MÊME APRÈS LEUR TRISTE MORT
Madame ,
L'Église ne damne personne. Elle fait des décrets pour déclarer qu'un homme est dans les cieux , elle n'en a jamais fait pour déclarer qu'un autre est dans Fenfer.
Je suis heureux de savoir qu'en lisant un ouvrage qui mérite son succès, vous avez particulièrement remarqué ces lignes : c< Le P. de Ravignan aimait à parler des mys-
tères de la grâce , qu'il croyait se passer au moment de la mort, et son sentiment paraît avoir été qu'un grand nombre de pécheurs se convertissent , à leurs derniers instants, et expirent réconciliés avec Dieu. Il y a dans certaines morts des mystères cachés de miséricorde , et des coups de grâce où l'œil de l'homme ne voit que des coups de justice. A la lueur d'un dernier éclair, Dieu quelquefois se révèle à des âmes dont le plus grand malheur avait été de l'ignorer; et le dernier soupir, compris de Celui qui sonde les cœurs , peut être un gémissement qui appelle le pardon. »
Le maréchal Exelmans, qu'une chute de cheval précipita subitement dans la tombe, ne pratiquait pas la religion. 11 avait promis de se confesser, il n'en eut pas le temps. Néanmoins, le jour même de sa mort, une personne habituée aux communications célestes crut entendre une voix intérieure qui disait : « Qui donc connaît l'étendue de ma miséricorde? Sait- on quelle est la pro-
APPENDICE A LA TROISrÈME LETTRE 91
fondeur de la mer et ce qu'elle renferme d'eau? Beaucoup sera pardonné à certaines âmes qui ont beaucoup ignoré. »
Comment expliquer ces coups de la grâce? Par le prix d'une âme qui vaut le sang de Jésus-Christ versé pour elle, et par la miséricorde qui ne connaît point de limites; par quelque bonne œuvre, aumône ou prière que le pécheur aura faite durant sa vie ; par le ministère invisible de Fange gardien, toujours prompt à agir et toujours prêt à sauver son client; par les prières précédentes des saints du ciel et des justes de la terre , et surtout par Tintercession de la Vierge Marie ; enfin par les prières faites pour les pécheurs après leur trépas, lors même qu'ils n'ont donné aucun signe de repentir.
C'est ce dernier point que je me borne h vous expliquer ici.
Vous avez lu avec plaisir, dans l'ouvrage que je citais tout h 1 heure, ces lignes tracées par le saint religieux pour consoler
une reine dont le fils était mort en tombant de Yoiture : ce Chrétiens, placés sous la loi de Tespérance non moins que de la foi et de l'amour, nous devons nous élever sans cesse, du fond de nos peines, jusqu'à la pensée de la bonté infinie du Sauveur.
Aucune borne, aucune impossibilité n'est placée ici-bas entre la grâce et l'ame, tant quil reste un soufQe de vie. 11 faut donc toujours espérer, et adresser au Seigneur d'humbles et persévérantes instances. On ne saurait dire jusqu'à quel point elles peuvent être exaucées. De grands saints et de grands docteurs ont été bien loin, en parlant de cette eflQcacité puissante des prières pour des âmes chéries , quelle qu'ait été leur fin. Nous connaîtrons un jour ces ineffables merveilles de la miséricorde divine; il ne faut jamais cesser de l'implorer avec une profonde confiance *. y>
Puisque le P. de Ravignan en appelle
^ p. de Ponlevoy, Vie du P.X. de Raviçnan^ chap. x et XXI.
APPENDICE A LA TKOISIEME LETTRE 93
aux saints et aux docteurs, je Yeux vous faire entendre le témoignage d'un grand docteur et d'une grande sainte.
ff- Le plus éloquent archevêque de Constantinople, en prouvant qu'il ne faut pas trop pleurer nos morts, mais plutôt les aider par nos prières et nos œuvres, suppose qu'un de ses auditeurs l'interrompt pour lui dire : ce Mais je pleure ce cher défunt, parce qu'il est mort comme un pécheur : Pr opter hoc ipsiim plango y qitod peccator excessit! » Que répond saint Jean Chrysostome? « N'est-ce point là un vain prétexte? car si tel est le motif de vos larmes, pourquoi ne faisiez -vous pas plus d'efforts pour le convertir pendant qu'il était vivant? Et si vraiment il est mort pécheur, ne faut-il pas vous réjouir de ce que désormais il ne pourra plus accroître le nombre de ses péchés? 11 faut surtout aller à son secours, autant que vous le pouvez, non par des larmes, mais par des prières, des supphcations , des aumônes et des sa-
crifices. Toutes ces choses, en effet, ne sont point de folles inventions. Ce n'est pas inutilement que, dans les divins mystères, nous faisons mémoire des morts; ce nest pas sans fruit que nous nous approchons de Fautel, et que nous prions pour eux l'Agneau qui efface les péchés du monde ; mais il leur en revient quelque consolation. Si Job purifiait ses enfants en offrant pour eux un sacrifice, combien plus celui que nous offrons pour nos morts doit-il les .soulager? Dieu n'a-t-il pas coutume de faire du bien aux uns , en considération des autres? Montrons -nous donc empressés à secourir nos chers défunts, et offrons pour eux nos prières. La messe est une expiation commune, dont tout le monde peut profiter. Aussi prions-nous à la messe pour tout l'univers, et nous y nommons les morts avec les martyrs, avec les confesseurs, avec les prêtres. Car nous sommes tous un seul corps, quoiqu'il y ait des membres plus brillants les uns que les
APPENDICE A LA TKOISIÈME LETTRE 95
autres. Il peut même se faire que nous obtenions à nos défunts un complet pardon : Et fieri potest lit veniam eis omni ex parte conciliemiiSy parles prières et par les dons qu'offrent en leur faveur ceux qui sont nommés avec eux. Pourquoi donc êtesvous encore dans F angoisse ? pourquoi cette tristesse? et pourquoi ces lamentations? Une si grande grâce ne peut -elle pas s'obtenir pour celui que vous avez perdu ^? »
On trouve, dans les célèbres révélations de sainte Gertrude, un exemple qui confirme cette doctrine et la met dans un nouveau jour.
