‹ Au ciel de Verdun, notes d'un aviateurChapitre 2 sur 2 · AV CIEL DE YBRDDM · texte numérisé non relu

AV CIEL DE YBRDDM

Pourquoi, ce jour-là, montai-je en Farman? Les Farmans, c'est-à-dire les « cages à poules », c'est-à-dire des guimbardes lourdes et fragiles, qui se défendent mal. Elles n'offrent pas de champ de tir vers l'arrière et les pilotes n'osent guère « remuer » ces mauvais outils, par crainte de les casser ! . .. Vrais gibiers de l'air.

0 vous, qui entendant qu'un Boelke parvint à descendre quarante avions français, vous demandez, le cœur anxieux, si nos chasseurs sont moins braves ou moins adroits, pensez aux « cages à poules » et dites-vous que nos ennemis n'en ont pas (')!

(i) Je dois dire que les Allemands ont mis à l'essai sur le front quelques appareils semblables aux Farmans. Mais ils ne les ont sortis qu'en petite quantité et dans des secteurs où ces avions, ayant peu à faire, n'approchent que de loin des lignes. {Note de l'auteur.)

Or, ce jour-là, je partis aux lignes en Farman. Le temps était merveilleusement beau, le ciel vers l'est éblouissant de lumière ; je me sentais tout joyeux.

A peine les lignes franchies vers Vaux, je distingue au-dessus de moi, sur la toile du ciel, deux traits noirs..., si petits, si petits; je savais bien ce qu'ils étaient, monoplans piquant sur moi, Fokkers s'apprètant à m'attaquer.

Le temps à peine de prévenir mon pilote, et les voici déjà à distance de tir... Ils se mettent aussitôt à virer en manœuvrant. Et le but de leur manœuvre est clair : se placer derrière moi et se garer ainsi de mes feux, par la masse interposée de mon appareil... Ils pourront alors tout à leur aise cribler une cible inofTensive, cible du reste facile à atteindre, puisqu'elle se présentera comme un perdreau droit, pour le chasseur.

C'est ce qu'il nous faut empêcher à tout prix! Le pilote s'y emploie de son mieux; virant à droite, virant à gauche, il s'efl'orce de faire face aux Fokkers; j'ai la mitrailleuse

en mains, j'attends l'occasion de m'en servir... Et soudain passe devant moi l'un des grands oiseaux de proie; je vois distinctement le pilote; son buste émerge presque en entier du fuselage; il a un casque, des lunettes tout à fait semblables aux nôtres; je distingue aussi la mitrailleuse, couchée devant lui.

J'ouvre le feu... Pan, pan, pan! trois cartouches et ma mitrailleuse s'arrête, enrayée; maudite soit-elle!

Je reste avec, dans les mains, une masse de métal inutile... Gomme cela me paraît étrange de voir de si près mon ennemi et de ne pouvoir ni l'atteindre ni l'abattre...

J'ai un geste de colère en saisissant la carabine de secours. Quelle pauvre arme contre deux Maxims.

Aïe! voici que l'un des Fokkers, derrière nous, ouvre le feu et nous arrose. Et elle marche, sa mitrailleuse. Clac, clac, clac!... Immobile sous le fouet des balles, les mains crispées à la carabine, j'attends... Le terrible claquement cesse! Je respire...

Où sont les Fokkers ?... Je les cherche vivement des yeux, car le combat n'est vraisemblablement pas fini. Je ne parviens à en trouver qu'un. L'autre, la mitrailleuse enrayée sans doute, s'est éloigné. Mais le Fokker restant en veut toujours. Je le vois qui manœuvre pour se placer et tirer!... 11 passe devant moi, il est tout proche.

Ah 1 mais cette fois, je l'abattrai peut-être. Rageusement, je vide sur lui un chargeur de carabine... sans succès malheureusement. Il m'aurait fallu la mitrailleuse.

Oh! la rage de tenir à bonne portée un ennemi dangereux et de ne pouvoir rien contre lui, d'être le gibier sans défense alors que l'on pourrait être le chasseur !

Le Fokker vire soudain et nous présente son avant. Attention ! La danse va recommencer. Clac, clac, clac ! Nous sommes en plein dans la gerbe. C'est bien pénible. Une heureuse manœuvre nous tire d'affaire, cette fois encore sans dommage.

Mais notre situation est loin d'être brillante. Nous avons, en virant, descendu sans

cesse. La terre maintenant est toute proche, à cinq cents mètres à peine, et c'est la terre ennemie. Et le Boche revient au combat. Il va nous falloir manœuvrer, descendre encore... Notre affaire est claire; ou nous serons tués par les balles du Fokker, ou nous approcherons de si près le sol, que ce sera un jeu pour les mitrailleurs terrestres de nous abattre. Cela m'apparaît avec une effrayante netteté. C'est à mon cœur une douleur aiguë, comme un fer qui le percerait... Perdus, nous sommes perdus!

Le Boche entre temps s'est placé. Il est à nous toucher, à cinquante mètres à peine. Je hurle au pilote :

— Virez, virez !...

Et j'attends le crépitement, la mort... Rien ne vient; étonné, Je me retourne; je vois s'éloigner le Fokker...

— Tout droit, tout droit! Nous sommes sauvés. Tout droit...

Mon ennemi que je suis des yeux s éloigne toujours; il disparaît. Enrayé lui aussi, très vraisemblablement... Au reste, n'est-ce pas

la règle des combats d'avions de finir faute de mitrailleuses?

Mon travail s'est effectué sans autre incident. Nous avons atterri, sains et saufs.

Maintenant sur la piste, devant les hangars, nous examinons l'appareil. Il a pris douze balles, pas une de plus, pas une de moins. Douze ; c'est honorable. Il y en a dix dans la toile, une dans un mât, qui a éclaté ; une dans un longeron de queue. Ah! cette dernière aurait pu amener une catastrophe ; la rupture de la queue, par exemple...

Des camarades s'approchent, je leur montre avec fierté les traces du combat, les meurtrissures de l'avion. Ils hochent la tête.

— Tu l'as échappé belle.

Et ils me demandent comment cela s'est passé ; je le leur dis volontiers. Tout soldat, comme tout chasseur, aime à conter ses aventures, et puis, cela pourra leur servir, ce soir peut-être ou demain... Ils m'écoutent attenlivement. Quand ils s'en vont, d'autres viennent. Tout le monde me félicite de ma

chance; je suis la bête curieuse que l'on vient voir. Songez donc : un Fannan, au-dessus du territoire ennemi, contre deux Fokkers!

Et quel plaisir, je l'avoue, de téléphoner aux artilleurs.

— Le travail a bien marché, n'est-ce pas?... oui; au début, je me suis trouvé gêné un instant, oh ! peu de chose : deux Fokkers...

Je fais le dédaigneux : c'est de bon ton... Je suis naïvement heureux.

Et le soir, je songeais que je venais de voir la mort de près. Certes, ce n'était pas la première fois. Etant artilleur, j'ai subi, aux batteries et aux tranchées, des bombardements dont je ne suis sorti vivant que par miracle. Ma rencontre d'aujourd'hui n'est pas, en horreur, comparable à de tels marmilages. Ce fut infiniment moins long d'abord. Et ma pensée toujours occupée, mon esprit ne put se fixer dans l'effrayante contemplation de la mort. D'ailleurs, je ne fus à aucun moment totalement impuissant. L'es-

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poir de vaincre soutint sans cesse mon énergie! Non, vraiment, combats d'avions et marniitagcs n'ont rien de comnmn, et ces derniers sont autrement durs.

Certes, et cela fait notre fierté, l'aviation est une arme oii sans cesse moissonne la mort. Mais si, pour nous, la faux vient souvent, do [noins vient-elle soudaine et brusque, du moins tranche-t-elle d'un coup, sans lenteur douloureuse!

On meurt beaucoup, on souffre peu.

Il fait mauvais temps; la campagne s'ennuie et moi aussi. Dieu ! comme tout est gris et triste. Le petit bois pleure de toutes ses branches chargées d'eau. Les hangars ont des peaux luisantes de batraciens...

Je veux à tout prix secouer la mélancolie qui m'étreint l'âme. Je sors, je vais au hasard; ma promenade m'amène au village.

Pauvre village! La guerre a été dure pour lui. Elle lui a octroyé un sauvage bombardement; l'incendie l'a détruit aux trois quarts. Aujourd'hui ses ruines humides sont d'une infinie tristesse.

Oh! les pans de mur ruisselants sous un ciel morne! Cadavres mutilés, abandonnés sans sépulture aux insultes du temps.

Maisons détruites, je songe aux jours heureux que vous connûtes ; aux joies, aux labeurs, aux amours qu'abritèrent vos toits;

aux vies paisibles et laborieuses qui s'écoulèrent entre vos murs. Et puisque approche le soir, j'imagine autour de vos foyers les époux assis et les enfants qui jouent...

Enfuis ces printemps ; disparus ces soleils... Il pleut, il pleut à verse sur vos pierres en désordre? Maisons, comme vos ruines lamentables touchent mon cœur... Et tant et tant de villages comme le vôtre... Dans les campagnes où passa l'ennemi, partout des ruines, partout. Grande pitié, vraiment, au pays de France...

Je poursuis ma promenade. Le hasard m'amène auprès d'une tombe, tapie au creux d'un sillon; quelques mottes de terre, des couronnes de feuillage, une croix rustique... C'est simple et grand, comme le devoir, qui étendit là ce soldat.

Un jour aussi, peut-être, j'aurai ma tombe telle, au coin d'un bois, au coin d'un champ. Une lassitude infinie envahit à cette pensée mon ame. Eh quoi! les maisons meurent, les hommes meurent, tout passe et meurt, et

nous nous agitons et nous nous efforçons? 0 folie!

Les yeux au sol, je médite. Et puis, mon regard s'élève ; je vois un pré vert, il a la couleur de l'espérance, et plus loin, le village dont les ruines luisent et rient maintenant, car le temps s'est levé, et plus loin encore, le ciel rose et souriant.

Contre-attaque au matin.

Je suis chargé de suivre la progression de l'infanterie. Au lever du jour, le temps est aussi mauvais qu'il est possible. Les nuages roulent à deux cents mètres à peine... Il pleut fréquemment, par rafales drues.

En me rendant aux hangars, je frissonne. Le travail sera dur. Il va me falloir voler bas; donc tangage et roulis pénibles. El puis, il y aura les tirs de barrage à craindre. Les faibles altitudes sont des zones de circulation intense pour les obus de tous calibres, amis et ennemis; je songe à cela, tout en me vetissant ; il y aura aussi la panne ; avec un vent pareil au-dessus des lignes : c'est la mort. Pas très gai, tout cela...

Je suis prêt. Mon pilote aussi. Nous nous serrons la main avant de monter, car le vol

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que nous allons exécuter est de ceux dont on a quelques chances de ne pas revenir.

Les moteurs sont mis en marche. En route !

