BERGER- LEVRAULT, EDITEURS, PARIS
Le risque : une profondeur sans fin, lourde et sombre... Et là-bas, tout là-bas, une énergie qui se débat, un instinct qui lutte contre le néant menaçant... Dans quels abîmes, dans quel monde, ce combat d'horreur? Et qui le livre...
Ma pensée soudain plonge droit, épouvantablement vite, vers ces fonds d'effroi...
Ah! c'est moi qui suis là, à me débaltre... dans du noir, dans du vide... Pourquoi? contre quoi?...
Oh ! ma tête ! ma tête !... Mais ôtez donc la masse qui l'écrase !... Je vous en supplie, faites vite. Vous voyez bien que si vous tardez, je vais mourir sous elle ! Au secours!... Délivrez-moi! Ayez pitié!
Une masse !... Un fer aussi qui vrille mon cerveau. Je souffre, je soufPre!...
Mais soyez donc pitoyable, détournez cette pointe qui entre petit à petit, là, par la joue droite... Qu'attendez-vous? Malédiction ! vous ne bougez pas, vous ne voulez pas !
Et ma douleur s'intensifie, pénètre jusqu'au plus intime de mon être. Je n'en puis plus...
Mes muscles se raidissent dans un spasme désespéré... Je vais mourir.
Non! Gomment cela est-il possible?
Gomment ma tête est-elle assez vaste pour contenir une pareille douleur?
Je ne meurs pas. Mais la masse et la pointe sont toujours là qui pèsent, qui pénètrent... Et vous me regardez sans rien tenter pour me soulager ! Je n'aurais pas cru possible une telle dureté...
Mais pourquoi suis-je impuissant à me délivrer moi-même?... Mon corps est lié à
je ne sais quoi par de multiples liens. Chacun de mes membres est d'une lourdeur infinie... Je m'évertue pourtant...
Hélas! tout à fait en vain. Mais je sue abondamment et des gouttes glacées roulent sur mes chairs moites... Une force immense est là qui m'étreint puissamment, qui m'immobilise...
Je ne puis rien... Une angoisse s'empare de moi. A mon côté, il y a une forme imprécise, mais effrayante... Oh ! chassezla! chassez-la!... j'ai peur, Dieu! que j'ai peur. Elle m'entraîne. C'est une chute affreuse. Où vais-je?... je tombe... je tombe...
Des voix, j'entends d'étranges voix, des sonneries éclatantes, indéfiniment répercutées, des tintements de cloche...
Je ne « la » vois pas, mais je suis bien sûr qu'elle est toujours auprès de moi. Sentez-vous sa présence? Eloignez-la, si vous avez un cœur...
Je tombe... Des lueurs vastes et blafardes, des sons lointains... Je m'enfonce en des régions toujours plus sombres. Ma chute s'accélère...
... Mon corps? où est mon corps? Disparu, je n'en ai plus conscience. Je suis un esprit qui descend. Je ne souffre plus. Mais « elle » est encore plus près de moi... Ah! sauvez-moi, je ne veux pas mourir !
La chute s'accélère encore. Mais qui est-ce qui tombe ainsi? Pas moi, n'est-ce pas? ce serait trop affreux...
Horreur ! c'est moi ! Oh ! l'effroyable vérité...
Encore plus vite ! Encore... je n'en puis plus. Je m'abandonne, tout disparaît.
Je le sais. Inutile d'expliquer. Je suis à l'hôpital et j'ai manqué mourir cette nuit...
Je me souviens. Ne vous donnez pas la peine de raconter... Oui... Un moteur qui plaque à l'envol, une glissade sur Paile, un écrasement...
Ah! j'ai une fracture des maxillaires.
Tant pis...
Je souffre, mais cela est très supportable. L'horrible, voyez-vous, c'est d'assister, à demi conscient, à la lutte terrible de l'instinct vital et de la mort qui vient...
Je souffre, mais je suis bien en vie.
C'est bon d'être ainsi.
— Infirmier, priez donc mon voisin de gauche de se taire un instant. Il m'est impossible de reposer.
— On ne demande pas aux gens d'interrompre leur râle. Votre voisin, mon heutenant, a le crâne fracturé à la base. Soyez assuré que, d'ici une heure, il ne vous gênera plus...
L'infirmier s'éloigne. Le moribond poursuit sa lamentable plainte. Soudain, son corps bouge et sursaute. Des sons rauques s'élèvent... Puis, rien..., du silence, de l'immobilité. Il est mort, seul, dans la nuit...
Il est mort. Mais cet autre, non. Et c'est bien le pis. Gomment! Un éclat d'obus, un seul, a pxi faire une telle blessure ! Oh ! cachez cette face hideuse, cachez-la. Je détourne les yeux, mais j'ai vu et je n'oublierai pas, dussé-je vivre cent ans...
J'ai vu un homme qui, à la place du visage, avait un trou sanglant. Plus de nez, plus de joue; tout cela disparu, mais une large cavité, au fond de laquelle bougent les organes de l'arrière-gorge. Plus d'yeux, mais des lambeaux de paupières, qui pendent sur du vide...
Un trou sanglant... Oh ! cachez ce masque d'horreur.
AU CIEL DE VKllDUM XI
Je VOUS en prie, ne m'interrogez plus sur mes pauvres compagnons de souffrance...
Que je n'aie pas à vous parler de celui qu'une blessure a paralysé et qu'on promène dans une voiture ; ni de cet autre, l'amputé des deux jambes, qui marche sur les genoux; ni de cet autre encore, à profil de fouine, dont le maxillaire inférieur fut emporté...
Permettez que je taise le peuple douloureux, amoindri, des victimes de la grande guerre...
Gela suffît d'ailleurs. Vous connaissez maintenant le risque du jeu terrible... : les affres de la mort ou les mutilations.
L'enjeu : une plus grande estime de soi-même et la libre France, n'est-ce pas ? Et cela vaut bien des peines et des souffrances.
Le jeu : son terrain, c'est l'immensité transparente où se perd le regard; sa | règle, de placer halDilement des projectiles \
en des zones déterminées et d'abattre, de ''.
temps en temps, quelque adversaire.
Il se joue quelques heures seulement de la journée et il laisse aux joueurs bien des loisirs. Aussi leur vie est-elle double. Ils mènent l'une sur le vieux plancher, assez semblable à celle des temps de paix. L'autre, intense, mouvementée, dans le vent et le danger, ils la passent à servir...
Si toutes deux vous intéressent, voici les quelques souvenirs que j'ai réunis.
C'est un bois de sapins, au flanc d'une colline, un pauvre bois de pauvres arbres. La nature, qui fil à Verdun tout chichement, l'a placé là, rabougri, misérable.
Nulle teinte, nulle valeur décorative. Il est dans la campagne un carré sombre, et voilà tout.
Parfois, cependant, il intéresse. Quand, aux approches du soir, les brumes bleues se lèvent et se coulent aux creux des vallées, il est de leurs pans errants qui s'en vont caresser le petit bois, puis, ils l'enserrent et le noient de leurs flots légers. Son agonie, jeu délicat de teintes fondues, pastel doux, est émouvante à voir.
Mais ce n'est l'espace que d'un instant, et le plaisir goûté laisse à l'âme une tristesse infinie.
Aussi, n'est-ce pas pour chanter sa
beauté que j'évoque ici ce petit bois, mais parce qu'il est en bordure d'un des plus importants terrains d'aviation de Verdun et que le personnel de l'escadrille G..., auquel j'ai l'honneur d'appartenir, l'habita durant les longs mois d'une longue bataille...
L'installation ne prit que peu de temps. Un beau jour — en mai 1916 — notre train roulant, camions et lourds tracteurs, se rangea en lisière du bois. Il était 2 heures après midi. L'on se mit au travail... Quand vint le soir, sous deux grands arbres, les seuls du bois, nos deux tentes développaient leurs toiles kaki.
La vue de ces monstres paisibles ravit mon cœur. C'est qu'à considérer le sol entièrement vierge du bois, j'avais conçu de l'inquiétude... Allais-je avoir un toit pour la. nuit? Certes, durant ma vie de soldat, j'ai souvent dormi à la belle étoile; mais cela m'a toujours été très pénible, alors même que les nuits étaient douces... Emprise de l'habitude, sans doute.
Or j'avais un toit, et même un lit, com-
ment n'être pas heureux? Depuis, l'installation s'est améliorée. Avec de vieilles caisses, mon ordonnance a fabriqué des meubles rustiques; je possède, en plus du lit, un escabeau et une table, bref l'essentiel de l'ameublement. Je jouis même de superflu, car j'ai un portemanteau, jeune arbre ébranché, une table de toilette, une étagère. L'aviation est une arme qui permet tout le confort. Et dans mon coin de tente, sous la toile hospitalière, au milieu de ces quelques meubles familiers, j'ai vécu huit mois.
Je suis mollement étendu à l'ombre des grands arbres, auprès des tentes; je regarde...
Devant moi, le terrain, les hangars d'avions. Il est bien terne, le terrain, plage inculte où ne poussent que de maigres herbes, sans couleur ni variété. Ils sont bien stupides, les hangars, gros ballons de toile jaunâtre, avec des ouvertures énormes; sortes de crapauds monstrueux, méditant, la gueule ouverte. Mais cet ensemble fade se limite au trait ferme de la crête et il surgit de derrière elle un ciel profond et limpide comme un inOni de cristal.
Je laisse mon regard se perdre dans cette beauté immense et légère. Mon âme en est toute rafraîchie.
Mais voici la nuit qui vient. J'ai plaisir à
voir les grands oiseaux regagner le nid. Ils descendent, les ailes immobiles; en une manœuvre rapide, ils piquent vers le sol, puis se redressent, légers, et se posent. Ils roulent avec un bruit de tambour gratté, se dépêchant, patauds et lourds, vers les hangars qui les avalent. Les uns viennent droit des lignes, points noirs qui grossissent en bourdonnant. Les autres virent et virent encore.
La nuit approche, l'ombre des grands arbres à côté de moi s'allonge.
Un avion attardé profile d'un dernier rayon de soleil et brille au loin, comme une étoile... Il se pose. Tout s'immobilise, tout se tait. Le terrain s'endort à la clarté mourante.
J'achève d'assujettir mon casque. Je jette un coup d'œil sur mes cartes, mes jumelles. Tout est en place. La ceinture est bouclée, je suis prêt...
Je me retourne, et au personnage, gros de fourrure comme un cocher russe, qui fixe sur moi des yeux exorbités d'insecte — c'est mon pilote, lunettes comprises — je hurle :
— En route!
Je me carre dans mon siège et j'attends.
Les moteurs tournent. L'appareil s'ébranle. Quelques secondes de cahotement, c'est la terre, hargneuse, qui s'efforce de faire souffrir jusqu'au dernier moment. Et puis, d'un mouvement souple et puissant, l'envol...
Nous montons...
