‹ Au ciel on se reconnaitChapitre 2 sur 15 · AU CIEL · texte numérisé non relu

AU CIEL

Etat de la question.

Madame,

La mort a cruellement frappé, autour de vous , les personnes qui yous étaient les plus chères. Votre douleur est extrême, et elle est légitime , quoique vous ne doutiez pas de leur salut éternel. Pourquoi vous serait-il défendu de pleurer vos proches et vos amis, qui s'endorment dans le Seigneur, pourvu que, suivant le conseil de l'Apôtre, vous ne vous attristiez pas comme ceux qui n'ont point d'espérance [î Thess.^ !V, 12)?

o AU CIEL OY ^E RECONNAIT

Saint xiugustiii comiueutait ainsi ces paroles : « Il est naturel de nous attrister du trépas de ceux qui nous sont chers, puisque la nature a horreur de la mort, et que la foi nons enseigne qu elle est un châtiment du péché. La tristesse est une nécessité : Hinc itaqice necesse est ut tristes slmuSy quand ceux que nous aimons nous abandonnent en mourant. Car, bien que nous sachions qu'ils ne nous abandonnent pas pour toujours, comme si nous devions rester toujours sur la terre, mais qu'ils nous précèdent de peu , parce que nous sommes destinés à les suivre bientôt; néanmoins, comment la mort qui s'empare de notre ami ne contristerait-elle pas en nous le sentiment de notre amour? Qu'il soit donc permis aux cœurs aimants de s'attrister du trépas des personnes aimées , pourvu qu'il V ait un remède à cette douleur et une

consolation à ces larmes, dans la joie que la foi nous fait goûter en nous rassurant sur le sort de nos chers défunte; , qui s'éloignent seulement un peu de nous et passent à une meilleure vie ^ . »

L'Église par son exemple nous permet de pleurer, et par son enseignement nous ordonne d'espérer. Comme nous elle prend le deuil à la mort de nos proches, et sa voix comme la nôtre est pleine de tristesse. Avec ce tact qui est particulier aux mères , et qu'elles savent mettre en toutes choses pour se rendre plus persuasives, l'Église, a-t-on dit, emprunte à la douleur ses plaintives harmonies, si bien adaptées à l'état de l'àme désolée qui croit charmer sa douleur en se nourrissant de sa douleur. Mais, en mêlant ses gémissements à nos gémissements, ses larmes à nos larmes, elle nous déclare, au nom du Dieu vivant, que ce que nous avons cru une mort n'est qu'une séparation momentanée, un rendez -vous

^ Saint Augustin j Serm, 172, n° 13.

que cette personne tant regrettée nous donne dans le séjour de la yie , où bientôt nous ]a retrouverons pour ne plus la perdre jamais. Elle ajoute que même ici -bas tout n'est pas entièrement fini entre nous et cette àme , que nous pouvons l'aimer et en être aimés encore, en dépit de la mort. Elle nous la montre dans le séjour des souffrances implorant d'une voix déchirante le fraternel tribut de nos aumônes, de nos supplications et de nos bonnes œuvres.

Ou bien , elle nous la fait voir déjà parée de Fidéale beauté du ciel et reposant dans le sein de Dieu , d'où elle abaisse sur nous des regards d'une douceur et d'une tendresse ineffables ; elle nous la fait voir nous préparant avec amour une place à côté d'elle, et offrant à Dieu sans interruption ses prières les plus brûlantes, pour nous obtenir de la mériter et de ne jamais la perdre ^ .

^ Marc, Le Ciel, appendice sur Famour béatifîque, chap. 1.

Saint Paulin, évêque de Noie, consola Pammachius qui avait perdu sa femme, Pauline, fille de sainte Paule et sœur de sainte Eustochium. L'époux vertueux versait des larmes aussi abondantes que ses aumônes. Que va faire son ami? Va-t-il blâmer ces larmes? 11 les louera, au contraire, et recueillera, dans les Écritures, tous les exemples de saintes larmes versées à la mort d'une personne chérie. Puis il ajoutera : a Pourquoi blâmer les pleurs des saints mortels? Jésus lui-même n a-t-il pas pleuré Lazare qu'il chérissait? N'a-t-il pas daigné compatir à notre malheur jusqu'à verser des larmes sur un mort? N'a-t-il pas daigné pleurer, en se proportionnant à l'infirmité humaine, celui qu'il allait ressusciter par un effet de sa vertu divine? C'est pourquoi , ô mon frère , vos larmes sont pieuses et saintes : Idcirco et tiiœ, frater , lacrymse sanctœ et piœ. Car une semblable affection les fait couler, et si vous pleurez une digne et chaste compagne,

ce n'est pas que vous doutiez de la résurrection, mais c'est que votre amour a des regrets et des désirs ^ . »

Devant ceux qui vous reprocheraient vos larmes, ouvrez donc l'Evangile, et pour toute réponse, montrez du doigt ces paroles de saint Jean : Et iacrymatiis est Jésus. (( et Jésus pleura; ^ et encore celles-ci : Et turbavit seipsiint ^ « et il se troubla luimême. » [Joan., XI, 33, 35.)

Montrez-leur ces lignes d'un écrivain qui a bien mérité de toutes les personnes affligées : ce Jésus a voulu se priver de cette douceur qu'on trouve dans le calme de l'affliction; il a voulu être troublé. Sa nature divine ne lui permettait de l'être qu'autant qu'il aurait concouru lui-même à ce trouble; c'est ce qu'il a fait, l'Evangile nous le dit. Après un pareil exemple, n'attribuons plus à notre imperfection les pleurs que l'affliction nous arrache, le trouble dans lequel elle nous jette : Jésus

^ Saint Paulin, Epist. xni, n° 4, 5.

a pleuré, Jésus s'est troublé. Que ce trouble ne dégénère point en inquiétude , c'est tout ce qu'il faut pour ne pas perdre la ressemblance avec Jésus.

(( A Dieu ne plaise que je désapprouve les pleurs d'un époux qui , après avoir levé les yeux au ciel pour y Yoir son épouse couronnée d'immortalité, les sent se remplir de larmes , lorsqu'en les abaissant sur la terre il n'y retrouve plus cette compagne bien-aimée! Le sentiment qui nous fait regretter la personne dont la compagnie formait notre bonheur, ne saurait être condamnable , lorsqu'il n'est pas la seule cause des larmes que nous donnons à sa perte. Ce désir de jouir delà société de ce qu'il aime est tellement naturel à Thomme, que Dieu lui en propose l'accomplissement comme Féternelle récompense de sa fidélité à l'aimer pendant la vie^ ))

1 Louis Pfovaiia de Collegno , les Consolations dt] la religion dans la perte des personnes qui nous sont chères y Lettre i.

Pleinement jouir de ee que nous avons aimé saintement sur la terre , c'est donc le ciel pour nous. Jouir de Dieu constitue la béatitude essentielle; jouir des créatures, la béatitude accidentelle.

Cette jouissance de lêtre créé, sans cesser d'être secondaire , devient elle-même pour notre cœur une douce consolation, dès que la mort nous ravit ceux que nous aimions le plus, et que Dieu nous envoie, pour modérer nos regrets, Tespérance de les revoir, de les reconnaître, de les aimer encore tout spécialement dans le ciel, et d'en recevoir aussi les témoignages d'une spéciale affection. '

Combien de fois cet espoir ne fut-il pas un remède à vos blessures , et un soulagement à vos douleurs?

Mais voilà que plusieurs personnes, celles mêmes dont les lèvres doivent garder la

TREMIÈRE LETTRE 15

scieace^ et dont le cœur doit être le dépositaire de la loi [MaL^ ii, 7), d'abord ont osé TOUS dire qu'on ne se reconnaît point dans l'autre monde , pas même dans le paradis. Ensuite elles tous ont reproché , comme une imperfection , votre \if désir de posséder dans le ciel , outre le Créateur , certaines créatures tendrement chéries , votre époux et vos enfants. Enfin elles font croire au monde que la perfection chrétienne, plus encore la vie religieuse, tarit au cœur de l'homme la source de la sensibilité, pour le laisser sec et froid à l'égard de ses parents, de ses frères ou sœurs et de ses amis. « Au ciel on s'oublie en Dieu, disent-elles... Dieu ne vous sutSt-il pas?... Les saints n'ont aimé ou n'aimeront que Dieu seul, appelé par l'Écriture un Dieu jaloux... )y [ExocL^ xxxiv, 14).

Telles sont les trois erreurs que je me propose de combattre, du même coup, en vous écrivant.