Nous voici aux lignes. L'âme transie, je regarde : au-dessous de moi, il y a une terre âpre, dépouillée, étrangement proche, avec des reliefs saisissants. Une lumière blafarde l'éclairé. Terre boursouflée comme une huile bouillante, retournée comme un labour gigantesque, soulevée, ondulée comme une mer. Et de-ci de-là, des reflets livides de dalles mouillées. Humide peau de monstrueux crapaud, avec de fins sillons, sinueux et ramifiés, comme un réseau veineux; par endroits, bleue d'uniformes français. De tous côtés, les panaches noirs et lourds des éclatements : exhalaisons d'une terre en furie. Au-dessus de moi, c'est l'effroyable chaos des nuages, gros de pluie, qui s'en vont pendants. L'appareil parfois disparaît en des volutes sombres et froides, véritables fumées d'abîme. Je sens alors comme le

frôlement d'ailes immondes; et dans le sifilement du vent au travers des mâts et des cordes, j'entends de sinistres ricanements. Une affreuse angoisse m'étreint...

Et ce dessus et ce dessous se joignent à quelque distance, tout autour de moi, créant un cirque obscur, bas de plafond, écrasant de pesanteur. Et dans ce cirque, les misérables agitations humaines... Pas un coin de ciel, pas une clarté n'autorise l'espérance.

« N'élève pas tes regards, pauvre soldat. C'est inutile. Le cercle de tes gestes est sans issue... c'est un tombeau... Accomplis ta lourde tâche, le cœur glacé, l'âme navrée, et meurs comme tu vécus, la face dans la boue, D

Et moi aussi, j'ai la désolation au cœur, entre ces masses hostiles également, terre et ciel, qui sont comme des mâchoires pour broyer ou des bâillons pour étouffer.

Je vais mourir d'horreur

Un obus claque tout proche. Dieu merci! c'est un coup de fouet à mon énergie. Je

romps l'envoûtement d'horreur, et, saisi par le sentiment du devoir à remplir, je m'enferme dans l'observation des mouvements d'infanterie.

L'attaque malheureusement ne progresse pas, arrêtée très vite par des feux de mitrailleuses, peut-être aussi parce que, sous un tel ciel, nul élan n'est possible.

L'insuccès constaté, je regagne le terrain. La pluie s'est remise à tomber, elle cingle douloureusement. Courbé sous le fouet de l'averse, je songe à la méchanceté de la matière, à l'acharnement des forces aveugles à meurtrir, à écraser les corps et les âmes, à la pitié de la vie. Laideur, mort, insuccès de méritoires efforts : voilà le spectacle qu'elle vient de m'offrir.

Dans la carlingue je pleure, transi et battu d'eau, la grande misère humaine.

Et certes, la matière pèse douloureusement sur les âmes. Mais peut-elle quoi que ce soit sur celles qui put mis leur espoir ailleurs et qui vont, au travers de la peine et de la souffrance, tendues vers d'autres horizons?

Aujourd'hui, le temps est beau, je me sens d'humeur gaie. Vive la vie, pourvu qu'il fasse clair. Hier, mon âme était triste et lasse, elle est en allégresse, à présent. 0 puissance d'un rayon de soleil...

La mort? un don généreux, un sacrifice sublime. La douleur? un instrument de notre élévation... Le sang? une fleur éclatante sur les coteaux.

Mais je veux profiter de la tiède soirée pour errer dans la campagne. J'ai découvert un petit bois aux environs du campement; il est charmant en sa tenue d'automne vieil or, si délicieusement mélancolique. Un vent léger murmure en son feuillage une plainte discrète.

Car il est triste, le petit bois, et je sais bien pourquoi. En son milieu, j'ai découvert deux trous d'obus, traces de la grande ruée

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des barbares. Je ne songe pas sans pitié à son saisissement, à sa douleur, quand les éclatements monstrueux vinrent troubler son heureuse quiétude. Il était bon et serviable. 11 ne voulait de mal à personne, et seulement qu'on lui permît de poursuivre sa vie paisible et ses doux chants...

Soudain, vlanl vlan! Son cœur sensible s'arrêta sans doute de battre et depuis lors il dépérit...

Mais, petit bois, quand viendra le printemps, une foi nouvelle gonflera tes vaisseaux rajeunis et tu refleuriras dans la gloire des matins frais. Et les brises caresseront comme jadis tes jeunes feuilles, et la chanson renaîtra dans ta ramure.

Heureux petit bois... Ah! que ne puis-je comme toi me dépouiller de temps en temps d'un feuillage mort et oublier! Que ne puisje d'une vierge frondaison renouveler ma vie !

Mais rien ne s'efî'ace de nos souflrances, de nos fatigues, pauvres humains. Il nous faut accepter, pour toujours, une vieillesse

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prématurée dont les sombres années de guerre ont frappé nos cœurs...

Le temps est beau. Songeons à des bonheurs possibles.

En plein vol.

Je promène mon reçjard de tous côtés.

Nulle borne, nulle fin ! De l'espace et de l'espace encore...

Je ne comprends pas. Je fais effort.

Plus haut, toujours plus haut I Plus loin, plus loin toujours!... jamais le bord, jamais l'interdiction.

Des yeux, en vain, je fouille le ciel!

Mon âme alors s'étonne, car elle a soudain le sentiment de l'illimité.

Et elle s'épouvante, pauvre petite chose dans l'infini.

J'entends dans la nuit le ronflement des moteurs. C'est l'escadrille de bombardement de nuit qui prend l'envol. Je sors, je cherche des yeux, à la voûte scintillante, les grands oiseaux nocturnes... La nuit est tiède, éclaircie d'un pâle rayon de lune. Elle m'enveloppe comme d'une ouate douce et légère. Les ronflements troublent seuls le silence...

Ah ! je tiens du regard l'un des avions, tache sombre informe, sur le fond clair d'étoiles, avec deux faibles scintillements, les feux de bord.

« Dieu t'accompagne, voyageur solitaire, pèlerin de la nuit.

« Que sa protection soit sur toi; qu'il te garde des dangers multiples, du shrapnell qui s'allume comme un feu du ciel; de l'explosif à la brève" lueur; de l'incendiaire, chenille brillante qui se balance, étonnant

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météore. El qu'il te guide en d'incertains chemins... »

Je n'entends plus les moteurs. Le silence est retombé peu à peu sur la nature au repos.

Voici l'un des avions qui rentre. Je vois les appels lumineux de son projecteur, point brillant qui s'allume et s'éteint au ciel ! Mystérieux langage.

(( Le terrain est-il libre? » Une fusée rouge lui répond, elle monte en sifflant, explose et se balance, éclatante. « Oui, le terrain est libre.f Avion, tu peux atterrir sans craindre de collision. »

Deux projecteurs s'allument en deux points du terrain; de leurs blancs fuseaux ils inondent le terrain de lumière. L'un indique l'axe d'atterrissage, l'autre est pour éclairer de flanc. L'appareil soudain sort de la nuit, comme une apparition. Il se pose, étrangement blanc à la clarté des projecteurs. Devant lui, un pinceau lumineux balaie le terrain. Tout s'éteint^ tout se tait.

Il en surgit ainsi, leur à tour, une dizaine. La manœuvre se renouvelle. Feux inlerniiltents au cio!, fusée rouçjc, jet brusque de blancs faisceaux, apparition instanlanée, la nuit. Tout cela a quelque chose de fantastique. Suis-je éveillé? est-ce un rèvc ? un jeu fantomatique ?

Mais je ne puis songer sans frémir aux risques que courent ces hommes qui s'en vont, dans la nuit, à la merci d'un moteur. Une soupape qui grippe, un culbuteur qui casse et c'est l'atterrissage dans la campagne en pleine obscurité. Quel terrifiant drame! La terre approche, les deux passagers, le cœur serré d'angoisse, s'efforcent de percer les ténèbres, de distinguer quel sol est sous eux... Matelots tragiques qu'emporte la tempête sur les récifs!

Est-ce un pré? est-ce un bois, un village, un taillis? Est-ce la vie? est-ce la mort !

Soudain les roues touchent et c'est le salut ou l'écrasement... Les bois se rompent en craquant, l'appareil se brise... et peutêtre l'incendie... qui jettera sur la campagne

une sinistre lueur; un lourd panache de fumée monte et d'affreuses odeurs de chairs brûlées se répandent.

J'ai connu quelques-uns de ces nocturnes errants, hommes jeunes et forts. Ils partaient pour leurs périlleuses missions, le visage joyeux, la plaisanterie aux lèvres, et sans jamais laisser transpirer quoi que ce soit de leur angoisse intime. Soldats de France, gais dans l'épreuve.

Devoir et gaîté. Ils ne savaient que cela. Leur gaîté, je n'ai pas à la peindre, claire et franche comme un vin blanc de nos coteaux. Mais, je veux ici, en contant l'exploit d'un de leurs équipages, montrer ce qu'était pour eux le devoir.

Ils avaient reçu la mission de s'en aller jeter des bombes sur telle gare importante dont le nom m'est échappé. Le départ s'effectua sans incident. Tout alla bien au début. L'objectif déjà était en vue, lorsque, pour une cause inconnue, des vapeurs toxiques

émanèrenl des bombes spéciales. Les passagers en furent rapidement incommodés.

— Qu'y a-t-il ? hurla le pilote, dans le vent.

— Les bombes, lui fut-il répondu.

Ils continuèrent leur route. Quoi de plus facile pour eux que de se débarrasser des projectiles dangereux? Un levier à mouvoir et tout s'en allait par deux mille mètres. Ils songèrent à cela.

Mais quoi! L'objectif était loin encore et les bombes frapperaient au hasard. La mission ne s'accomplirait pas. Non, pas cela, à aucun prix. Haletant, étouffant, ils continuèrent.

L'objectif approchait, mais leur vue se brouillait. Ils défaillaient; la main crispée sur le levier, le bombardier attendait toujours Enfin l'instant vint, le levier joua,

les bombes s'en allèrent accomplir leur œuvre. Mais les passagers étaient à bout de forces... Dans la nuit, par deux mille mètres d'altitude, ils s'évanouirent.

Qu'advinl-il alors de l'appareil livré à lui-même? Quelles acrobaties fantastiques accomplit-il ? Je ne le sais, mais, ce dont je suis certain, c'est qu'elles furent étonnantes. Ah! certes, si quelque projecteur à ce moment éclaira l'avion, plus d'un Boche dut être surpris d'un tel pilotage.

Etonnez-vous, Boches, et demandez-vous quel surhomme conduit l'avion. Mais, pour moi, ce dont je suis anxieux, c'est de savoir si les passagers paieront ou non de leur vie leur geste héroïque.

Ils ne Font pas payé. Quelques quarts d'heure après, l'appareil atterrit heureusement. Mais aucun des passagers ne put de lui-même mettre pied à terre. On se précipita. Personne ne bougeait dans la carlingue. Les passagers étaient-ils donc blessés ou morts? Rien de cela, Dieu merci! mais le bombardier toujours évanoui, ou mal revenu, et le pilote encore bien faible. Tous deux, soignés aussitôt, se remirent peu à peu.