Gomme c'est loin, la terre! J'en aperçois un morceau rond et plat, ainsi qu'une galette. Les bords s'estompent de brume
bleue! Hommes et bêtes sont des points noirs ou blancs; les maisons, des carrés rouges dans le damier minuscule des champs; les routes, de Gns traits blancs...
Et tout en déroulant mon antenne, je songe que c'est bien peu de chose décidément que le cadre de la vie. Quoi! c'est ce minuscule et terne disque, le cercle des agitations humaines, où tourbillonnent, s'affrontent, s'exaspèrent les désirs, les intérêts, les passions, comme les vagues d'une mer en furie! Quelle petitesse! Quelle vanité!
Ah! que ne puis-je ici, devant Fimmensité, la clarté d'espaces infinis, m'afFranchir pour toujours des mille liens qui douloureusement attachent mon âme à une humanité de conventions, de sottise et d'orgueil !
Gomme les régions que j'ai gravies sont simples et paisibles!
Nous approchons des lignes. J'aperçois au loin les champs retournés, les durs labours de la souffrance et de la mort : tache brune dans la campagne. Voici Sol\,
plus loin Morl- Homme, côte du Poivre, et Douaumont, et Vaux. Et, sur ces crêtes pelées, la longue théorie des fumées d'obus : colonnes ocres ou blanches, qui jaillissent du sol et s'en vont avec le vent; fantômes aux longues robes traînantes, à la marche paresseuse; lavandières, sans doute, qu'on ne rencontre qu'en signe de mort : leur lente procession n'a pas de fin ; elle se perd dans les lointains brumeux.
Et de tous les côtés dans la campagne, au long des haies, au coin des bois, s'allument les brèves lueurs dés coups de canon : vraie danse de feux follets.
C'est, à n'en pas douter, une préparation d'attaque allemande. Je regarde de tous mes yeux.
Nul bruit terrestre, au travers des ronflements des moteurs, ne parvient à mes oreilles. Comme je suis loin de la grande bataille! Les éclatements..., vapeurs du sol, peut-être? Les lueurs des départs.,., scintillements d'insectes. Je doute de la réalité de la bataille...
Et pourtant, je le sais, sous ces fumées paresseuses, il y a de pauvres corps que crispe l'angoisse de la mort. Ils sont là, les fantassins, tassés dans des vestiges de tranchée, attendant l'assaut. Et sur cette chair sans défense, les obus tombent et tombent encore, implacables. Parfois, hachés, rompus, disloqués, des corps sont projetés. Il pleut aux alentours des lambeaux sanglants. Des gémissements, des râles montent, voix faibles et plaintives, dans le fracas des explosions. Les yeux brillent étrangement dans les orbites creuses.
Pas un ne recule! Oui dira la grandeur de ces hommes, à l'âme ferme, devant l'horreur d'une effroyable mort? Et leur souffrance ! Je suis bien loin de la grande bataille.
Je croise au-dessus des lignes ! Parfois, de minuscules boules nuageuses naissent au voisinage de l'appareil. Tirs quelconques de batteries antiaériennes. Parfois aussi, dans une volte rapide, un avion ennemi me
montre ses croix noires : c'est la mort qui se rappelle à mon souvenir. Car je suis aussi à la bataille, celle de l'air, et non moins que d'autres, elle est meurtrière. La dure loi de la guerre n'a pas d'exception. Mais, j'ai honte, parce qu'ici, en haut, si l'on meurt, l'on souffre peu.
Nous descendons. Au passage, Verdun, toile d'araignée dont les rues forment la trame ; la cathédrale, la citadelle : simples figures géométriques, rectangle ou polygone. Verdun et son collier sombre de grands arbres.
Et voilà le terrain, si petit, si petit, dans l'immensité des campagnes. Gomment pourrons-nous jamais poser notre avion, une machine si grosse, sur un si minuscule carré ?
Nous descendons. Les cordes sifflent.
Une heureuse manœuvre et nous voilà à terre. Nous roulons.
Paix, les moteurs!... Quel silence!... Lentement, je descends de la carlingue; je
fais quelques pas, la démarche incertaine. Un brouillard léger me semble flotter sur toutes choses. Je suis ivre un peu, grisé de vitesse et de vent.
Je me retourne sur mon siège...
— Oh! là! Derrière nous, tout près...
Virez ! Virez !
Je hurle dans le vent, tout en étendant le bras vers une forme noire, très petite dans l'espace...
L'appareil se met tout droit! Un vent violent me frappe en plein visage, tandis qu'une force multiple, irrésistible, me plaque, m'écrase sur mon siège... Je perds toute vigueur musculaire ; je me trouve entièrement paralysé...
En même temps, j'ai la sensation que ma tête se vide de son contenu. Un vertige puissant brouille ma vue et ma pensée.
L'appareil tombe. Je tombe comme une masse, la respiration coupée, le cœur et l'estomac douloureux...
AU CIEL DE VERDUN l3
Et puis, un brusque arrêt, un soulèvement puissant..., la fin du virage.
Là, piquant droit sur nous, une forme noire, un Fokker... Nous allons l'un sur l'autre, vertigineusement vite. Attention !...
Au croisement, une volée de balles envoyées et reçues... J'entends très nettement le claquement sinistre des minuscules messagères de mort...
Pas de résultat apparent, d'aucun côté.
Et tout aussitôt, un nouveau virage ! Le vent m'arrache brutalement la mitrailleuse des mains et me renverse!... Je suis emporté dans l'espace, comme une feuille dans un tourbillon violent...
Nouveau croisement, nouvel échange de balles ! Encore manqué. Mais aussi, quel tir! A cent cinquante à l'heure, sur une cible à deux cents...
Le combat se poursuit. Les appareils virent et descendent, glissent et tombent... Le disque de la terre s'incline, se balance.
l4 ~ AU CIEL DE VERDUN
Je le vois dans des positions étranges. Voici qu'un renversement sur l'aile me le montre au zénith ! C'est vraiment une vision d'Apocalypse, que ce bondissement de la terre, aussi légère qu'une balle de sureau, dans l'espace...
Tout est mouvement, tout fuit. Rien de fixe, nul point immobile où accrocher un sentiment dernier de stabilité...
Bouleversement immense, tournoiement prodigieux.
Et dans la carlingue, les poussées d'air, les forces centrifuge et de la pesanteur se font un jouet de moi et me brimbalent à la façon d'une boule dans un grelot! Je ne sais plus guère où je suis ni ce que je fais, mais mon énergie reste entière et ma volonté ferme.
J'abattrai mon adversaire.
De temps en temps, comme un éclair, sa blancheur passe dans le tourbillonnement immense. Pan! pan! pan!... Quelques balles à la hâte...
Les virages sont de plus en plus fréquents.
AU CIEL DE VERDUN l5
de plus en plus serrés. Le brun, qu'est la terre, la luminosité, qu'est le ciel, alternent en une rotation maintenant forcenée...
J'ai les nerfs exaspérés, la tête sans pensée... Je n'en puis plus.
Où est mon ennemi? Je le cherche des yeux; je ne le trouve pas... Disparu je ne sais où. Le combat vient de finir aussi brusquement qu'il s'est engagé.
Plus de virages ; un vol en ligne droite, qui est un grand repos. Je reprends peu à peu entière possession de moi-même...
Un cauchemar, n'est-ce pas, que ces instants où ciel et terre, la mort et nous tournoyions, mêlés?
Un cauchemar, certainement ; car tout est à présent bien en place et immobile, les campagnes et le ciel.
Une triste nouvelle court. Boillot, le pilote merveilleux, le soldat sans peur, Boillot, qui, à peine entré dans l'aviation, se révèle un maître et se distingue à l'égal des plus fameux, Boillot vient d'être tué en combat aérien... Tout le monde est atterré. Il était une si grande espérance.
Un appareil, au fuselage couleur de sang, se pose. On se précipite. C'est Navarre qui vient aux nouvelles, il a eu connaissance de l'événement. D'un bond, il s'est jeté en avion ; un départ brusque, un vol rapide. Il est là, il veut savoir ce qu'il est advenu de son compagnon des grandes chasses.
Hélas! le sort de Boillot est clair. Quelqu'un explique à Navarre ce qui s'est passé. L' « as » écoute sans sourciller. Un inslant, il se fige en une contemplation farouche, le
regard perdu au loin. Puis, il fonce eu plein ciel... pour la vengeance.
Et voici la mort de Boillot.
Boillot, sur les larges routes de l'air, rencontre cinq avions allemands. Il est seul. Qu'importe ! voit-on jamais l'aigle refuser le combat ?
11 se rue à l'attaque. Les mitrailleuses claquent. Boillot est atteint, en plein vol, en plein héroïsme, d'une balle au cœur... haut, très haut dans l'azur lumineux. Il tombe, chose pitoyable. Et qu'est-ce donc que le corps, quand l'âme est partie?
Il tombe... Boillot a fini de servir.
Et Navarre, le soir même, a vengé Boillot. Mais il est triste, parce que son ami n'est plus.
En avion, au-dessus des lignes.
... Ne me semble-l-il pas entendre un murmure confus, un grouillement lointain? Je me trompe évidemment; quel bruit, au travers des ronflements des moteurs, pourrait parvenir à mes oreilles?
Pourtant, je perçois une rumeur immense. Suis-je bien éveillé? Sans doute, car voici autour de moi un avion bien réel. Non, je ne rêve pas. Alors? Que penser?... Mais je n'ai plus le temps de chercher une explication.
C'est que la rumeur monte. Elle grandit, et soudain c'est une tempête de hurlements, de plaintes : des coups sourds, des crissements, des arrachements, des tintements;
un monde sonore, divers et formidable, qui m'emplit la tête et m'étourdit... L'âme troublée, j'écoute, tout mon être tendu.
Quelle est cette voix puissante qui hurle à mes oreilles, plus vaste, plus douloureuse que celle des mers, les soirs de tempête?
C'est l'émanation, je le sais tout à coup, la poignante émanation d'une soulï'rance et d'une angoisse infinie...
Longtemps, j'écoute l'immense plainte...
Et puis, dans le vaste concert, l'une après l'autre, je distingue les parties. Des voix singulières me deviennent perceptibles. Elles poignent mon cœur d'horreur et d'épouvante.
Un bruissement subtil, un frôlement et des chocs légers, comme de draps sur des chairs. On dirait, n'est-ce pas, le frissonnement d'innombrables corps humains. A n'en pas douter, c'est cela... Frissons de faim, de soif, de fatigue, de fièvre..., je ne sais! Mais, aux mouvements convulsifs de muscles dou-
loureux et las, naît et parle une voix plaintive...
Partout, partout, c'est un murmure léger et continu, comme celui d'une eau sur le gravier! Il est clair qu'ainsi s'exprime une souffrance non aiguë mais sans fin ni trêve...
Autre chose, maintenant... Écoutez! N'entendez-vous pas ces subtils déchirements?