Ceux qui les soutiennent marchent à la

suite des quiétistes et des jansénistes, sans le savoir peut-être, sous les étendards du philosophisme antireligieux. Dans le désir de jouir de Dieu même, le quiétisme vojait un outrage au pur amour et une brèche au désintéressement; le jansénisme, poli mais froid comme la glace, communiquait sa sécheresse et sa roideur à une religion d'amour. Les philosophes incrédules profitèrent de ces dispositions pour attaquer l'Église et discréditer le clergé. Un savant religieux de Saint-Dominique, traitant au xvin® siècle le sujet que je traite aujourd'hui, faisait remarquer cette tactique de l'impiété. Tandis que tout s'accorde, dans notre religion, pour la rendre plus aimable et plus consolante, un philosophisme menteur lui attribuait des dogmes sombres et désespérants, qui lui enlevaient toute cette force attractive dont elle a besoin pour amener les âmes à aimer et à suivre Jésus- Christ ^

* Ansaldi, Délia speranza,.., cap. x.

rREMiÈRE lettrp: 17

En Youlez-vous un exemple? Rousseau fait dire par une personne mourante :

(( Cent fois j'ai pris plus de plaisir à faire quelque bonne œuvre, en imaginant ma mère présente, qui lisait dans le cœur de sa fille et l'applaudissait. Il y a quelque chose de si consolant à vivre encore sous les yeux de ce qui nous fut cher! Cela fait qu'il ne meurt qu'à moitié pour nous. » Mais quels sentiments cet ennemi de toute religion révélée, protestante ou catholique, prête-t-il au ministre accouru pour consoler et fortifier la malade? Lisez : « Quoique le pasteur répondit à tout avec beaucoup de douceur et de modération , et qu'il affectât même de ne la contrarier en rien , de peur qu'on ne prît son silence sur d'autres points pour un aveu, il ne laissa pas d'être ecclésiastique un moment, et d'exposer sur Tautre \ie une doctrine opposée. 11 dit que Fimmensité, la gloire et les attributs de Dieu seraient le seul objet dont l'àme des bienheureux serait occupée; que cette conlem-

pktioii sublime effacerait tout autre souvenir; qu'on ne se verrait point, qu'on ne se reconnaîtrait point , même dans le ciel . et qu'à cet aspect ravissant on ne songerait plus à rien de terrestre '. ))

Que quiconque propage cette noire doctrine, ministre sincère de la religion ou pieux fidèle , voie donc quelle cause il sert et dans quels rangs il se place î

Pour vous en démontrer toute la fausseté, je veux, Madame, faire passer devant vous un grand nombre de ces auteurs que leur antiquité, leur science, leur orthodoxie et leur sainteté ont fait appeler les Pères et docteurs de T Église. Chacun d'eux vous laissera pénétrer dans son cœur. Il vous sera aussi agréable qu'utile d'y voir combien ils furent toujours sensibles à l'espérance de reconnaître et d'aimer encore , après la mort, ceux qu'ils avaient connus et aimés durant cette vie.

1 J.-J. Rousseau, JuU^, YP part., Lettre xi; édition de Paris, 1823, iii-8°, t. U, p. 482.

Mais je veux tout d'abord résoudre ici brièvement les trois objections qu'on vous a faites, afin que vous m'écoutiez ensuite avec un esprit plus libre et un cœur plus dilaté. Vous embrasserez ainsi avec plus de confiance et de consolation la vérité que je dois vous offrir. Combien moins tous soulagerait maintenant Tespoir de cette mutuelle reconnaissance 5 si vous deviez alors y être indifférente, ou si elle ne devait être accompagnée ni de joie ni d'amour !

On TOUS a dit que les saints n'aimeraient que Dieu seul. Écoutez la réponse de Fabbé Marc dans son beau livre sur le bonheur des saints : Le séjour divin nous est sans cesse présenté dans lÉyangile, sous le symbole d'un royaume , d'une société , d'une famille. Mais une société, un État, une famille, ne sont pas simplement une agglomération d'individualités étrangères

les unes aux autres; c'est une réunion d'êtres intelligents et raisonnables, obéissant à des lois communes et obligatoires pour tous, qui font un seul et même corps de l'union harmonique de ces membres divers. Or, parmi toutes ces lois, il en est une qui est la sauvegarde, et comme le nœud de toutes les autres : c'est la loi de solidarité sociale ou fraternelle , qui commande à tous de se dévouer pour chacun, et h chacun de se dévouer pour tous, dans la mesure respective des forces et des besoins de chaque membre. C'est, en d'autres termes, la loi de mutuelle charité, la loi de l'amour.

Au ciel nous nous aimerons, comme s'aiment les enfants d'un même père , comme des frères chéris et de tendres sœurs ; nous nous aimerons comme s'aiment deux amis qui ne se connaissent que d'hier, et dont les cœurs, aussitôt qu'ils se sont rencontrés, se sont compris et enchaînés l'un h Vautre, par une sympathie qu'ils sentent

devoir être indestructible et éternelle. Dès rinstant où nos âmes auront pénétré dans Tessence de Dieu, elles se trouveront embrasées d'une charité brûlante les unes pour les autres- Leur vue et leur présence réciproque seront comme Tétincelle qui opérera cet embrasement : ainsi que dans la nature physique on voit souvent un corps enflammer un autre corps , par le seul effet du choc ou d'un simple contact. Voici comment on peut, jusqu'à un certain point, s'expliquer ce phénomène : Ces âmes, illuminées de la plénitude de la lumière de Dieu, laquelle mettra à découvert toutes leurs perfections , et enveloppées du reflet de sa gloire comme d'un splendide vêtement [Ps. cm, 2), présenteront à l'appât du cœur, ainsi qu'en un merveilleux faisceau, tout Tensemble de leurs amabilités ; de son côté , ce cœur, dès lors affranchi ds toutes ses défaillances, de ses illusions et de ses ténèbres, ce cœur, affamé d'amour et rétabli dans son intégrité affective, sera

emporté avec un irrésistible élan vers son aliment naturel et unique après Dieu, c està-dire vers ces âmes faites pour être aimées de lui.

Il est vrai que Dieu est jaloux de notre cœur, mais seulement en ce sens que nous ne devons aimer aucune créature plus ou autant que lui. S'il en était autrement, pourquoi nous aurait-il, sans se contredire, commandé d'aimer notre prochain comme nous-mêmes? D'ailleurs, d'après le contexte , le sens propre de ces paroles de rÉcriture, c'est que le Créateur est jaloux de l'amour d'adoration : N'adorez point de Dieu étrange?'^ le Seigneur s^ appelle le Dieu jaloux [Exod.^ xxxiv, 14). Mais il y a loin de l'amour qui nous ferait aimer jusqu'à l'adoration certaines créatures, à l'amour qui nous les fait aimer parce que c'est le bon plaisir du Créateur. Tant s'en faut que l'amour mutuel des élus puisse être une injustice ou un larcin fait à Dieu, qu'il sera, après la pure charité , le plus précieux et le

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plus cher hommage que nous puissions lui rendre, comme Créateur, comme Père, comme principe de toute charité et de toute amabilité.

Ayant créé toutes choses pour nous, s'il les a faites merveilleusement belles [Eccli.y XI, 4), ce n a pu être qu afin que nous leur donnions notre admiration; s'il les a faites excellemment bonnes [Eccii., xxxix, 21), c'a dû être afin que nous leur demandions le bien qu'elles renferment; s'il les a faites désirables {Eccli,y xlu, 23), c'a été pour que nous leur accordions au moins une petite part de notre cœur. D'un autre côté, aucun être intelligent, soit Dieu, soit Thomme, ne peut raisonnablement être jaloux de l'œuvre qu'il a créée. S il eût dû en être ainsi, il eût été plus simple de ne pas la produire , ou de ne produire qu'une œuvre vile et méprisable.

Nous sommes tous les enfants de Dieu, et lui-même a voulu que nous l'appelions notre Père {Matth., vi, 9). Mais la condi-

tion de la paternité dans le ciel sera la même que sur la terre, sauf qu'elle possédera, au plus haut degré de perfection, les caractères qui la distinguent ici -bas. Or, dans cette vie, quelle est à nos yeux la paternité modèle? A quelle marque reconnaissons-nous qu'une paternité est vraiment heureuse? L'heureuse paternité, c'est l'état d'un père entouré de nombreux enfants, qui rivalisent envers lui de soins et de tendresse. Mais ce ne serait là que la moitié de son bonheur, ou plutôt tout son bonheur se trouverait empoisonné et détruit , si une vraie union ne régnait entre tous ses fils.

Toute affection légitime, c'est-à-dire commandée ou autorisée par la loi éternelle, vient de Dieu. La charité que nous témoignons aux créatures est comme un fleuve prenant sa source en Dieu, qui ordonne ou permet que nous allions nous désaltérer de lui dans des objets distincts de lui. Ce fleuve, continuant toujours son

cours, remonte vers son principe, et il y remonte sans altération. Toutes les beautés qui nous apparaissent dans les créatures et nous attirent si yivement vers elles , ne sont autre chose qu'un reflet de l'éternelle et divine beauté , du sein de laquelle elles s'échappent : ainsi que nous voyons jaillir du disque solaire les flots lumineux, qui viennent épanouir et vivifier la nature. Mais comme c'est toujours le soleil que nous admirons , même dans ses rayons et dans ses reflets , c'est pareillement Dieu que nous admirons et aimons de loin , dans les splendeurs et les charmes qu'il répand sur ses créations. Pourrait-il donc regarder comme un attentat à ses droits ou à sa gloire, l'attrait qui nous pousse vers une beauté et des perfections qu'il épanche de lui sur ses œuvres?

Si leurs amabilités et leurs charmes ne sont qu'une irradiation de l'amabilité et des charmes divins, nous voyons comment la beauté incréée n'éclipsera pas les beautés

créées, et comment Famour mutuel des élus sera sans écaeil et sans danger dans le ciel. Ici-bas, le rayon immortel ne nous apparaissait que par un point isolé, celui par où il touchait et illuminait la créature. Dans le ciel, nous verrons le rayon descendre de son foyer, nous l'y verrons remonter. Ce sera Dieu que nous chercherons et vers qui nous aspirerons en nous portant vers les créatures , Dieu que nous admirerons en les admirant, Dieu que nous aimerons en les aimanta

lY

On vous a dit encore : « Dieu seul suffit aux élus ! ... » Sans doute, en se laissant voir et posséder par nous , Dieu suffirait seul à nous rendre tous heureux. Mais que peuton en conclure? 11 se suffisait à lui-même

^ Marc, Le Ciel, appendice sur Tamour béatifique, chap. I, II ; IV® question.

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de toute éternité : direz -yous qu'il n'a rien eréé dans le temps et que nous n'existons pas? La moindre souffrance du Rédempteur suffisait pour nous sauver tous : nierezvous sa passion? nierez -vous sa mort? Sa divinité se suffit à elle-même : crovez-vous qu'elle n'ait nul souci de son humanité? Descendez de cet ordre tout divin jusqu'à l'ordre de la grâce , jusqu'à l'ordre même de la nature , et comptez tous les secours qui nous sont offerts pour sanctifier nos cimes, comptez tous les mets qui nous sont donnés pour nourrir nos corps, comptez toutes les fleurs qui ornent la terre, comptez tous les astres qui brillent au firmament, et dites si le Seigneur s'est contenté de faire pour nous ce qui suffit, s'il n'a pas été beaucoup au delà du suffisant ?