Combien de temps avait duré l'évanouissement du pilote? Nul ne le sait. Quand il

revint à lui, l'appareil se trouvait en ligne de vol, descendu seulement de plusieurs centaines de mètres... Le pilote, incomplètement revenu, réussit à force d'énergie à gagner le terrain : mission remplie.

Ceci s'est passé au siège de Verdun, par une belle nuit de printemps... Peu de gens ont su l'exploit. Personne ne s'en est étonné, tant l'héroïsme à cette fabuleuse bataille était la règle.

Je regarde décoller un Farman. Il vient de rouler sur la piste, avec tant de gaucherie et de lourdeur, ainsi qu'un albatros se traînant au sol, que je suis étonné, maintenant, de sa légèreté à s'enlever. Il franchit la crête

Soudain, le voilà qui ballotte : un remous, sans doute? Il penche... Oh! il ne se rétablit pas..., il penche encore ; il est presque vertical..., il tombe. C'est comme une chauvesouris frappée en plein vol..., instantané.

J'entends un craquement... L'avion n'est plus qu'un tas informe de toile et de morceaux de bois, si menus, si enchevêtrés qu'on dirait un jeu de jonchels.

Cet appel de l'avion qui meurt, combien de fois l'ai-je entendu? Combien de fois a-t-il empli mon âme d'angoisse et d'horreur?

Je regarde ; rien ne bouge dans le tas ;

nulle tête ne surgit... De tous côtés on court. Je vois des hommes s'agiter autour de la carcasse... Des brancardiers s'approchent... Je ne distingue plus qu'une foule immobile. Et puis c'est la lente procession, qui s'égrène sur le terrain, des brancards suivis des chefs, des amis et des curieux.

Les passagers? Blessés légers, qui guériront pour une nouvelle occasion de mort; agonisants ou morts, qui mourront ou sont morts, loin de leur pays, loin de leurs affections...

Un jour aussi, sans doute, je serai la loque sanglante qu'on s'en va brimbalant, avec, aux lèvres, un pli de pitié... Et qu'importe, si j'ai servi!.. Le bonheur n'est-il pas à celui qui met son corps et son âme au service d'une juste cause?...

C'est l'heure du déjeuner; je pénètre dans la tente-salle à manger. Et tout heureux d'annoncer du nouveau, je lance aussitôt :

— Mon capitaine, je viens d'apprendre que peut-être nous allons avoir à faire des bombardements de nuit... C'est ça qui va être intéressant...

Mais la nouvelle n'obtient pas du tout le succès que j'en attendais...

— Vous ne savez pas ce que vous dites, m'est-il répondu sèchement; l'escadrille ne fera jamais de bombardement de nuit.

Et au bout d'un instant de silence :

— Les bombardements, du reste, . . .

Tout cela est dit avec une conviction tellement farouche, que j'estime n'avoir pas mieux à faire que de ne pas insister. Nous nous asseyons et le repas commence...

Tout en mangeant, je cherche à découvrir un motif à l'étrange réponse du capitaine. Étrange ? oui, vraiment, et par le ton autoritaire dont elle a été prononcée, et par l'opinion qu'elle enferme. Les bombardements ne sont-ils pas de règle? Ne leur connaît-on pas une utilité certaine, au point de vue militaire? Ne s'occupe-t-on pas sans cesse, en haut lieu, de perfectionner les avions destinés^ à leur exécution?... Alors?

Je regarde le capitaine : silencieux depuis ma malheureuse annonce. Son visage le montre soucieux, soutirant. Mon Dieu!

comme cette question des bombardements le touche! Mais pourquoi donc?

La conversation que j'eus l'autre jour avec Dégart me revient à la mémoire.

Une intime souffrance, avions-nous conclu. L'aurai-je involontairement avivée par mes paroles?

. Voilà une opinion rien moins qu'indiscutable.

Elle s'expliquerait peut-être, dans la

bouche du capitaine, en supposant certaines

choses... Mais sais-ie?

Bien étrange et mystérieux, en tout cas, notre chef d'escadrille...

Boum! boum!... Des coups sourds retentissent, suivis d'un long bruissement qui s'achève en un faible éclatement. On dirait des fusées, un soir de feu d'artifice.

Ce ne sont pas des fusées qui partent, mais des obus; je connais bien la voix des batteries contre avions ; les voilà qui tirent. Je sors, car elles annoncent une prochaine visite, et je tiens à voir venir les visiteurs.

Dans le ciel, un peu partout, flottent de minuscules boules blanches, lotus sur l'eau rose du Levant. Au milieu, les avions boches, toutes petites formes noires, presque invisibles ! Ils foncent droit sur nous, mais cela, pour le moment, ne nous inquiète guère; comment un engin dangereux nous viendrait-il de si misérables insectes?

Pendant que je suis, le nez en l'air, à regarder, une grande agitation naît au terrain; on court de tous côtés. Que se passe-

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t-il? Tout simplement que des chasseurs partent à la chasse...

Rran! rran!... voilà les moteurs en action et les avions qui roulent et qui s'envolent. Arriveront-ils à temps pour engager le combat avec l'escadrille ennemie? Peut-être, mais rien n'est moins sûr. Car celle-ci, de toute évidence, ne s'en va pas baguenauder. Elle a passé les lignes, vers Saint- Mihiel; elle file sur l'Argonne, coupant, à toute vitesse, suivant la corde, l'arc du saillant verdunois. Au passage, elle lâchera ses bombes, et au revoir. Vraie tactique de Parthes... Des barbares, ceux-là aussi.

Les batteries tirent toujours et fleurissent sans cesse les plaines de l'air. Les Boches approchent. Les Nieuports en tournant montent.

" Les Boches enfin atteignent au zénith. Attention! les bombes, c'est le moment.

En voici une; j'entends dans l'air un bruissement faible. Il grandit. Aïe! Où va tomber le projectile? C'est toute la question... La menace bruit toujours!... Elle s'éternise.

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Mais arrive donc, bombe de malheur!... Le bruissement grandit encore... Aïe !

Rran ! La bombe explose . Des éclats sifflent, les mouches. Et c'est fini. C'est mieux ainsi. Pour les esprits curieux, tout inconnu est troublant; ici le point de chute.

Personne n'est touché!... C'est parfait.

Poum î poum!... des éclatements un peu partout dans la campagne.

Crottez! Crottez! sales oiseaux. Un jour, et ce sera justice, viendront pour vous le chasseur et la punition...

Les avions allemands se perdent dans la clarté lointaine, vers l'ouest... Les Nieuports montent toujours : en vain, c'est évident.

Mais que fait, au-dessus de nous, ce Boche isolé! perdreau retardataire, loin de sa compagnie?... Je ne sais pas, mais je sais bien que voilà pour lui une situation fâcheuse.

Il est déjà aux prises avec nos Nieuports. Cela devient intéressant... Il a abandonné sa marche rectiligne; il descend en spirale; c'est une loi des combats d'avion, qu'ils se livrent en un tournoiement perpétuel.

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Des Nieuporis manœuvrent tout autour.

Clac, clac, clac !... Les mitrailleuses donnent. Amis et ennemis s'approchent, se croisent, s'entremêlent et s'éloignent. Nous ne comprenons rien au combat. A peine distinguons-nous le Boche des nôtres ; et pour savoir qui tire, bernique! Nous attendons, fortement angoissés, le dénouement. Qui tombera?

Clac, clac, clac!... Le chant des mitrailleuses reprend. Soudain, l'un des nôtres tombe. Touché? Nous suivons, angoissés, sa chute. Perdu? non! Le voilà qui se redresse. Ouf! c'est un poids de moins. Enrayage de mitrailleuse, sans doute, et rupture du combat, pour permettre la remise en état de l'arme...

Clac, clac! La danse reprend...

Mais voici du nouveau. Le Boche descend droit, en vol normal, mais si vite qu'il est clair pour tout le monde qu'abandonnant le combat, il s'apprête à atterrir. Les Nieuporis l'escortent. Les mitrailleuses se sont tues.

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Le Boche descend toujours. Il disparaît derrière un bois, vers Souilly; après lui les Nieuports.

Victoire !

Tiens! Nulle fumée ne monte dans la campagne. Le Boche aurait-il été empêché d'incendier son appareil? Si on allait voir! Vite une voiture, et en route à toute vitesse. Allons à Souilly; là, nous demanderons des renseicjnements.

Souilly est à huit kilomètres. Le trajet n'est pas long. En arrivant au croisement des routes, avant le village, nous apercevons une imposante rangée de voitures devant le terrain d'aviation; nous ne sommes pas les premiers curieux à venir.

Le Boche aurait-il atterri sur le terrain? Ce serait amusant. Nous nous en enquérons. Oui, l'Allemand a fait ainsi... fort prudemment : dans la campagne, un atterrissage est toujours scabreux!...

Pied à terre. L'appareil ennemi est devant les hangars, fraternellement mélangé

avec nos avions. Je m'approche : il est absolument intact. Gomment cela peutr-il être? On me l'explique. Au cours du combat, le pilote a reçu une balle dans la cuisse. Impossible pour lui de quitter, à terre, la carlingue; impossible par suite d'y mettre le feu : il en a du moins jugé ainsi. Tant mieux, car l'appareil est du plus récent modèle et fort intéressant à examiner. Il y a foule déjà tout autour. J'augmente la foulé.

Mâtin ! quelle construction. Ils se mettent bien, les Boches. Beau moteur, cellule robuste et soignée, fuselage fin, en superbe contre-plaqué. Quant aux tourelles des passagers, très confortables, très luxueuses, coussins de cuir, instruments de prix ; surtout, armes merveilleuses, avec cinq cents cartouches au ruban de chacune d'elles.

Je ne puis m'empêcher d'établir la comparaison avec nos appareils : pas favorable, non, vraiment. Entre ces outils et nos Gaudrons, il y a toute la différence existant

entre une auto de luxe, une Rolls Royce, par exemple, et un camion...

J'aime mieux m'en aller, sans pousser plus avant l'inspection. Cela me dégoûterait par trop...

Je suis en train de me promener avec mon chef d'escadrille...

Un officier s'approche de nous.

— Gomment allez-vous, mon capitaine?

dit-il en saluant.

Le capitaine le considère :

— Vous, R...? Je suis bien content de vous voir. Mais d'où diable sortez-vous?

— Du centre de bombardement de N...

J'ai une permission de quelques jours, je me promène.

Et la conversation va son train. Puisque je suis là, je n'ai pas mieux à faire que de l'écouter. Elle m'intéresse d'ailleurs, car, de fil en aiguille, R... en est venu à parler des opérations de son escadrille. Chaque nuit sans nuage, un bombardement. Personnellement il est allé marmiter toutes les gares et tous les bivouacs de l'Est allemand. Il est

AU CIKL UE VRRDUN iS'J

ravi de nous raconter ses expéditions, et comme il est jeune et que le temps est beau, il rit souvent.