Des chairs qui se tendent, n'est-ce pas, et cèdent? Ces craquements, des os qui rompent? Ce murmure, du sang qui coule?
C'est ainsi que doivent se déchirer, rompre et saigner des corps écartelés.
Et ce battement dans l'eau? Et cette chute d'un liquide dans un trou? Mais c'est un être qui se noie; il se débat contre la mort; il agite des bras impuissants! Floue! floue! L'eau descend, implacable et régulière. L'entendez-vous? Plus maintenant?... C'est fini, parbleu !
Et ce grésillement? Serions-nous dans une
rôtisserie, pour qu'ainsi chantent au feu des chairs ?
Et ce grattement dans le sol? Il est produit, vous le savez aussi bien que moi, par des ongles qui creusent la terre. Serionsnous dans un cimetière où s'évertuent des enterrés vivants? Le travail se poursuit. Parfois il semble qu'un corps raidi se contracte en un spasme désespéré et lutte contre le poids qui lentement l'écrase...
Mais voici que tous les bruits disparaissent dans un grondement immense, tel qu'il en émane des sols sur le point de trembler. J'écoute, haletant, la vibration formidable.
Qu'arrive-t-il?
La boue! Effroi! c'est la boue qui bouge et monte des profondeurs du sol... Ah! j'entends s'efforcer de multiples travailleurs. C'est la lutte désespérée que livre contre l'inlassable élément un peuple d'êtres humains. Qu'ils sont petits et faibles, devant les vagues énormes qui roulent en grondant, lentes mais infinies...
Arrêtez, je vous en supplie, le mouvement des masses humides... Sinon, vous savez bien qu'elles anéantiront toute vie...
Autre chose encore... Il me semble.
Mais oui, c'est cela... Des battements, je ne puis douter... Ce sont les battements d'innombrables cœurs... Toc! toc! Écoutez!
En voici de précipités. Ils disent d'intenses émotions et des angoisses. Et d'autres, qui sonnent dans les poitrines, comme des cloches, un glas d'épouvante... Battements de défaillance et de peur...
Mais soudain, je comprends que ces pulsations de faiblesse ne sont que les troubles passagers de cœurs puissants et tranquilles et je ne saisis plus qu'un mouvement au rythme parfait.
Quel merveilleux régulateur possèdent-ils donc, ces cœurs, fermes et calmes au milieu de tant d'horreur?
Et voici qu'après avoir perçu la voix de la bataille dans son affreuse diversité, il me
semble en entendre une nouvelle, voix douloureuse et grave, prononcer de subtiles paroles.
Est-ce une hallucination? un rêve? J'entends...
Un idéal, une foi..., le devoir, le sacrifice.
Et point autre la source des vraies joies...
Un tour au paddock, voulez-vous ? J'ai de belles bêtes et de races variées à vous montrer.
Voici les « Farman y>. Ailes immenses; carlingues énormes, ventrues et luisantes comme des aubergines! Ni très vites ni très nerveux, robustes et sûrs. Ce sont les bêtes des humbles et durs travaux, des labours sans gloire, mais d'où germera la victoire.
Voici les « Gaudron », larges aussi d'envergure, mais les ailes fines. Tout en mâts et en cordes ; moteurs ronds comme des meules, carlingue exiguë, bonnes bêtes déjà pour le combat, mais délicates et qui flanchent parfois.
Voici les « Sopwith y>, gracieux et légers, aux larges ailes, au long et fin fuselage. Cambrés et beaux comme des nageurs qui.
les jarrets tendus et les bras en croix, s'apprêtent à plonger.
Et voici les aigles : « Nieuport et Spad ». Courts de reins, larges de poitrail ; avants puissants comme des museaux de dogues.
Bètes de race, souples et vites, bêtes des grandes chasses et des luttes à mort.
Regardez-les, rangés paisiblement devant les hangars, le nez au vent. Les Farmans diaphanes semblent des cocottes en papier posées sur un tapis. Les Gaudrons, sombres et sales d'huile, ont des iaces de hiboux, avec leurs moteurs ronds comme des yeux et leur carlingue en forme de bec. Les Sopwiths, les ailes au ciel, sont de l'élan figé ; les Nieuports, des poings tendus; les Spads, une attente puissante.
Regardez le scintillement des moteurs au soleil et, sur les toiles vernissées, le resplendissement des cocardes : ne diriez-vous pas des coquelicots et des bleuets, dans l'or blond des blés?
Regardez-les, immobiles et silencieux, choses sans vie. Qu'un ordre arrive, qu'un
ennemi se montre à l'horizon, et dans un ' ronflement énorme vous les verrez s'animer ; tout à coup, aller et venir, nerveux, bruyants, puis, un à un, comme des flèches, rayer de clair le brun de la piste et s'élancer en | plein ciel.
Et quand ils ne seront plus pour vous que de minuscules brillants, dans l'immense écrin d'azur, vous entendrez peut-être le faible claquement de leurs mitrailleuses.
Deux points noirs dans la nue, qui grossissent, grossissent!
Obus énormes? bombes d'avion? Oh! ce sont des corps humains!... Ce sont de pauvres hommes qui tombent ! De quelles hauteurs, grand Dieu? Des masses impuissantes, qu'une force fatale, tout à l'heure, écrasera, aplatira au sol.
Au-dessus, très au-dessus, un Farman à allure étrange, ballotté à tous les vents, comme une feuille morte... Il vire sur luimême, tantôt très vite, tantôt lentement!».. Eclat d'obus, balle de mitrailleuse, commandes rompues, sans doute; il s'est mis sur le dos et s'est vidé de son contenu humain...
Les corps descendent, tournoyant lentement dans l'espace; je distingue les bras
étendus et les jambes... Ils approchent! Vingt secondes déjà que dure leur chute! — Les pauvres gas! dit une voix.
Non loin de la route oii je me tenais, il y a une villa dont le parc est clos d'une forte grille...
Le premier des deux hommes s'est empalé sur la grille. Voici le corps transpercé, loque sanglante. Les plaies sont énormes. Des ruisseaux pourpres coulent sur les vêtements; des gouttes se suspendent et tombent une à une, dans la grande ilaque qui est à terre, au-dessous...
Voyez les yeux grands ouverts! En eux quelle expression d'étonnement ! Et quoi de plus explicable! Comment le corps comprendrait-il ?
Le second est tombé sur le toit de l'habitation. J'ai nettement perçu le bruit sourd du corps, quand il s'est écrasé comme une masse. Floue!... On a retrouvé le cadavre
dans les combles, enlièremenl rompu, brisé, informe et sans rigidité, comme un tas de vase... On en a empli un cercueil...
C'est de la route de Verdun à Étain que j'ai vu cela, un beau jour d'automne, en allant en liaison...
Gomme il fait beau! Pas de brume au ciel, pas un nuage. Une profondeur sans fin d'air transparent et rose! Oh! monter dans cette fraîcheur, dans cette pureté; atteindre au cœur de cette immensité légère. Oh ! le désir de dévoiler enfin la c( Beauté » que ces splendeurs dissimulent; le désir d'étreindre son corps divin; l'espoir, par cette étreinte, de sentir en mon âme un infini clair et doux.
Je veux monter, monter toujours... Je monte.
Hélas! A mes yeux ne se déchire nul voile, n'apparaît nulle chair de merveille. Hélas! devant moi fuit et m'échappe l'âme fraîche du matin. Malheur!
Malheur ! Car il en est ainsi, à chaque fois que l'homme tente d'atteindre les formes
AU CIEL DE VERDUN 3l
charmantes que parfois, confusément, il distingue en son ciel!
Malheur! Car c'est, à chaque fois, l'âme plus désolée, qu'il perçoit la vanité de ses eflPorts
Le capitaine m'a confié, pour aujourd'hui, un réglage de pièces de 190 sur la batterie ennemie de coordonnées 62-45
Midi. — J'ai déjeuné tôt, car le travail est fixé pour i3 heures, et monter en avion, au sortir de table, peut être fort préjudiciable à la digestion ! Il me faut une demi-lieure de vol environ pour prendre ma hauteur, aller aux lignes et reconnaître l'objectif. Je décollerai à la'^So.
12^ 10. — Il est temps d'abandonner mon fauteuil et de songer aux préparatifs.
Mais tout d'abord, un coup de téléphone aux artilleurs pour leur rafraîchir la mémoire. Il ne s'agit nullement de partir avec les meilleures intentions et... de revenir sans avoir pu rien faire, pour recevoir des milliers d'excuses.
— Oh ! pardon ! Je ne sais vraiment pas comment cela s'est fait, j'avais noté pourtant.
Rafraîchissons ! Rafraîchissons !
— Allô ! Allô! C'est le groupe Tardieu?... Ici, l'escadrille. L'avion de réglage va partir pour effectuer le travail convenu.
Je raccroche, certain maintenant que les artilleurs seront prêts à mes premiers appels. Et cela n'est pas sans importance! Le temps est, pour tout le monde, chose précieuse, mais il est sans prix pour nous, qui n'avons que quelques heures de travail possible.
Et maintenant, je m'occupe à rassembler le matériel spécial que je vais emporter avec moi : une planchette de contre-plaqué, sur laquelle s'étale un plan directeur soigneusement collé ; une deuxième planchette où sont fixées avec des punaises plusieurs photographies de l'objectif; un crayon au bout d'une ficelle, pour marquer sur le papier les points d'impact et noter les corrections; une paire d'excellentes jumelles.
Je mets les planchettes sous le bras, le crayon dans la poche et les jumelles au cou. Et je me dirige, ainsi muni et harnaché, vers les hangars.
Il fait un temps délicieux. Le ciel, tout rose et bleu, a des teintes de jeunes chairs. Le soleil brille doucement d'une clarté légère et met une flamme pâle au brun des bois. C'est une adorable journée d'automne.
— Bonjour, Fauchois, comment allezvous?
Fauchois est mon pilote d'aujourd'hui. Je l'ai trouvé auprès de son avion, à l'examiner soigneusement. L'essai des moteurs lui a donné entière satisfaction. Les commandes vont. Il est prêt.
— Ail right!
Penchés sur mes cartes, nous causons du travail.
— G^est la batterie 62-45, celle du ravin devant Haumont, que nous allons essayer de détruire ! Vous voyez la manœuvre : monter haut pour n'être pas gêné, croiser au-dessus de la Meuse, entre Vacherauville et Verdun.
Faucllois connaît le secteur. C'est un vieux de Verdun, il n'est pas long à comprendre.
Maintenant, aidé par les mécaniciens, je revêts mes habits de vol; je le fais avec le recueillement et le soin d'un officiant qui s'apprête, car les pièces du vêtement sont nombreuses et toutes indispensables.
Un chandail, d'abord, sur ma tunique ; et puis une combinaison imperméable, doublée de fourrure, et puis un passe-montagne, et puis des lunettes spéciales, un casque, des gants de papier, des gants de iourrure ; aux pieds, des chaussons de papier et des chaussons fourrés. V
Ouf! La cérémonie est terminée. Les choses se sont normalement passées, selon le rite coutumier.