Et Ton voudrait que dans l'ordre de la gloire, lorsqu'il récompensera ses serviteurs fidèles, ses apôtres, ses martyrs, ses pontifes , ses confesseurs , ses vierges , il se

bornât à leur donner strictement le nécessaire! Non, non, Dieu se montrera plus généreux encore et plus prodigue envers les saints du ciel qu'envers les justes de la terre. Nous voyons, nous savons ce qu'il a fait pour nous dans Tordre de la nature ; nous voyons , nous savons ce qu'il a fait pour nous dans Tordre de la grâce ; mais le grand apôtre nous affirme que notre œil n'a rien vu, que notre oreille n'a rien entendu, que notre cœur na rien soupçonné qui soit comparable à ce que Dieu prépare, dans Tordre de la gloire, pour ceux qui l'aiment (/ Cor.^ n, 9).

En ce monde nous possédons Dieu par la grâce , et il n'est pas vrai que celui qui a la grâce n'ait plus besoin de rien. 11 est certain, au contraire, qu'il a encore besoin d exhortations et de bons exemples, de l'intercession des saints, de la participation aux sacrements, de mortifications et de prières, pour conserver cette grâce et pour Taugmenter. Ainsi dans l'autre monde , sans que

ce soit alors un besoin pour nous, mais parce qu il voudra nous combler entièrement de ses dons , le même Dieu qui suffira seul à notre bonheur essentiel, daignera augmenter notre bonheur accidentel par la société des âmes saintes que nous aurons connues et tendrement chéries. Et de même que, par tout ce qu'il nous donne selon la nature ou selon la grâce , c'est lui-même qui se communique à nous en différentes manières et à plusieurs degrés : ainsi dans la béatitude ce sera lui encore, toujours lui, qui se donnera à nous par toutes les créatures glorifiées, qu'il nous permettra de contempler et d'admirer, de reconnaître et d'aimer.

Ne craignez donc pas, Madame, qu'on s'oublie mutuellement , ou qu'on soit insensible dans le ciel à tout ce qui n est pas Dieu. La charité ne peut jamais être ni Tindifférence ni Finsensibilité. Parce qu'il les aime, le Créateur lui-même est sensible à ce qui touche ses créatures; Notre-Seigneur

est sensible à la présence de sa Mère, et Marie n'est pas indifférente à la gloire de l'humanité de Jésus. Si nous devions être insensibles au bonheur de retrouver en paradis les personnes les plus aimées , notre ame devrait être indifférente à la résurrection de son propre corps; et ainsi péricliterait plus d'un argument employé par les théologiens pour prouver la résurrection de la chair. Au ciel nous serons capables à la fois et de tout connaître avec amour et de tout sentir avec joie, sans qu'une connaissance ou un sentiment nuise à une autre connaissance, à un autre sentiment. Nous sentirons aussi vivement que sur la terre notre amour pour nos proches et nos amis, bien que notre amour pour le Créateur soit alors incomparablement plus ardent et plus senti. Nous ne serons jamais absorbés en Dieu à ce point que nous oubliions tout ce qui n'est pas Dieu. Mais, comme on l'a dit, les amis , les frères , et là tous le sont , môme les anges, se reconnaîtront, s entretien-

(Iront, se souviendront de leurs larmes, de leurs combats, de leurs tribulations; car cette \ie d'un moment lègue h la yie qui ne finit point un souvenir éternel et d'éternelles gratulations. La vue et la pensée des créatures ne fera pas un seul instant oublier le Créateur; la vue et Famour du Créateur n'empêcheront pas de voir et d'aimer les créatures. Unies et distinctes, toutes ces joies, toutes ces louanges, tous ces amours se fondront dans la louange et l'amour de Dieu, et formeront à sa gloire un concert unique, toujours varié, toujours le même , 1 alléluia éternel '.

Laissez donc. Madame, laissez aller votre cœur à cette douce espérance, et permettez que j'ajoute encore quelques lignes qui vous reposeront. Elles sont de saint François de Sales, expliquant cette transfiguration de Jésus -Christ sur le Tha-

^ Guitton, UHomme relevé de sa chute, U® partie, épilogue, p. 364, 365.

bor 5 qui fut comme une image du ciel [Matth,, XVII, 1-9).

(( Tous les bienheureux se connaîtront les uns les autres, un chacun par leur nom, ainsi que nous le fait entendre Tévangile de ce jour. Pierre vit encore Moïse et Élie qu'il n'avait jamais vus, lesquels il connut fort bien, Fun ayant pris son corps ou bien un autre formé de Tair, et l'autre étant en son même corps auquel il fut enlevé dans un chariot de feu. Vous voyez donc bien que nous nous reconnaîtrons tous les uns les autres en la félicité éternelle, puisqu'en ce petit échantillon que Notre-Seigneur en voulut montrer sur cette montagne à ses apôtres, il voulut quils connussent Moïse et Élie, qu'ils n'avaient jamais vus. Mais si cela est ainsi, quel contentement recevrons -nous en voyant ceux que nous aurons si chèrement aimés en cette vie! Oui, même nous connaîtrons les nouveaux chrétiens qui se convertissent maintenant à notre sainte

foi, aux Indes, au Japon, et aux antipodes; et les amitiés saintes, comme elles auront été commencées pour Dieu en cette \ie, elles se continueront en l'autre éternellement. Nous aimerons des personnes particulières , mais ces amitiés particulières n engendreront point de partialités; car toutes nos amitiés prendront leur source de la charité de Dieu, qui, les conduisant toutes, fera que nous aimerons un chacun des bienheureux de ce pur amour dont nous sommes aimés de sa divine bonté.

(( 0 Dieu! quelle consolation recevronsnous en cette conversation céleste , que nous aurons les uns avec les autres! Là nos bons anges nous apporteront une consolation plus grande qu il ne se peut dire ni penser, quand' ils se feront connaître à nous, et qu'ils nous représenteront si amoureusement le soin qu'ils ont eu de notre salut durant le cours de notre vie mortelle, nous ressouvenant des saintes inspirations qu'ils nous ont apportées comme un lait

sacré, qu'ils allaient puiser dans les mamelles de la divine bonté pour nous attirer à la recherche de ces divines suavités, dont alors nous serons jouissants. Ne vous ressouvient-il point, nous diront-ils, d'une telle inspiration que je vous apportai en tel temps, lisant un tel livre ou écoutant un tel sermon , ou bien en regardant une telle image, inspiration qui vous incita à vous convertir à Notre -Seigneur, et qui fut le sujet de votre prédestination?

a 0 Dieu! nos cœurs ne se fondront-ils pas d'un contentement indicible M »

^ Saint François de Sales, Sermons, la Transfiguration, Re dimanche de carême.

Au ciel tous se connaissent

Madame,

Tous les bienheureux admis dans le ciel se connaissent parfaitement , avant même la résurrection générale. L'Écriture le prouve, comme la tradition. .

Je me bornerai à vous citer le Nouveau Testament; encore me contenterai -je de la parabole du mauvais riche , et de quelques mots qui se rapportent au jugement dernier.

Cette parabole est si belle , que je ne puis résister au plaisir d'en remettre les principaux traits sous vos yeux :

« Il y avait un homme riche qui était vêtu de pourpre et de lin , et qui se traitait magnifiquement tous les jours. II y avait aussi un pauvre, nommé Lazare, étendu à sa porte, tout couvert d'ulcères, qui eût bien voulu se rassasier des miettes qui tombaient de la table du riche; mais personne ne lui en donnait, et les chiens venaient lécher ses ulcères. Or il arriva que ce pauvre mourut, et fut emporté par les Anges dans le sein d'Abraham. Le riche mourut aussi, et il eut Tenfer pour tombeau. Et lorsqu'il était dans les tourments, il leva les yeux en haut et vit de loin Abraham , et Lazare dans son sein; et s écriant, il dit ces paroles : c( Père Abraham, ayez pitié de moi, et envoyez-moi Lazare, afin qu'il trempe le bout de son doigt dans Teau pour me rafraîchir la langue, parce que je souffre d'extrêmes tourments dans cette flamme. » Mais Abraham lui répondit : a Mon fils, souvenez-vous que vous avez reçu vos biens dans votre vie et que Lazare n'y eut que

des maux; c'est pourquoi il est maintenant dans la consolation , et vous êtes dans les tourments. » Le riche répliqua : ce Je vous supplie donc, Abraham, mon Père, de renvoyer dans la maison de mon père , où j'ai cinq frères, afin qu'il les avertisse, de peur qu'ils ne viennent aussi eux-mêmes dans ce lieu de tourments, » [Luc, xvi, 19-28.)

Voilà ce qui faisait écrire à saint Irénée, combattant les hérétiques , dès le commencement du ni® siècle : (( Le Seigneur nous a révélé que, dans l'autre vie, les âmes se souviennent des actions qu'elles ont faites en celle-ci. Ne nous apprend-il pas cette vérité par l'histoire du mauvais riche et de Lazare? Car Abraham connaît ce qui se rapporte à l'un, comme ce qui se rapporte à l'autre. Les âmes continuent donc de se connaître et de se rappeler les choses qui sont ici-bas ^ . »

^ Saint Irénée^ Contra hœreses^ lib. H, cap. xxxiv,

A la fin du yi® siècle , le pape saint Grégoire le Grand se demandait si les bons connaissent les bons dans le i^oYaume des cieax, et si les méchants connaissent les méchants dans l'enfer. 11 soutient Taffirmative. c: J'en vois, dit-il, une preuve plus claire que le jour dans la parabole du mauvais riche. Le Seigneur n'y déclare-t-il pas ouvertement cjue les bons se connaissent entre eux, et les méchants aussi? Car s'il ne reconnaissait point Lazare , comment Abraham parlerait-il de ses malheurs passés au mauvais riche, qui est au milieu des tourments? Et comment ce riche ne connaîtrait-il pas ceux qui sont présents, puisqu'il a soin de prier même pour les absents? On voit encore que les bons connaissent les méchants, et les méchants les bons. En effet, le riche est connu par Abraham; et Lazare, mis au rang des élus, est reconnu par le riche qui est au nombre des réprouvés.

