‹ Au cœur de l'AuvergneChapitre 28 sur 61 · I. Mas ja vas vos non aurai cor truon, etc · texte numérisé non relu

I. Mas ja vas vos non aurai cor truon, etc

g|8 AU CŒUR DE L'AUVERGNE

Bien qu'en échange je vous trouve pire à mon égard,

Car je tiens à grand bonheur

Pour moi cette conduite, au fond de mon cœur,

Au contraire je suis pensive, quand il me souvient

Du riche mérite qui vous protège

El je sais bien qu'il vous convient

Une dame de plus haut parage.

Et ailleurs :

Car je ne le prie pas que pour moi il s'abstienne De l'aimer ni de la servir.

Qu'il l3i serve elle; mais qu'il me ranime en cette angoisse De manière qu'il ne me laisse pas tout à fait mourir.

N'est-ce pas les cris, les soupirs, la plainte de Marceline :

Tout change, il a changé; d'où vient que j'en murmure ? Que l'amour a de pleurs quand il est dédaigné ! Tout change, il a changé. C'est là sa seule injure ;

Oui, tout change, ma sœur, tout s'efface et je sens Que la paix ou la mort a coulé dans mes sens !

La dame de Gasteldoze ne nous est connue que par quatre morceaux, à peine une centaine de vers : c[uelques-uns n'ont-ils pas mérité de survivre, si délicats, si émus, si simples de sentiment éternel,

— de cette troubadouresse d'Auvergne ; — si peu % troubadour », et si peu « auvergnate » ! Du moins, nous en jugeons de la sorte, parce que nous avons accoutumé de considérer les troubadours tout d'une nièce et l'Auvergne tout d'un bloc ; que de diversités, au contraire !.. .

Nous étions partis du Puy, avec les troubadours

— qui nous ont mené loin...

Pourtant, point n'était besoin de tant courir pour faire jaillir de la littérature du solvellaTe.

Jules Vallès, n'est-il point d'ici ? Jules Vallès, un grand écrivain, sobre et ramassé, dans les mots^ volcaniques crèvent la page sombre de leur jet igné, comme les dykes de basalte érigent leurs fusées de flamme pétrifiée à travers la campagne hallucinée.

Oui, les révoltes de l'enfant contre la famille, les violences du réfractaire et de l'insurgé sont récentes, — et Jacques Vingtras n'a pas bénéficié encore de l'amnistie du temps! Sa bohème de barricade n'a pas les suffrages du lecteur ami des gentilles aventures du pays latin. La vie de bohème n'a qu'un temps, et puis l'étudiant se range. Jacqiics Vingtras ne désarme pas.

Le Puy ! L'enfant a aimé le Martouret, s'il détestait l'amer collège. Il a aimé la porte de Pannesac^ la rue qui sent la graine et le grain : il y a pris le respect du pain. Par là, il a rêvé de chasse et de pêche, devant les boutiques où se vendaient les engins merveilleux ! Le chaudronnier « en train de taper sur du beau cuivre rouge », le décrotteur Poustache, la tannerie « avec ses pains de tourbe, ses peaux qui sèchent, son odeur aigre », cette odeur montante, qu'il retrouvera à deux lieues des fabriques pareilles, et vers lao^uelle il tournera son nez^ reconnaissant. Voici les vacances, le village, les fêtes du Reinage.

On a du lard et du pain blanc, on boit du Vivarais... Je danse la bourrée aussi, et j'embrasse tant que je peux... 11 y a aussi la promenade d'Aiguilhe, toute

bordée de grands peupliers. De loin, ils font du bruit comme une fontaine.

Après une année à Saint-Etienne, avec quelle fièvre le collégien revient « au pays » ! Il fait le grand garçon. 11 casse la « croûte chez Marcelin, quia la réputation pour le vin blanc et les grillades de cochon.. On dit des bêtises en patois et Ton se verse le vin à rasades...

Qui, dans la littérature française, a laissé des pages rustiques préférables à celle-ci?

Ici, le ciel est clair, et s'il monte un peu de fumée, c'est une gaieté dans l'espace, — elle monte, comme un encens du feu de bois mort allumé là-bas par un berger, ou du feu de sarment frais sur lequel un petit vacher souffle dans cette hutte, près de ce bouquet de sapins. .. Il y a le vivier, où toute l'eau de la montagne court en moussant, et si froide qu'elle brûle les doigts. Quelques poissons s'y jouent. On a fait un petit grillage pour empêcher qu'ils ne passent. Et je dépense des quarts d'heure à voir bouillonner cette eau, à l'écouter venir, à la regarder s'en aller, en s'écartant comme une jupe blanche sur les pierres...

La rivière est pleine de truites. J'y suis entré une fois jusqu'aux cuisses ; j'ai cru cpie j'avais les jambes coupées avec une scie de glace. C'est ma joie, maintenant, d'éprouver ce premier frisson. Puis, j'enfonce mes mains dans tous les trous et je les fouille. Les truites glissent entre mes doigts ; mais le père Régis est là, qui sait les prendre et les jette sur l'herbe, où elles ont l'air de lames d'argent avec des piqûres d'or et de petites taches de sang.

On oublie trop ce Vallès faraud et joyeux dès qu'il est lâché en pleine nature, loin du triste logis paternel. Avec quels éloges Théodore de Banville citait ce fragment où il trouvait toute la grâce et la pureté de l'antique :

AU CŒUR DE L AUVERGNE lOI

Elles ont voulu me faire voir le verger. Va pour le verger! et j'y entre en sautant par-dessus la barrière à pieds joints.

Voilà comme je suis, moi.

Mes cousines me regardent ébahies, je ris en revenant à elles pour leur tendre la main et les aider à enjamber. Une, deux, voyons.

Elles poussent de petits cris et me retombent dans les bras en mettant pied à terre ; elles s'appuient et s'accrochent, et nous allons dégringoler. Nous dégringolons, ma foi, on perd tous l'équilibre, et nous tombons sur le gazon. Elles ont des jarretières bleues.

Comme il fait beau ! Un soleil d'or! De larges gouttes de sueur me tombent des tempes, et elles ont aussi des perles qui jouent sur leurs joues roses. Le bourdonnement des abeilles qui ronflent autour des ruches, derrière ces groseilliers, fait une musique dans l'air...

— Qu'est-ce que vous faites donc là-bas? crie une voix du seuil de la maison.

Ce que nous faisons? Nous sommes heureux, heureux comme je ne l'ai jamais été, comme je ne le serai jamais. J'enfonce jusqu'aux chevilles dans les fleurs, et je viens d'embrasser des joues qui sentent la fraise.

Comment peut-on dire, que de ses troubadours médiévaux à Jules Vallès, et à tout à l'heure, Le Puy a manqué de littérature !

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