J'étouffe sous tant de vêtements. Viennent vite le vent du vol et sa fraîcheur.
Fauchois s'est pareillement accoutré; je l'observe du coin de l'œil. Dieu ! quelle tournure. De petites jambes, un buste immense et par-dessus ces rondeurs disgra-
cieuses, un étonnant ensemble, surfaces sphériques, pelées; surfaces poilues, surfaces carrées; pièces métalliques brillantes; plaques de verre, au bout de cylindres bizarres. La tête, sans doute. Il s'avance, énorme, informe, avec la démarche élégante d'un ours qui vient danser! Je ris à la pensée que je suis tel. Quels monstres!
Et maintenant, à l'escalade! Je suis au pied de la carlingue, il s'agit de m'élever jusqu'à elle. Ma tenue n'est pas de sport et ce n'est pas sans peine, je l'avoue simplement, que je parviens à m'acquitter de cette gymnastique indispensable. Un pied sur une roue : elle est glissante d'huile, tant pis; et puis un effort pour placer l'autre sur le rebord et le faire suivre de la masse principale du corps. Je n'ai plus qu'à enjamber et me voici dans mon domaine, étroit et long, comme un avant de canot de course.
Je m'installe dans mon siège et, cela fait, ayant vaincu une difficulté, je jouis d'un instant de plaisir.
Et tout aussitôt, je suis saisi du démon de l'activité ; j'entame la série des multiples besognes, qui ne m'accorderont plus une minute de répit jusqu'au retour.
Je range mes cartes, je vérifie le fonctionnement du manipulateur, celui du rouet de l'antenne, celui des fiches; j'essaie l'aisance des rotules de mitrailleuses, le jeu des rouleaux de cartouches, dans leurs cases d'aluminium; j'attache les planchettes et le crayon à des tendeurs, je m'attache; il est bon, vous le comprenez, de ne rien laisser échapper de la carlingue.
A terre se tiennent, le nez en l'air, l'armurier, le sous-officier sans-filiste, un mécanicien, prêts, chacun dans sa partie, à arranger ou à modifier. Mais rien ne cloche. Ils l'apprennent avec satisfaction.
Ainsi tout est paré... Je me retourne.
Fauchois est en place; derrière son capot de mica, je le vois secouer vigoureusement son « manche à balai », pour vérifier une fois de plus le gauchissement et la profon-
deur. Les ailes se déforment sous l'effort, les volets du stabilisateur s'agitent.
— En route.
— Contact? demande-t-on au moteur de droite.
— Contact, répond le pilote.
Un mécanicien s'approche; dressé sur la pointe des pieds, il saisit à deux mains la pale gauche de l'hélice. Il la balance un instant pour bien sentir la résistance et équilibrer son effort. Et puis, d'un mouvement souple et large, il la lance vers la droite du revers de la main en s'étoignant vivement. On dirait un joueur basque qui, la chistera en main, rebute la balle.
L'hélice abandonnée hésite, s'arrête. Mais une première explosion des gaz se produit et c'est tout aussitôt le tonnerre du moteur en action.
— Contact ! hurle-t-on à gauche.
Et le f[-acas s'intensifie. L'avion maintenant n'est plus la chose morte qui gisait sur le terrain. L'étincelle de vie a jailli pour lui. Il s'agite et sursaute et tire pour partir. Je
AU CIEL DE VERDUN Sq
sens battre à grands coups son impatience et vibrer son désir des grandes randonnées. Les mécaniciens se suspendent aux ailes, pour les retenir, comme des palefreniers aux mors de chevaux ardents. Il souffle, derrière nous, un vent de tempête.
Le pilote ralentit ses moteurs et lentement, aidés dans la manœuvre par les mécaniciens, nous roulons nous placer pour l'envol. Face au vent : c'est essentiel. Ainsi nous éviterons les poussées latérales de vent, toujours fâcheuses, car elles font virer brusquement l'appareil au sol, mouvement qui entraîne irrémédiablement la rupture du train de roue et le capotage : accident, classé « cheval de bois », assez semblable au dérapage d'une voiture automobile dans un tournant.
Face au vent. Nous voilà placés; la piste est libre. Un coup d'œil en arrière pour nous assurer que nul avion ne s'apprête à atterrir sur notre dos. Un geste large de lâchez-tout...
Les moteurs tournent à pleins gaz, arra-
l\0 AU CIEL DE VERDUN
chant l'appareil en avant. Nous roulons. C'est l'instant délicat. Un brin d'angoisse aa cœur, J'attends.
C'est que, pour tous les appareils, mais plus particulièrement pour les Caudrons, des dangers sérieux sont courus au moment du départ et jusqu'à ce que l'appareil ait atteint une altitude de quelques centaines de mètres! Qu'un moteur cale, qu'un coup de vent survienne, déséquilibre l'avion, c'est l'accident, et sans espoir d'échapper à l'écrasement parce que le sol est trop près et la chute trop brève.
Mais l'appareil a décollé. Nous montons. Cent mètres, deux cents, cinq cents ! Je déroule l'antenne ! Cent cinquante tours et la voilà à la traîne. Elle dessine dans l'air une courbe régulière. Je ferme à présent les circuits de l'appareil de T. S. F. J'appuie sur le manipulateur, l'étincelle éclate, c'est quelque chose, le courant passe, mais il me faut plus et que mon émission soit excellente; je vais essayer sa qualité. Tout est prévu pour cet essai. Des sans-ûhstes, en
bas, sont aux écoutes. Si tout va bien, je verrai apparaître un drap blanc devant les hangars!
(( Point, trait ; trait, point, point. »
Je manipule un instant. Grâce à Dieu, voilà le panneau qui s'étend sur le sol!
Ainsi, je ne serai pas un isolé, perdu dans l'immensité de l'air. Ma pensée touchera cette terre qui s'éloigne; et la minuscule forme, errante dans l'azur, mettra en action les lourds canons!
Mille mètres!... Nous décrivons de larges cercles au-dessus du terrain. J'arme les mitrailleuses, je vérifie les hausses. Deux mille mètres! Nous allons vers les lignes que j'aperçois au loin.
Deux mille cinq cents! Nous sonmies audessus des lignes. Je cherche, des yeux, la batterie ennemie. Voici la Meuse, Bras, le ravin de Haumont, le village... Ah! voici l'objeclif. C'est une minuscule tache claire dans un vaste cliamp jaune. Je l'observe soigneusement à la jumelle. C'est bien cela, deux casemates et, entre elles, des levées de terre.
Pas une minute à perdre; j'appelle mon antenne. Garde à vous, les artilleurs.
« A; d : point, trait; trait, point, point. »
L'antenne entend, car, en un endroit convenu, apparaît le tout petit carré blanc d'un panneau. Des hommes l'étendent, je le sais, mais je ne les vois pas, et la tache claire s'étale d'elle-même, comme une goutte de lait sur un buvard.
Je ressaisis le manipulateur et, en langage convenu, je passe : « A; d. Réglage sur l'objectif 62-45. La batterie est-elle prête? ))
Le corps penché en dehors de la carlingue, le visage fouetté de vent, j'observe attentivement les panneaux. Et soudain, à côté du carré, s'allonge un rectangle blanc. Bonne affaire. La batterie est prête.
Vite, plaçons-nous pour bien voir l'objectif. Par une gesticulation appropriée, j'indique à mon pilote la manœuvre à exécuter. Un virage, durant lequel je rentre la tête dans la carlingue, comme un diable la sienne dans sa boîte, pour éviter les
gifles du vent. Tout droit maintenant sur l'objectif!
Me voici placé heureusement. Au manipulateur, je commande « feu ».
Les jumelles aux yeux, j'attends les coups, en comptant les secondes.
Une, deux, trois, trente et un. Ça va
venir... Trente-quatre, trente-cinq,... rien..., trente-sept.
Ah! voilà des taches sombres sur le* champ jaune, si petites, si petites et si étrangement semblables aux buissons et aux arbres. Mais le vent les déforme, elles perdent leur rondeur grasse, elles s'allongent et leur couleur change. Elles s'eff'acent et disparaissent !
Pas de doute, ce sont mes éclatements.
Je les reporte vivement sur ma photographie, et vivement, demi-tour!
Tandis que nous regagnons les lignes, je manipule rapidement, non sans jeter en arrière de frétjuents regards. Il est toujours dangereux de se laisser surprendre, et le Boche rôde sans cesse.
(( Cinquante mètres, à droite, deux cents mètres, court »... Mais voici que le pilote secoue insolitement l'appareil. Je me retourne; il a le bras tendu vers un point du ciel. Je sais ce que cela veut dire : «: Un avion en vue. Prière de l'identifier. »
De telles identifications ont leur importance, on l'accordera. Je m'empresse à celle-ci! Il y a, dans la direction indiquée, une forme noire : deux traits, une tache ronde au milieu, c'est un biplan. Est-ce un ami? est-ce un ennemi? Voilà toute la question. J'écarquille les yeux. Distinguerai-je le détail qui résoudra le problème? L'avion grandit... je ne sais quel il est. Encore quelques secondes et puis, au diable l'identification, j'empoignerai la mitrailleuse. Mais je reconnais, à la courbe des ailes, un Nieuport. Tout va bien. Au pilote, vivement intéressé, je me dépêche de l'apprendre. Comme tout discours est impossible, je simule une amicale poignée de mains. Cette mimique satisfait pleinement Fauchois. A la façon d'un ours neurasthé-
AU CIEL DE VERDUN l\^
nique, il balance la tète de bas en haut et de haut en bas.
Je reprends ma communication interrompue. Les yeux fixés sur les panneaux, altentit" au mouvement des petits bâtons blancs, j'attends. Ils s'agitent soudain, se déplacent et figurent « Compris ». AU rightl Et le réglage se poursuit : salve après salve, les projectiles tombent autour de l'objectif, à chaque fois serré de plus près. Périodiquement reprend, dans le silence des espaces, l'étrange conversation. Quelques étincelles précipitées, l'agitation de rectangles minuscules :
« Tir d'efficacité », signale-t-on d'en bas. J'esquisse un geste de joie. Voilà le travail fort avancé, car le tir d'efficacité n'est autre chose que le but de nos efforts, et un tel tir n'est commencé que lorsque le réglage est terminé. C'est donc déjà presque un succès. Désormais, mon seul travail sera de vérification, car il importe que, pour une cause ou une autre, vent ou température, le tir ne se dérègle pas.