<f Cette connaissance met le comble à

ce que chacun doit recevoir. Elle fait que les bons jouissent davantage , parce qu'ils voient se réjouir avec eux ceux qu'ils ont aimés. Elle fait que les méchants, parce qu'ils sont tourmentés avec ceux qu'ils aimèrent en ce monde jusqu'au mépris de Dieu , subissent non seulement leur propre peine, mais encore, en quelque manière, la peine des autres. 11 y a même pour les bienheureux quelque chose de plus admirable. Outre qu'ils reconnaissent ceux qu'ils ont connus en ce monde, agjioscunt qiios in hoc mundo noverant, ils reconnaissent aussi, comme s'ils les avaient vus et connus, les bons qu'ils ne virent jamais, velut visos ac cognitos rccognoscunt. Car que peuvent-ils ignorer dans le ciel, puisque tous y voient dans une pleine clarté le Dieu qui sait tout?

(( Un de nos religieux, très recommandable par sa sainteté , vit , à l'heure de sa mort , les prophètes Jouas , Ézéchiel et Daniel devant lui , et les désigna par leurs noms. Cet exem-

pie nous fait clairement entendre combien sera grande la connaissance que nous aurons les uns des autres dans la vie incorruptible du ciel , puisque ce religieux , étant encore dans une chair corruptible , reconnut les saints prophètes qu'il n'avait jamais vus*. » Nous trouvons un fait assez semblable dans la vie de la fondatrice des Annonciades célestes , Marie -Victoire Fornari . Elle interrogeait une sœur converse, pauvre paysanne, sur les Bienheureux qui l'honoraient de leurs apparitions, comme la sainte Yierge, saint Onuphre, sainte Catherine de Sienne, etc. Surprise qu'une fille sans lettres connût si bien tant de saints , la bienheureuse lui demanda où elle avait pris tout ce qu'elle en savait : ce Ma mère, répondit-elle avec une grande simplicité, tous les saints se connaissent distinctement en Dieu ^ »

^ Saint Grégoire le Grand, Dialog,, 1. IV, cap. ixxiii et XXXIV.

2 GoUet, La Vie de la V. M. Victoire Foniari, 1. n,

Saint Grégoire fut cité par des écrivains ecclésiastiques assez anciens : en Allemagne, au ix^ siècle, par Haymon, évoque de Halberstadt; en Angleterre, au vm^ siècle, par le vénérable Bède; en Espagne, au vu® siècle, par saint Julien, évèque de Tolède. Tous partagent son sentiment, et Taffirment sans détour. Par exemple, avant de rapporter les paroles du grand pape , saint Julien dit en propres termes : « Les âmes des défunts , privées de leur corps , peuvent se reconnaître mutuellement; TÉvangéliste l'atteste. On ne peut pas douter que les âmes des morts ne se reconnaissent : Non est duhitaiidum quod se defunctorum spiritus recognoscant^. »

Sur le jugement dernier nous avons ces paroles de Jésus-Christ à ses disciples : ce Je vous dis en vérité que pour vous qui m'avez suivi, lorsqu'au temps de la régénération

î Saint Julien de Tolède, Prognoaticon , lib. H, cap. XXIV. — Haymon, De Amore cœlestispatinœ, lib. I, cap. Viii. --- V. Bède, Aliquot qvœstmium liber, q. xii.

le Fils de F homme sera assis sur le trône de sa gloire, yous serez aussi assis sur douze troues et vous jugerez les douze tribus d'Israël. » [Matth.^ xix, 28.) Nous avons ces paroles du grand apôtre aux Corinthiens : « Ne savez -vous pas que les saints doivent un jour juger le monde? Ne savez -vous pas que nous serons les juges des anges mêmes? » (/ Cor., vi, 2, 3.)

Telle est la base de l'argumentation de saint Théodore Studite, dans un discours qu'il fit 5 à la fin du vni® siècle ou au commencement du IX®, pour réfuter Terreur que nous combattons ici.

(( Quelques-uns, dit-il, trompent leurs auditeurs en soutenant que les hommes ressuscites ne se reconnaîtront point, lorsque le Fils de Dieu viendra nous juger tous. Comment, s' écrient- ils, lorsque de périssables nous serons devenus incorruptibles et immortels; lorsqu'il n'y aura plus ni Grec, ni Juif, ni barbare, ni Scvthe, ni esclave, ni homme libre, ni époux, ni épouse;

DEUXIÈxME LETTRE 43

lorsque nous serons tous semblables à des génies j pourrions- nous nous reconnaître les uns les autres?

a Répondons d'abord que ce qui est impossible aux hommes est possible à Dieu. Autrement nous ne croirions pas même à la résurrection , en prétextant des raisonnements humains. Comment, en effet, un corps qui s'en est allé en pourriture, qui a peut-être été dévoré par les bêtes féroces, par les oiseaux ou parles poissons, dévorés eux-mêmes par d'autres et cela en plusieurs manières et plusieurs fois de suite, peut-il être réuni ou rassemblé au dernier jour? 11 en sera ainsi cependant, et la puissance secrète de Dieu en réunira toutes les parties éparses et le ressuscitera. Alors toute âme reconnaîtra le corps avec lequel elle a vécu.

(( Mais toute âme reconnaîtra-t-elle aussi le corps de son prochain? On ne peut en douter, sans douter en même temps du jugement général. Car on ne peut être cité en jugement sans être connu, et pour juger

une personne il faut la connaître, selon cette parole de l'Écriture : Je vous convaincrai, et je mettrai devant vos yeux vos propres péchés [Ps. xux, 21). »

La valeur de ce raisonnement dépend de cette distinction : dans le jugement particulier, nous sommes jugés par Dieu seul ; mais, dans le jugement général, nous serons jugés en quelque sorte les uns par les autres. Tandis que le premier ne manifeste la justice de Dieu qu'à l'âme qui est jugée, le dernier la manifestera à toutes les créatures. Aussi toutes attendent-elles, pour ce grand jour, la révélation des enfants de Dieu (iîom.^viii, 19) qui changera tant les appéciations des hommes.

Le saint continue en ces termes :

c( C'est pourquoi , si nous ne nous reconnaissons pas les uns les autres , nous ne serons point jugés; si nous ne sommes point jugés, nous ne serons pas récompensés ou punis de ce que nous aurons fait et souffert pendant que nous étions au nombre des

vivants. S ils ne doivent pas reconnaître ceux qu'ils jugeront, les apôtres verrontils Faccomplissement de cette promesse du Seigneur : Vous serez assis sur douze trônes pour juger les douze tribus d'Israël (3/«^M.^ XIX , 28)? S'il ne doit pas les reconnaître dans le rovaume céleste, le bienheureux Job pourra-t-il recevoir le double de ses enfants [Job y XLU, 10, 13)? Car ici -bas il ne Ta reçu qu'en partie ; et, pour que la promesse qui lui a été faite s'accomplisse entièrement, ne faut-il pas qu'il le reçoive aussi dans le siècle à venir? D'ailleurs par ces paroles : Où le propre frère ne rachète pas ^ un étranger rachètera-t-il [Ps , XLvni, 8), le saint roi David ne suppose-t-il pas que le frère reconnaîtra son frère ?

(( De toutes parts peuvent venir ainsi les raisons et les autorités , contre ceux qui prétendent qu'au ciel on ne se reconnaît pas : assertion insensée, assertion comparable par l'impiété aux fables d'Origène. Pour nous, mes frères , cro) ons , croyons encore ,

croyons toujours que nous ressusciterons, que nous serons incorruptibles, et que nous nous connaîtrons les uns les autres, comme nos premiers parents se connaissaient l'un l'autre dans le paradis terrestre, avant le péché, lorsqu'ils étaient encore exempts de toute corruption. Oui, il faut le croire , credendiim fore ut fratrem agnoscat f rater y liberospater, nxor maritum, amiciis amicuTRy le frère reconnaîtra son frère, le père ses enfants, l'épouse son époux, l'ami son ami; j'ajoute même : le religieux reconnaîtra le religieux , le confesseur reconnaîtra le confesseur, le martvr son compagnon d'armes, l'apôtre son collègue dans l'apostolat; tous nous nous connaîtrons tous, quo omnium in Deo lœtum domicilium sit^ afin que l'habitation de tous en Dieu soit rendue plus joyeuse par ce bienfait, ajouté à tant d'autres, celui de nous connaître les uns les autres ^ . »

1 Saint Théodore Studite, Serm , catech. xxii. — Migne, Patrologie grecque, t. XGIX, p. 538, 539.

La lumière jetée sur ce sujet par la tradition catholique est si vive et si constante , qu'elle perce tous les nuages du sophisme et du préjugé.

Les témoignages peuvent se diviser en deux classes : ceux qui affirment simplement le fait, et ceux qui en tirent une consolation.

