CHAPITRE XII
y entrait. Chacun des bouts, terminé par un long bec, se trouvait au même niveau que les bords, qui étaient droits et décorés de figures sculptées. Le courant n'ayant pas beaucoup de force, deux bateliers accroupis, l'un à l'avant, l'autre à l'arrière, suffisaient pour faire nager le canot. Leurs rames avaient cinq pieds de long; elles se rétrécissaient vers le bout de manière à ne plus former qu'une étroite palette, et se maniaient à la façon d'une écope.
J'ai vu, sur la mer Rouge, des canots en bois de tek, appelés houri en arabe, et dont la forme est une importation de l'Inde; j'en ai vu beaucoup d'autres à Souakine et à Djedda; mais pour la dimension et pour l'élégance, pas un d'eux n'était comparable aux pirogues des Mombouttous. Il est à remarquer que sur la partie inférieure du Chari il n'existe pas d'autre moyen de transport que des embarcations formées de quelques planches liées ensemble et pour ainsi dire cousues l'une avec l'autre. On peut en inférer que les arbres géants, tels qu'on en voit sur les bords de l'Ouellé, manquent dans le pays ; ou bien qu'entre la partie supérieure du fleuve et son embouchure, se trouvent des obstacles qui s'opposent à la navigation.
De l'endroit où nous avons passé, jusqu'au lac Tchad, la rivière aurait une pente de onze cent cinquante à onze cent soixante-quinze pieds, sur une étendue d'un millier de milles1.
Notre camp fut établi à une demi-lieue au sud de l'Ouellé, parmi les habitations des indigènes qui s'éparpillaient sur le flanc d'un ravin profond et boisé. Les fourrés voisins m'offraient une mine inépuisable de raretés botaniques; et, le soir, affluaient les habitants qui tenaient ma curiosité en éveil jusqu'à une heure avancée de la nuit.
Des envovés extraordinaires vinrent nous souhaiter la bien-
venue de la part du roi, qui, en même temps, les avait chargés de s'enquérir des actes et des intentions du merveilleux étranger. Comme ils parlaient couramment le niam-niam, je pus leur donner des détails sur le but de mon voyage; l'explication parut les satisfaire.
Une faible étape nous séparait encore du point où devait s'ar-
1. Nous rappelons que le pied dont il est question dans toutes les mesures données par l'auteur est le pied de France, et que le mille est celui de soixante au degré, le mille marin de dix-huit cent cinquante-deux mètres.
rêter noire course pour l'année présente; et le lendemain nous nous dirigions vers la demeure de Mounza.
Un monde surprenant nous enveloppait de toutes parts, dans ce coin perdu de la terre, situé à égale distance des deux rivages : le noyau môme du continent. Tout, dans ce monde-là, paraissait être nouveau; et, en effet, la teinte claire des indigènes, leur costume, leurs armes, leur industrie artistique, le confort de leurs demeures bien ordonnées, enfin la pompe sauvage déployée à la cour de Mounza: tout devait m'y surprendre, et chaque jour renouveler mon étonnement. A l'étrangeté du peuple, s'ajoutait une surabondance de nouveautés végétales, et des cultures nouvelles, où les plantes connues, bananiers, élaïs, canne à sucre, étaient d'un luxuriant inusité. J'étais bien réellement au cœur de l'Afrique, dans tout l'enchantement des rêves de ma première jeunesse.
Rien de plus charmant que la promenade de ce dernier jour de marche. Jusqu'au dernier pas des douze milles que nous avions à franchir, le sentier nous conduisit à travers une région, dont le paysage édénique est à jamais gravé dans ma mémoire. Les plantations de bananiers se mêlaient à des groupes d'élaïs avec une telle harmonie, que la contrée tout entière ressemblait à un jardin. Des fougères sans nombre, couvrant les tiges des palmiers, rehaussaient le charme de ces bosquets des tropiques. Une atmosphère vivifiante — l'eau et le feuillage n'étant jamais loin — ajoutait aux délices de la route. Partout de la fraîcheur; devant chaque maison, d'énormes figuiers déployaient leurs cimes que ne traversait pas un rayon de soleil. Au bord de l'eau, des franges de raphia s'élevaient des jungles; les rotangs et les tpandanus emplissaient les galeries, où le sentier montait et descendait, courant sur un terrain fortement ondulé, et nous faisant longer la base de deux coupoles de gneiss, d'une hauteur relative de cent mètres.
Douze ruisseaux furent passés, les uns fuyant à deux cents pieds du sommet de leurs berges, qui étaient drapées de verdure, ainsi que les vallées et les collines ; et, dans les plis de ce riche manteau, nichait une série presque ininterrrompue d'ha- I bitations, dont les maîtres, tous devant leurs portes, nous offraient les meilleurs fruits de leur paradis terrestre.
A l'avant-dernier cours d'eau, "nous nous arrêtâmes, pour déjeuner, sur une grande place ombreuse. Du manioc grillé et des .bananes composaient notre repas. Devant la demeure du chef,