Quant au capitaine, sitôt le mot oi bombardement j» prononcé, un amer sourire est venu à ses lèvres, un sourire d'une infinie tristesse, aux coins tombants. Je remarque qu'il ne suit plus le récit de R... mais, à ce qu'il me paraît, une douloureuse songerie.

Brusquement, il interrompt R...

— Dites-moi ! connaissez-vous la ville de Thiaucourt?

— Si je connais Thiaucourt? Ah! je crois bien, c'est une des villes les plus fréquentées par notre escadrille. Que de bombes j'ai lâchées sur la gare. Du beau travail, ma foi. La gare est entièrement démolie. Les maisons avoisinantes aussi...

— Les maisons avoisinantes... Ahl fait alors le capitaine avec une telle émotion dans la voix, que R..., interloqué, se tait.

Au bout d'un instant de silence, la conversation reprend entre R... et moi, et va tant bien que mal. Le capitaine, jusqu'à la fin.

l38 AU CIEL DE VERDUN

demeure sombre et silencieux. R..., qui ne comprend rien à cette attitude, a un visage de catastrophe. Il prend congé le plus tôt qu'il le peut.

L'incident m'a frappé. Thiaucourt bom- j bardé : que diable cela peut-il faire au capi- | taine ? |

A moins que... \

Il me vient une idée... Mais l'homme i courtois n'interroge jamais. Je me tais et rentre sans mot dire.

Il plaira peut-être un jour à notre chef de nous confier sa peine.

Le front n'a pas bougé depuis les combats d'août. La vague allemande n'a plus gagné. On la sent sur le point de refluer. L'avenir se présente sous un jour favorable; tous les espoirs sont permis.

Mais Thiaumont, Vaux et Douaumont sont aux mains des ennemis, et Souville toujours serré de près. La place pour l'instant est hors d'afl'aire. Ses défenses profondément entamées, elle n'en reste pas moins à la merci d'un coup de main.

Nous songions à cela, un soir, Dégart et moi, quand le capitaine nous fît appeler. Il venait de recevoir un pli confidentiel et c'était pour nous en apprendre le contenu qu'il nous faisait prier. Voici au juste de quoi il s'agissait.

L'armée de Verdun, abandonnant son attitude défensive, allait procéder dans quel-

l4o AU CIEL DE VERDLfN

ques jours à une attaque de grand style. Les objectifs seraient Thiaumont, Vaux, Douaunpont.

Un morceau d'importance, ma foi, et que les Boches n'avaient avalé qu'après de durs et longs combats.

La nouvelle nous emplit de joie. Enfin, les rôles changeaient, et c'était fini de subir les initiatives de l'ennemi. A notre tour de mener la bataille. Dieu merci 1

Pour préparer et appuyer l'attaque, l'armée disposerait d'une formidable artillerie. En ce qui nous regardait, nous serions chargés de réglages lointains des canons de côte et de marine. Besogne périlleuse, car son accomplissement nous entraînera dans les zones éloignées, très fréquentées par les chasseurs ennemis, mais besogne d'honneur et qui n'était pas pour nous déplaire. L'affaire se présentait heureusement. Nous attendîmes avec impatience l'heure de l'exécution.

Nos canons arrivèrent quelques jours

AU CIEL DE VERDUN l4l

après. Aussitôt, nous nous empressâmes de faire la connaissance des officiers de ces batteries : marins et artilleurs de côte, gens fort distingués et courtois, dont le commerce fut pour nous un agrément et un profit.

Les méthodes de tir en liaison avec observateur aérien furent aisément mises sur pied, sans que survînt la moindre difficulté.

Avec tous les artilleurs, il n'en est pas ainsi; j'en ai connu de réfractaires à toute entente, esprits méfiants ou retardataires.

Rien de tel, cette fois. Les liaisons furent un plaisir.

J'eus alors l'occasion d'approcher de beau et puissant matériel : canons de gros calibre, monstres d'acier qui dressaient au ciel de longues et pesantes volées, et dont la voix faisait vibrer la plaine. Au repos, ils étaient sur les rails, hauts wagons bâchés, comme des chevaux fatigués, immobiles sous leurs couvertures, la tète basse. Les canonniers nous les présentaient avec orgueil ; ils nous faisaient admirer les difiérentes pièces, culasses, freins, glissières, tout un

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acier brillant, énorme, et les mécanismes qui jouaient avec des claquements...

La préparation d'artillerie devait commencer trois jours avant l'attaque. Ah! que nous l'attendîmes impatiemment ce jour, J-31 II fut retardé plusieurs fois, à cause du temps qui s'obstinait à demeurer mauvais.

Il vint le 2 1 octobre.

Ce jour-là, dès le matin, une intense activité régna au terrain. Il y avait à cette époque, au centre de L..., cinq escadrilles d'observation et trois de chasse. On peut imaginer quel vacarme et quelle agitation c'étaient aux alentours des hangars. Quel incessant mouvement sur la piste. Envols et

atterrissages se succédaient sans interruption.

A certaines heures, partaient les patrouilles de chasse. Six Nieuports, à la suite les uns des autres, décollaient dans un vaste ronflement. Ils allaient en théorie régulière, comme un vol de canards.

Plus personnels, les Farmans et les Caudrons prenaient l'air, dans un admirable désordre. On les voyait, isolés, s'éloigner vers les lignes.

Le temps était merveilleusement beau, le ciel limpide comme un cristal ; on put distinguer, durant la journée entière, sur la toile rose de l'horizon, un tournoiement pressé de moucherons. Tout autour éclosait sans cesse une multitude de minuscules fleurs blanches... Parfois, il arrivait qu'un rayon de soleil frappait quelque surface polie; un avion étincelait au loin.

Il fallait naturellement beaucoup voler, et tant de choses à faire entre les vols. Téléphoner, je n'ai jamais autant téléphoné qu'alors, et prévenir, renseigner, convenir, don-

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ner des ordres, organiser. L'on n'avait pas une minute à soi, et c'est à peine si l'on trouvait un instant pour casser une croûte frugale dans la journée. Quand venait la nuit, il y avait les comptes rendus, le rapport, les liaisons en automobile, par les routes encombrées, phares éteints, l'étude des photographies, l'établissement des programmes, pour le travail du lendemain.

L'on se couchait tard, fatigué, la tête bourdonnante de trop de ronflements de moteurs, mais le cœur satisfait.

Pour moi, j'aime ces journées qui précèdent les grandes attaques, journées d'activité fiévreuse où l'on se sent tout vibrant d'ardeur et d'espoir.

Les 22 et 2.3 octobre furent de telles journées...

Aux lignes, peu de combats pour nous. Les chasseurs remplirent merveilleusement leur rôle de nettoyeurs de l'air. Le ciel fut vraiment vide d'avions ennemis. Il fallut la témérité de l'un de mes tout jeunes camarades, qui s'enfonça profondément en terri-

AU CIEL DE VERDUN l45

toire ennemi, pour donner lieu à une rencontre, heureusement sans suite fâcheuse.

Mais le tableau de nos chasseurs fut impressionnant.

Et le jour de l'attaque arriva. 0 déception! Ce fut une journée du plus mauvais temps qu'on puisse imaginer : le matin, un brouillard épais enveloppait les collines de voiles impénétrables. Aucun travail pour nous ne fut possible.

L'attaque partit et nous errions, l'âme en peine, devant les hangars, écoutant, songeurs, le roulement lointain de la bataille, là-bas, derrière les épaisseurs d'embrun ; nous enragions de notre impuissance...

N'ayant pas mieux à faire, j'évoquais la bataille, j'imaginais l'assaut. Je voyais les vagues surgir des tranchées dans l'épaisse fumée des éclatements, et sur le sol défoncé, résolument, s'avancer. Des coups de feu, un crépitement de mitrailleuses, le brouillard se dissipe un peu, des formes courent de tous côtés ; la première ligne est prise ; des

AU CIEL Vm VERDUN lO

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prisonniers se dépêchent vers l'arrière.

Collés au barrage d'artillerie, qui nettoie devant eux le terrain, nos fantassins vont toujours.

Par endroits, d'acharnées résistances obligent la chaîne à s'infléchir, des portions s'arrêtent. Soudain alors disparaissent les formes bondissantes; le vide s'empare à nouveau de ces champs d'horreur. Mais derrière l'obstacle les mailles se referment. De tous côtés surgissent à nouveau les fantassins.

Et comme la vague que pousse la marée se déforme au profil de la grève, bute sur des rochers épars, reflue, les entoure, les submerge et monte, notre attaque, menée d'une inflexible volonté, malgré la boue, malgré le Boche, gagne sans cesse... Thiaumont est pris ! Le ravin du Bazil est occupé. En avant toujours! Douaumont, Douaumont!...

Ainsi je songeais et construisais la bataille selon mes désirs, lorsque tout à coup les brumes se déchirèrent, découvrant une cam-

AU CIEL DE VERDUN l/j^

pagne blafarde sous un plafond de nuages qui roulaient à trois cents mètres environ du sol.

Un ordre arrive : tout le monde en l'air. Aussitôt les avions de liaison quittent le terrain ; terriblement ballottés par le vent irrégulier qui souffle de l'Ouest, ils disparaissent derrière la crête. Ils vont à vue directe suivre les progrès de la chaîne. Des chasseurs parlent aussi. Ils ont peu de chance de livrer bataille par un temps j)areil, mais, sait-on jamais?...

Pour mon compte, je m'en vais essayer un contrôle de tir sur les batteries allemandes de la Woëvre.

Dieu ! qu'il fait mauvais en i'air. C'est pis qu'en mer par gros temps. J'ai tout de suite Festomac brouillé.

En arrivant, je trouve le champ de bataille couvert encore de brume épaisse.

Seuls les sommets apparaissent. Souville et Douaumont émergent comme des récifs hors des embruns, comme des cimes, audessus d'une mer de nuages. Canonnade

l48 AU CIEL DE VERDUN

intense, naturellement. L'appareil n'en est que plus péniblement brimbalé.

La plaine de Woëvre, heureusement, est entièrement découverte. Bien qu'obligé de voler très bas, je parviens à rendre quelques services à mon artillerie...

Sitôt ma tâche terminée, je me dépêche de rentrer afin de connaître l'issue de la bataille. Je brûle du désir de savoir comment cela s'est passé; j'ai bon espoir.

Après l'atterrissage, je me dirige vers le baraquement où parviennent les renseignements. Combien de fois, durant la longue bataille, ai-je ainsi couru aux nouvelles? Attaque française, attaque allemande, la journée durant j'entendais, l'âme anxieuse, rouler au loin les événements. Et le soir j'allais, comme aujourd'hui, avec plus d'inquiétude et moins d'espoir, vers le carré de planches, où me serait appris l'irrévocable. Hélas! bien des fois, j'ai connu'la déception ou l'appréhension; avance allemande, échec ou demi-succès d'attaques amies. Fleury occupé, Thiaumont pris, Souville envahi...