Parmi les ouvrages plusieurs fois attribués à saint Athanase , cette gloire si pure du iv^ siècle , il s'en trouve un qui a pour titre : Questions nécessaires, qiiaiiciin chrétien ne doit ignorer. Or, dans la réponse à la xxu'' question, on lit : ce Aux âmes justes dans le ciel , Dieu accorde un grand bien , qui est de se connaître mutuellement ^ )>

A la fin du même siècle, saint Paulin, qui fut depuis évêque de Noie, écrivait à son ancien précepteur, le poète Ausone :

1 Quœstiones ad Antiochum principem , q. xxii.

« L'âme survit au corps, et il est nécessaire qu'elle garde ses sentiments et ses affections, aussi bien que sa \ie. Elle ne peut pas plus oublier qu'elle ne peut mourir. En quelque lieu que me place après ma mort notre commun Père, je tous porterai dans mon cœur, et le trépas qui me séparera de mon corps ne mettra point un terme à mon amour pour vous ^ »

Au Y^ siècle, le grand évéque d'Hippone disait à son auditoire : « Nous nous connaîtrons tous au ciel. Pensez-vous que vous me connaîtrez , parce que vous m'avez connu sur la terre, mais que vous ne connaîtrez pas mon père, parce que vous ne l'avez pas connu? Je vous le répète, vous connaîtrez tous les saints. Ils se connaîtront, non pas parce qu'ils verront la face les uns des autres, mais parce qu'ils verront comme les prophètes ont coutume de voir ici-bas, et même d'une manière bien plus excellente. Ils verront divinement,

^ Saint Paulin, Poema xi, v. 59-67.

puisqu'ils seront pleins de Dieu ^ » — a Et VOUS , saint Paul et saint Etienne , le persécuteur et la \ictime, ne régnez -vous pas ensemble avec Jésus -Christ? Là vous vous voyez tous deux, là tous deux vous entendez notre discours, là priez tous deux, priez pour nous. Celui qui vous a couronnés tous deux, vous exaucera aussi tous deux '. »

Au \if siècle , Ilonorius d'Autun se posait cette question : Les justes et les bons se connaissent-ils dans la gloire? Il répondait : c( Les âmes des justes connaissent tous les justes, elles connaissent môme leur nom, leur race et leurs mérites, comme si elles avaient toujours été avec eux. Elles connaissent aussi tous les méchants, de manière à savoh* pour quelle faute chacun d'eux est en enfer. Les méchants connaissent les méchants, ils connaissent les justes qu ils voient, et savent jusqu'à leurs noms,

^ Saint Augustin, Sermo 24 3 ^ cap. vr. 2 Saint Augustin, Sermo 316, cap. v.

comme le mauvais riche savait le nom d'Abraham et de Lazare. Les justes prient pour ceux qu'ils ont aimés dans le Seigneur, ou pour ceux qui les invoquent. Mais leur joie ne sera pleine et entière qu'après la résurrection, quand ils auront recouvré leurs corps et que nous serons allés les rejoindre. Car maintenant notre absence leur cause quelque sollicitude , de absentia autem nostra sollicitaiitur '^. ^

Si je voulais interroger les théologiens des temps modernes , ils seraient unanimes à répondre affirmativement. Qu'un seul, pris dans la foule, parle au nom de tous. « Les saints, dit-il, se voient réciproquement, comme le demandent l'unité du rovaume et l'unité de la cité où ils vivent dans la compagnie du même Dieu. Ils se révèlent spontanément les uns aux autres leurs pensées et leurs affections, comme les personnes de la même maison qui sont

* Hoaorius d'Aiilim, Elucidarium, lib. III, n« 7, 8.

unies par un sincère amour. Parmi leurs concitoyens du ciel, ils connaissent ceux mêmes qu'ils ne connurent point ici-bas, et la connaissance des belles actions les mène à une connaissance plus entière de ceux qui les accomplirent ^ »

Les plus grands saints et les plus grands hommes de l'Église n'ont pas craint de recourir à cette vérité, comme à une source féconde , pour y puiser les eaux pures des célestes consolations qu'ils distribuaient aux personnes affligées. Qui donc oserait encore accuser d'imperfection ce yif désir et ce doux espoir ?

Avez-Yous perdu un frère, une sœur? consolez -Yous comme saint Ambroise se consolait lui-même, ce 0 mon frère, disaitil, puisque Yous m'y avez précédé, préparezmoi une place dans cette demeure commune à tous , qui est désormais pour moi la plus désirable. Et de même qu'ici-bas tout fut

1 Berti, De Tkeologicis disciplinis, lib. HI, c. xiii,

commun entre nous, de même au ciel ignorons la loi des partages. Ne faites pas attendre longtemps, je vous en conjure, celui qui éprouve un si pressant désir de vous rejoindre. Attendez celui qui s'avance, aidez celui qui se hâte, et, si je vous parais encore trop tarder, faites-moi venir. Nous n'avons jamais été longtemps éloignés l'un de l'autre; mais c'est vous qui aviez coutume de revenir auprès de moi. Maintenant, puisque vous ne pouvez revenir, c'est moi qui irai auprès de vous \ 0 mon frère, quelle consolation me reste-t-il, si ce n'est cet espoir de vous rejoindre bientôt? Oui, je me console en espérant que la séparation, mise entre nous par votre départ, ne sera pas de longue durée, et que par vos prières vous obtiendrez la grâce d'attirer plus promptement à vous celui qui vous regrette si vivement ^ »

1 Saint Ambroise, De Excessu fratiHs sui, lib. I, n°s 78, 79.

2 lùid,,\ihAly n° 133.

Avez -VOUS perdu un fils, une fille? recevez les consolations qu'un patriarche de Constantinople adressait à un père désolé. Ce patriarche ne peut pas plus être compté parmi les grands hommes que parmi les saints : c'est Photius, Tauteur du schisme cruel qui sépare TOrient de l'Occident.

Mais ses paroles en prouvent d'autant mieux que les Grecs pensent sur ce point comme les Latins. Les voici : « Si votre fille vous apparaissait , si , mettant sa main dans votre main et son front joyeux sur votre front, elle vous parlait , n'est-ce pas la description du ciel qu'elle vous ferait ? Pais elle ajouterait : Pourquoi vous affliger, ô mon père? je suis en paradis, où la félicité est sans bornes. Yous viendrez un jour avec ma mère bien -aimée, et alors vous trouverez que je ne vous ai rien dit de trop de ce lieu de délices, tant la réalité l'emporte sur mes paroles. 0 père chéri, ne me retenez pas plus longtemps dans vos bras, mais avec plaisir laissez -moi retourner là où m'en-

traîne la \ioleiice de mon amour ! — Chassons donc la tristesse , conclut Photius ; car maintenant votre fille est heureuse dans le sein d'Abraham. Chassons la tristesse; car c'est là qu'après assez peu de temps nous la verrons tressaillir d'aise et de joie ^ ))

Avez -vous perdu votre mari? Hélas! les vêtements de deuil, que vous portez continuellement, manifestent assez le malheur qui vous a frappée , et l'affection qui survit au lien que la mort a rompu. Profitez donc des consolations que les Pères de l'Église ont si souvent offertes aux veuves chrétiennes.

Saint Jérôme écrivait à une veuve : oc Regrettez votre Lucinius comme un frère, mais réjouissez- vous de ce qu'il règne avec Jésus Christ. Victorieux et sur de sa gloire, il vous regarde du haut du ciel^ il vous soutient dans vos peines, il vous prépare

^ Photius, Epistol.y lib. III, epist. G3. Tarasio, patricio , fratri.

une place auprès de lui, avec ce même amour et cette même charité qui, lui faisant oublier son droit d'époux, lui fit commencer ici-bas à vous considérer comme sa sœur, et je dirai même comme son frère , puisqu'une chaste union ne connaît pas cette différence de sexe qu'il faut au mariage ^ »

Saint Augustin écrivait à une autre veuve : « Nous n'avons point perdu ceux qui sortent d'un monde dont nous devons sortir nous-mêmes ; mais nous les avons envovés avant nous dans cette autre vie, où ils nous seront d'autant plus chers qu'ils nous seront plus connus : Ubinobis erimt quanta notiores y tanto utique cariores. Votre mari se connaissait mieux lui-même que vous ne le connaissiez. Vous voyiez mieux son visage, mais il voyait mieux son cœur. Or, quand le Seigneur viendra , il mettra à la lumière ce qui est enveloppé dans les té-

1 Saint Jérôme, Epist, III» classis, epist. 75 ad Theodoram , n° 2.

nèbres et manifestera les pensées du cœur. Alors rien dans le prochain ne sera caché au prochain, et chacun n'aura nulle distinction à faire entre les siens et les étrangers, pour découvrir une chose aux premiers et la tenir secrète aux seconds, puisqu'il n'y aura plus d'étrangers. Mais quelle sera la nature, quelle sera l'intensité delà lumière qui illuminera ainsi tout ce que notre cœur enferme maintenant dans l'obscurité? Qui peut le dire? qui peut seulement le concevoir * ? »

Saint Jean Chrysostome , dans une de ses homélies sur saint Matthieu , disait à chacun de ses auditeurs : « Vous désirez voir celui que la mort vous a enlevé ? Menez la même vie que lui dans le chemin de la vertu , et bientôt vous jouirez de cette sainte vision. Mais vous voudriez le voir ici même? Eh! qui donc vous en empêche? Il vous est permis et facile de le voir, si vous êtes sage ;

^ Saint Augustin^ Epist. 92, n°s i^ 2.

DEUXIÈME LETTllE 57

car Tespérance des biens à venir est plus claire que la \ue même ^ )>

Ce sublime orateur trouvait, dans sa propre histoire, tout ce qui pouvait le rendre plus compatissant aux tristesses de l'épouse qui a perdu son mari. Fils unique d'une jeune femme restée veuve, au milieu du monde, dans la faiblesse de son âge et de son sexe , il avait été le confident de ses larmes et de sa douleur, lorsqu'il l'avait rendue veuve une seconde fois, en se dérobant à son amour pour s'enfermer dans la solitude.