Les lâches sombres se multiplient aux alentours de l'objectif. Le vent les efface, elles réapparaissent inlassables. « Souffrez un peu, sous les lourdes marmites, artilleurs allemands, souffrez. Mais surtout, méditez. La souffrance ouvre des horizons nouveaux. Et la vanité de votre rêve orgueilleux et inhumain ne peut manquer de vous apparaître à la sombre lueur de la mort. Devant sa réalité sensible, qui met à vos cœurs une angoisse douloureuse, vous connaîtrez qu'il ne sert à rien, en somme, d'être puissant et dur, mais que l'essentiel, ici-bas, est la simplicité et la bonté d'âme. Souffrez. ))
Soudain, une tache noire prend forme sur la ligne de la batterie objectif! Elle grandit, elle s'étale. Bravo, les artilleurs 1 Leurs obus, sans aucun doute, viennent de provoquer l'explosion d'un dépôt de munitions.
Je le leur apprends aussitôt : ta, tra... ie manipule joyeusement. Laconiques, ils
me répondent : « Compris », el le tir se poursuit.
Soudain, une chute brusque de l'appareil. J'ai la respiration coupée, l'estomac douloureux, je me sens arraché du siège. Que se passe-t-il? Le fracas d'explosions me donne la réponse. Une batterie allemande vient de nous gratifier d'une salve toute proche. C'est le souffle puissant des explosifs qui a provoqué la désagréable chute. Ni le pilote ni moi ne sommes touchés; l'avion paraît indemne.
Nous en sommes quittes avec une seconde d'émotion; le pilote rétablit aisément l'appareil. Je vois, derrière moi, flotter dans l'air d'inofl'ensifs nuages noirs.
Et le tir de destruction se poursuit. Autour de l'objectif naissent toujours et meurent les minuscules champignons bruns.
Je jette un coup d'œil sur l'altimètre. Quatre mille; nous avons monté sans cesse. Mon Dieu ! que la batterie qui tire est proche de son objectif et le champ de bataille petit. Je m'imagine que, penché
sur une carte à faible échelle, je règle la marche d'un kriegsspiel minuscule. Comme je suis loin! Gomme je suis étranger au grand drame qui se déroule à mes pieds!
Quatre mille deux cents. Encore plus haut. Encore plus loin. Le tir va toujours bien. J'ai quelques minutes de répit. J'en profite pour promener mes regards dans le vaste domaine des airs.
Au-dessus de moi, une profondeur sans fin de bleu léger. Le calme, la pureté. Audessous, le disque brun des campagnes verdunoises, avec, en son milieu, la coupure d'argent de la Meuse. Et sur ce disque, parfaitement immobile, un grouillement d'avions nains. Ils tournent, vont et viennent, paraissant glisser au sol avec une rapidité déconcertante et laisser au hasard le soin de guider leurs vives évolutions. On dirait des poissons dans un aquarium. Tout autour d'eux s'épanouit une étrange flore de fleurs blanches et noires (les shrapnells).
Mais voici trois heures passées que nous
tenons l'air. Nos réservoirs d'essence se vident et je commence d'être las... Il est temps de rentrer. J'envoie le signal o: atterrissage ».
Aussitôt les panneaux bougent et dessinent la figure « compris ». Je suis libre. Atterrissons.
D'un geste, je fais entendre ce qu'il en est à mon pilote ; Fauchois, sans plus attendre, coupe l'allumage et pique droit vers le terrain. Je prends les dispositions pour l'atterrissage. L'antenne d'abord à ramener : je tourne rapidement le rouet. Dieu ! que c'est long ! Mon bras mollit quand enfin le plomb de l'extrémité vient à son logement.
Nous descendons rapidement. Les cordes sifflent. Le vent arrache presque le casque de la tête.
Désarmons les mitrailleuses : ce sont bêtes dangereuses, qu'il est utile de museler pour l'instant délicat de l'atterrissage. Trop souvent la précaution est omise; un accident survient, les armes se mettent
5o AU CIEL DE VERDUN
d'elles-mêmes à fonctionner et tuent... Voilà qui est fait, je n'ai plus qu'à attendre les événements. Et comme nulle besogne ne m'absorbe, je ne puis m'empêcher de songer aux dangers qui nous guettent. Scabreuse, la manœuvre d'atterrissage, scabreuse. Gare l'emboutissage au sol, ou la perte de vitesse, ou le capotage. Les incidents possibles sont aussi variés que fâcheux.
Bah ! à la grâce de Dieu !
Tout se passe bien, cette fois. Le pilote redresse à temps, l'appareil se pose sans heurt et roule au sol comme une bonne vieille charrette. Les mécaniciens courent à notre rencontre. Ils aident Fauchois à conduire l'avion au hangar. Voilà qui est fait. Les moteurs s'arrêtent. Une sortie de plus.
Dégart, un camarade de l'escadrille, un ami, est là qui m'attend.
— Ça a marché ? interroge-t-il.
Je lui réponds en me dépouillant de mes fourrures. Et comme, après de méritoires efforts et grâce à l'aide des mécaniciens,
AU CIEL DE VERDUN 5l
j'ai terminé celte opération pénible, nous remontons au cantonnement, en causant.
Je suis tout joyeux, parce que sain et sauf, malgré l'avion, malgré le Boche, et parce que le travail s'est heureusement effectué. 11 n'en est certes pas toujours ainsi. A cause de cela, ma joie est plus grande.
Je conte à Dégart les incidents du vol : nous en rions... Arrivé aux tentes, je m'étends dans un fauteuil, car je suis las. Mon corps est fatigué des montées et des descentes rapides et des changements incessants de pression. Mes oreilles sont bourdonnantes et ma tète pleine encore des ronllements des moteurs.
Mais, surtout, je suis las de la tension soutenue de ma volonté et de mes sens... La chose à faire, sans cesse, au mépris de la vie; la chose à voir, sur le plan si lointain de la terre ou dans l'immensité de l'air.
Je me repose.
Très haut! Journée d'été.
Quel émerveillement! De l'or, du soleil, partout. Mon cœur se gonfle à éclater, devant ces champs infinis où danse la lumière.
Ils m'appartiennent, ils font âme avec moi. C'est là, dans ma poitrine, qu'il est des espaces sans borne, une limpidité, une clarté d'enchantement.
Je communie avec le monde dans sa pureté, dans son immensité...
Je connais un instant de joie.
Il pleut aujourd'hui... Inutile de songer à quelque réglage que ce soit. Temps de pluie. Temps de liaison. J'appelle Bertau, le conducteur.
— Bertau, amenez la voiture ; nous allons en liaison. La liaison, c'est la visite aux camarades de travail, aux artilleurs. C'est le départ, casqué, la jumelle et le masque en sautoir. C'est le trajet sur de mauvaises routes, usées par d'interminables convois. C'est la traversée des villages, encombrés de troupes de relève et de fourgons de ravitaillement. C'est, au passage, les dépôts de munitions où les obus se rangent comme des bouteilles en une cave; les parcs du génie, désordre immense, tas monstrueux de matériaux les plus divers; les sections de réparation et leurs pauvres affûts mutilés, luisants sous la pluie. C'est Verdun et ses
rues détruites, ses maisons ouvertes, comme des plaies ; sa citadelle, bloc gigantesque de pierres de taille et de terre remuée ; sa cathédrale, aux murs égratignés, à la nef trouée. C'est la Meuse, serpentin brillant, déroulé sur les gazons, et les faubourgs de la ville, 011 se cachent les pièces qui, de leur voix puissante, ébranlent les murs et surprennent aux tournants. C'est le gendarme, produit autochtone des carrefours, debout devant sa guérite de béton, comme une statue qui aurait quitté sa niche.
C'est souvent d'immenses cimetières, où nos soldats dorment l'éternel sommeil, rangés comme à la parade, groupés par régiment et par division..., garde d'honneur pour Verdun. Les croix de bois blanc sont comme un court tailhs, et de-ci de-là s'élèvent des arbres de haute futaie, les grandes croix communes. La conversation s'arrête, le rire s'éteint. L'on salue et la pensée va, respectueuse, à ceux qui ont donné leur vie. La liaison? c'est parfois les lourds oiseaux d'acier et leur sinistre appel.
Et c'est l'arrivée chez les artilleurs!
— Vous voilà! Mon cher Lafoni! Je suis ravi de vous voir. Comment allez-vous?
L'artilleur est généralement homme du monde et son accueil d'une courtoisie parfaite.
La conversation s'engage et demeure bienveillante. Son sujet? le travail des jours derniers, naturellement.
— Vous souvient-il? Hier matin, je vous fis attendre. Il ne faut pas m'en vouloir, car j'eus affaire à un Fokker mal intentionné.
— C'était donc vous! j'ai suivi le combat, soupçonnant, sans en être certain, que vous en étiez... Vous le dirai-je? J'ai eu un instant d'angoisse. Ça tournait mal pour vous. Mais, dites-moi donc, au dernier réglage, pourquoi nous avoir envoyé dès le début : «I Tir d'efficacité »?
A côté, c'est un camarade qui écoute les circonstances d'un bombardement sévère.
— Cent marmites de 210, cent...
Ainsi chacun raconte un peu de sa rude vie.
Il est fait aussi souvent un rapide inventaire de nos clients communs, les batteries allemandes, à qui nous livrons si régulièrement de si grandes quantités de munitions !
— Croyez-vous l'emplacement o2-4o occupé? Oui?... C'est incroyable, nous avons déjà tiré sur lui trois mille obus !
— Une batterie solidement casematée, sans doute. Il faudrait réclamer pour elle un traitement de faveur..,, du très gros calibre.
La conversation va son train. Souvent, la liaison s'achève le verre en main. On trinque à nos victoires de la Somme, à nos succès d'Orient. On trinque à la prise de Metz, dont le siège est depuis longtemps commencé aux avancées de Verdun... On trinque à l'éternelle France : cela, dans un étroit gourbi et dans un entassement prodigieux ou sur le seuil de baraquements, dans les bois que l'automne a teintés merveilleusement.
Et puis, c'est le retour. Il faut rejoindre la voiture, abandonnée à quelque coin de route. Nous dévalons des ravins abrupts.
par des sentiers tracés au profond des taillis... La pluie, un instant, fait trêve... L'air est frais. Il fait bon marcher... Parfois, une échappée montre la plaine de Meuse, sur qui s'étendent lentement les voiles bleus du soir.
Je suis triste! Et quelle gaieté pourrait gonfler mon cœur devant une campagne toute grise, écrasée d'un plafond bas de nuages, sales et lourds?
Il pleut. La chute incessante des gouttes me fait invinciblement songer à la fuite des jours. Le temps passe, le temps fuit, régulier et monotone, comme cette eau du ciel! Et» nous allons aussi et nouis passons ! Et chaque jour met à nos visages une ride de plus, à nos cœurs une déception. Oh ! de notre jeunesse, de la fleur de corps et d'âme, que faites-vous, impitoyable Temps?
Coulez, sombres nuages! Désolez-vous, campagnes ! Dans nos âmes aussi, il pleut sans cesse.
Dégart pénètre dans ma tente : à son
visage, je le devine également oppressé de tristesse.
— Je suis venu le trouver, dit-il, parce que, à demeurer seul, je sombrais dans le désespoir. Mon âme est étoullee par le ciel de plomb qui touche la cime des arbres! Entre la terre et lui je me sens à l'étroit, je manque d'espace, je manque d'air.
