‹ Au cœur de l'Afrique, 1868-1871Chapitre 235 sur 251 · CHAPITRE XII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XII

minute : ce qui donnait un débit de dix mille pieds cubes par seconde ; mais au moment des crues, en supposant que la rapidité reste la même, ce chiffre doit être presque triplé.

L'Ouellé est formé par la Gadda et par le Kîbali, dont la jonction s'effectue à sept ou huit kilomètres du point où nous étions alors. Le 13 avril 1870,1a Gadda avait environ cent cinquante-cinq pieds de large et deux à trois pieds d'eau. A la même date, nous avons trouvé au Kîbali trois cent vingt-cinq pieds de largeur et une profondeur moyenne de douze à treize pieds. La vitesse des deux rivières, un peu au-dessus du confluent, était pour l'une de cinquante-sept pieds par minute, pour l'autre de soixante-quinze. A quatorze milles en amont de cet endroit, le Kîbali rencontre d'innombrables rochers de gneiss, forme une série de rapides, écume et rugit à travers un labyrinthe d'îlots, où il se divise en une infinité de bras, et reprend son cours dans un lit de mille à douze cents pieds de large, entre des rives boisées.

D'après les renseignements que me donnèrent les interprètes qui accompagnaient la caravane, l'Ouellé était encore, le 19 mars, à l'époque où son niveau est le plus bas. La crue s'annonça pour la première fois à la mi-avril, lorsque nous repassâmes la rivière; ce que nous fîmes un peu en amont de l'endroit où nous l'avions traversée d'abord. A en juger par les indices que présentaient les rives, et en y joignant ce qui me fut dit à cet égard, j'estimai que les eaux atteindraient leur maximum deux mois plus tard, c'est-à-dire à la mi-juin.

Calculée d'après mon anéroïde, qui m'inspire toute confiance, l'altitude du point où nous avons passé la rivière le 19 mars est de deux mille cent pieds au-dessus du niveau de la mer : quatre cents pieds au-dessous de la résidence de Mounza. Au Kissangâ, ainsi qu'on appelle le groupe d'îlots qu'il renferme à l'endroit de ses rapides, le Kîbali a une altitude égale, sinon supérieure à celle du Mvoutan, ou lac Albert, dont il est déjà à cent quatrevingts ou deux cents milles, ce qui suffirait pour démontrer l'indépendance des deux bassins1.

L'Ouellé offre tous les caractères d'un courant de montagne; nous lui avons trouvé complètement, au mois de mars, la couleur des eaux du Nil-Bleu pendant la saison sèche ; et à l'époque des crues, il est sans doute de la nuance café au lait que le Nil-

1. Voy. la carte, où sont marqués les chiffres des différents niveaux.

Bleu présente alors à Khartoum. Une preuve que la rivière a sa source dans une région montagneuse peu lointaine est fournie par le nombre de cours d'eau importants — le Kîbali, la Gadda, le Kâpili, le Nomàyo, le Nalobê — qui se rejoignent dans un espace relativement restreint. Toutes les informations que j'ai pu recueillir établissent clairement qu'au sud-ouest du village de Mounza le pays s'élève d'une manière continue; et l'existence de groupes de collines détachées, groupes notables signalés par les indigènes comme n'étant pas très-loin de ce village, confirme l'idée que je me suis faite de l'orographie de cette partie de l'Afrique. Les collines et les monts détachés auxquels je fais allusion ne sont pas autre chose que les contre-forts occidentaux de la chaîne que Baker a vue au nord-ouest du Mvoutan, chaîne qu'il désigne sous le nom de Montagnes Bleues, et dont il estime la hauteur des sommets à huit mille pieds au-dessus du niveau de la mer.

De l'endroit de notre passage, on m'indiqua la demeure des Maoggous, qui, d'après la situation désignée, se trouve entre le sud-est et le sud-sud-est de la résidence de Mounza. L'exactitude avec laquelle tous les Africains vous montrent la position d'un lieu est très -remarquable. Dans les vastes plaines découvertes, les déserts de Nubie, par exemple, où le voyage se fait en ligne droite, la sûreté de l'orientation est telle, que si une lance est couchée et fixée sur le sol, le point qu'elle désigne à cent milles de là sera gagné sans déviation aucune. On peut aisément se convaincre de la précision de leur estime en consultant la boussole. Bruce, que le fait avait frappé, en a cité plusieurs exemples; et dans mes nombreuses excursions entre le Nil et la mer Rouge, j'ai pu reconnaître la vérité de ses paroles.

D'après la configuration de cette partie de l'Afrique, et selon les renseignements obtenus sur les routes qui vont du Kordofan au lac Tchad, comme au sud de cette ligne, l'Ouellô ne peut appartenir qu'au bassin du Chari. Qu'il soit en rapport avec le Bahr-el-Ghazal n'est pas seulement contredit par les affirmations des habitants de ses rives, mais par le fait décisif de la quantité d'eau qu'il roule pendant la saison sèche. Tandis que, le 27 avril 1863, le Ghazal ne charriait, suivant Petherick, pas plus de trois mille quarante-deux pieds cubes- d'eau par seconde, l'Ouellé, quand nous l'avons vu, en débitait dix mille, également à l'étiage.

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