En présence de Gertrude, on avait appris a une personne la mort d'un de ses parents.
1 Saint Jean Ghrysostome , In l ad Cor. hom. XLI,
Cette personne, craignant qu'il ne fût pas mort en état de grâce , se montra fort affligée. Elle ressentit un si grand trouble, que la sainte en fut aussi touchée , et s'offrit à prier Dieu pour Tàme du défunt. Mais elle commença par dire à Notre -Seigneur :
9 Vous eussiez bien pu me donner la pensée et la grâce de prier pour cette âme, sans que j'y fusse encore portée par ce mouvement de tendresse et de compassion. )) Jésus répondit : ce Je me complais singulièrement dans les prières qu'on m'adresse pour les morts, quand la compassion naturelle s'y trouve jointe à la bonne volonté qui la rend méritoire, et que ces deux choses s'allient et concourent , pour donner à cette bonne œuvre la plénitude et la perfection dont elle est capable. »
L'abbesse , ayant ensuite prié longtemps pour cette àme, reconnut le pitoyable état où elle était; car elle lui apparut horriblement difforme, noire comme
appp:ndice a la tkoisième lettre 97
un charbon , et semblable à ceux qui se tordent le corps, tant sont violentes les douleurs quils endurent. On ne yoyait néanmoins personne qui la tourmentât; mais il paraissait clairement que c'étaient ses anciens péchés, qui faisaient sur elle r office de bourreau, ce Seigneur, s'écria la charitable religieuse, ne voulez- yous pas vous laisser fléchir par nos prières et pardonner à cet homme? — Je voudrais, pour lamour de vous, répondit le divin Sauveur, avoir pitié non seulement de celui-ci , mais encore d'un million d'autres. Voulezvous donc que je lui pardonne tous ses péchés, et que je le délivre de toutes sortes de peines? — Peut-être, reprit la sainte, cela n'est-il pas conforme à ce qu'ordonne votre justice? — Cela n'y serait point contraire, ajouta Notre -Seigneur, si vous me le demandiez avec confiance. Car ma lumière divine, qui pénètre dans l'avenir, m'ayant fait connaître que vous me feriez pour lui cette prière, je mis en lui de
y 8 AU CIEL ON SE KECONNAIT
bonnes dispositions, pour le préparer à jouir des fruits de votre charité '. »
0 consolantes paroles! D'abord, en prévision de nos prières futures, Dieu daigne accorder au pécheur mourant de bonnes dispositions, qui assurent le salut de son àme ; ensuite , par égard pour nos prières présentes et persévérantes, il consent à délivrer cette ame de toutes sortes de peines, à la retirer des flammes expiatoires.
Le dernier aveu du Sauveur à sa virginale épouse n'est qu une application particulière d'un principe général. Avant que les hommes eussent pu abaisser leurs regards sur la crèche, et les élever vers le Calvaire ; avant que le soleil de la rédemption fût visible pour eux , dans cette humble vallée de notre exil, ils pouvaient déjà se laisser conduire par sa lumière et vivifier par sa chaleur. Pourquoi? Parce que Dieu
1 Les Insinuations de la divine piété, liv. V, ch. xix. Legatus diviiiœ pietatis, 1. V. cap. xvi. Edit. Oudin, 187o,
APPENDICE A LA TROISIÈME LETTRE 99
le Père, du sommet des collines e'ternelles, voyait déjà les prières, les souffrances, les vertus, les mérites de son Fils unique, qui devait s'incarner pour sauver le monde.
N'est-ce pas ainsi que la Vierge bénie qui devait être la Mère de ce Fils unique, fut préservée de toute tache en sa propre conception, parce que, nous dit l'Église, Dieu considérait par avance son Fils mourant en croix , ex morte ejiisdem Filii tid prssvisa y eam ah omni labe prœservasti ^ ?
Cette Yérité, bien comprise et mise en pratique , peut donner à la douleur sa plus Grande fécondité. (( Toute ma Yie est là maintenant, » disait la personne qui me fit remarquer ce passage des révélations de mainte Gertrude ; (( avant que mon mari mourût. Dieu savait ce que je ferais pour lui! )) Elle a fait un entier sacrifice d'ellemême. Elle s'est consacrée au Seigneur, en prenant pour devise : Prier ^ souffrir y agir; et le Seigneur l'a consolée, en lui
^ Messe de Flmmaculée Conception , Collecte,
donnant pour famille, avec les pauvres malades de la terre, les âmes souffrantes du purgatoire.
Priez donc et faites prier : le Dieu dont la miséricorde est haute et vaste comme le ciel [Ps, LYi, 2; cvn, 5) a connu dans le passé, au moment où allait mourir votre parent ou votre ami, les prières que vous feriez pour lui dans l'avenir, aujourd'hui, demain, après avoir lu cette page et suivi mon conseil. Priez et faites prier : vos prières, en vous sanctifiant et consolant dans le présent, auront concouru autrefois à sauver ceux que vous aimez.
Les parents se reconnaissent
ou