Lui-même nous a raconté que le rhéteur païen Libanius , apprenant que sa mère gardait une chaste viduité depuis l'âge de vingt ans, et n'avait jamais voulu contracter un second mariage , s'écria , en se tournant vers ceux qui lentouraient : c( Oh! quelles femmes parmi ces chrétiens M » La Providence sut ménager à Chrysostome l'occa-

1 Saint Jean Chrysostome, In MattJu, hom. 31, alias 32, n°s 4, 5.

2 Saint Jean Chrysostome, Ad Vi'duam juniorem, tiact. I , n'' 2.

sion de mettre à profit ces dispositions de son cœur, en consolant une autre jeune femme , qui n'avait vécu que cinq années avec Thérasius, un des premiers personnages de son temps. 11 écrivit pour elle deux traités, qui sont au nombre de ses plus remarquables opuscules. Il lui dit, entre autres choses consolantes :

c( Si vous désirez voir votre mari , si vous voulez jouir de votre mutuelle présence, faites briller en vous la même pureté de vie qui brillait en lui , et soyez assurée de parvenir ainsi au même chœur angélique , où il est parvenu lui-même. Vous habiterez avec lui non seulement pendant cinq ans , comme sur la terre , non seulement pendant vingt, cent, mille, deux mille j dix mille ou beaucoup plus d'années, mais pendant des siècles sans fin. Alors vous retrouverez votre mari, non plus avec cette beauté corporelle dont il était doué quand il partit, mais avec une autre splendeur, avec une autre beauté qui surpassera en éclat les

rayons da soleil. Si Ton vous eût promis de donner à votre époux l'empire de toute la terre , à la condition que pendant vingt ans vous fussiez séparée de lui; et si, de plus, on vous avait promis de vous rendre, après ces vingt ans, votre Thérasius, orné du diadème et de la pourpre, en vous plaçant dans le même degré d'honneur que lui : n'est-il pas vrai que vous vous seriez résignée à cette séparation, et que vous auriez gardé la continence? Vous auriez même vu dans cette proposition une insigne faveur et une chose digne de tous vos désirs. Supportez donc maintenant avec patience une séparation qui donne à votre mari la royauté , non de la terre j mais du ciel; supportez-la pour le retrouver luimême parmi les bienheureux habitants du paradis, couvert, non d'une robe d'or, mais d'un vêtement de gloire et d'immortalité.

« C'est pourquoi, en pensant aux honneurs dont Thérasius jouit dans le ciel,

mettez un terme à vos larmes et à vos gémissements. Vivez comme il a vécu, et même avec plus de perfection. Par là . après avoir pratiqué les mêmes vertus, vous serez reçue dans les mêmes tabernacles, et vous pourrez de nouveau être unie à lui dans les siècles éternels , non par le lien du mariage . mais par un autre lien meilleur. Le premier unit seulement les corps, tandis que le second, plus pur, plus agréable et plus saint, unit l'àme à Tàme *. »

1 Saint Jean Cbrysostome. Ad Viduam funiorem, tract. I , n^s 3 et 4.

Réponse à quelques objections.

Madame ,

Toute Yérité solidement établie dans FÉglise ne doit point être ébranlée , dans nos cimes, par une ou plusieurs objections dont la solution nous échappe. « La vérité eot du Seigneur et demeure éternellement, » dit rÉcriture [Ps, cxvi, 2); les objections sont de 1 homme, le temps les change, et le souffle de la science les dissipe.

Néanmoins il arrive souvent qu'une vérité, clairement démontrée, ne pénètre pas

profondément en nous, tant que nous avons contre elle une difficulté à laquelle nous ne voyons pas de réponse. Quelquefois même l'objection s'empare tellement de notre esprit, qu'elle en chasse la vérité. C'est ce qui a eu lieu pour plusieurs personnes , par rapport au sujet qui nous occupe. Ne sachant comment déchirer le voile de quelques difficultés, qui leur cachait cette consolante lumière , elles ont dit qu'au ciel on ne se reconnaît pas. Elles ont agi avec la même imprudence qu'un enfant qui, ne pouvant dissiper le brouillard et les nuages, nierait l'existence du soleil.

Toutes les objections qu'on vous a faites, et que vous m'avez transmises, viennent de ce qu on ne se forme pas du ciel une idée assez grande et assez juste. Plusieurs supposent que Dieu serait disposé à bâtir l'édifice de notre grandeur sur l'indifférence ou l'insensibilité, à nous couronner de gloire et à nous enivrer de félicité au milieu de l'ignorance ou des ténèbres. S y attacher,

c'est prouver qu'on n'a pas même lu ce prince des poètes chrétiens , qui mit au service de la foi son imagination puissante et contenue , et qui chanta dans une langue et dans une contrée que Yotre famille ne peut appeler étrangères. Je le cite, non pour lui attribuer une autorité qu'il n'a pas, mais parce qu'il exprime heureusement la pensée catholique.

ce Le ciel, a-t-il dit, est un admirable et angélique temple , qui a pour confins le seul amour et la lumière. Il est une pure lumière, lumière intellectuelle chargée d'amour, amour du vrai bien rempli de joie qui surpasse toute suavité. L'état de la béatitude se fonde sur l'action de voir, celle d'aimer ne vient qu'en second, et la joie même des bienheureux, comme des anges, est plus ou moins grande selon que leur vue plonge plus ou moins dans la vérité , où se repose toute intelligence K >^

1 Dante, Le Paradis , chants xxvui et xxx.

Yoici donc le principe de solution pour les objections : au ciel, qui est moins un lieu qu'un état, tout est lumière, tout est amour.

Par cette lumière, les élus, qui jouissent de la claire vision de Dieu, connaissent, avec les merveilles de la nature et de la grâce , tout ce qui se rapporte à Tétat propre de chacun. Ainsi les pontifes voient ce qui tient au gouvernement de leur église , et les rois ce qui concerne leur royaume. On doit croire, puisqu'ils ont la béatitude, que leur état est parfait par la réunion de tous les biens ^ : le serait -il sans cette connaissance? On doit croire qu'ils voient Dieu face à face : pourquoi dans ce miroir de la Divinité, toujours découvert à leurs yeux et fidèle à tout réfléchir, ne verraientils pas ce qui les regarde et les touche?

Les bienheureux ont une science infuse et actuelle , qui leur vient par voie de révélation ou d'illumination, soit de la part de Dieu, soit de la part du Christ, soit de la

^ Boëce, De Consolatione , lib. HI, prosaii.

part des anges ou des saints plus élevés en gloire. Ils ont aussi une science naturelle et acquise , qu'ils ont obtenue pendant cette \ie, soit par le travail, soit par T expérience, et qu'ils conservent au ciel. Perdraient-ils donc, dans le séjour de la félicité, celle de toutes leurs connaissances acquises qui peut le plus accroître leur bonheur, la connaissance des parents et des amis qu'ils eurent ici-bas?

Ils n'ignorent ni les besoins ni les prières de leurs clients restés en ce monde. Après la mort de saint Bernard , un abbé de Clairvaux consolait ses religieux en leur disant : « Combien plus au ciel que sur la terre notre Père voit tout ce qui nous touche, connaît tout, sent tout ! Sa paternité spirituelle n'est point dissoute par la dissolution de son corps, il n'ignore rien des besoins de ses fils, il nous entend du fond de son tombeau ^ »

1 Gaufridus, Sermo in anniversario obitâs sancti Bernardi, n^* 4 et 15.

Le même Dieu qui, comme vérité, éclaire et pénètre les saints, les anime et les enflamme comme charité. Ils sont ainsi que lui charité, ainsi que lui ils nous aiment, se souviennent de nous, s'occupent de nous^ et cette miséricordieuse sollicitude, dit Auguste Nicolas , se concilie en eux comme en lui avec la suprême félicité. Que dis-je? c'est cette félicité même qui , en les enivrant de ses délices, les enivre aussi, en quelque sorte, du besoin de la communiquer, parce qu'elle est la félicité de la charité , qui ne s'abreuve que pour se répandre ^ Ils nous gouvernent, ils nous dirigent, ils intercèdent pour nous. Saint Grégoire de Nazianze, en finissant l'éloge de saint Cyprien, s'écrie : <c 0 vous, du haut du ciel regardez-nous avec bonté , gouvernez nos discours et notre vie, paissez ce troupeau vertueux ou aidez son pasteur ^ »

^ Auguste Nicolas, La Viei^ge Maine vivant dans l'Église, lib. I, chap. iv, § 3 , n° 4. 2 Saint Grégoire de Nazianze, Oratio, xxiv, n** 19.

Au second livre des Machabées (xv, 1 2-1 6 nous Yoyons Onias et Jérémie, déjà morts, s'intéresser an sort des Juifs, prier pour leur délivrance et remettre à Judas le glaive qui doit lui assurer la victoire. Dans V Apocalypse (v, 8; vi, 10), nous voyons !es bienheureux offrir au Seigneur les prières qui sont montées de la terre, comme des parfums , et se plaindre que leurs persécuteurs soient encore impunis. Pourquoi donc ceux qui furent ici-bas leurs protecteurs ou leurs protégés, et qui leur tiennent maintenant compagnie dans la gloire , seraient-ils seuls à n'en être pas reconnus? Pourquoi cette exception, toute semblable à un châtiment? Pourquoi cet appauvrissement du cœur^ qui serait ainsi privé de toutes ces saintes affections, auxquelles il doit peut-être son entrée dans la patrie de la charité , ou du moins un rang plus élevé dans le royaume de la pure lumière et du parfait amour?

Le chrétien n'a pas besoin de passer le

fleuve de T oubli pour parvenir au repos éternel. Le saint n'y perd jamais la mémoire du moindre de ses triomphes , ni du plus obscur de ses mérites. Cette main gauche, qui ne sait pas aujourd'hui le bien que fait notre main droite [Matth,, vi, 3), le saura dans le ciel et s'en réjouira éternellement. Ici-bas, nous mourons à nous-mêmes, par un oubli qui s'étend toujours davantage; mais au ciel nous ressusciterons à nousmêmes , par le souvenir le plus complet. Tout le bien que nous aurons opéré revivra dans notre mémoire avec une fraîcheur et une vivacité de sentiments que nous n'aurons jamais connues. Nous garderons le souvenir de nos épreuves intérieures et spirituelles; nous garderons le souvenir de nos douleurs physiques et de tous nos travaux. Qu'il nous sera doux alors de repasser souvent, par la pensée, sur tous ces sillons du temps, où les larmes de nos

veux et les sueurs de nos membres tom-

bèi*ent , comme une rosée féconde, pour en-

richir la moisson de nos mérites éternels! Mais quoi ! tous les heureux habitants du paradis, dans leurs entretiens intimes, ne parleraient jamais de leur passé, laisseraient ignorer la grandeur et la multiplicité de leurs combats sur la terre , et ne se révéleraient pas une seule circonstance qui leur apprît qu ils furent ici-bas contemporains, voisins, parents ou amis! C'est impossible.