— Nous ne craignons rien, hors que le ciel ne tombe...
— Ah! laisse-moi tranquille avec tes réminiscences. Ce ne sont pas elles qui dissiperont l'angoisse de mon cœur...
— Et dire, vieil ami, qu'il est des régions bénies où le clair soleil, à cette heure, illumine des campagnes en joie.
— Et qu'il est là des maisons d'or vieux, aux toits couleur de sang.
— Et des champs d'ocre, des prés d'émeraude, des bruyères en fleurs, des gaves d'argent, des montagnes de cristal. Et de la lumière et de la beauté !
— Dire qu'il se pourrait que tu fusses là, à goûter ces splendeurs, avec, auprès de
6o AU CIEL DE VERDUN
toi, quelque belle fille, ronde et douce comme un raisin mûr!
— Et dire que je suis dans une tente humide... avec toi, vieux hibou!...
— C'est dur parfois, la guerre !
Nous nous taisons et nous qoûtons, la tête basse, une amertume infinie.
Les Boches ont attaqué. Le canon gronde sans arrêt. Les Boches ont avancé et notre infanterie contre-attaque. Qu'est-il advenu de tout cela ? On n'en sait rien, sinon que la situation est stationnaire. Après de sanglants flux et reflux, la ligne maintenant s'est stabihsée. Quelle est-elle? Il importe de le savoir au plus tôt.
Le terrain est couvert d'une nappe serrée de projectiles, les liaisons téléphoniques sont rompues. Patrouilles et coureurs circulent difficilement! Il ne faut pas compter sur des renseignements à venir des troupes engagées!
Mais l'artillerie est dans le vague et ses feux sont inefficaces. Il est de toute urgence de l'éclairer, faute de quoi l'ennemi orga- . nisera sans perte le terrain conquis et placera ses troupes pour un nouvel assaut.
Aux observateurs en avion seuls, il est possible de débrouiller rapidement une situation pareille.
Plusieurs appareils partent du terrain; je pars dans l'un d'eux. Tandis que nous allons vers les lignes, je me demande ce qu'il s'agit, au juste, de faire.
Repérer les Boches dans leurs trous? évidemment. Mais ils sont tapis; mais ils ne remueront ni pied ni patte, à mon passage. Mais leurs uniformes sont gris et boueux! Véritables mottes de terre, les Allemands se fondront dans le brun du sol.
Il faut, pourtant!
D'ailleurs, si je parviens à m'assurer de leur présence en certains points heureusement choisis, n'en pourrai-je pas déduire l'ensemble de la ligne? Oui, sans doute; je vais essayer. La besogne est difficile, le travail minutieux et long. Tant mieux, après tout, j'aurai d'autant plus de plaisir à réussir. •
Nous voici au-dessus des lignes. Nous volons à six cents mètres.
Pour commencer, je jelle un coup d'œil d'ensemble. Voici Thiaumont, voici Souville. Bon! Entre les deux, la crête à étudier. Parfait! Tiens, les Boches ne la marmitent pas. Guère mieux renseignés que nous, sans doute.
En revanche, ils nous canonnent à cœur joie. x\vec du io5! Inclinez-vous, c'est honorable! Et de tout près! C'est scabreux! Brrr! Nous circulons entre les fumées noires, comme un canot au milieu des récifs. Gare la rencontre !
Si je prêtais attention à cela, ce serait pénible, sans conteste. Heureusement, j'ai autre chose à faire, un problème à résoudre et qui me passionne. Vienne la mort, pourvu que je trouve.
Mais mon pilote est entièrement sans distraction; je le regarde du coin de l'œil. Il est impassible, à ses commandes. Brave pilote, va.
Nous croisons. Souville, Froideterre; Froideterre, Souville. J'observe à la jumelle. Les forts, tout bouleversés qu'ils sont, pré-
sentent encore des ombres géométriques. Le village de Fleury est une tache blanche, un labour engraissé de chaux. La crête ailleurs est uniformément brun-noir. Des boyaux, des tranchées partout. Mais je ne distingue aucun être humain. Le terrain me paraît absolument vide. Fouillons encore.
Tiens! ce filet bleuté qui sinue avec ce boyau : teinte Uégère; on dirait sur la Meuse un brouillard du soir. Que peut être cela? Des fantassins français, parbleu! ce sont des fantassins français. Et là, encore du bleu, et là, du bleu partout, en tache ronde, goutte échappée, en ligne errante, comme tracée d'un pinceau nonchalant; près d'une haie, en des trous épars, en lisière d'un bois. Ah! mais voilà la ligne amie ; je la tiens, bravo, moi !
Vlan! vlan! vlan! vlan!... Une salve bien régulière de gros noirs, tout autour de l'appareil! Nous sommes un instant brimbalés. Puis l'avion reprend son vol tranquille. Tirez, tirez. Boches rageurs! vous n'empêcherez pas ma besogne d'avancer.
Je tiens une ligne française Est-il
certain qu'elle soit la première? Non, les troupes que j'ai aperçues sont peut-être des réserves.
A vrai dire, il y a peu de chance. Mais il me faut une certitude, et la certitude, je ne l'aurai que s'il m'est possible de distinguer au voisinage de la ligne amie un parti allemand.
Je me reprends à fouiller le terrain : sans succès d'abord, mais enfin mon regard s'arrête sur une tache sombre, d'un brun suspect. Seraient-ce des Allemands? Si oui, c'est une affaire. Car en premier lieu, le problème est résolu, en second j'ai découvert un objectif magniGque. Il est fort important, l'essaim ennemi : une section, au moins.
Sont-ce des Boches? Je le crois, je n'en suis pas sûr. Il faut descendre. J'explique à mon pilote ce qu'il en est et quelle manœuvre il faut exécuter : piquer droit sur la tache brune, jusqu'à ce que, pour moi, conviction s'ensuive.
Nous piquons! Cinq cents mètres, quatre
AU CIEL DE VERDUi>
cents. Gare aux mitrailleuses ! Trois cents. Tac, tac, tac... : voici la danse. La respiration coupée par le vent, j'écarquille les yeuxl Livreras-tu ton secret, tache mystérieuse, ou nous faudra-t-il nous écraser sur toi et mourir en voyant? Deux cents. Les balles claquent dru! Nous allons nous faire abattre. Tant pis! je veux savoir. Cent cinquante. Demi-tour, à toute vitesse : je sais.
Quelques secondes, et le crépitement des mitrailleuses cesse! Quelle délivrance! Je promène mes regards de tous côtés. Comme l'air est limpide, la nature belle !
Les lignes déjà sont loin. Nous passons les crêtes de Belleville, si bas que je distingue parfaitement les artilleurs des batteries. Le nez en l'air, ils nous regardent aller. Hein ! les amis, ça vous étonne, un avion si grand? Parce que je suis content, je leur fais des gestes d'amitié. Ils répondent copieusement.
Tandis que nous allons vers le poste de commandement de l'arlillerie, je me hâte
de rédiger un compte rendu succinct de ma reconnaissance que je vais lâcher en passant.
Voici le poste. Attention ! Un, deux, trois : je lance mon message; la banderole blanche et rouge se déroule et descend, en se tordant au vent comme une flamme.
Maintenant, ma mission est remplie, mon travail terminé. Regagnons paisiblement le terrain...
Les fantassins ennemis, qui m'avaient vu piquer sur eux, se doutaient bien sans doute qu'il allait leur arriver quelque histoire fâcheuse.
Il leur arriva une dégelée fournie de i55, un véritable « pilonnage », et tout autour d'eux une volée bruissante et piaillante de shrapnells, colonnes à lourdes volutes noires, nuages blancs et légers, qui s'en allaient au vent et renaissaient sans cesse.
Terriflés, l'on m'apprit plus tard qu'ils lâchèrent pied et s'enfuirent, sous la correction sévère des fusants.
Le travail que tu m'as vu exécuter au-
jourd'hui, ami lecteur, est pour nous le plus passionnant de tous. Un texte à interpréter ; un gribouillage à mettre au clair ; mille détails à observer et, d'un fouillis d'indices, la vérité, la certitude à dégager : œuvre d'ingéniosité, d'intelligence.
Je n'aime pourtant pas être chargé d'un tel travail, car les responsabilités qu'il entraîne sont immenses et lourdes à porter. Une bizarrerie d'éclairage, un brouillard tramant, et c'est l'erreur; et ce sont les obus français écrasant l'infanterie française; c'est aussi le dispositif de bataille conçu faussement : tout compromis, peut-être!
Lecteur, songe à l'angoisse des observaeurs qui partent avec de telles missions.
Une saucisse boche vient d'être incendiée.
La nouvelle de l'exploit me rappelle le séjour que fit au terrain, il y a quelques mois, un lieutenant de vaisseau. Un grand diable de marin, sec et long comme un mât; un marin au visage liâlé, aux yeux clairs comme une mer lointaine, au profil crochu, tel vraiment celui d'un oiseau de proie.
Son vêtement était large et flottant , toujours à la traîne, toujours en retard sur l'ardente activité de son porteur. Il semblait qu'on le voyait dans un coup de vent perpétuel.
Je Taperions pour la première fois, de l'entrée de ma tente, un matin de printemps; il faisait sur la crête de larges gestes.
Intrigué, je m'infoiniai. J'appris qui il était et la raison de sa présence. Le com-
mandement projetait une attaque et désirait ce jour-là, au moyen de fusées spéciales, faire incendier les ballons d'observation allemands et, du coup, aveugler l'artillerie ennemie.
Le marin était là, pour surveiller l'installation du dispositif sur les avions de chasse, convaincre et instruire les pilotes. Besogne ingrate, à laquelle je le vis s'atteler avec un magnifique courage...
Une saucisse ennemie était représentée à terre par un drap blanc. Le Nieuport d'attaque s'élevait, virait et piquait droit sur la cible. L'on entendait siffler les cordes... Soudain des feux s'allumaient à chacun des mâts, huit fusées partaient avec un bruissement puissant.
L'avion redressait et s'éloignait, tandis qu'à terre, tout autour de la cible, des fumées blanches montaient au-dessus du gazon.
Aussitôt le marin s'élançait pour juger du tir; je voyais son pas nerveux et immense, ses longues jambes qui se mouvaient comme un compas démesuré.
Le pilote revenu à terre le rejoignait et tous deux discutaient; souvent, il fallait recommencer.
Inlassablement, le marin allait des avions à la cible, de la cible aux avions. C'est qu'il avait à cœur de réussir et de voir au matin de l'attaque les ballons flamber comme de gigantesques torches. Avec ce sens des difficultés d'exécution, avec ce soin dans la prévision minutieuse, avec ce goût du travail fini, qui caractérisent nos marins, il s'efforçait afin que rien ne clochât, comme rien ne clochera sur nos vaisseaux, quand viendront pour eux les grandes heures de la bataille.
Il me souvient.