Mais, aujourd'hui, c'est une compensation de ces mauvais jours. L'officier de renseignements, entre deux coups de téléphone, m'apprend que les objectifs sont partout atteints. Ah]! Si je n'étais pas dans une salle de recueillement et de travail, comme je bondirais, comme je crierais de joie 1

Douaumont est à nous ! Effacé pour toujours le triomphant communiqué boche, qui, par un jour de froid hiver, me fit tant de mal :

En la présence de Sa Majesté l'Empereur et Boij nos troupes ont idéalisé d'importants progrès et, dans une ruée irrésistible, elles se sont emparées du fort cuirassé de Douaumont.

Ah 1 je me rappelle bien ces phrases douloureuses, et leur souvenir accroît maintenant ma joie. Et Thiaumont ! et les ravins des Fontaines et du Bazil, les bois Fumin, de Vaux-Chapitre et de La Caillette! Ces positions qu'assaillirent durant des mois de multiples corps allemands, emportées d'un coup en quelques heures. A nous, bien à nous. Et Verdun définitivement sauvé du barbare.

l5o AU CIEL DE VERDUN

Que je suis heureux !

Car je t'aime, Verdun, les murs, les maisons écroulées, tes collines meurtries, comme un père son enfant. Et pour loi, n'ai-je pas donné le meilleur de moi-même, ma jeunesse et mon travail, un peu de mon sang? Et n'ai-je pas durement besogné pour l'élever dans la gloire, souffert de tes souffrances, partagé les angoisses? 0 Verdun, si peu que ce soit le fruit de ma peine, je t'aime, comme un père son enfant, et je sens aujourd'hui profondément ta délivrance.

Au sortir de la baraque, je rencontre mon camarade X... Un large sourire éclaire son visage ; il me dit en passant :

— A cinquante mètres, mon cher, j'ai survolé le Douaumont, à cinquante mètres!... Les coloniaux se promenaient sur le fort comme chez eux. Ils agitaient les bras en me voyant et ils faisaient de grands gestes de joie...

Il était dans le ravissement, mon courageux camarade. Et comment le messager

d'une si magnifique victoire aurait-il pu n'avoir pas l'âme en fête?

A la nuit, la salle des renseignements s'emplit. Par une chance inespérée, nous n'avions au centre aucune perte à déplorer... La plus grande joie régnait. On causait, on riait et, de temps en temps, on allait au grand plan directeur voir le petit drapeau tricolore qu'une main pieuse avait épingle au polygone du fort. L'on se racontait les aventures de la journée, on commentait les événements.

— Moi, mon vieux, j'ai mitraillé les servants d'une batterie boche. Ah! si tu les avais vus courir!

— Six mille prisonniers ! Épatant !

— J'ai pu distinguer à terre un rassemblement ennemi, j'ai piqué et vidé sur lui un rouleau de mitrailleuse...

— Huit mois! Les Boches avaient mis huit mois à nous enlever la zone!...

Sans cesse revenait le nom prestigieux de Douaumont, dont la sonorité mettait,

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dans les conversations, comme un roulement de canon. Douaumont! Douaumont!

J'ai connu ce soir-là l'enivrement de la victoire.

Le lendemain parvinrent les détails de l'attaque, le chiffre exact des prisonniers, celui des mitrailleuses et des canons pris à l'ennemi. Tous les renseignements intéressants étaient consignés par écrit et affichés aussitôt. L'un de ceux-ci attira tout de suite mon attention. C'était le compte rendu des divisions d'attaque pour la journée du 2l\. De tels comptes rendus sont présentés de la façon suivante : deux colonnes; dans l'une ce qui a trait à l'activité de l'infanterie française; dans l'autre ce qui a trait à celle de l'infanterie ennemie.

Or, voici comment était rédigé celui de la division qui prit Douaumont :

ACTIVITÉ DES INFANTERIES Française : Allemande :

A l'heure prescrite, l'infaDterie se porte à l'attaque et atteint les Kulle.

objectifs prescrits.

N'esl-elle pas d'une sublime élégance, la rédaction de ce bulletin de victoire? Et n'est-elle pas aussi d'une éloquence tout à fait rassurante?

Vous qui doutez, si tant est que vous existiez, lisez ces quelques phrases et méditez leur signification.

L'appareil s'enlève et tout aussitôt viennent s'asseoir à mes côtés deux formes voilées... Je sais bien qui elles sont : mes coutumières compagnes de l'air!

Sur mon chemin, j'ai souvent rencontré la première, avant que de connaître l'avion, avant même que d'être en yuerre ! Mais c'est surtout depuis mon. passage dans l'aviation que son voisinage m'est fréquent.

« Elle » est entièrement voilée de noir. Bien fjue sous les ])lis flottants son visages soit àpein(^ visible, vous distinguez ses yeux, fixés sur moi. Ce regard, je sens bien que je le porte depuis ma vciuk^ au monde... mais longtemps je l'ignorai et voulus l'ignorer...

(( Ses » traits vous échappent; mais pour moi souvent, la noire compagne a soulevé ses voiles... Que mes yeux alors ont-ils

VU?... Je, ne le sais au juste; encore moins puis-je l'exprimer. Il me souvient seulement d'avoir senti ma chair frémir tout entière et l'épouvante envahir mon âme. J'ai tremblé (l'horreur... Loin de moi, loin de moi ce visage, et qu'elle cesse, hi terrible vision!

J'ai dû longuement contempler ce que j'eus désiré n'entrevoir jamais...

A chaque fois que je prends l'air, la forme noire se dresse à mes cotés. Elle pose sur moi son froid regard. Regard singulièrement troublant, insupportable sans doute par (jui n'est occupé (pie de plaisir (M soucieux que de futilités. Mais à nous, (pii avons fait une fois pour toutes l'entier sacrifice et croyons qu'il y a mieux et meilleur que la vie, il est enlin donné de le suj)p()rter sans faiblesse?... Qu'avons-nous à craindre et qu'avons-nous à perdre?

Bien plus, parce (pie nous savons la grande misère, la (jrande pitié de la vie, cette compagiu; a iini par nous apparaître comme mw. libératrice, presque désirable.

l56 AU CIEL DE VERDUN

Sa hideuse étreinte nous répugne tout autant qu'autrefois, mais elle n'est, après tout, qu'un instant d'horreur, et qu'une grande espérance adoucit.

La première de mes compagnes est maintenant une amie...

La deuxième est aussi vêtue de noir.

Mais son visage sans voile est d'une beauté merveilleuse.

Quand, pour la première fois, il m'a été donné de le contempler, j'ai senti à mon cœur un froid mortel. Car ses traits superbes n'expriment rien; car ses yeux magnifiques ont un regard sans vie, tout à fait impassible. Car ses chairs aux formes parfaites sont d'une immobilité, d'une blancheur effrayantes.

Soudain, devant ce visage de marbre, mon âme s'est troublée. Une sensation aiguë de néant m'a pris à la gorge... Affreux instant. D'un coup, l'univers m'a paru se retrancher et ma vie se mettre à battre dans un vide immense. Seul, je me suis

trouvé seul, avec moi-même. Oh ! la mortelle épouvante...

L'isolement, l'abandon. L'épreuve des épreuves pour nos pauvres âmes tremblantes de misère, de faiblesse et de peur, et désireuses avant tout de soutien; pour nos pauvres âmes assoiffées d'amour. La suprême angoisse, je l'ai goûtée... Mais non en vain, car ne pouvant porter son poids, il m'a fallu, dans mon isolement des hommes, chercher une aide...

Ainsi par la main, je fus conduit vers celui qui n'abandonne jamais et pour le service inestimable que m'a rendu ma compagne, je l'aime comme une amie...

« De mes coutumières compagnes de l'air, l'une est la Mort, l'autre, la Solitude... d

Zut! j'ai tiré aujourd'hui sur un avion ami. Dieu merci! je l'ai manqué. Je n'en suis pas moins agité d'un vague remords... Si je l'avais descendu, tout de même!

Mais aussi, quelle sotte idée a donc eu le pilote de piquer sur mon appareil, comme il l'a fait? J'étais à observer paisiblement un tir d'efficacité. Je me retourne, par habituelle prudence... Je vois un biplan dégringoler sur moi. Or un biplan qui dégringole sur quelqu'un, c'est, pour ce quelqu'un, deux traits, une tache centrale; et rien d'autre. Ni croix, ni cocarde, puisque les plans se présentent de profil; c'est un ennemi, par définition.

Tant pis pour le chasseur qui s'entraîne, sans prévenir, sur les avions amis ! Tant pis ! c'est clair... N'empêche! si j'avais abattu le mien, j'en aurais été rudement navré.

Un soir, le capitaine, Dégart et moi, sommes assis à la table commune, serrés autour de la même lampe. Le capitaine lit, mais sans conviction. Je sens sa pensée très loin des pages que, des yeux, il parcourt. Dégart écrit; de temps en temps, il jette un regard plein de joie sur une photographie qu'il a placée devant lui.

Et moi, je songe à des automnes passés; à des veillées familiales, auprès des grands feux clairs; quand j'étais enfant et que, sur moi, la vie n'avait pas encore posé sa grande désespérance...

Temps lointains, lointains... Alors, les heures coulaient heureuses et calmes, comme les eaux d'un beau fleuve dans de tranquilles plaines; et nulle angoisse, nulle horreur, n'étreignait les cœurs...

Je songe à des veillées d'autrefois... Je

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regardais danser les flammes et nulle vision de guerre ne venait assombrir mon rêve... Mais j'évoquais ces autres flammes, dont la douce chaleur met à nos âmes le bonheur, et qui sont les vraies aff*ections.

Jours paisibles, jours heureux, qui vous perdez dans les grisailles du passé, reviendrez-Vbus pour moi ? Hélas ! mon âme, meurtrie et vieillie, ne saura plus goûter vos joies...

Dégart s'est arrêté d'écrire. Il sourit, le regard sur la photographie. Et puis, parce qu'on a besoin de partager un bonheur et que je suis un ami, il me la tend.

— Regarde! c'est mon fils.

Je vois un gras poupon, qui fixe sur moi de grands yeux étonnés; une tête joufflue, trouée de deux ronds clairs, en équilibre sur l'informe blancheur d'amples robes.

— Un bel enfant, ma foi; je t'en fais mes compliments.

Le capitaine, à ces mots, abandonne sa lecture. Il s'approche, il regarde sans mot

AU CIEL DE VERDUN l6l

dire. Puis il fouille dans sa tunique, en extrait une photographie. Il nous la montre.

— Et moi aussi, j'ai un fils, nous dit-il. Et après un instant de silence :

— Je ne l'ai jamais vu...

Nous écoutons, très émotionnés, le capitaine. Enfin, sa grande souffrance, il va nous la dire. Et ce sera fini de vivre à côté d'elle, sans la savoir... Oh! la crainte de raviver involontairement une plaie mal connue...

Le capitaine reprend. Sa voix est lourde d'une immense douleur.

— Je ne l'ai jamais vu et je ne le verrai peut-être jamais, parce qu'il est né en pays envahi, après mon départ, et qu'il y est encore avec sa mère. Parce que la maison qui les abrite est située tout près d'une importante gare, souvent bombardée, souvent... Dernièrement encore, Lafont, j'en avais la preuve...

