas descendre avec nous sous la terre. Ce sera vous, les hommes d'âge, qui relèverez les deux tronçons brisés et qui reforgerez le chaînon. Ceux qui auront perdu leurs fils vont retrouver dans ces enfants sans pères des petits compagnons à aimer et à guider.
Ce n'était pas seulement ta tendresse, mon Robert, qui te dictait ces pensées. Tu parlais avec la claire vue qu'une âme sans crainte possède sur le seuil de la Mort.
Il y a un instant, comme mon regard errait par la fenêtre de ce wagon sur le paysage^ j'ai vu un vieil homme qui labourait un champ. Un enfant, arraché aux jeux de son âge, tirait devant lui par la bride un attelage usé. L'aïeul, incliné vers sa charrue, poussait de toutes ses dernières forces. Par-dessus les tombes, il préparait pour ce petit enfant la moisson de demain.
Je travaillerai comme ce vieux.
Qu'elle est belle cette terre de France que nous traversons dans sa gloire d'automne !
La forêt qui, jadis, la couvrit comme une mer, couronne encore ses collines. Sur cette houle d'arbres, l'effort des générations a conquis le verdoiement des plaines, le doux abri des vallées. Les routes vont, faciles, d'un hameau à l'autre, d'un clocher à l'autre. Gaiement, elles portent au cœur des nôtres l'heureuse chance de se joindre.
Il y a ici de la place pour le blé et de la place pour les vignes, pour les villages et pour les villes, pour les églises et pour les écoles, pour les tombes et pour les berceaux.
Le ciel qui se déploie au-dessus de cette terre bénie fait corps avec elle, — telle une âme avec une forme de beauté. Celle-ci n'est point un espace de parcours : c'est
un port d'aboutissement, une mère et une amante, une personne spirituelle, une patrie.
Vivre pour tout cela, mourir pour tout cela...
Ça en vaut la peine.
20 octobre 1914.