C'est un clair matin de printemps. Les Nieuports sont rangés en bataille sur deux lignes, face au vent. La première est celle des avions incendiaires, la deuxième, celle des appareils de protection.
Le marin est là, bien entendu. Lui-même il a vérifié la mise en place des fusées. Maintenant il fait les recommandations der-
nières; je vois ses bras tourner dans l'air, comme les pales d'une roue de bateau à vapeur.
Tout est à point. Les moteurs ronflent, et le marin, starter de ces puissants coursiers, donne le signal du départ.
Un à un les avions s'envolent d'un vigoureux élan. L'escadre, maintenant, tout entière a pris l'air. Les grands oiseaux tournoient, emplissant de mouvement et de bruit le tranquille matin; on dirait un vol de pigeons au sortir des cages.
Ils tournoient et puis, tous ensemble, ils piquent vers les lignes; j'aperçois, en tête, un avion d'argent; il brille au soleil levant : c'est celui du commandant D. P... qui tient à conduire lui-même son escadrille au combat.
Les ronflements s'éteignent. Bonne chance, les chasseurs!
— Les voilà! Les voilà! crie-t-on à mes côtés.
De petits points noirs apparaissent en
effet dans l'azur lointain. Un bourdonnement faible mais immense monte de l'horizon et s'étend sur nous comme une voûte sonore.
Un, deux, trois... II en sort de tous les coins de lumière, de ces insectes minuscules. Ils approchent : ce sont bien eux.
Le marin, le regard au loin, les attend.. J'imagine en son cœur un brin d'anxiété. Mais il est planté sur la crête, impassible, comme un phare sur une côte.
Ils approchent.
Et voici que l'un des oiseaux, connue grisé de joie, entame une effarante danse! Looping, renversement, glissade, rien n'y manque.
A cette vue, les nerfs se détendent, la joie éclate parmi nous. Car personne ne doute que ce soit là une manifestation de contentement et que le succès ait couronné l'effort.
Un à un, les oiseaux se posent. Aussitôt arrêtés, le marin surgit à leurs côtés. On le voit largement sourire... Bientôt les résultats circulent. Huit saucisses sur dix ont flambé. C'est magnifique, et tout à l'heure la tache de l'infanterie sera moins dure.
Mais les combats furent sévères. Deux avions sont restés là-bas : rançon douloureuse du succès.
Et le marin s'en alla. Le soir même, il avait disparu. Oia? je ne sais... Là sans doute où il est une œuvre utile à accomplir, un service à rendre à la patrie- Mais je verrai toujours cette originale figure toute d'intelligence et de volonté.
Une saucisse boche vient d'être incendiée.
Et c'est un exploit d'accomplissement plus difficile encore aujourd'hui. Alors la surprise aida l'assaillant. Maintenant, l'ennemi a pris des dispositions spéciales pour préserver autant qu'il est possible ses précieuses saucisses d'observation.
De puissants treuils permettent de descendre rapidement les ballons, et tout autour d'eux attendent, la gueule en l'air, canons et mitrailleuses.
Mais nos chasseurs se rient des dangers.
Et les saucisses flambent toujours.
En avion. Quatre mille mètres.
Je suis bien. Mon cœur est apaisé, la sérénité berce mon âme.
Comme en suspens, en une eau fraîche et légère, je baigne dans une calme immensité.
Mon cerveau peu à peu s'engourdit.
Je suis sans pensée, sans désir, une plante enivrée de la richesse et de la force de sa vie.
A la lisière du petit bois, je me repose en un fauteuil rustique. Il fait chaud, mais l'ombre est fraîche. Le mouvement des avions sur la piste, leur agitation, leur envol m'aident à goûter, comme elle le mérite, la douceur de ces instants pour moi tranquilles.
Je suis d'un œil paresseux les larges évolutions des grands oiseaux qui s'éloignent et se perdent dans les profondeurs bleues.
Dégart s'approche et s'installe sur le gazon à mes côtés.
— Que penses-tu du capitaine, me demande-t-il ?
— Je ne sais qu'en penser. Le capitaine est avec nous depuis trop peu de temps, pour que j'aie sur lui une opinion arrêtée... Il paraît froid et distant, guère aimable. Mais les apparences trompent. Sommes-nous pour lui autre chose que des étrangers?
Non, n'est-ce pas. Plus tard, quand de longs mois de guerre vécus ensemble auront fait entre nous naître l'amitié, tout changera sans doute...
— Oui, mais ne trouves-tn pas en cet homme quelque étrangeté? Ses yeux, as-tu remarqué ses yeux ?... d'un bleu douloureux et d'expression inquiète. Et sa façon d'être? Gai parfois, brusquement sérieux, généralement triste !
— Étrange, en effet!... Quelque intime souffrance, j'imagine...
Et nous causons d'autre chose.
— Allô! C'est un officier de l'escadrille G...?
— Oui, j'écoute.
— Communication aux escadrilles : Regret-aviation signale un Caudron en flammes au-dessus de Moulainville.
Un Caudron en flammes : pas drôle pour les passagers. Je raccroche le récepteur, soucieux, car je viens de songer qu'un de mes camarades, Senain, est en l'air. Il a pris l'envol, il y a une heure environ.
Pourvu qu'il ne lui soit rien arrivé de fâcheux! Bah! Il n'est pas qu'un Caudron à survoler les lignes. Je veux espérer que ce n'est pas le sien qui a rencontré le malheur.
N'importe! Essayons d'avoir de ses nouvelles. Au téléphone, j'attaque la batterie qui travaillait avec lui...
— Allô! C'est la batterie S ii5? Oui... Votre réglage marche-t-il?... Non... Vous ne recevez plus de signaux depuis vingt minutes? Diable!... Savez-vous qu'un Gaudron vient d'être descendu?... Oui, je crains, je crains beaucoup... Je vous remercie.
... Ainsi Senain ne parle plus...
Le doute est-il permis maintenant ?...
Guère plus. Pauvre Senain. Mais après tout, sait-on jamais? L'appareil d'émission peut avoir cessé brusquement de fonctionner, et cela expliquerait le silence de mon camarade. Peut-être s'apprète-t-il à atterrir, et, dans quelques minutes, vais-je le voir apparaître, vif et gai, plein d'entrain et de vie?
Attendons.
L'âme anxieuse, je me promène de long en large. Je rencontre Dégart. G'est un soulagement pour moi de lui faire part de la nouvelle. Il m'écoute sans souffler mot! Mais les traits de son visage expriment son angoisse. La tête basse, silencieux, nous arpentons le terrain.
Souvent nos regards interrogent l'horizon. Vastes champs, mystérieux comme une eau profonde, nous rendrez-vous nos compagnons?
Voici un appareil : c'est un Gaudron.
Nous ne le quittons pas des yeux ; serait-ce lui? Dans un virage, il nous montre ses couleurs. Hélas! ce n'est pas lui.
Notre triste promenade recommence.
Quelle heure est-il? lo heures. Senain a pris l'air à 7... Déjà trois heures. Notre impossible espoir se meurt de minute en minute. Les mécaniciens interrogés affirment que l'avion n'a pas emporté pour plus de trois heures d'essence.
10'' 3o. J'entends la voix de Dégart prononcer gravement : Senain et son pilote sont morts.
Sans un mot de plus, nous nous en retournons aux tentes, l'âme douloureuse... Sans un mot! Et que dire devant la mort, devant l'incompréhensible horreur?
Il faut avoir des renseignements, il faut
AU CIEL DE VEUDUN bl
savoir où sont tombés nos camarades. C'est pour nous un devoir sacré de rendre à leurs dépouilles les honneurs suprêmes. Nous n'y manquerons pas.
Au téléphone, j'apprends qu'un chef de bataillon sait l'endroit delà chute. En route! Dégart et moi partons trouver le commandant.
Triste parcours, triste liaison.
Les corps sont tout près des premières lignes. Il est impossible de les relever de jour. Nous organisons pour le soir la funèbre corvée. Une ambulance veut bien nous prêter une voiture et des brancardiers. Aucune difficulté, par conséquent.
Attendons la nuit.
Le chef de bataillon a vu le combat. A la porte de son gourbi, sous une futaie où pleure le vent, il nous dit ce qu'il sait.
Un crépitement de mitrailleuses aériennes a attiré son attention. Il a cherché des yeux, trouvé bien vite les avions en combat. Le Boche s'éloignait déjà, le Caudron semblait indemne. Il regagnait nos lignes.
Quelques balles échangées sans résultat, a pensé le commandant. Mais à la jumelle il distinguait un point brillant dans la carlingue, une fumée légère.
— L'appareil brûle, a crié quelqu'un.
L'appareil volait toujours. Soudain à son
centre s'est formé un nuage noir et l'appareil s'est trouvé rompu. L'âme horrifiée, le commandant a vu la carlingue tomber droit, les ailes descendre lentement, et se détacher sur le ciel lumineux deux minuscules formes noires, pantins tournoyants.
— Tragique spectacle, ajoutait le chef de bataillon, tandis qu'un frisson secouait ses robustes épaules.
La nuit est venue; armés de lampes de poche, nous sommes, dans les taillis, à la recherche des corps. Leur affreuse odeur nous guide...
Voici l'un d'eux ! — Je m'approche, c'est Senain... Il a reçu trois balles dans la tête, qui a éclaté comme un fruit mûr; la cervelle et le sang dégouttent sur le visage
et le vêtement. Le casque bouge sur le crâne brisé.
Et voici le pilote, la face brûlée, noire! Tous deux sont horriblement broyés; les brancardiers qui les relèvent n'ont entre leurs mains qu'une bouillie sanglante.
Dans le sol est imprimée la forme des deux corps; dans le sol qu'ils aimaient et défendaient ardemment, ils se sont euxmêmes enterrés à demi. Et nous violons des sépultures. Une terreur sacrée s'empare de nos âmes.
Dégart, qui ce matin encore philosophait gaîment avec Senain, fait tout haut la remarque :
— C'est peu de chose, la vie...
Et le funèbre cortège se met en marche. La nuit est sombre, nous butons à chaque pas; de temps en temps, des obus éclairent d'une lueur blanche les squelettes d'arbres brisés. Le canon sonne, à grands coups, un glas puissant.
J'ai l'âme transie d'horreur! Le souvenir des chairs broyées, de la bouillie sanglante
m'obsède. Je sens la réalité terrible de la mort et sa laideur. Ma ciiair frissonne ; mon j âme connaît un mouvement de révolte. C'est trop dur, vraiment... Pourquoi la souffrance, pourquoi la mort?
Un ricanement d'obus me répond seul dans la nuit.
Les corps sont mis en bière et déposés en une chapelle ardente, à Vadelaincourt. Les funérailles auront lieu demain. Et jusqu'alors, auprès des cercueils, une garde d'honneur permanente sera montée.
Je prends le tour dans la soirée.
