CHAPITRE XII
Peut-être le lecteur rigoureux, qui sait combien est glissant le terrain des questions géographiques, trouvera-t-il que j'attache trop d'importance aux renseignements qui m'ont été donnés; mais j'appelle son attention sur les lignes suivantes. La région orientale du pays des Niams-Niams, depuis le territoire de Mofio jusqu'à celui de Kanna, a été traversée à plusieurs reprises par les compagnies des trafiquants; j'ai été en rapport avec un grand nombre de ceux qui avaient fait partie de ces bandes, et je n'ai rencontré qu'un seul individu qui m'ait parlé d'une connection quelconque entre le Bahr-el-Ghazal et l'Ouellé. En outre, les Mombouttous et les Niams-Niams du territoire de Kanna, avec une concordance qui ne s'est jamais démentie, donnent à l'Ouellé une direction ouest-nord-ouest. Plusieurs d'entre eux l'ont suivi pendant des jours et des jours, jusqu'à un endroit où il s'élargit au point que les arbres de l'autre rive ne sont plus visibles, et que finalement on n'aperçoit que l'eau et le ciel. A ce témoignage unanime, d'où il résulte que la rivière débouche dans un lac, s'ajoutent des récits détaillés sur les riverains de la partie inférieure; gens vêtus d'une étoffe blanche, et qui se mettent à genoux comme les Turcs pour dire leurs prières. Ce sont donc des musulmans qui habitent les bords du bas Ouellé; ce qui, joint à la direction et à la distance de leur demeure — vingt jours de marche — indique la province sudoccidentale du Baghirmi.
Comparons maintenant l'Ouellé avec le Chari inférieur, tel que nous pouvons le connaître. Le 24 juin 1824, le major Denham a trouvé au Chari, près de son embouchure, une largeur de huit cents mètres, et une vitesse de deux à trois milles anglais par heure, ce qui annonce une rivière trois fois plus forte que l'Ouellé. Si en outre la profondeur est de dix pieds en moyenne, la quantité d'eau que le Chari verse au lac Tchad est au moins de quatre-vingt-cinq mille pieds cubes par seconde, tandis qu'au maximum le débit de l'Ouellé ne serait que de trente mille pieds cubes.
D'autre part, à Mêlé, où Barth l'a mesuré le 18 mars 1852, le bras oriental du Chari, bras principal du fleuve, était alors d'une largeur de dix-huit cents pieds et avait, au milieu du chenal, quinze pieds d'eau, avec une vitesse de trois milles anglais par heure; ce qui rend incroyable cette conclusion de Barth, que la force du courant ne lui sembla pas très-grande.
La précocité du gonflement de ses eaux, dont la crue débute au mois de mars, paraît démontrer que le Chari reçoit un affluent sinon plusieurs, d'une latitude plus méridionale que celle de l'Ouellé, et qui prennent leur source dans l'autre hémisphère. Le fait est que pas un cours d'eau d'une certaine importance ne peut venir des terres arides du Darfour et de l'Ouadaï; le sol altéré n'y est pas productif, et absorbe l'eau qui tombe du ciel. Si donc l'Ouellé, qui n'a rien de commun avec le Bahr-el-Ghazal, ne va pas rejoindre le Chari, il ne peut être que tributaire de la Bénoué, à laquelle Barth, qui l'a vue près d'Yola, le 18 juillet 1851, a trouvé douze cents schritte1 de large, onze pieds de profondeur moyenne, une course rapide, et une différence de cinquante pieds de hauteur entre l'étiage et le maximum des crues. Mais alors d'où vient le Chari? et cette question enlève toute valeur à la dernière des deux thèses.
Il est intéressant de rappeler que, selon toute apparence, Barth a connu l'Ouellé par des gens de son entourage qui appelaient cette rivière Koubanda; gens du Darfour, qui depuis 1834 se livraient à des razzias poussées au loin. Le grand voyageur place en effet le Koubanda par 3 degrés de latitude nord, et ajoute que, sur ses rives, on trouve un arbre qui porte le nom de Koumba. Or, le xylope d'Ethiopie ou malaguette, si commun dans cette région, est appelé Koumba par les Niams-Niams ; et j'ai acquis la certitude que les Darfouriens savent que ce poivre est une production du midi2.
Faire traverser la grande rivière à la caravane n'était pas facile. Néanmoins les bateliers que nous avait envoyés Mounza y déployèrent tant de vigueur et d'activité qu'au bout de trois heures le dernier homme de la bande était sur l'autre rive. Le passage s'était effectué au moyen de grandes pirogues, creusées dans un tronc d'arbre, et qui, pour la solidité, aussi bien que pour la forme, étaient supérieures à tout ce que j'avais vu jusque-là. Quelques-unes n'avaient pas moins de trente pieds de long, sur quatre de large, et auraient porté aisément des chevaux et des bœufs. Grâce à leurs dimensions imposantes, elles ne couraient aucun risque de chavirer et n'oscillaient môme pas lorsqu'on