Or, au ciel , avec la science croît la charité. Comme le soleil nous envoie dans un seul et même rayon deux choses à la fois, la lumière et la chaleur : ainsi cette mutuelle connaissance que Dieu donne à ses élus est toujours accompagnée d'amour.

Et comme on devient, à mesure qu'on s'approche de la flamme, plus enflammé, plus embrasant : de même , plus on s'approche de ce grand Dieu qui est un feu consumant

[Deiiter.^ iv, 24) , plus on est aimé , plus ou est aimant.

La charité ne s'éteint jamais , a dit r Apôtre [I Cor,^ xiii, 8) ; et cet amour qui ne meurt pas , embrasse dans son unité Dieu , nous-mêmes et le prochain. Il n'existe point, en effet , deux ou trois vertus de charité , mais une seule. Si donc 1 amour du juste mourant monte avec lui dans le ciel, s'il brille même d'un éclat plus radieux sur les horizons sans nuage de la bienheureuse éternité , comme un astre qui , en s'élevant, accroît ses splendeurs, pourquoi ce juste cesserait -il de brûler des mêmes ardeurs pour tous ceux qu'il aima saintement sur la terre? Pourquoi, lorsqu'il aime plus son Dieu, lorsqu'il s'aime plus lui-même, n'aimerait- il pas aussi son prochain davantage ?

Le saint abbé de Clairvaux a pleuré son frère Girard avec une tendresse merveilleuse. Un de ses sermons sur le C antique des cantiques n'est guère qu'une oraison

THOISIÈME LETTRE 71

funèbre de ce frère bieii-aimé. Qu'y dit- il? Écoutez et consolez-vous.

(( Plus on est uni à Dieu , plus on est rempli d'amour. Mais si Dieu ne peut pàtir, il peut compatir; car avoir pitié des malheureux et pardonner aux coupables , est même chose qui lui est propre. Il faut donc, mon frère , que vous soyez touché des misères d'autrui, puisque vous êtes si intimement uni h la divine miséricorde. Aussi votre affection pour nous , loin de diminuer, est-elle parvenue à sa perfection ; et, en vous revêtant de Dieu , vous ne vous êtes pas dépouillé de votre sollicitude à notre égard, puisque lui-même a soin de nous [IPetr.^Y^ 7). Vous aurez rejeté ce qui était faiblesse , mais non pas ce qui est pitié ou compassion. Enfin, puisque la charité ne meurt jamais , vous ne m'oublierez jamais ^ ^

L'abbé de Clairvaux appuie sur ce motif de l'amour pour le prochain , en s'adressant

1 Saint Bernard, in Caiit. Serm, xxvi, n^S.

à saint Malachie : « Loin de nous la pensée que votre charité si active sur la terre soit, je ne dis pas tarie , mais seulement diminuée, lorsque vous vous penchez sur la source même de l'éternelle charité, y puisant à pleine bouche ce dont vous aviez soif auparavant et ne pouviez boire que goutte à goutte ! L'amour n a pu céder à la mort, puisqu'il est fort comme la mort, et même plus fort que la mort ^ » Le saint abbé disait d'un autre de ses amis : « 11 était mien durant sa vie , il sera mien après sa mort, et je le reconnaîtrai pour mien dans la patrie , raeum in patria recocjnO" scam-, » Dans un sermon sur saint Yictor, il le montrait aussi plein de sollicitude pour nous que de sécurité pour lui-même, <f car, disait-iL ce n'est pas une terre d'oubli que l'àme de Victor habite. Est-ce que le séjour céleste endurcit les âmes qu'il reçoit, ou les prive -t- il de la mémoire, ou

^ Epistnla 374 . n" 2.

- Epiatola Go , n° 2.

les dépouille- t-il de la pitié? Mes frères, la latitude du ciel dilate les cœurs et ne les rétrécit pas, réjouit les esprits et ne les dissipe pas , ne resserre point les afTections, mais les étend. Dans la lumière de Dieu la mémoire est rassérénée et non obscurcie; dans la lumière de Dieu on apprend ce qu'on ignore, on ne désapprend pas ce qu'on sait, discitur qitod nescituVy non quod scitiir dediscitur ^ . j)

L'angélique docteur, saint Thomas d'Aquin, enseigne que les bienheureux s'aiment d'autant plus les uns les autres, qu'ils sont plus unis à Dieu ; tandis que sur la terre nous nous aimons plus ou moins, selon que nous sommes plus ou moins unis entre nous, par les différentes liaisons qui nous sont nécessaires ou permises. Cependant, bien que nous n'ayons plus au ciel à pourvoir aux besoins les uns des autres , chacun conservera une affection spéciale pour ceux qui lui furent unis, et il continuera de les

^ hi Natali sancti Victoris, sermo ii, ii" 3.

aimer en plusieurs manières, à cause de la parenté, de 1 amitié, de Talliance, des bienfaits accordés ou reçus, de la même patrie et de la même vocation. Car tous les motifs d'iionnéte dilection ne cesseront pas d agir sur le cœur d'un bienheureux : Non enira cessabuntab animo beau honestœ dilectionis causœ ^

Dieu même disait à sainte Catherine de Sienne : « Bien que tous mes élus soient indissolublement unis ensemble par une parfaite charité , il règne toutefois une singulière communication , une joyeuse et sainte familiarité, entre ceux qui se sont réciproquement aimés en ce monde. Par ce mutuel amour ils s'efforçaient de croître dans ma grâce . en allant de vertu en vertu; par lui, 1 un était pour l'autre un moyen de salut; par lui, tous deux s'entr'aidaient à me glorifier en eux-mêmes et dans leur prochain. Aussi ce saint amour n'est -il aucunement diminué entre eux

^ Saint Thomas, Samm , 2a ï», q. 26, art.. 13.

TKOIISIÈME LETTRE 75

dans la vie éternelle ; au contraire , il leur apporte une plus grande abondance de joie et de contentement spirituels'. »

Sans cette admirable harmonie de la connaissance et de Tamour, le ciel serait sans joie. N'y allumez que le flambeau de la science, sans le foyer de la charité, les jalousies étendront leurs réseaux , comme ici -bas. Faites -y de F amour un aveugle qui court dans les ténèbres à la poursuite de son objet , il sera bientôt en proie aux regrets les plus sombres. Sans Famour, rien ne ferait contre poids à Finégalité, parce qu'on cesserait de posséder en autrui ce qu'on n'a pas en soi-même. Sans la lumière, rien ne consolerait de la fin malheureuse d'un être chéri, infidèle au rendezvous , parce qu'on ne verrait plus ni les décrets de Féternelle justice, ni la marche de Faimable Providence.

Mais unir la perfection de la science h la perfection de la charité, c'est exclure du

* Sainte Catherine de Sienne, Le Dialogue, chap. xli.

ib AU CIEL ON SE RECONNAIT

ciel les jalousies égoïstes et les amers regrets.

Les saints jouissent de ce qu'ils ont, et ne s'affligent point de ce qu'ils n'ont pas. Ceux mêmes qui passèrent une partie de leur \ie dans le péché , n'en goûtent pas moins une joie sans mélange et une entière félicité, quoiqu'ils soient peut-être moins élevés dans la gloire. Le grand évêque d'Hippone disait aux vierges : c^ La multitude qui vous verra suivre l'Agneau, sans pouvoir vous accompagner, ne sera point jalouse en partageant votre allégresse, elle aura en vous ce qu'elle n'a pas en elle-même, collœtando vobis ^ quod in se non habet y habebitin vobis. Sans doute elle ne pourra chanter ce cantique nouveau, qui est propre à vous seules [Apoc^ xiv, 3, i); mais elle pourra l'entendre et se réjouir de votre immense bonheur ^ » Il disait encore : « Dans la bienheureuse cité, aucun de ceux qui seront plus bas ne por-

* Saint Augustin , De Sancia Vlrginitale ^ cap. xxlx.

tera envie à ceux qui seront plus haut , de même que maintenant les anges ne sont point jaloux des archanges. Personne n'y veut être ce que Dieu ne Ta point fait , pas plus que dans notre corps Toeil ne peut envier la faveur d être le doigt. A quiconque a reçu des dons moins grands, Dieu ajoute le don de ne vouloir pas davantage K »

S'il vous répugne de consulter, sur cette matière , les livres trop sérieux des docteurs, prenez la Divine Comédie^ et lisez une page de ce poème , qui vous plaît d'autant plus qu'une plus large part y est faite à la théologie. Dans son gracieux voyage en paradis , l'auteur demandait à une âme quil rencontra au plus bas degré, si elle ne désirait pas monter plus haut pour plus voir et plus aimer. (( Frère, répondit- elle, il est une vertu de charité qui apaise notre vouloir et qui, faisant que nous voulons seulement ce que nous avons, nous empêche d'avoir soif d autre chose. 11 est

i De Civitate Dei* lib. XXIH, cap. xxx, no 2.

même esseuliel à notre existence bienheureuse de se maintenir dans la volonté divine , de manière que toutes nos volontés n en fassent qu'une. Que nous soyons donc distribués de seuil en seuil dans ce royaume, c'est une disposition qui plaît à tout le royaume, comme elle plaît au roi qui absorbe notre vouloir dans le sien. Dans sa volonté est notre paix. Sa volonté est cette mer vers laquelle se meuvent et ce qu'elle créa, et ce que fait la nature. — 11 me fut clair alors , conclut le poète , comment tout lieu dans le ciel est paradis , quoique la grâce du souverain bien ne pleuve pas partout de la même manière K »

Le ciel est lumière ; ne dites donc pas : La perfection qui nous rend aimable un être créé, se trouvant en Dieu dans sa plénitude, détournera -t- on les veux du fovef

1 Dante, Paradis, chant m.

TROISIÈME LETTRK 79

des splendeurs éternelles et de Tocéan des perfections infinies , pour suivre du regard un rayon isolé , un mince ruisseau?