Quelle émotion m'étreint lorsque je pénètre dans la petite chapelle oii reposent nos camarades. Ils sont là, dans leurs longs cercueils, couverts de mornes couronnes, en^ tourés de tristes cierges 1 Fleurs vulgaires, blanches ou noires ou mauves, sombres draperies, flammes jaunâtres. La croix aussi est là et le drapeau. Mais ma disposition d'âme est telle que je ne vois dans la
chapelle que l'infinimenl triste, l'infiniment navrant.
J'imagine les choses sans nom que sont désormais mes camarades. Au souvenir de ce qu'ils ont été, hommes beaux et ardents, à la pensée de ce qu'ils sont, je sens à nouveau sourdre en mon cœur et tumultueusement l'emplir l'efTroi et la révolte.
Souffrir, mourir, pourquoi?
Agenouillé dans la chapelle, auprès des cercueils, je sens sombrer mon âme en un abîme de désespoir...
Une infirmière, l.'lanc fantôme, entre et s'agenouille. Sa venue dissipe le vertige de douleur qui m'emportait.
La tête inclinée sous le béguin lilial, les mains jointes, elle prie en un recueillement profond. Je vois son visage grave, mais sur lequel nul signe de malaise ou d'intime révolte n'apparaît.
Ce visage, pourtant, s'est bien des fois penché sur la douleur et la mort. Une pareille sérénité devant la totale catastrophe m'étonne.
Quoi! Pour elle donc, l'horrible pensée est supportable?... Mais, après tout, pourquoi haïr la mort. Si elle est une affreuse chose, n'est-ce pas elle qui donne un prix immense à certaines conceptions que nous plaçons au-dessus d'elle?
Pour ceux qui croient en la patrie, la pensée que, pour elle, ils acceptent de donner leur vie, n'est-elle pas leur fierté, leur bonheur? Elle les grandit à leurs propres yeux.
L'homme bien né a besoin pour vivre de s'estimer un peu. S'estimerait-il, s'il n'avait la mort à mépriser?... Une orgueilleuse satisfaction, est-ce bien tout ce qu'il faut attendre d'une si dure épreuve?...
La femme agenouillée prie toujours. Son visage, dont pas un trait ne se crispe, me dit la foi, la paix de l'âme.
Et vraiment, est-il une paix de l'âme sans la croyance en un autre monde, en un monde meilleur, où le mérite fleurit merveilleusement, où il donne d'étonnants fruits de bonheur? Est-il, sans elle, une réponse
acceptable à l'angoissant pourquoi de la souffrance et de la mort?...
Sais-je?... Heureux ceux (jui ont la foi... mais mon âme inquiète, douloureuse, est dans le doute et les ténèbres...
... Je veux prier.
La cérémonie fut simple comme la mort de nos soldats. Une messe sans apparat, sans musique. Y assistaient de nombreux officiers d'escadrilles voisines. Leur présence était un hommage à la valeur de ceux qui tombèrent.
Le char funèbre fut une voiture de corvée, le cimetière un champ au versant d'une colline. Quand les cercueils furent déposés sur la terre fraîchement creusée, Dégart prit la parole.
Il ne voulait pas laisser se fermer les lombes sans témoigner de son admiration pour ses héroïques camarades, sans adresser à leurs dépouilles un dernier adieu.
De sa voix grave, dans le silence recueilli de la campagne, il dit leur vertu, il dit leur
mort. Il parlait du haut de la crête, et son geste s'élargissait dans l'azur d'un ciel serein. Au-dessous, foule noblement émue, nous écoutions les paroles d'exaltation et d'adieu. Et Dégart se tut, et chacun fit après lui, sur les cercueils, le signe de la rédemption...
— Lafonl! Venez-vous avec moi? Il me faut essayer un avion. Je compte monter aussi haut que possible...
C'est un pilote de l'escadrille qui m'invite à une sortie pour le plaisir. Il fait un temps superbe. Le ciel est sans nuage.
Sans hésiter, j'accepte, car j'aime ces randonnées, quand aucune besogne ne m'astreint et que toute liberté m'est offerte pour contempler et sentir.
Vivement, une combinaison, des gants, un casque. L'appareil est prêt; j'enjambe la carlingue. En route 1 Et c'est, une fois de plus, le même rite d'une même cérémonie... Tonnerre de moteurs, cahots, arrachement, envol.
Nous montons.
Et voici que le divertissement commence. Penché sur le rebord de la carlingue.
comme sur le parapet d'un pont, je regarde couler et fuir le sol. Le spectacle est d'un vif intérêt.
C'est que le vieux plancher vient de prendre un aspect tout différent de ce qu'il paraît d'habitude. Il me présente une figure vraiment nouvelle, qui m'étonne et m'amuse. Un monde étrange s'offre à ma vue. Il a, vous le comprenez, bien des ressemblances avec celui qui me vit naître et, très vite, sous les formes inaccoutumées, je reconnais les choses anciennes... Tout de même, ce monde a face bien curieuse...
Les hommes y sont des chapeaux, des képis ou des crânes ; les bêtes, des échines ; les maisons, des toitures; les arbres, des taches rondes!... Le tout ne présente aucun relief. Tout est écrasé, aplati; je n'ai plus sous les yeux qu'un tapis, à dessin bigarré, sur lequel glissent des espèces d'êtres et de choses, infiniment minces...
Nous montons!
L'échelle de la carte terrestre diminue. Les détails s'effacent, les couleurs se ternis-
sent. La vue s'étend. Le paysage s'arrondit. Un instant, je contemple le disque parfait de la terre, que cerne un anneau sombre de brume...
Voilà un spectacle bien nouveau offert à ma curiosité !...
Mais bien autre chose que sa nouveauté m'intéresse et m'émeut. De quoi cet « autre chose » est-il fait?
Devant un vaste paysage, où la terre apparaît transformée, aménagée pour les commodités de la vie, je pose la question : Qui donc fit surgir du chaos un tel superbe ensemble?... Un sentiment intense se forme en moi de la puissance humaine, et je suis bien tenté de m'enorgueillir soudain !
Tout aussitôt, car l'âme est mobile, d'autres pensées m'occupent. Dans le cercle qui est à mes pieds, combien d'hommes s'agitent, s'efforcent? Combien d'intérêts, combien de passions s'affrontent, combien d'énergies s'épuisent? Et dans quelle lutte?... celle pour la vie, celle qui finit dans une fosse et par la pourriture...
Dieu merci, j'aperçois au loin la zone pelée du champ de bataille. Elle me rappelle que, pour bien des hommes, le mobile de toute action n'est pas un vil intérêt... Mais qu'ils sont peu, ceux-là, en regard des masses qui tournent sans espoir, attelées à une tâche stérile, comme des bêtes de somme, la tête basse. Quelle lâcheté d'accepter sans révolte une telle condition ! C'est la lâcheté d'une innombrable foule...
Je songe à cela, et mon âme goûte l'amère volupté de mesurer la bassesse de l'homme et de la mépriser.
Nous montons!
Peu à peu, mon regard de lui-même se détache de la terre et s'enfonce dans les profondeurs illimitées du ciel; mon âme oublie sa douleur et son dégoût; une immense joie l'emplit.
Quelle émotion a fait s'épanouir cette fleur de délice? Quelle région du cœur l'a vu naître?
Gomme la grande inquiétude ou l'ineffable paix, elle vient de ce fond mystérieux où se
AU CIEL DE VBRDUN qS
forment, les vastes aspirations et les hauts désirs, de ce résidu d'âme divine, que chacun de nous a hérité des temps révolus! — A la contemplation du paysage céleste, immense et paisible, une sensation aiguë d'infini, d'éternité pénètre mon âme. Un instant, elle a le sentiment d'une grandeur, d'une durée d'elle-même, en résonance parfaite avec le fond dormant de ses plus chères aspirations. Un instant, elle goûte l'ineffable joie de sentir assouvis ses désirs les plus ardents !
Le pilote me fait un signe. L'appareil se dresse soudain, glisse et tombe. Nous descendons avec une folle rapidité. Un vent violent me frappe au visage. J'ai la respiration coupée... Nous virons! Je connais le balancement habituel de la terre et les positions extravagantes qu'elle prend dans l'espace. Et le chavirement général du sol, du ciel, de l'appareil et de mon estomac.
Mon Dieu ! Que je suis mal à mon aise.
Vlan! vlan! Des claques d'air à droite et puis à gauche.
Ah! l'infini 1 l'éternel! je ne sens plus que mon pauvre corps bien douloureux.
Nous voilà en vol normal. Quelques instants encore, et nous roulons au sol.
Je songe qu'un plancher, bas et borné mais sûr, est une chose d'un bien grand prix...
— Nous avons plafonné à quatre mille huit cents..., dit le pilote à mes côtés.
La voilure gravit péniblement la côte qui mène du village au fort de Belrupt. Elle s'arrête avant d'en avoir atteint le point culminant. Je mets pied à terre. Quelques pas, et me voici sur la crête. Un vaste panorama s'offre à ma vue. Je m'arrête et, saisi d'un pieux respect, je contemple de tous mes yeux Verdun et son amphithéâtre de collines.
La ville présente à mes regards ses pauvres quartiers démolis et brûlés, tas informe de pierres grises, avec, de-ci de-là, surgissant, des pans de murs noircis par les flammes! Terne amas, sur lequel la cathédrale, toujours debout, étend l'ombre de ses tours, comme un mausolée sur les pierres de tombeaux...
Et tout autour de la ville, l'anneau d'or vieux des feuillages, car les glacis sont plantés d'arbres.
Et les faubourgs, ruines éparses dans les jardins et les vergers mutilés. Des maisons tiennent encore. Elles ont de pauvres faces trouées.
Et la campagne immense. Voici les côtes de Belleville, de Marre, de Dugny, collines glabres et rondes, comme des torses de géants, couchées là pour que l'Allemand ne passe pas. Les noirs éclatements les tourmentent et, sur elles, cheminent d'étranges processions de fantômes gris. De sinueux traits blancs les balafrent; elles portent les polygones lourds des forts.
Et voici la plaine, joncs et roseaux, gazon vert, sur lequel, paresseuse et lente, glisse comme un serpent la Meuse.
Après avoir erré dans Timmensité des champs jaunes, mon regard de lui-même retourne à la ville et ne s'en détache plus.
0 Verdun, sur la désolation je verse des pleurs...
Mais la pensée des souffrances, des morts, qui se multiplièrent sur tes coteaux pour te préserver du barbare ; la pensée des
sacrifices iniionibrablcs, acceptés pour ta virginité, ta gloire; celle de l'héroïsme, qui fleurit en tes campagnes, font que mes yeux ne voient plus tes pauvres ruines, mais mon âme ta beauté, ta grandeur.
0 Verdun, cité des vertus,
0 Verdun, cœur de la France !...
Le jour baisse... Les brouillards s'étendent sur la plaine. Les fonds disparaissent; je vois une immense vasque de bleu léger, avec, en son milieu, lejaillissement des tours de la cathédrale...