Il me souvient de la conversation avec le pilote de l'escadrille de bombardement.

— Thiaucourt, fais-je.

— Oui, Thiaucourt.

AU CIEI. DE YKRDU> II

Le capitaine se tait un inslant, puis violemment :

— Comprenez-vous maintenant que je la déteste, cette atroce guerre, qui m'a tout pris, mon épouse et mon fils, et qui me torture, sans cesse, avec la menace de ne les rendre jamais à mon amour?... Ah oui, je la déteste, la guerre...

Il se tait... et nous ne savons que dire à cette grande douleur, à cette grande colère...

Quelques minutes passent, silencieuses.

Le capitaine, le regard fixe, les traits contractés, laisse en son âme rouler, je le devine, de tumultueux sentiments... Et puis, le cœur dégonflé par l'explosion de sa haine, il reprend lentement, d'une voix tristement résignée :

— Je la déteste, un peu plus qu'un autre, parce que je lui dois plus de mal

Vous vous battez de tout votre

cœur, parce qu'il est juste que l'agresseur soit puni et que le voleur restitue... C'est le devoir; je l'accomplis aussi; mais vous le

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parez de la cfaîté et de l'entrain d'une jeunesse qui n'a pas rencontré le malheur... Et moi, je suis sans cesse triste et douloureux, mes pauvres amis, et je porte une éternelle angoisse...

J'ai pu souvent vous étonner par mes silences, par de certaines manières brusques. Ne croyez pas que ce fut dédain et orgueil ; mais ma peine est parfois telle que mon cœur est trop petit pour la contenir. C'est elle alors qui parle et qui agit, qui est étrange, fantasque, dure, importune... et non pas moi...

Mes amis, j'ai tenu à vous ouvrir mon cœur parce que je désirerais, tout fâcheux que je suis, posséder votre affection...

Notre affection! Vous la possédez, mon capitaine, dès à présent, et puisqu'elle ne vous indiffère pas, nous saurons vous en donner des preuves.

Mais merci mille fois, de nous avoir conGé la grande pitié de votre cœur.

Désormais, pour alimenter notre ardeur.

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un but précis à nos efforts sera devant nos yeux : rendre à notre capitaine ses affections et sa joie !

Et n'est-ce pas la volonté de telles restitutions, multipliées à l'infini, qui fait notre résolution de combattre et de combattre jusqu'à la fin?

Un Caudron vient d'atterrir!... Rien que de très naturel à cela. Mais je vois courir vers l'appareil. Un passager blessé, sans doute...

Je m'approche pour savoir. Un corps est effondré dans la carlingue : c'est celui de G..., un charmant camarade, qu'une balle allemande vient d'atteindre à la tète. Hélas ! il a été tué sur le coup.

Le pilote n'a rien. A côté de l'appareil, il parle avec volubilité, très secoué, très énervé. Il dit le combat : un Boche les a surpris; quelques cartouches et c'était fini. Il est couvert de sang, vêtements et visage, car au vent des moteurs, le sang qu'épanchait la blessure du passager le fouettait, comme un rocher, l'embrun. Sous l'horrible douche, il lui a fallu ramener l'appareil. Il a pu le faire ; mais on le sent affreusement

ému; de temps en temps un frisson secoue ses membres.

Des infirmiers s'approchent; ils enlèvent la masse inerte du passager. La tête roule sur la poitrine. Ils l'étendent sur un brancard. Les vêtements sont rouges aussi. Sur le visage blanc se dessinent des sillons sanglants.

On emporte le mort vers l'infirmerie, où il sera provisoirement déposé.

Je reste devant l'appareil abandonné sur la piste. Les panneaux de la carlingue sont rouges. Les mâts, les fuselages des moteurs sont rouges aussi.

Que de sang !...

Au terrain, une équipe de prisonniers allemands exécutait divers travaux. Elle était commandée par un adjudant boche, grand et gras homme, à la mâchoire puissante, au poil ébouriffé et roux. Il avait pris part à de nombreux combats devant Verdun et il s'en montrait fier. Orgueilleux, il ne mettait pas en doute la chute finale de la place; j'en eus la preuve, un jour que je l'entendis répondre, d'un rire large et bruyant, à l'un de ses hommes, qui venait de lui exprimer l'opinion que peut-être Verdun résisterait à la ruée allemande.

Mais le 26 octobre, lendemain de la prise de Douaumont, il faisait piteuse mine. Je l'avoue, ce fut un plaisir pour moi de lire sur son visage l'anxiété et la rage.

Dans la soirée, il surveillait le travail de ses hommes en bordure de la grand'route,

l68 AU CIEL DE VERDUN

lorsque vint à passer un convoi de prisonniers. Tristes débris de la bataille : ils allaient, les officiers en tête, tout sales, tout boueux, les traits tirés, la face pâle, avec des regards fuyants de bêtes traquées. Il y en avait des grands et des petits, quelques gaillards solides et beaucoup de malingres, et de si jeunes et de si faibles! Piteux troupeau, vraiment. Certes, ce n'étaient plus les hommes de la Marne et de l'Yser, ni ceux d'Artois et de Champagne. Fond de tiroir, ma foi.

Je les voyais passer, tout joyeux du symptôme qu'étaient leur nombre et leur mauvaise constitution.

Non loin de moi, l'adjudant boche assistait aussi au lamentable défilé.

Quelles pensées s'éveillaient en son âme? Je ne sais au juste ; mais, certainement, des pensées peu réjouissantes. Au fait, on l'entendit, m'affirma-t-on, tenir à ses frères d'armes un langage à peu près semblable au suivant :

— Embusqués! lâches! Moi, j'ai pris

Douaumoiii et vous le laissez reprendre. Moi, je suis parvenu jusque sur le Souville et si je suis ici prisonnier, c'est pour avoir, à l'assaut, poussé trop loin. Et vous, vous n'avez pas été capables de tenir et vous avez cédé ce que vos braves frères avaient acquis, au prix de leur sang!... Lâches! lâches!...

Lorsque Dégart apprit le fait, il en fut tout joyeux.

— Tout va bien, dit-il, puisque les loups commencent à s'entre-dé vorer.

De gros nuages, volumineux et ronds, se promènent au ciel, comme des morceaux d'écume sur une eau bleue. Le soleil les irise curieusement... Au-dessus du terrain ils sont peu denses. On aperçoit un grand espace entièrement libre de ces amas vaporeux : c'est ce que nous appelons « un trou ».

Vite, partons ! Peut-être l'éclaircie s'étendelle jusqu'aux lignes et le travail est-il possible...

Non, il n'en est pas ainsi; me voici audessus de Verdun. Le sol est entièrement disparu...

Je vois une mer immense de vagues immobiles; une mer d'ouate légère et qui semble douce comme un duvet ; plaine étrange, bien plate, bien uniforme. Le soleil brille, dans un ciel parfaitement limpide, au-dessus de cette molle étendue. Dans

quel pays de rêve suis-je parvenu? Simple et pur, calme et vaste...

Gomme il fait bon s'y délasser des agitations et des petitesses de la vie...

Volons encore au-dessus de la mer de nuages...

Pourquoi me souvienl-il aujourd'hui de mon premier vol en avion?

...J'attendais, avec l'ardeur d'un vif désir, l'instant où, pour la première fois, je m'élèverais au-dessus des campagnes, l'instant de mes noces avec l'air... Tant de fois, d'un regard envieux, j'avais suivi les blancs oiseaux dans leurs larges évolutions ; tant de fois, mon imagination m'avait emporté sur l'un d'eux, au travail ou au combat... Quelle ivresse, pensai-je, d'errer en plein ciel, en plein azur, avec, à ses pieds, toute une terre immense 1 Quelle joie de se sentir emporté au travers des espaces et de voir se découvrir de lointains horizons !

J'imaginais un monde de sensations inconnues; j'attendais des merveilles et des bonheurs nouveaux, une révélation, un peu comme un amoureux de son amour.

Et quand, un beau matin, j'enjambai le rebord d'une carlingue, mon cœur battait à rompre...

Et puis, je n'ai ressenti que de l'ordinaire et du connu. Il m'a semblé que je n'avais de ma vie fait autre chose qu'ascensionner. Cette fuite des champs, ce fouet du vent, cet air léger, cette terre lointaine; je les connaissais de toujours. O vieillesse de l'âme humaine !

Et j'atterris, étonné que ce ne fût pas autre... Depuis, j'ai goûté là-haut bien de fortes et neuves sensations. Mais, de ce premier vol, j'attendais quelque chose de tellement extraordinaire, qu'il me valut une lourde déception...

Tout le monde ne reçoit pas un baptême sans émotion. Il venait souvent, à l'escadrille, des camarades d'autres armes. La visite de beaucoup d'entre eux avait un mobile intéressé. Ils venaient surtout pour obtenir de nous une promenade aérienne.

— Quelques minutes seulement ; nous serions tellement contents...

Lorsque cela était possible, leur désir était exaucé. Un vieux pilote avait le soin de ces baptêmes de l'air; un pilote sûr et adroit, mais d'esprit badin.

Impassible, il embarquait le néophyte radieux. Celui-ci, au départ, gesticulait de joie...

Mais au retour... Gomme il descendait péniblement de la carlingue ! A la pâleur de son visage, à ses gestes las, il était permis de penser que si ce premier contact avec l'air n'était pas une surprise pour son âme, elle l'était certainement pour son estomac.

Ah! les remerciements, par phrases coupées, au pilote, très correct, mais qui, nous le savions, ne se tenait pas de joie. Et le jugement, un brin écœuré, du baptisé, sur l'aviation I

Mais il pouvait se vanter d'avoir à peu près tout ressenti : le roulis et le tangage, qui font monter aux lèvres l'estomac, les virages serrés, les ghssades, les piqués, les

Spirales vertigineuses. Tout ce qui gifle, étourdit, plaque ou arrache, ou bouscule ou suffoque... Une leçon magistrale, peut-être un peu chargée, pour une première, mais qui épuisait la matière... Hélas! un peu aussi le passager.

« Rends l'âme sur le terrain, néophyte. Rends-la sans honte ni dépit. Je te le dis, en vérité : les initiés l'ont rendue avant toi, la rendent et la rendront encore... »

L'heure du courrier. L'heure de joie, quand quelque chose parvient des êtres chers; quand une douceur, à la magie des mots, berce l'âme du soldat... Il oublie le danger, l'ennui, l'horreur; il songe à son pays. Le regard sur la feuille minuscule, il voit, comme en un miroir enchanté, des campagnes et des maisons connues, des figures aimées...

L'heure de tristesse, hélas ! parfois... Aujourd'hui, pour moi. Quelques lignes viennent en effet de m'apprendre la mort de Pierre B..., un ami, un ami vrai. Elles sont de sa mère. Elles expriment une telle douleur, une telle désolation, que je puis à peine les lire et que les larmes emplissent mes yeux.

Pauvre mère! Devant sa souffrance, ai-je

AU CIEL DE VEKDUiN [77

le droit de songer à la mienne? Oh! mon sang, ma vie, pour l'effacer...