Les bienheureux n'ont jamais besoin de détourner leurs regards du Créateur, pour reconnaître une créature. C'est en lui, c'est dans le Yerbe qu'ils contemplent tout à la fois le foyer lumineux et les rayons , la source féconde et les ruisseaux, c^ C'est dans le Yerbe divin, écrivait l'auteur de la Vie des prédestinés, qu'on verra la vérité toute nue , et sans ces yoiles qui ne nous la laissent jamais Yoir ici toute pure et à découvert. 11 ne restera alors dans le ciel plus de doute, plus d'incertitude, plus d'ombre, plus de ténèbres ni plus d'obscurité. Ce sera dans ce Yerbe que le prédestiné verra , comme dans un admirable miroir, ce grand spectacle du monde se développer dans le détail de chaque affaire. Ce sera là qu'il apprendra la suite des conseils éternels de Dieu, dans les intérêts de sa gloire. Nous y découvrirons d'un même regard le pré-

sent , le passé et Tavenir, et nous marcherons, à la faveur de cette lumière, dans les voies immenses de Téternité , sans nous y égarer et sans nous y perdre. Nous y lirons le détail universel de tous les temps , et ce qui s'est passé de curieux dans la suite de chaque siècle , non seulement en ce monde extérieur, mais encore en ce monde intérieur renfermé dans les replis les plus cachés du cœur humain. C'est dans ce livre, qui sera alors ouvert aux élus, qu'on aura le plaisir d'étudier Thistoire secrète de la Jérusalem céleste , qui contient le mystère du salut de chaque prédestiné , et qui renferme le détail de la conduite de Dieu sur les hommes, dans le dessein admirable de leur prédestination ^ »

Le ciel est amour ; ne dites donc pas : On n'a plus besoin d'amis, les saints dans l'extase oublient jusqu'à leurs parents, et d'ailleurs la plupart de nos affections ont

1 p. Rapin , La Vie des prédestinés dans la bienheurreuse éternité» chaD. v.

un principe tout naturel , qui n'existera plus dans réternitë.

Pauvre philosophie , qui renferme les sentiments du cœur dans les limites de Futilité présente, et qui ne comprend pas que le bien principal de l'amitié est l'amour même, ou la correspondance établie entre deux personnes sincèrement attachées Tune à l'autre ! Combien de sages monarques se sont estimés plus heureux d'avoir un ami que d'avoir un royaume !

Je ne nie pas que les saints , en certains moments de consolation spirituelle , surtout dans l'extase ou le ravissement , n'aient chassé tout souvenir de leurs proches et des personnes même les plus vertueuses ; je ne nie pas quils n'aient perdu tout sentiment^ excepté celui de Dieu. Mais ils étaient sur la terre et dans l'épreuve ; ils accomplissaient péniblement la première jjarole du Maître : Laissez champs et maison, frère et sœur, père et mère, femme et enfants ; ils ne voyaient pas encore s'ac-

complir la seconde : Yous recevrez le centuple et TOUS posséderea la vie éternelle [Matth.y XIX, 29). Le ciel n est point une extase, ni un état violent et transitoire; il est la cité permanente, où l'on n'a plus ni mortifications ni sacrifices à faire pour monter plus haut, mais où Ton retrouve en Dieu ce qu'on avait quitté pour Dieu. Il est le terme du voyage et des combats, où l'on se repose dans la tranquille possession d'une éternelle récompense. Le Seigneur y prodigue à tous des lumières , qu'il refuse à ses plus grands serviteurs sur la terre ; et il y donne à la charité pour le prochain une liberté d'expansion , que la prudence chrétienne ou religieuse doit souvent resserrer en ce monde.

La nature , dans ce qu'elle a de bon , existera toujours. Elle sera au ciel pour la gloire ce qu'elle est ici-bas pour la grâce, le support nécessaire. La nature est un sauvageon , mais la grâce est entée sur elle comme une greffe divine. Cette greffe pro-

duit d'abord des fleurs, qui sont peintes aux couleurs de Jésus-Christ , et qui répandent sa bonne odeur dans le temps. Elle produit ensuite ces fruits de salut, qui seront la gloire des bienheureux dans Téternité. Le sauvageon avec la greffe , l'arbre tout entier avec son fruit, sera transplanté dans le ciel. Nous y aurons même , avec toutes les facultés de notre àme , tous les sens de notre corps sans aucun défaut.

Celui qui meurt petit enfant ressuscitera homme fait. On yous entendit gémir, quand la mort frappa Tune de vos filles au berceau ; on vous entendra yous réjouir et glorifier le Seigneur, quand yous retrouverez près de lui sur un trône cette enfant chérie , parvenue tout d'un coup à une maturité sans déclin , éternellement belle , éternellement jeune. En l'attirant h soi, Dieu s'est chargé de l'élever, et lui-même a fait son éducation. Or ne craignez pas qu'il n'ait point laissé de place pour vous dans son cœur. Sur la terre , elle ne put

ni vous connaître ni tous aimer ; mais au ciel, à cause de ces relations d'origine qui sont naturelles , Dieu lui fera connaître sa mère, et lui donnera la piété filiale comme une yertu surnaturelle.

Ici-bas même , comme on Ta dit , la grâce ne repousse point la nature ; elle lui tend la main, au contraire, et s'en fait le guide et le soutien. Quelquefois même elle pousse la condescendance jusqu'à la laisser marcher devant elle, veillant sur ses mouvements avec la douce sollicitude d'une mère, toujours la main levée pour régler ses pas et prévenir ses chutes. L'auteur de la grâce j non content d'aimer surnaturellement sa divine Mère , l'aima naturellement aussi , et ne dédaigna pas d'en être aimé de même. Et quand il répandit des larmes sur la tombe de Lazare , son ami, ce fut la nature qui les laissa tomber. La grâce et la nature sont toutes deuî filles du ciel; mais l'une peut être considérée comme la fille de l'épouse , l'autre

comme la fille de Fesclave. L'une sera rhéritière du père de famille , par droit de naissance ; Tantre sera admise à une part de l'héritage, par le privilège d'une bénévole et gratuite adoption. L'une sera la reine, et l'autre la favorite de la reine'.

Le ciel est amour et lumière ; ne dites donc pas : Immense sera l'affliction d'un saint , au souvenir du parent ou de l'ami qui ne viendra jamais le rejoindre.

Des hauteurs de la gloire on découvre mieux 1 horreur du péché, l'obstination du pécheur et la j ustice de sa damnation. Soleil du monde moral , Dieu est le centre dont l'attraction , librement subie , maintient notre àme dans l'orbite du salut , malgré les passions qui nous poussent toujours à nous en éloigner. Des collines éternelles, les saints suivent attentivement les vicissitudes de cette lutte , qui doit amener pouï

1 Marc, Le Ciel, appendice, m^ question.

ceux qnils aiment le paradis ou Tenfer. Longtemps ils voient Fattraction divine, qui est la force même de la miséricorde, agir sur le pécheur et dompter des résistances insensées ou coupables. Mais enfin ils voient ce prodigue obstiné , cet iiomme qui crucifie une seconde fois Jésus, céder volontairement aux séductions du péché, à rentraînement des passions, et sortir tout à fait de Torbite du salut. Comme un astre éteint ou brisé, projeté dans l'espace, il s'en va , s'éloignant de plus en plus de son centre , et arrive ainsi par la damnation à une distance infinie de Dieu. Or l'affection des bienheureux pour quelqu'un s'affaiblit en proportion de son éloignement du souverain bien; elle est donc nulle pour un damné.

Cette objection est quelquefois présentée et soutenue par des personnes qui se consolent trop aisément de l'indifférence pratique ou de la triste fin de leurs proches, et qui ne font presque rien pour les con-

vertir en ce monde ou les secourir dans l'autre. Mais se peut -il donc qu'au ciel nous aimions des réprouvés plus que nousmêaies? Cependant chacun de nous saura quelles furent ses propres fautes , il verra les degrés de gloire qu'elles lui ont fait perdre , et il n'en sera ni malheureux ni même attristé. Se peut-il que nous les aimions plus que Dieu et Jésus- Christ ne les aimèrent? Cependant le bonheur de Dieu n'est pas troublé par leur damnation , et Jé-

k sus-Christ ne s'afflige plus à cause de Judas. Enfin comme ils n'aiment que ce qu'il aime lui-même , les bienheureux veulent uniquement ce que veut le Seigneur. Une grande partie de notre béatitude éternelle, selon Vasquez , consistera en ce que notre volonté sera tout à fait la même que la volonté divine, c'est-à-dire en ce que nous voudrons exactement la même chose que Dieu voudra. Dans la gloire future , en effet, notre volonté et la volonté divine seront aussi parfaitement d'accord , que

peuvent l'être les deux yeux de la même tête , dont l'un ne peut se tourner vers une chose j sans que Fautre se tourne en même temps vers elle. Nous verrons donc chaque chose comme Dieu la voit : ainsi que nos deux yeux trouvent au même objet la même apparence ^ .

Mais je vous entends , Madame , me répéter ce que vous m'avez dit tant de fois : Comment se consoler en ce monde du malheur d'une personne aimée, qu'on a vue mourir sans aucune réconciliation apparente avec Dieu ?

Quoique cette question sorte un peu de mon sujet, je ne veux pas la laisser sans réponse. Je vais donc ajouter quelques pages à cette lettre pour vous dire : Consolez-vous en priant. Prévues de Dieu , vos prières d'aujourd'hui ont pu obtenir alors la conversion secrète du pécheur dont vous pleurez la perte.

1 Vasquez, in Summ. 1^ 2^, q. 19, Disput. 72, cap. V. — Cf Eadmer, De sancli Anselmi similitudinibus, cap. lxiii.

APPENDICE A LA TROISIÈME LETTRE

Prions pour les pécheurs

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