Hélas! je ne puis rien.

En des temps lointains, si lointains qu'il m'en souvient à peine, j'avais trois amis. Trois amis 1 Et la vie n'aurait pas été que gaîté, qu'espérance?... Elle était ainsi.

Or voici ce qu'il est advenu :

Au vent de l'invasion, dans les forêts d'Ardennes, le premier est mort. Sur les coteaux d'Artois, une journée de printemps, le deuxième. Et le troisième vient de mourir...

Mais ne suis-je pas mort moi-même plus qu'à demi? Un peu de ma vie ne s'en estelle pas allée avec chacun de mes amis?... Qu'attends-je maintenant pour mourir tout à fait?

La mort de Pierre B... fut belle : à l'assaut des lignes ennemies...

Réformé, il avait voulu servir quand même. Il est parti simple soldat.,., il est

AU CIEL DE VERDUN la

tombé obscur troiijuer. Ses derniers mots ont été pour dire son bonheur de donner sa vie à la France...

Tant d'élévation d'âme, tant d'iiéroïsmel Je sonqc à la mort de Pierre B... et le soldat en moi s'émerveille, mais l'ami pleure...

Et l'Iiiver est venu... Plus une feuille, j»liis un fnnl, plus une fleur! La mort j)our la nature.

El pour nous l'inaclion et le marasme.

Un ciel bouché d'épais nuayes; la pluie, le vent, la neicje. Nos appareils ne quittent plus les hangars; et nous ne quittons plus tios habitations, nos nouvelles habitations, car les tentes sont abandonnées. Elles ont disparu aux premiers froids, ([uand tombaient les dernières feuilles, quand brillaient les derniers soleils. Adieu, les dessins clairs sur la toile ; adieu, les exhalaisons champêtres et les sylvestres parfums. Adieu, les tendres luminosités des matins, la fraîcheur des rosées.

L'on nous a construit des baraquements confortables et chauds, mais disgracieux.

l80 AU CIEL DE VERDUN

Nous y vivons une vie de désœuvrement et d'ennui, autour de poêles fumeux.

Lecture et bridge ; bridge et lecture, occupations des journées hivernales, des longues soirées! Mais le bridge, on s'en lasse; et la lecture, nous ne sommes pas ou nous ne sommes plus des intellectuels et nous avons perdu l'habitude de l'étude et de la méditation.

L'action, voilà vers quoi se tend notre désir. Et voilà ce dont la privation submerge nos âmes d'ennui.

Ohl la triste saison d'hiver...

Parfois cependant le travail est possible, quand brille dans un ciel limpide un clair soleil. Journées exquises celles-là, qui ont le charme d'une vieillesse heureuse.

Aujourd'hui est une de ces journées.

Il neigeait depuis plusieurs semaines ; le flottement serré des flocons ne s'interrompait pas; il semblait devoir être éternel, et je désespérais du retour des beaux jours.

Cette fuite régulière et lente des masses légères qui passaient sans bruit, se posaient et se perdaient dans la grande nappe blanche, m'oppressait du sentiment de la fuite des jours. Ils viennent, eux aussi, d'une profondeur insondable, passent et se fondent dans cette chose unie et vaste qu'est le passé...

Une mélancoHe m'étreignait l'âme...

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Mais ce malin, quand le jour parut, il éclaira un ciel vide enfin de blanches nuées. Un pâle soleil se leva au-dessus des collines neigeuses. La campagne élincela... L'atmosphère était merveilleusement transparente ; le manteau point trop épais sur la piste.

L'on allait pouvoir voler et pour de bon travail.

Par temps de neige les pistes fréquentées et les positions de batterie occupées se distinguent aisément des pistes et des positions abandonnées. Une telle distinction est fort utile, on le comprend. De plus, les réglages sont aisés par une transparence exceptionnelle de l'air.

Le capitaine répartit entre nous les missions. La mienne est une surveillance générale du secteur; observer, cueillir une moisson aussi abondante que possible de renseignements utiles.

Je me dépêche de prévenir mon pilote.

J'assemble le bagage indispensable et je file aux hangars. Les avions déjà sont sur la

AU CIKL DE VERDUN l83

piste ; des mécaniciens tournent tout autour. Sur la couche éclatante règne l'agitation de tout un peuple de formes sombres. Des moteurs, des « moulins », veux-je dire, sont en action. Do fines nuées se forment au vent des hélices; elles se déplacent rapidement et se dissolvent comme des tourbillons.

Dépêchons! Dépéchons! Je suis impatient, après une si longue privation, de reprendre l'air ! La fièvre des départs s'est emparée de moi. Oh ! le désir, l'espoir d'horizons plus larges. Dépéchons ! Tout vibre. Tout s'agite. En route! Enfin nos moteurs arrachent l'appareil. Enfin, il s'enlève...

Je suis très haut, je regarde... La terre est une nappe immaculée, avec des plis qui sont les collines. Une nappe brillante, éblouissante sous les feux du soleil. Le ciel est parfaitement pur, la terre sans tache. Cette blancheur filiale, cette simplicité, qui de tous côtés s'offrent à mes regards, rendent plus immense encore que d'habitude le monde.

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J'ai la sensation de l'illimité, de l'infini... Tout est blanc, les bois, les maisons et les champs; mais à mesure qu'approchent les lignes apparaissent des noirceurs, comme de fusain, que la main de l'homme a mises au virginal manteau; les routes, à cause de l'incessant flot qu'elles roulent et les boyaux et les tranchées.

Les tranchées?... Des traits, aujourd'hui, sur la vaste feuille blanche des campagnes. Traits hésitants, dessins malhabiles. Ils s'étendent sinueux et parallèles, naissant d'un horizon, mourant à l'autre.

D'avion, cela paraît si minuscule, si insignifiant! C'est pourtant ce sur quoi bute la puissance d'immenses armées. Et c'est l'angoisse du monde entier.

De chaque côté, les boyaux! Réseau qui naît au voisinage des lignes, se serre et s'épaissit à mesure qu'il en approche.

Et les pistes : traits plus fins, moins flexueux, moins vagabonds.

L'ensemble est une dentelle irrégulière, en noir sur fond blanc, dentelle abandonnée.

avec des ûls pendants; je la reporte avec soin sur ma carte. L'œuvre de mort ne s'en trouvera pas mal.

Et les batteries? Je cherche les minuscules taches noires, que ne peut manquer de faire, devant les pièces, la déflagration des poudres. Je note, je note sans cesse. Gare les artilleurs boches; gare à la dégelée prochaine !

Tiens! la batterie 02, 4o est occupée?... Elle se donnait pourtant des airs de position abandonnée. Ah ! la mâtine, mais les ovales sombres sont là, les ovales révélateurs. Attends un peu...

Je note, j'observe! Ma besogne m'absorbe et je ne vois pas s'assombrir, oh! si peu, l'horizon, ni s'avancer le lourd cortège des nuages chargés de neige.

...Et soudain, des flocons descendent, rares d'abord, bien vite innombrables. La terre et le ciel disparaissent. Des gazes légères et fuyantes nous enveloppent. Nous sommes perdus dans la blancheur mouvante...

l86 AU CIEL DE VERDUN

Perdus. Une violente émotion s'empare de moi , elle fait battre à grands coups mon cœur. Ah ! Tangoisse de passer brusquement de l'aisance immense à l'étroit enserrement. J'étouffe sous la masse énorme des mousselines descendantes. J'étouffe dans le grand silence ouaté... Je sens l'insaisissable suaire resserrer petit à petit son étreinte humide. L'affreuse oppression grandit. Horreur! je suis l'enlisé que submergent les sables; le noyé qui s'enfonce; le poitrinaire à qui l'air manque...

D'un effort de volonté je me reprends. Je cesse de sentir, je me mets à penser. Je pense que notre situation est des plus scabreuses et qu'il faudrait bien nous tirer d'affaire ou du moins essayer. Mais que tenter, pour cela?

Descendre? non. La terre viendrait sans que nous la vissions approcher. Ce serait l'écrasement dans quelque champ ou sur quelque maison. Autant que possible, non, pas cela.

Une seule chose à tenter, je crois bien :

nous en aller chercher au loin un ciel libre de ces maudits flocons. Je hurle à mon pilote :

— Plein sud-ouest.

Nous avons une boussole. Si le vent ne nous dérive pas et si Dieu le veut, tout ira bien. Nous piquons au sud-ouest.

Et les flocons descendent toujours. Et nous semblons ne pas bouger. Dans le silence lourd, le ronflement étoufle du moteur me paraît de sonorité étrange. Nous allons. Et comme à regarder, d'une voiture, s'enfuir le sol de la route, petit à petit, devant l'inlassable mouvement de la masse neigeuse, un vertige s'empare de moi. Je vois soudain l'appareil dans d'étonnantes positions. Il me semble osciller de tous côtés, pointer au ciel la carlingue, et puis baisser brusquement du nez et puis se coucher de droite et de gauche. Tout est fini si le pilote à son tour perd le sentiment de l'horizontal. L'appareil ne peut manquer de s'embarquer sur une aile et de tomber...

Soudain, l'espace; la terre et le eiel. Oh!

l88 AU CIEL DE VERDUN

La zone neigeuse est dépassée. J'aspire à pleins poumons un air libre enfin. Oh! je danserais de joie dans la carlingue si cela m'était possible. Je suis comme un égaré dans la nuit de souterrains étroits qui aperçoit tout à coup la campagne et le salut.

Tout danger pourtant n'est pas écarté. Assurément non.

Il faut atterrir encore, et cette opération sur le champ couvert de neige n'est pas sans péril. Il nous sera en effet impossible de distinguer le relief du sol. Gare aux fossés! gare aux talus! gare aux capotagesl

Mais j'y songe. Sommes-nous seulement en France? je regarde de tous côtés. Je ne reconnais pas la campagne ! Diable ! diable ! Prisonnier? Ah! mais non. Il faut essayer de savoir, avant de se poser. J'ai une idée ; descendre et voler très bas. Ainsi distinguerai-je peut-être quelque soldat dont l'attitude ou l'uniforme ou le coup de feu éclairera ma religion. Il n'y a pas autre chose à faire.

J'explique la manœuvre à mon pilote.

AU CIEL DE VERDUN 1 8c)

C'est long et pénible, j'ai beau hurler, c'est à peine si j'entends le son de ma voix. Je parviens cependant à me faire comprendre. Le pilote approuve d'un signe de tête et tout aussitôt nous commençons à descendre...

Mais quelle est cette ville que je viens d'apercevoir là-bas, tout là-bas! Halte à la descente, mon pilote, et droit sur elle. Il est probable que je parviendrai à l'identifier.

Nous approchons! J'écarquille les yeux, comme un naufragé qui voit venir la côte et (jui s'efforce de distinguer sa nature; côte hospitalière ou dangereuse à aborder?

La cité qui vient est bâtie dans une étroite vallée. Elle est traversée par une rivière et par un canal. Nous approchons... La ville haute, la ville basse, la gare! C'est Bar-le- Duc. Dieu merci, nous sommes en air français. Et voilà un terrain d'aviation. Je distingue les hangars! Toutes les chances décidément. L'atterrissage en campagne va nous être épargné!...

Je fais part de ces heureuses découvertes

igO AU CIEL DE VERDUN

à mon pilote, dont le visage s'éclaire. Du bras, je lui montre le terrain.

Et l'atterrissage s'exécute sans incident. Nous roulons en soulevant derrière nous une nuée de neige fine; l'appareil s'arrête. Je mets pied à terre. Que je me sens bien. J'aspire à pleins poumons, goûtant à mes bronches une légèreté étonnante de l'air. Je regarde de tous côtés, tout me surprend et m'intéresse. L'aspect des choses me semble différent de celui que je savais. C'est un peu comme si je connaissais le monde pour la première fois. Dieu! qu'il est beau et que je m'y sens bien, malgré le froid, malgré la neige.

Cette renaissance à la vie, vous l'avez tous connue, n'est-ce pas? soldats, meis frères, quand, après les heures d'angoisse où la mort était sur vous, s'est enfin éloignée la terrible menace.

Je suis sur le terrain comme un enfant et je gambaderais volontiers. Mais il faut songer aux affaires sérieuses et d'abord prévenir l'escadrille où l'on doit être fort inquiet,

ensuite abriter l'appareil. Il attendra ici des cieux plus cléments.

Quant à nous, nous allons rejoindre tout de suite en automobile.

Tandis que nous roulons vers L..., chaudement vêtus de fourrures, je goûte le plaisir, maintenant hors d'affaire, de revivre par la pensée les dangers courus. Un frisson parcourt mes membres au souvenir de mon angoisse quand, perdu dans la blancheur sans fin des flocons, je désespérais. Et ce frisson m'est agréable. Sain et sauf à la côte, j'écoute dans le passé hurler et battre la tempête.

Le 3 novembre est un jour de fête pour les élèves de l'École centrale. Ceux de la région de Verdun avaient décidé de se réunir à cette date pour déjeuner, à Rampont. Dégart était du nombre des convives...

Il se faisait une joie de cette réunion parce qu'elle était l'occasion pour lui de revoir de vieux amis et parce qu'il aimait le vin et la gaîté.

— Pourvu que je sois libre demain, me dit-il la veille.

Rampont est un village situé à quelques kilomètres du terrain. Dégart devait l'atteindre dans la voiture de Damon, un Central aussi, d'une escadrille voisine.

Or, au matin du 3 novembre, le temps était douteux. Beaucoup de nuages au ciel, mais quelques éclaircies. On allait vraisemblablement pouvoir travailler vers le milieu

AU CIEL DE VERDUN lC)'d

de la journée. Nous demandâmes à l'artillerie son programme : il comprenait un seul réglage. C'était pour le mieux; nous étions six observateurs. Dégart pouvait en toute tranquillité s'en aller à la fête.

Vers 10 heures le plafond se dislo([ua. Une large nappe de ciel bleu se lendit entre les masses nuageuses. Dégart me dit :

— Je pars.

— Déjà? Tu vas arriver bien trop tôt.

Il reprit :

— Tu ne me comprends pas; je pars faire le réglage.

— Et la fête, et les amis?

— Je pars.

— Voyons, ce n'est pas sérieux, ce que tu me dis là. Est-ce à ton tour de voler? Non; et quand cela serait? Ne sommes-nous pas cinq à n'avoir que faire, à ne demander qu'à travailler? C'est moi qui vais le faire, ce réglage.

— Je ne veux pas, reprit-il sèchement.

Assez causé, d'ailleurs; je pars.

AD CIEL DE VERDUN l3

ig/} AU CIEL D2 VERDUN

Je n'avais plus qu'à me taire; je me tus. Il prit ses vêtements, ses jumelles, ses cartes et se dirigea vers les hangars.

Qu'a-t-il donc, pensai-je en le voyant s'éloigner. Aurait-il appris quelque chose jqui lui fit désirer ne pas aller à Rampont? Sans doute, c'était cela! Je rentrai dans ma chambre, préoccupé malgré tout. Un livre suscita mon désir. Je me mis à lire, oubliant mon inquiétude inexpliquée.

Dégart, je l'appris ultérieurement, rencontra Damon aux hangars. Celui-ci, qui connaissait les programmes de travail, fut naturellement très surpris de le trouver résolu à voler. 11 insista longtemps pour obtenir qu'il renonçât à son projet.

Mais rien ne fit et, vers 1 1 heures, Dégart partit.

Deux heures passèrent. J'étais assis devant le baraquement. Un camarade vint à moi et me demanda si les avions de notre escadrille n'avaient pas les fuselages peints en rouge.

AU CIEL Di: VERDUN 196

— Us les ont ainsi, répondis-je, mais pourquoi me demandez-vous cela?

— Parce qu'il vient d'atterrir un appareil à fuselages rouges, avec les passagers grièvement blessés.

— Ohl fis-je...

Et je me précipitai vers les hangars, profondément angoissé, car l'avion ne pouvait être que celui de Dégart.

Je vis deux corps étendus sur des civières. L'un était mon ami ; chair blême et immobile!... je me penchai, je lui parlai. Il ne répondit pas. Mais, comme j'étais là, d'une voix faible, il prononça quelques mots, comme de très loin...

— Je mourrai donc en soldat, comme mes ancêtres... Je suis content.

Héroïque ami! Une voiture d'ambulance l'emporta presque aussitôt après. Je la suivis des yeux, jusqu'au tournant de la route, triste à mourir... songeur aussi. Car il me souvenait de l'obstination de Dégart à voler ce jour-là, malgré ses promesses,

malgré les objurgations de Damon et les

miennes.

Le 27 décembre, parvint à l'escadrille un ordre du grand quartier général me détachant, pour un stage de quelques jours, à riicole de tir aérien d'Arcachon.

Rien de plus agréable qu'un tel stage. Mais, comme il n'y avait alors à l'escadrille que trois observateurs entraînés, je m'en fus trouver le commandant et, malgré de multiples difficultés, j'obtins que l'ordre fût rapporté.

Le 28 décembre au matin, le temps n'était point par trop défavorable. Je téléphonai à l'artillerie pour lui demander quel travail elle prévoyait. Il me fut répondu qu'un réglage peut-être serait tenté. Gomme cela n'était pas bien sûr, on me téléphonerait à nouveau, ultérieurement. Là-dessus, je m'installai dans un fauteuil et je me mis tranquillement à lire. Une heure passa sans que rien me parvînt de l'artillerie. Gela me parut étrange. Je décidai de l'appeler.

Je saisis la manivelle et je tournai.

AU CIEL DE VKRDUN IQy

— Allô! Allô!...

Pas de réponse.

— Allô! Allô!...

Toujours rien. Tiens! les fils étaient coupés entre le central et moi... Voilà pourquoi, sans doute, Je n'avais rien su de l'artillerie. Il importait que je puisse lui parler au plus vite.

Je m'en allai vers les hangars. iXous y avions un téléphone : celui-là vraisemblablement fonctionnerait. En arrivant sur le terrain, je vis un avion, passagers dans la carlingue, prêts à partir. Je m'approchai. Mon camarade Nadon m'expliqua, de son siège, qu'une demande de réglage était parvenue. On avait essayé de m'avoir, mais sans succès.

Voyant cela et pour ne pas perdre de temps, il s'était décidé à partir à ma place..

Je lui répondis qu'il avait agi fort sagement; mais du moment que je me trouvais là, c'était à moi de prendre l'air comme il était prévu. D'ailleurs un simple échange d'observateurs.

ig8 AU CIEL DE VERDUN

Il descendit, je montai... L'appareil décolla et à quelque cinq cents mètres du terrain, je fis la plus belle chute du monde. Ainsi le voulut l'un des moteurs qui brusquement s'arrêta... Ce ne fut que l'espace de quelques secondes désagréables. L'appareil se mit soudain sur l'aile et glissa... Je vis le sol approcher avec une rapidité considérable... Mais je ne sentis aucune douleur. Je m'évanouis, comme on s'endort...

Le pilote en fut pour peu de chose. Quant à moi, j'eus la face sérieusement traumatisée et je dus m'en aller à l'arrière pour de longs soins.

Maintenant, au souvenir des hasards qui m'amenèrent sur le terrain, à temps pour m'embarquer dans le funeste avion, je songe; je songe, comme je songeais, lorsque s'en allait mon pauvre Dégart.

Et je me demande si le malheur n'a pas une voix mystérieuse, et si cette voix, comme un chant de sirène, n'appelle pas irrésistiblement.

Ainsi allons-nous, guettés sans cesse par une affreuse mort, attentifs à l'appel du malheur. Heureux quand même.

J'entends ici bien des gens se récrier : « Quoi! Heureux au milieu de tant de souffrances, de tant d'horreur... y>

Ceux-là pensent que le bonheur est de mener misérablement une longue vie, les yeux obstinément rivés au sol.

Mais à nous, la quantité des jours vécus importe peu. Notre souci est uniquement la qualité de la vie, qui les emplit...

Heureux! Oui... Nous le sommes de peiner, de souffrir pour une noble cause, de nous donner tout entier à l'accomplissement d'une œuvre sainte... Ne savez-vous pas quelle source de joie c'est, que de s'offrii-, victime volontaire d'un haut idéal ? que do se sentir au-dessus, très au-dessus de la ma-

lière et l'âme pleine de mépris pour ces basfonds de nous-mêmes, désirs, passions?

Alors vraiment, il nous paraît que nous valons quelque peu et que nous avons droit, malgré la boue qui nous souille, à notre propre estime.

Heureux aussi de vivre largement, en pleine lumière, en plein espace, parmi les transparences sans lin, qui sont partout et enveloppent de splendeurs!... Je voudrais rendre nos bonheurs devant les paysages célestes.

Nulle ligne ! Nul rythme, il est vrai, pour intéresser!... Nul trouble! Nulle complexité, non plus. Et l'âme se dépouille du lourd vêtement des passions et se simplifie et s'immensifie avec ces profondeurs illimitées, avec ces limpidités parfaites...

Épuration, élargissement délicieux.

Mais la vastité de ces champs sans borne frappe soudain et l'âme perçoit l'engloutissement de l'homme dans l'infini!... Elle tremble et s'effraie. Mais une ample perspective lui

a été offerte, de ruiiivers, et, troublée, elle s'émerveille... Instants de joie, forte et terrible...

Ainsi allons-nous, ouvriers privilégiés de la grande œuvre, remués sans cesse, jusqu'au plus intime de notre être, par les angoisses et les joies aiguës.., vers la mort, il est vrai... Mais pourquoi nous plaindrionsnous? Quand l'heure viendra, n'aurons-nous pas vécu une intense et haute vie ! Et la France ne demeure-t-elle pas, qui éternisera un peu de nous-mêmes?...

KANGY, IMPRIMERIE BERGER-LEVRAULT FEVRIER IQlS

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